‹ Une énigme historiqueChapitre 26 sur 36 · CHAPITRE IN · texte numérisé non relu

CHAPITRE IN

L'éveil de Pesprit eritique et les raisons internes de l'hypothèse du Vinculum.

S'il y a place pour le Vinculum, ce n'est donc pas au-dessous ou au-dedans, mais c'est au-dessus des étagements de la complexe et ascendante doctrine de Leibniz. Et le Vinculum intervient, non pour rester en dehors, mais pour servir de liant et eomme de clef de voûte à chaque fragment comme à l'ensemble de l'édifice.

On ne peut comprendre la théorie du Vinculum que si on prend garde tout à la fois et au mouvement critique et à la préoccupation réaliste de la‘ pensée de Leibniz. C’est le rapport que soutiennent chez lui ces deux éléments que nous avons à faire d’abord apparaître avant d'indiquer plus précisément les étapes de sa réflexion critique.

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Le réalisme primitif et spontané de la pensée, même après s'être mis lui-même en doute globalement, tend à revenir globalement à sa confiance en soi, Et en un sens ultime il a raison. C'est ce qui rend l'esprit critique si difficile à introduire sagement, à limiter ou à déployer en-toutes ses exigences légitimes et rien qu’en ses exigences légitimes. C’est à un tel travail de tâtonnement que nous assistons chez les grands phi-

losophes du xvir° siècle. L'aube de l'esprit critique a paru lente-

ment et confusément. Souvent même c'est accessoirement, à propos d’autres questions, que la dissociation s'est commencée et poursuivie entre ce qu'on accordait à l’idéalisme et ce qu'on réservait au réalisme; et l’on s’est laissé peu à peu prendre dans un engrenage dont on ne prévoyait pas tout ce qu'il happerait. Ce qui fait l'intérêt de la correspondance avec Des Bosses, c’est précisément que Leibniz aperçoit cet engrenage attirant et broyant, et qu'il se demande ce qu'il est bon et même nécessaire d'y abandonner, et ce qu'il est possible, salutaire et vrai d'y soustraire.

Soyons un instant attentifs à la mise en train de l'embrayage et aux premières pulvérisations du broyeur : nous nous rendrons compte, à ce prix, de la vraie portée que prend la question du Vinculum dans l'esprit de Leibniz. Et, pour le mieux comprendre, il est nécessaire de rappeler en quelques mots quelle secrète dialectique avait historiquement préparé matériaux métaphysiques et machine à concasser les fausses

substances.

Sans prévoir expressément le résultat qu'entraîneraient certaines de ses thèses posées pour elles-mêmes et pour les besoins de son positivisme métaphysico-scientifique, Descartes avait mis en mouvement plusieurs des dents de l’engrenage, et il y avait déjà jeté de belles proies.

D'abord, en retirant à certaines qualités de la matière leur valeur réelle, en nkettant hors de pair l'étendue et en la substantialisant, en volatilisant le morceau de cire et tout ce qui, dans la matérialité; n’est ni géométrie et continuité divisible à l'infini, ni inertie mobile et mécanisme pur, Descartes avait ouvert la déchirure par où la trame du réalisme physiquement métaphysique risquait d'être emportée et dilacérée. —

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D’autre part, en posant que la Pensée est elle-même substance, en affirmant conséquemment que, l'essence de l’âme étant de penser, nous pensons toujours, même quand nous n'avons pas conscience de le faire, il creusait un nouveau trou, même dans le monde intérieur, entre les apparences censément immédiates et la prétendue réalité profonde. Par surcroît, pour compenser en quelque sorte sa thèse de la continuité physique sans vide et de la divisibilité infinie en dépit des apparences sensibles, comme il professait la discontinuité de la durée et la nécessité à priori d’une création continuée (toutes choses qui mettaient en conflit les données obvies de la sensibilité, de la conscience, de la science et de la spéculation métaphysique), il aboutissait à nous engager de plus en plus dans le laminoir.

