CHAPITRE IV
Les causes des embarras de Leibniz.
Peut-on admettre, doit-on admettre le Vinculum, et en quoi consisterait-il donc ?
Pourquoi cette difficulté de déterminer l'énoncé même d’un problème qui a paru par ailleurs inévitable, fondamental et universel? Car non seulement la’ conclusion ébauchée par Leibniz n'apparaît pas comme catégorique et pleinement satisfaisante, mais la question elle-même n'est pas posée nettement, ni amenée sur un terrain lumineux et solide. Examinons donc quelques-unes des raisons qui ont empêché Leibniz de tirer tout le parti possible de l'intuition dont il avait, semblet-il, pris nettement conscience à un moment donné.
D'abord, par tempérament, Leibniz est porté à l'invention des symboles mathématiques. C’est un algébriste qui excelle aux Constructions scientifiques comme aux manipulations logiques. Il est l'homme qui a le plus rêvé d’une langue universelle, propre à connoter techniquement toutes idées et à obtenir une science exacte de la nature, de la pensée, du sentiment lui-même. Dès lors il reste volontiers attaché au côté notionnel, il demeure tributaire des notations et représentations, et il nous montre Dieu lui-même comme un calculateur transcendant : dum Deus calculat, fit mundus… mathesi quadam divina. D'où sa tendance à la fois congénitale et acquise vers une algorithmique ou une logistique, et
sa confiance à l'égard des formules qni traduisent ses intui-
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üons elles-mêmes en un langage tout analytique : et cela d'autant plus que sa première découverte de génie avait été une réduction plus complète que celle de Descartes ou de Pascal, plus paradoxale aussi, de l'ordre concret à la science de la quantité et de l’abstrait grâce au triomphe audacieux de son calcul infinitésimal. Dès lors aussi, il est enclin à ramener ou à identifier le point de vue de l'être, la métaphysique, qu'il veut cependant réaliste, à un aspect non plus ontolo-. gique, mais gnoséologique, c’est-à-dire à un idéalisme tout intellectuel où les esprits eux-mêmes sont constitués par leur rôle de miroir et par l'ensemble des relations qui font de l'univers un système de fonctions mathématiques ou de caractéristiques logiques. En sorte que, malgré certaines autres données de son tempérament et malgré certaines intentions de sa philosophie, la doctrine proprement leibnizienne, dans ce qu’elle a de plus saillant, tend à éliminer de son idée ou de son sentiment même de la réalité tout contenu vraiment spirituel, tout élément de bonté morale. De toutes ces grandes choses qu’il ne cesse d’ailleurs de célébrer et d'utiliser, — règne des causes finales, ordre de la liberté, de la grâce et de la charité même, — Leibniz ne conserve en somme qu'une enveloppe, qu’une formule et qu'un symbole. Se plaisant dans une espèce de mimétisme, il ne leur confère aucune existence véritable. D'où le caractère de ce Vinculum qu'il voudrait emplir de la réalité la plus profonde et qu'il laisse finalement comme un cadre vide, faute d’avoir pu y mettre un contenu plus solide, plus concret, plus intimement spirituel que toutes les formules ingénieuses et que toutes les représentations imaginativement abstraites dont la seule raison d'être de son effort est précisément d’avérer l'insuflisance. Mais il y a encore une cause peut-être plus profonde des hésitations de Leibniz à l'égard de son Vinculum, c’est tout ce que nous avons déjà indiqué de son caractère, de son
éducation, de ses opinions sur la Religion. Merveille déjà que, en dépit de sa formation protestante ou surtout de sa « libre Pensée » non seulement de Rose-Croix mais encore de croisé d'un christianisme sécularisé et humanitaire, en dépit de son « modernisme » et « immanentisme » avant la lettre, en dépit de son antipathie à l'égard d’un Surnaturel proprement transcendant et incommensurable, il se soit comme dépris de ses inclinations et de ses préférences pour envisager une perspective contraire aux inspirations dominantes dans son milieu intellectuel et opposée à ses habitudes d'esprit personnelles. Même si on admettait que cet effort a été transitoire et conditionnel, il n’en prouverait pas moins, d’abord la souplesse de son génie toujours rajeuni et fertile, ensuite et surtout la gravité à ses propres yeux du problème envisagé et le sérieux de l'examen qu'il a accordé à une hypothèse si éprouvante pour lui. Mais enfin nous nous expliquons aussi par là le défaut de publicité, la réserve, les lacunes, les échappatoires qu’on ne peut manquer de relever et dont on a tiré argument contre ce Vinculum auquel il avait été amené par la force de son analyse et par le jeu de l’engrenage même des choses.
