CHAPITRE II
Origine et place du Vinculum dans la doctrine étagée de Leibniz.
Trop souvent on juge avant de comprendre : notre première tâche doit donc être de saisir l’authentique signification de la théorie contestée. Or, si l'on s’est communément mépris sur le sens et la portée du Vinculum, c'est pour n'avoir pas discerné le rang qu'occupe le problème auquel il propose une solution, dans l’enchaînement du système étagé et continu de Leibniz. En nulle doctrine, la place exacte des questions à poser n'importe davantage. Faute de préciser cette place, il devient impossible de fixer la valeur des points de vue et des conclusions. Sans doute, à force de souplesse et d’eutrapélie, ilsemble que Leibniz soit capable de tout dire : oui, mais iln’en demeure pas moins vrai que, par devers lui, il situe chaque chose à son étage, il place chacune de ses vues à un degré nettement défini de la hiérarchie de ses pensées. Et c’est précisément ce situs qui fait la vérité réelle de ses thèses toujours intimement, quoique diversement, liées les unes aux autres. Aussi, en regardant bien, nous ne devrons pas être surpris que ce Vinculum, malgré son nom inattendu et énigmatique‘, ne soit
1. Si imprévu qu'il soit, ce terme comporte une justification. La monade ou substance simple comprend deux « ingrédients », une matière première et une entéléchie. Or, attiré par la recherche instinctive d’une symétrie, Leibniz semble avoir d'abord esquissé, pour la substance composée qu'il avait désormais en vue, une théorie parallèle : l'Unio
melaphysica était destinée à exprimer la synthèse des activités, le
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pas «un enfant trouvé » qui aurait été laissé par terre à la porte ou au rez-de-chaussée de la doctrine leibnizienne. Nous verrons au contraire bientôt que, pour en sainement juger, il faut avoir traversé tous les appartements du philosophe et être monté jusqu'à sa terrasse secrète, invisible d'en bas, mais donnant sur l'ensemble du paysage spirituel une vue dominante et éclairante.
Comprenons d’abord pourquoi on n’a pas compris cette théorie.
Ce qui a paru à Leibniz, comme du reste à Des Bosses, digne d'une investigation approfondie, c'est la question de
w#avoir ce qui peut conférer aux êtres complexes, aux réalités
organiques, aux phénomènes qui manifestent de la « composition », une véritable substantialité, une valeur ontologique indépendamment des perceptions subjectives ou des relations . idéales entre des éléments seuls subsistants en soi : ënpestigatione dignum quidnam excogitari possit quod sit aptum ad realitatem phaenomenis extra percipientia conciliandam, seu quid constituat substantiam compositam (H, 485). Oui, mais ne soyons pas dupes de l'apparente clarté et de la signification obvie de ces expressions. Elles sont en réalité, nous le comprendrons mieux tout à l'heure, très difficiles à saisir exactement dans leur sens fort et ésotériquement leibnizien. Et ce qui complique la difficulté, c'est que provisoirement cette formule, nous le verrons aussi, mêle encore, malgré sa
Vinculum représentait la synthèse des passivités de cette réalité complexe et unifiée. Mais il paraît avoir renoncé ensuite à cette conception. Car il ne s’agit plus ici en réalité de « synthèse » et d’unification, mais bel et bien d’Unité infrangible. Aussi, malgré l’aspect actif du sens qu'offre le mot Unio, ce terme, qui évoque encore l’idée d’une réunion d'existences préalablement données, est-il plus äimpropre que le mot Vinculum en apparence plus passif, mais marquant mieux ce dont toute la raison d’exister est d’être liaison, unité essentielle et substantielle à la fois. Cf. Vocabulaire de la Société de Philosophie aux mots Un, ‘Union, Vinculum.