Leibniz, chose remarquable, à la fois suit et refoule ce mouvement.

— Ille suit par une critique plus pénétrante du pseudoréalisme physique, et par un développement plus réfléchi d'un spiritualisme à la fois idéaliste et substantialiste, où il cherche à intégrer la subconscience elle-même que Descartes avait implicitement admise, mais comme une aflirmation brute ou un postulat peu intelligible. Par Leibniz, la corrosion critique se poursuit donc doublement, non plus seulement par le gros instrument de Descartes, mais par une sorte de fine chimie dissolvante qui coule son acide partout sans même qu'on en remarque d’abord les effets.

D'un côté en effet, il volatilise l’étendue-substance; il renouvelle le sens des mots cartésiens clair et obscur, distinct et confus, en les transposant et en les interprétant au point de vue de sa théorie des infiniment petits et des perceptions insensibles !. Il habitue notre imagination et même

1. Pour Descartes une idée est distincte quand elle est nettement délimitée en ses contours et séparée ainsi de toutes les autres. Pour

notre raison à admettre, presque à comprendre, que les apparences peuvent être contraires à ce qu'on croit provisoirement être la vérité profonde de la nature ou de la pensée tout en y trouvant cependant leur fondement intelligible et réel. Et c'est ainsi que les thèses les plus paradoxales de la Monadologie, parce qu'elles offrent quelque chose de flatteur pour l'imagination rationnelle (si l’on peut accoupler ces deux mots), prennent l'air d'évidences, tout opposées qu'elles sont aux données immédiates de la perception et du bon sens, voire du sens moral et des intuitions populaires,

— Mais, d'un autre côté, Leibniz, en maniant contre l'exotérisme simpliste des dogmatisants au rabais la machine impitoyable et la subtile méthode qui émiette à l'infini tous les faux agrégats, qui dissipe toutes les illusions d'optique, qui décompose tous les produits factices de nos habitudes intellectuelles ou de nos intérêts pratiques, conserve par devers lui une intention et une ambition profondément réalistes et substantialistes, si l'on peut dire. Détruire les idoles des sens, de l’entendement, d'une physique ou d’une métaphysique trop pressées d'aboutir, oui, c’est son premier désir : mais ce n’est pas son dernier et suprême vœu. Il est donc partagé entre la crainte d'arrêter trop vite et trop facilement le déblaiement critique, la pars purificans, et le danger non moins redoutable de compromettre la solidité finale, le donjon où réside l’ultime force, la substantielle clef de voûte de tout l'édifice.

De là le jeu de bascule, qu'offre souvent sa correspondance avec Des Bosses; de là ses hésitations, mais au service d’un

Leibniz, il n’y a distinction que là où les ingrédients d’une idée sont intrinsèquement saisis par l'analyse. Ainsi, pour le premier, les notions de son ou de couleur sont claires et distinctes. Pour le second, ce sont là des idées encore confuses, parce qu'elles représentent comme unité ce qui est multiplicité inaperçue, maïs réelle,

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double dessein fixe et dont les deux aspects sont solidaires : rester implacable dans la critique et ne jamais revenir sur les nettoyages opérés, cela dans l'intérêt même de la sécurité future des conclusions; et puis ne pas se lasser de chercher le tuf, d'atteindre le consolidant universel, sans doute « minimo sumpiu », mais enfin en y mettant tout le prix nécessaire, « Maximo profectu ».

Dans cette perspective, nous pourrons, ainsi avertis, scruter sans trop d'impatience et sans trop d'obscurité les phases d’une controverse, qui, d'embrouillée et pénible au début, deviendra, ce semble, en se développant, dramatique et pleine de leçons, pour peu qu'on réfléchisse à la gravité de l'enjeu,

à la diversité des précipices côtoyés et où tant d’autres sont tombés, à l'utilité qu'il y a pour nous à découvrir comment le légitime problème soulevé par le criticisme comporte une solution tout autre que celle où, par suite d'un énoncé ina-

. déquat, Hume, Kantet leurs successeurs ont conduit la pensée

moderne, si souvent entachée de relativisme ou d’immanentisme idéaliste. Et ce n’est pas un des moindres intérêts, un des moindres gains d’une telle rétrospection historique que de constater la lenteur, la petitesse laborieuse des plus grandes initiatives, la partialité des découvertes successives, le retour onéreux à une vision plus normale et plus complète.

