‹ Une énigme historiqueChapitre 25 sur 36 · PEER OR · texte numérisé non relu

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tout vêtement matériel; elle a beau changer de costume, toujours il en reste un, si ténu qu'il soit : énstar vestium Arlequini comici cui post multas tunicas exutas semper adhuc nova superest (Dutens, epistola ad Wagner, Il, 228). D'où Leibniz conclut qu'aucune de ces machines organiques n’est totalement destructible et que tous les esprits finis conservent toujours un embryon organique‘, de même qu'on peut dire inversement que le corps n’est rien sans les monades et qu'il n’y a pas de substance où il n’y ait pas quelque chose d’immatériel. Nec quidquam substantiale semota anima... spiritus finiti omnes habent corpora organica (IV, 495 et Dutens, Il, 227).

Parvenue à ce degré provisoirement supérieur, la conception leibnizienne de la substance nous place en face d’une équivoque et comme en présence d'une bifurcation. Elle ne nous permet pas de nous tenir dans l’immobilité d’un terme atteint; elle nous met en demeure d’opter entre deux directions. D'une part en effet les deux dernières assertions que nous venons de rapporter nous inclinent à penser que tous les étages inférieurs successivement gravis ne sont pas des éléments réels et consistants par eux-mêmes, mais que ce sont là plutôt des aspects discernés par l’abstraction, commodes pour l'analyse, mais ne répondant pas à la vérité concrète que seules nous proposent les vues de Leibniz sur cette organisation partout répandue et mouvante dans le monde inséparable des corps et des esprits : en sorte qu'on ne sait plus maintenant ce que sont au juste ces monades, dont tout à l’heure l’on voulait faire des êtres complets et définitifs, alors qu'à présent il semble n’y avoir en réalité que des organisations; d’où l’on serait même tenté (mais à

1, Cum « infinita sint organa in animalis corpore, alia aliis involuta, hinc constat machinam animalem et in genere machinam naturae non prorsus destructibilem esse ». II,307; VI, 554, 601.

tort) de conclure que Leibniz n'a vu dans ses analyses que des procédés d’abstraction. D'autre part Leibniz n’a cessé de refouler la tentation où nous sommes toujours de conférer une réalité à ce que les sens et la science physique nous proposent de façon obvie dans l’ordre des qualités et des quantités phénoménales. Mais n'est-ce pas tricher encore que de prétendre conserver à la fois le bénéfice des analyses critiques qui libèrent la philosophie d’un réalisme illusoire et la ressource de faire appel cependant à l'observation de la nature vivante en parlant d'une monade dominante, en maintenant une distinction entre les agrégats inorganiques et les machines vivantes, alors que, pour être conséquent avec sa critique idéaliste, Leibniz répète si longtemps et jusqu’en 1706, qu'aucun composé n'est autre chose qu'un phénomène dont l’unité est purement mentale? Vainement s'ingénie-t-il après 1706 à employer des termes mixtes, à parler du corps organique comme d’une quasi-substantia semi-mentalis et semirealis !. Cette idée d’une quasi-substance révèle un embarras sans apporter aucune lumière. Ce ne serait qu'une solution verbale si ce n’était peut-être une pierre d'attente et une réserve provisoire. Car Leibniz avait horreur de « prendre la paille des mots pour le grain des choses ».

Il a donc bien pu multiplier les formules subtiles et facticement concordantes pour masquer, sans d'ailleurs la boucher, cette fissure secrète de son système métaphysique : la vérité est qu'il reste encore et toujours en suspens. C’est pourquoi, sincèrement désireux d'envisager plus à fond une ques-

1. « Potest dici Entia composita, quae non sunt unum per se, seu vinculo substantiali (sive ut Alfenus ictus in digestis more Stoicorum loquitur) uno spiritu non continentur, esse semientia ; aggregata substantiarum simplicium esse semisubstantias ; colores, odores, esse semiaccidentia. Haec omnia si solae essent monades sine vinculis substantialibus, forent mera phaenomena, etsi vera. » II, 604. Sur le Vinculum et l’esprit des Stoïciens, cf. O0. Caspari, loc. cit., p. 312.