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lucide précision, des problèmes de plans différents. Ne nous étonnons donc pas de ce qu’elle a été le plus souvent interprétée comme s’il s'agissait de conférer aux données obvies de notre sensibilité une portée immédiatement ontologique. Une telle prétention est en effet manifestement incompatible avec toute la pensée leibnizienne. Même en se plaçant au point de vue le plus exotérique, jamais Leibniz n'aurait pu songer un instant à « substantialiser » les apparences !; car son œuvre essentielle a été, comme il le répète mille fois, la réforme de la notion même de substance et la critique radicale du simplisme populaire ou du dualisme cartésien. Aïnsi done, lui attribuer l’idée, même passagère, d’un dogmatisme matérialiste ou d’une confiance aux perceptions érigées de plano en données ontologiques, c'est lui faire injure en supposant qu'il aurait un seul instant admis ce qui lui a toujours expressément paru l'inintelligibilité même. Le sens obvie ou exotérique du Vinculum n’est pas seulement enfantin, tout verbal et insignifiant : il est un contre-sens, voire un non-sens; et jamais ce sens n’est venu à la pensée de Leibniz, n'en déplaise à maints critiques trop pressés. Ou le Vinculum n'est rien, rien que de verbal ou de méprisable, ou bien il n’est pas au bas du système leibnizien.
Dès lors, quel rang convient-il d’assigner à ce Vinculum ? De quelle « composition », de quelle « réalité » s'agit-il? Et comment démêler l’écheveau compliqué des voies qui doivent
1. On a toujours été incliné à rapporter le Vinculum seulement aux corps. C'était là encore la première indication fournie sur les épreuves pour le Vocabulaire de la Société française de philosophie : mais, à ma demande, on a bien voulu redresser (quoique peut-être incomplètement) cette interprétation qui tend à faire regarder en bas, vers les agrégats corporels ou les machines organiques. En dernière analyse, le Vinculum désigne non pas une quasi-substantia, mais une substantia par excellence, yar'ééoyñv. J'indique ceci dès à présent pour empêcher la pensée du lecteur de s’attacher à un contre-sens d’ailleurs trop naturel et très ordinairement commis.
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nous conduire à la perspective où notre auteur s'est effectivement placé? — La tâche est délicate, parce que Leibniz a em effet tâtonné et parce que non seulement sa terminologie, mais encore ses conceptions elles-mêmes, ne se sont pas d’emblée définies ni même jamais entièrement délivrées des équivoques dont nous essayerons de les dégager à l’aide de quelques-uns de ses propres textes ou de certaines de ses intuitions fragmentaires.
Pour obtenir ce discernement, nous allons suivre les démarches et les péripéties d’une investigation où l'on peut ramener à trois les phases successives de cette controverse avec Des Bosses. — 1° Une première recherche concerne les compléments que Leibniz est amené à apporter à sa notion de substance. Elle constitue une phase proprement philosophique où il avoue, après tant d'années de réflexion, qu'il n'est pas arrivé à se satisfaire complètement lui-même ‘. — 2° Une seconde phase fait suite où, à titre d'exemple, d'adjuvant ou, comme on dirait en mathématiques, de quantité auxiliaire, la question de la Transsubstantiation intervient et permet de démêler, de purifier, de préciser le problème rigoureusement défini qui se pose dans un ordre métaphysique inaccessible aux sens et aux notions discursives : multipraesentia... corporis non habet opus replicatione aut penetratione dimentionum, sed explicanda est per praesentiae genus nullam habens ad dimensiones relationem (IN, 399), velut si Deus efficeret ut aliquid immediate operaretur in distans (II, 403). Ainsi, la difficulté, qu'a permis d'exposer en toute sa netteté technique le fait religieux pris à titre d'hypothèse élucidante, revient au terrain proprement philosophique qu’elle
‘14. «Cum nondum satlis matura essetl philosophia mea (II, 372). — Non-
dum perfecta est ». 1698 (IT, 162, 294, etc..). — « Ceterum sunt in his omnibus aliqua adhuc profundius disculienda, quod lata occasione non omittam. » 1689 (II, 172). — « In hâc infantià philosophiae nostrae. »