Et, pour éclairer ces admonitions anticipatrices, il est, je crois, utile que j'aîtire l'attention sur une distinction dont le lecteur doit rester muni, s’il veut, chemin faisant, jouir et profiter de l'imbroglio captivant et instructif où il faut nous

engager : grâce à la conscience de cette distinction, il

remarquera que Leibniz en use, sans l'avouer et même sans la discerner lui-même expressément; il devinera où cette

distinction embarrasse Leibniz et où elle l’éclaire; surtout il

pourra, au milieu même des obscurités passagères, prévoir le trait de lumière et devancer l'heure où les deux aspects

mis en cause, longuement disjoints ou solidarisés, finissent par serejoindre tout au terme et par s'unir sans se confondre!. Il s’agit en effet et de la distinction et de la relation, provisoire ou finale, entre la ratio cognoscendi et la ratio essendi, entre les deux modes d'interprétation des textes et des curiosités leibniziennes : tantôt Leibniz semble principalement suivre l'itinéraire de la connaissance, de l'intelligibilité, de l'esprit critique et idéaliste; tantôt il vise manifestement la recherche et l'affirmation de l’être, de l’objectivité formelle, de la substantialité, dans une intention ontologique et pleinement réaliste. Et, sans le dire, sans le voir peut-être explicitement, il semble bien que, si en cours de route les deux perspectives ne peuvent coïncider, il aspire cependant à une vision binoculaire et une, par une réconciliation parfaite de l’idéalisme critique le plus intrépide et du réalisme spirituel le plus intégral.

Ces vues générales étaient sans doute indispensables pour éclairer la route que nous allons parcourir. Revenons main-

1. Parlant ainsi je me place au point de vue de Leibniz; mais je ne prends pas à mon compte cette ambition décevante. Si dans l'étude de la Pensée et de l’Etre que j'ai tentée, j'aboutis par d’autres voies et en un autre sens que Leibniz à discerner, si j'ose dire, le trou métaphysique à combler, j'y mets tout autre chose que ces multiples Vincula avec le contenu vague et abstrait qu’il leur donne. Malgré toutes ses bonnes intentions Leibniz ne réussit pas et heureusement il ne pouvait réussir à stabiliser sa demi-découverte; car il aurait par là contribué à rendre plus solide et plus définitive une philosophie séparée de la religion positive et fermée au surnaturel chrétien. En profitant de la critique qu'il a faite d’une métaphysique inconséquente et prématurément arrêtée, en le suivant dans l'élaboration d’une métaphysique à la seconde puissance, nous aurons à dépasser sa perspective et à montrer comment et pourquoi sa théorie du Vinculum, qui a le mérite de révéler un problème inédit et inévitable, ne procure ni la méthode, ni la solution seules satisfaisantes.

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tenant à l'examen plus explicatif des origines et du développement de l'esprit critique chez Leibniz, esprit critique qui a surgi en lui comme une aube obscure, puis grandissante. Il est intéressant de décrire cette évolution, sans que d’ailleurs il soit possible d'en suivre toutes les péripéties. Car ce lever du jour s'est produit à travers des brumes tantôt écartées, tantôt épaissies ou flottantes.

Pour Leibniz (nous l'avons tout à l'heure indiqué comme un fait dont les conséquences n’avaient point été expressément comprises ou voulues, et il s’agit maintenant de rendre ce processus aussi intelligible que possible), le point de départ de la réflexion critique est la distinction qu'il établit entre les perceptions distinctes et les perceptions confuses, distinction qui le conduit à une opposition entre les apparences et les causes censément objectives de ces apparences. La distinction qu'il introduit ici est autre que celle que Descartes envisageait. Mais il n’en est pas moins vrai que Descartes y conduisait; nous l'avons déjà sommairement indiqué, mais ce point est si important etil a été si peu remarqué d'ordinaire qu’on ne saurait trop y insister ni trop réfléchir aux répercussions d’un tel ébranlement initial.