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tion dont il ne s'était pas rendu complètement maître, même pour l’énoncé exact des données litigieuses, il agrée volontiers, fussent-elles partiellement incompréhensibles, les objections et les instances de Des Bosses. Il les provoque même quand son correspondant paraît se satisfaire à trop bon compte, et il profite de l’occasion ainsi offerte « pour un nouvel examen de conscience plus approfondi ». Des Bosses a eu en effet le mérite initial de voir, au moins en gros et superficiellement, la difficulté que, sans revenir sur les points acquis contre la métaphysique cartésienne, il restait à résoudre, pour échapper à une équivoque ruineuse. Il montre cette inconséquence et cette faille, rëma, à Leibniz qui cherchait toujours à dissocier et à associer en même temps les données sensibles, les solutions scientifiques et les vérités d’une métaphysique absolument transcendante aux apparences : même là où la réflexion explicite ne réussit pas à définir l'embarras éprouvé, la difficulté, qui est notable, se fait réellement, sinon distinctement et intelligiblement sentir; on souffre donc confusément d'une façon hybride de rapprocher arbitrairement, illégitimement, et d’ailleurs vainement, des ordres dont il a été montré ou senti qu'ils sont incommensurables. Car, dit Des Bosses, si sous une même monade dominante d’autres monades peuvent se grouper en nombre indéfini sans que rien soit changé dans le monde des apparences, sine respectu ad dimensiones, à quoi bon et de quel droit invoquer les observations qui portent sur les phénomènes physiques ou sur les faits biologiques? Si la rupture, du point de vue de la connaissance comme de la réalité, est complète entre deux ordres qu’on veut cependant faire cohabiter et entre lesquels on établit une sorte de symétrie et de solidarité, n'est-ce point là un illogisme ou une fiction arbitraire? Et si, pour désigner cette mystérieuse relation fonctionnelle, on emploie un terme comme celui de symbole,

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en disant que « les composés symbolisent avec les simples », n'y at-il pas là une simple image qui profite d'une fausse lumière, mais qui reste obscure et confuse au regard implacable de l'esprit critique? C’est pour mieux faire sentir cette difficulté dans toute sa rigueur et sa pureté qu'intervient, à titre d'illustration, l’exemple typique et sans analogue de la Transsubstantiation.

IT. -— Ce qu'il y a en effet de précieux, d'unique, pour le métaphysicien dans cet exemple emprunté à la théologie catholique, c’est que là (par une hypothèse que l’on n’a pas à discuter, pas plus qu'on ne pèche contre la rigueur mathé= matique en supposant un problème résolu pour en discuter ensuite les conditions), la disjonction est radicale et totale entre les espèces sensibles immédiatement et constamment perçues et la réalité profonde dans le secret d’une vie person nelle, d'une vérité substantielle. Leibniz, lui, appartenait à la Confession d'Augsbourg ; il ne éroyait donc {s'il y croyait)", qu'à la Consubstantiation, c'est-à-dire à la persistance du pain et du vin sous les apparences qui ne véhiculaïent en fin de compte que la signification purement idéale d'une présence spirituelle et d'un mémorial du Christ?. Aussi, pour lui, le problème ne s'était pas présenté jusqu'alors sous l'aspect en quelque sotte brutal où, en se plaçant au point de vue de Des

1. Il parait bien qu'il était libéré de toute dogmatique précise à ce sujet. « Apud nos autem, ait Leibnitius, nullus est locus neque Transsubstantiationi neque Gonsubstantiationi panis; tantumque pane accepto simul percipi corpus Christi, ut adeo sola explicanda sit corporis Christi praesentia. » II, 390. Fr. Kirchner, Leibnitz’s Stellung zur Katholischen Kirche. Côthen, 1875.

2. Luther semble bien avoir admis, si l'on retient au passage cértaines de ses formules, une présence réelle du Ghrist avec le pain, dans le pain.

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Bosses, il l'avait soudain aperçu. D'où la clarté violente qu'introduit dans la controverse métaphysique le cas tout à fait caractéristique où la substance est censément d’un côté, les phénomènes, de l'autre, On peut dire que c’est en face d'un tel défi que Leibniz! a reçu le choc qui lui a fait entrevoir, et comme réaliser (dans l'acception newmanienne de ce mot) le sens d'une difficulté jusqu'alors inaperçue ou tout au moins enveloppée ou estompée. Le problème est donc celuici : ne faut-il pas renoncer à ce compromis qui assujettit en somme les réalités métaphysiques et l'activité des substances. à nos façons anthropomorphiques d'analyser les apparences, comme si, par ces analyses et ces abstractions, nous découvrions les éléments véritables de l'être substantiel? Au liew de partir uniquement et unilatéralement de ces éléments prétendus pour construire les choses, ne faut-il pas dävantage encore et principalement suivre une autre marche? N'est-ce pas du tout aux parties ou plutôt de l'être un et cependant complexe en sa riche simplicité aux conditions multiples et subalternes, qu’il faut développer la vraie métaphysique? En d’autres termes, ce que dans le langage de l'abstraction nous appelons, au passif, « la substance composée » (comme si elle résultait d’une synthèse et comme si l'analyse seule don-

4. Détail d’ailleurs digne de remarque et qui prouve, s’il en est encore besoin, combien peu, en tout ce problème, Leibniz s’accommode à son correspondant : c’est Des Bosses qui ne réclame rien, pour ainsi dire, de plus substantiel que les monades elles-mêmes, tandis que c'est Leibniz qui suppose déjà une certaine réalité de composition d’où naïtrait la substance nouvelle de l’agrégat. Celui-ci estime qte les monades forment à elles seules la vraie substance du composé et que les apparences eucharistiques sont fondées sur les Accidents absolus : celui-là au contraire suppose que ces mêmes apparences sont fondées immédiatement sur les monades et que la vraie substance du corps organique repose sur quelque élément plus profond. De part et d'autre on admet donc un « tertium quid »; mais l'explication que Leibniz propose, — par manière d’hypothèse, il est vrai, —le mène déjà par un chemin caché à une éonception plus profonde de la substance composée.