Quelle est donc cette dialectique secrète, et par où s’est propagée cette onde destructrice? Par sa dissociation des qualités premières et des qualités secondes ; par sa doctrine de l’étendue-substance et des sensations qui s'interprètent en une métaphysique idéaliste pendant que le réalisme est maintenu en faveur de la res extensa comme de la res cogitans elle-même; enfin par sa thèse de l'âme pensant toujours en dépit des apparences de discontinuité à la fois dans la conscience et dans la durée. Comprend-on déjà mieux maintenant comment le bloc du réalisme naïf est irrémédiable ment fissuré ? Et voici que Leibniz, par sa théorie personnelle des petites perceptions insensibles dont la multi-

tude est, selon lui, à la base de notre conscience du monde, détermine une rupture de plus en plus radicale entre le point de vue de la connaïssance et le point de vue de l'être profond des choses! Déjà sans doute les qualités secondes de la matière avaient été sacrifiées comme des phénomènes sub- Jectifs; seulement, on n'avait pas tiré de là des conséquences dépréciantes pour la portée de notre connaissance des données retenues comme objectives. Or voilà désormais que les qualités premières elles-mêmes sont abandonnées. Bien plus l'étendue (où Descartes voyait encore la substance proprement dite) s'effrite et, après la critique que Leibniz institue de Descartes et de Locke, elle semble bien définitivement ne pouvoir plus être qu'une simple apparence idéale, tout à fait hétérogène avec ce que l'analyse métaphysique paraît nous apprendre et nous imposer relativement à l'être substantiel. Dès lors l’enchantement est rompu; par des voies autres et en un sens autre que Platon, nous sommes amenés à admettre comme deux mondes : non pas des mondes superposés en deux ordres de réalités pour ainsi dire extérieures lune à l’autre, mais deux mondes qui cohabitent en quelque sorte, qui semblent étroitement solidaires et qu'il importe cependant de ne confondre en aucun point ni à aucun moment. Quelle étrange, quelle instable situation ! Constamment la pensée de Leibniz est en oscillation et en travail sur ce problème dont elle cherche à déterminer les données exactes, l'énoncé précis, les méthodes de solution, les résultats utilisables. Toujours aussi il s'efforce de maintenir également l’incommensurabilité et l’interdépendance des deux aspects dont il ne réussit jamais à définir la relation de façon intelligible.

Ce qui l’encourage, ce qui tour à tour l’éclaire et l’aveugle sur cette inévitable et cette indéfinissable corrélation, ce sont ses propres découvertes mathématiques et ses inventions mé-

édit ml à ct

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taphysiques qui semblent en rapport de causalité réciproque et de confirmation mutuelle’. Et d’abord, il est fortement stimulé et soutenu par le calcul infinitésimal?. Ce calcul lui semble à lui-même une sorte de gageure, une tricherie. Irrationnel et réel tout ensemble, ilrepose sur une fiction que seul le succès peut justifier au tribunal de la nature et de l’action, mais que la pensée analytique et logique ne peut pas ne pas condamner, puisque l'on y est amené à considérer une quantité à la fois comme nulle et comme réelle, grâce à ce biais d'escamoteur qui la définit comme plus petite que toute quantité assignable. Or, cette fausseté qui scandalise l’entendement abstrait « réussit » selon son expression; elle est féconde en précieux résultats théoriques et pratiques, comme si la réalité, portant partout en elle une infinitude actuelle, faisait éclater les cadres limités de nos conceptions humaines en contredisant nos expériences grossières et nos idées claires et distinctes. /nfinitum actu transiri nequit discursu rationis ; sed perpeluo transitur cogitando et agendo.

De quel côté donc faire pencher la balance de la vérité vraie? Leibniz raisonne tantôt en rationaliste et traite son calcul comme une heureuse fiction ou un artifice qui utilise ce que les mathématiciens nomment des « imaginaires », tantôt en réaliste qui avoue l’inadéquation de notre connaissance à la nature et à l'âme elle-même, laquelle porte partout la marque de son Auteur en manifestant un infini actuel, D'où

1. « On est d'autant plus capable d'aller loin dans cette application, qu'on ést plus capable de ménager la considération de l'infini. Ainsi quoïque les méditations mathématiques soient idéales, cela ne diminue rien de leur utilité, parce qué les choses actuelles ne sauraient s’écarter de leurs règles ; et on peut dire en effet, que c’est en cela que consiste la réalité des phénomènes, qui les distingue des songes. » IV, 569.

2. « Après la science de la félicité, c’est la Physique que nous devrions le pius étudier; et ce que j'estime le plus dans ma nouvelle Analyse de Géométrie, c’est qu’elle rend le passage de la Géométrie à la Physique

bien plus aisé » (III, 166, — Gf. aussi IIT, 507 ; IV, 569). 3, « Cette analyse est proprement « scientia de magnitudine quatenus

maintes formules contraires dont il se sert selon les occurrences et en oscillant d’une sorte d'idéalisme critique ou symboliste à un réalisme de plus en plus transcendant qui érige la réalité authentique au delà de toutes les apparences non

seulement sensibles, mais notionnellesf.

Suivons le progrès ultérieur de sa pensée dans cette même

voie critique, et relevons les expressions ingénieusement nuancées dont il se sert tour à tour, tantôt pour creuser, tantôt pour boucher les fissures entre l’ordre des apparences et l’ordre des substances lorsqu'il constitue sa doctrine de la Monadologie. D'une part, il insiste de toute sa force sur l’impossibilité de réaliser la matière étendue et de la composer physiquement avec des atomes ?. Il ne se lasse pas de nous répéter que les monades, en leur être métaphysique, sont absolument inétendues, absolument étrangères à l’ordre des apparences, et à ce qu’on pourrait appeler « les phénomènes qui semblent traduire la force vive ». D'autre part, il ne cesse de pour suivre une sorte de parallélisme, de symétrie, de relation fonctionnelle entre ces monades inétendues et l'extension de

la résistance qui trouve en elles son « fondement ».

Il serait instructif, mais sans doute long et confus d’examiner ici en détail les retouches successives, les tâtonnements alternatifs, les ingéniosités verbales de Leïbniz, et tout ce

involvit infinitum », et « c’est ce qui arrive toujours dans la nature qui porte partout le caractère de son auteur. » III, 166. « Nonobstant mon calcul infinitésimal, je n’admets point de véritable infini », IV, 629. — En sens opposé cf. II, 300. « Infinitum actu in natura dari non dubito. » Cf. V, 144, sq.

1. « Le composé n'est autre chose qu’un amas, ou aggregalum de simples. » (Monadologie, ? 3.)

2. « Quae de vinculis olim ad te scripsi, nunc non invenio (II, 481) Ignosce quod saltatim scribo et ideo fortasse non semper satisfacio; nam ad anteriora scripta recurrere non possum » (II, 518).

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qu'on pourrait appeler les « repentirs » de ce peintre de l'in-

visible et même de l'inimaginable, — sinon de Fimpensable pour la pensée abstractive et analytique. Lui-même a avoué à plusieurs reprises que, ne pouvant recourir à ses lettres antérieures, il semblerait parfois se contredire‘, mais sans que ces oppositions de mots touchent au fond des choses. Il n’en est pas moins vrai que ces contradictions, fussent-elles superficielles, dénotent un embarras, une hésitation, une insufisante possession de sa pensée et de sa terminologie ?. Mais il y a même plus que cela. Car, si des intuitions ont surgi dans son esprit comme un premier rayon de soleil, souvent des nuées reviennent masquer cette lumière et nous faire douter de l'aube. Au lieu done de nous attacher à un va-et-vient pé-

nible et parfois déconcertant des nuages et des rayons, nous

aurons plus de fruit à recueillir d'une rapide étude, si nous envisageons méthodiquement et librement, dans ce chapitre et dans ceux qui suivront, les trois points que voici. |