nait le primitif, le fondamental, le solide, le réel par excellence), ne faut-il pas l'appeler, activement, « la substance composante », l'unité non pas numérique, qui n’est qu'en dehors d’autres unités abstraites, mais Z’unité concrète, qui est riche en elle-même d’une infinie variété de ressources ? N'est-ce pas finalement là ce qui est la perspective essentielle en laquelle il convient de se placer pour sortir des artifices où, faute d'esprit critique comme d'esprit de force et d'esprit de finesse (au sens pascalien), nous place inévitablement l’impuissant effort tenté pour construire la réalité (que ce soit la matière ou l'esprit) avec de soi-disant atomes de substance qui offrent à la critique, dans l’ordre métaphysique, autant de prise que lui en réservent dans l’ordre physique, les prétendus insécables de Démocrite ou d'Épicure ?

HI. — Ainsi, l'évocation de l'exemple théologique (adopté comme quantité auxiliaire) n’a servi qu’à nous mettre en face d’un problème désormais débarrassé de toute équivoque et de tout compromis.

Il ne faudrait d’ailleurs pas croire, comme on l’a souvent répété, mais bien à tort, que Leibniz n’a touché qu'avec Des Bosses à ce problème capital de la. composition substantielle et que c’est seulement dans sa correspondance avec lui qu'il a proposé la solution, au moins ébauchée, vers laquelle nous acheminons le lecteur. Si ce n’est qu'avec Des Bosses qu'il a hasardé le mot Vinculum sur lequel il demandait le secret pour se réserver de laisser mürir l'hypothèse incarnée en ce terme, nous avons à recueillir en d’autres de ses écrits maints textes expressifs : « Quoique je ne tienne point que l'âme change les lois du corps, ni que le corps change les lois de l'âme, et que j'aye introduit l'Harmonie Préétablie pour éviter

ce dérangement, je ne laisse pas d'admettre une vraye Union entre l’âme et le corps qui en fait un suppôt. Cette Union va au métaphysique, au lieu qu'une Union d'influence irait au physique » (Gerhardt, VI, p. 81). « Les âmes s'accordent avec les corps et entre elles en vertu de l'Harmonie préétablie, et nullement par une influence physique mutuelle, sauve l'Union métaphysique qui les fait composer unum per se » (G. I, 658, 658. CE. VI, 45, 81, 595, 602 etc.). On voit ici clairement la superposition des étages, l'effort sincère et profond de Leibniz pour maintenir des plans hétérogènes et pourtant solidaires, l'importance qu’il attache à ce mystérieux domaine de l'Union qui s'étend au-dessus du monde des apparences empiriques, de la science physique, et de l’idéalisme monadique. Si le Vinculum doit prendre rang, c'est donc bien pour occuper une place vraiment préparée par le mouvement de toute l'investigation, une place réservée à l'étage supérieur de la métaphysique pure, d'une métaphysique à la seconde puissance, d’une hypermétaphysique, si l'on osait commettre ce redoublement. L'intérêt de sa correspondance avec Des Bosses, c'est que c'est là seulement que Leibniz a tenté d'aborder et d'explorer un peu cette terra incognita qu'il avait diverses fois pressentie, à travers maints écueils, mais à laquelle la discussion relative à la Transsubstantiation frayait un passage dégagé de brumes et de mirages.

Il s’agit donc maintenant de voir comment la controverse entre Leibniz et Des Bosses, qui avait commencé et s'était longuement poursuivie sur le terrain métaphysique, y retourne après avoir traversé la phase théologique qui l’a précisée, et comment Leibniz lui-même y revient avec une force accrue et un sentiment épuré des données authentiques du problème. Ce qu'il faut faire apparaître ici, c'est comment l'attitude critique, d’abord inconsciente, chez Leibniz, s'est peu à peu développée jusqu’à devancer et à dépasser les thèses de l’idéa-

lisme de Kant ou des postkantiens, comment d'autre part Leibniz à échappé au danger, soit de s’embarrasser dans les antinomies !, soit d’en sortir trop facilement en reniant quoi que ce soit de ce qu'il y a de salubre, de durable, de nécessaire même dans sa critique propisoirement idéaliste : attitude instable et insatisiaisante, mais très propre en vérité à nous libérer d'un faux dogmatisme ; étape indispensable par conséquent, à certains égards, pour nous préparer à rechercher et à accueillir un réalisme qui n’ait plus rien de prématuré ou d'illusoire.

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