Nous allons indiquer d'abord les embarras que traduit l'inconsistance même des idées et des formules de Leibniz sous Pempire d'un besoin, encore mal ‘défini, d'échapper à un idéalisme radical et dissolvant.

1. D'où sans doute le brouillon où, avant d'écrire à Des Bosses, il fait son examen de conscience, cherche à fixer sa terminologie, jette en quelque sorte le loch pour déterminer la vitesse et l'orientation de sés démarches en un courant où il ne sait trop quel sera ee de son effort. (II, 438.)

2, « Chez moi les infinis ne sont pas des touts et les infiniments petits

ne sont pas des grandeurs. Ma métaphysique lés bannit de ses terres. Elle ne leur donne retraite que dans les espaces imaginaires du calcul géométrique, où ces notions ne sont de mise que comme les racines qu’on appelle imaginaires. » Œuvres de Leïbniz, publiées par Foucher de Careil, 1854, &. I, p. 234. C’est à cette unité fictive que À. Zimmermann assimile les vincula : « Es ist, wie wir an einem Orte nach — gewiesen haben (Lebnizund Herbart, $. 87), lediglich Schein der entsteht durch die'verwornene ineinander fliessende Auflassung des Urendhehen von Seite eines endlichen Denkens und dem gear nichts Reales entspricht ». Loc. cit., p. 41-42.

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Nous chercherons ensuite pourquoi Leibniz ne réussit pas à se dégager complètement de ces difficultés toujours renaissantes et comment, malgré un effort soutenu vers une même orientation, il a paru se débattre en des directions contraires sans aboutir à une conclusion vraiment catégorique et stable.

Enfin, nous tenterons de lever l'obstacle, de sortir des équivoques et de traduire ses intentions, non point en lui imposant une sorte de « rétractation » — {si l'on ose utiliser ici ce mot que saint Augustin avait employé pour lui-même afin de signaler en ses œuvres les points à reprendre, à retravailler, à corriger) — mais un redressement, mais une possibilité de satisfaire à toutes les exigences esquissées par lui là même où il avait échoué dans son effort de précision, de conciliation et de subordination.

Averti par le progrès de sa réflexion, Leibniz cherche désormais à dissocier trois ordres trop aisément confondus, mais à les dissocier sans ruiner entre eux une solidarité qu'il s’agit précisément de maintenir, de rendre intelligible, de montrer normale, réelle et même en un sens nécessaire. D'où de multiples distinctions qu'il affirme à maintes reprises en y insistant par des mots qu'il cherche à expliquer et à canoniser en: quelque sorte. Ainsi, d’abord il nous dit qu'il faut distinguer entre ce qui est donné (dari phaenomena), ce qui est requis (requiri monades), et ce qui est exigé (exigt vincula); ainsi encore il insiste sur ce qui n'est qu'un agrégat empirique (aggregata solis sensibus data), les ingrédients qui composent les corps organisés (ingredientia organicorum) et les éléments métaphysiques qui, comme les monades, fondent l'invisible réalité (monades sunt fundamenta, non ingredientia viventium !); ainsi encorelorsque ses analyses l’ont conduit à affirmer

1. « Monades enim revera non sunt hujus additi vinculi ingredientia

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les exigences du réalisme concret, nous le voyons inventer des expressions nouvelles, tergiverser entre des perspectives opposées, comme s’il passait d'un côté à l’autre de l'écran en se plaçant tantôt au point de vue de la pensée analytique et abstraite, sub ratione cognoscendi, tantôt au point de vue de l’unité vivante et de la réalité concrète, sub ratione essendi, sans d’ailleurs se résigner à opposer ou à séparer ces deux aspects. Ce n'est pas lui qui eût jamais consenti à admettre, comme on nous l’a proposé depuis, le divorce du connaître et de l’être en invoquant une incompatibilité soi-disant intrinsèque de l'intelligible et du réel! Il parle au passif de la substantia composita, comme si cette existence supérieure résultait d’une addition ou d’une synthèse d'éléments préalablement posés; puis, l'instant d'après, il se reprend et parle à l'actif de substantia componens et uniens!, laissant par là entendre à demi que le rôle de cette substance consiste essentiellement dans ce pouvoir de liaison qu’il hypostasie en ce terme étrangement abstrait de Vinculum mis ici au service d’une intuition toute concrète. Car il faut entendre par ce mot non pas une relation, une série d'anneaux, une chaîne, mais au contraire une unité intrinsèque, originale, infrangible, une créature nouvelle : oritur nova substantia… superadditum quid. Ainsi encore, — chose plus étrange et termes plus paradoxaux où s'associent des images physiques, des notions

sed requisita.… » (II, 435.) — Cf. L. Stein, Inedita, p.324. « Non ideo dicendum est substantiam indivisibilem ingredi compositionem corporis tanquam partem, sed potius tanquam requisitum internum essentiale. Sicut punctum licet non sit pars compositiva lineae, sed heterogeneum quiddam, tamen necessario requiritur, ut linea sit et intelligatur. »

1. « Si substantia corporea aliquid reale est praeter monades, dicendum erit, substantiam corpoream consistere in unione quadam, aut potius uniente reali a Deo superaddito monadibus. » (II, 435.) — « Si fides nos ad corporeas substantias adigit, substantiam illam consistere in illa realitate unionali, quae absolulum quid (adeoque substantiale) etsi fluxum uniendis addat... » (II, 435.)

Scientifiques, et, des prétentions suprarationnelles, — Leibniz nous paxle, de la substance. composée. comme d'un écho. qui serait, l'original même, un écho qui serait antérieur aw son qu'il est.censé reproduire, echo. originaria. « Nil enim. prohibes quan Echo possit. esse fundamentum aliorum, praesextim si sil Echo. origiraria » (WE, 549).

Derrière ces hésitations mentales, et ces supercheries verbales, il y a toujours la même: difficulté créée, par les dissociations successives qui s'appellent, et se confirment, les unes les autres: dissociation: entre.la subsconcience.etla conscience, entre le sensible et l'intelligible, entre le subjectif et l’'ontologique, entre le calcul du fini qui procède de l’entendement abstrait et le, calcul de l'infini qui ouvre à la pensée et à être. un jour sur un ultra-discursif, lequel dûment vérifié, apparaît comme: plus réel que. toutes les notions définies !. Toutes ces dissociations, constituent autant de fissures qui appellent, ou. la dislocation d'un dogmatisme trop crédule, ou. une profonde réfection de l'édifice réaliste.

Car, une fois lancé sur la pente de ces résolutions et, dissor ciations, où conviendra-t-1il de s'arrêter dans l'œuvre négative de l'analyse critique? L'étendue, en sa multiplicité, divisibiité et mobilité passive ne saurait être qu'une pseudo-substance, un simili-être : c’est entendu. Mais la monade, à son tour, que vaut-elle dans l'ordre ontologique? Peut-on justifier la prétention que l’on émet d’en faire l'élément réel et le fondement de tout? Murée comme elle l’est, tout en n'ayant de raison d'être que son rôle de « miroir de l’univers » ; condamnée à être sans action véritable, tout en étant définie comme une force, ne serait-elle pas, elle aussi, une simili-force, un mimétisme de substance, une peinture d'activité, un relief en

4. « Solum absolutum et indivisibile infinitum veram unitatem habet. » IE, 305. — « Lorsque Dieu produit la chose ikla produit comme un individu, et non pas comme un universel de Logique. » VI, 346.

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