En un sens donc on peut reprocher à Leibniz de n'avoir jamais réussi ni à se rendre bien compte ni à se libérer d'une sorte de parallélisme ou de symbolisme qui cherchait à maintenir entre les données de la connaissance distincte et de la spéculation métaphysique une relation idéaliste ou même mathématiquement analogique, alors cependant qu'il avait acquis le sentiment, le désir, l'intuition à demi obscure d’une relation de ces deux termes non plus seulement spéculative et inopérante, mais réellement assimilatrice et efficacement agissante.
Toutefois, en un autre sens, on peut dire que Leibniz avait assurément raison de vouloir coûte que coûte maintenir un
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lien de solidarité entre les données de la perception ou de la pensée discursive et les réalités inaccessibles aux sens ou à l’entendement abstrait. Avec une pénétration très méritoire, il devinait qu'une telle liaison ne saurait être ramenée à aucun des modes de synthèse que fournissent les expériences courantes, ou les constructions scientifiques, ou les analyses rationnelles. Mais, tout en se refusant justement à lâcher prise et à se désintéresser du lien qu'il ne réussissait pas à saisir exactement, il s’est perdu dans des métaphores qui prouvent uniquement et tout ensemble la sincérité foncière et l'impuissance effective de son effort pour dépasser à la fois le dogmatisme décevant des sens et de la conscience et aussi celui de la raison analytique et de l'intuition purement intellectuelle. Tout en cherchant à s'élever au-dessus des abstractions et des notations analytiques, Leibniz y retombe constamment {nous l'avons déjà noté, mais nous le comprenons mieux à présent), par sa terminologie même qu'il n’a pas su adapter et renouveler autant qu'il l’eût fallu et autant que c’eût été possible. Assurément, la difficulté est grande de formuler, dans notre langage qui est toujours discursif, des réalités et des certitudes qui ne se laissent pas réduire au « discours ». Mais pour qui a l’expérience vive et la conviction lumineuse de ces « présences réelles » que n’épuise aucune « représentation », la langue elle-même réussit à suggérer la plénitude qui cause la ligature de nos facultés d'expression ; comme c’est le cas pour ces contemplatifs qui, devenus impropres à méditer par points successifs, parviennent cependant à discerner avec précision, à décrire avec fidélité, fût-ce par des négations, l'esprit nouveau et « unitif » dont ils sont animés. Leibniz, lui, continue à s'attacher à des littéralités, et il balbutie des mots dont le sens, impossible à vivifier, a été pris parfois, non sans vraisemblance, pour une mauvaise plaisanterie. Le lecteur
en a déjà pu faire spontanément la remarque; et il a même estimé peut-être que nous passions trop vite, avec trop de complaisance, sur des expressions vraiment « renversantes ». Il est visible par exemple, que Leibniz s’égare quand il nous parle d’un écho antérieur, pour ainsi dire, aux ondes muitiples qui se répercutent en lui, comme si la synthèse formée par ces vibrations sonores était la cause véritable et la raison initiale des sons eux-mêmes. Une telle façon de s'exprimer en cherchant à utiliser les données physiques à la fois littéralement et au rebours des lois positives de la science ne laisse pas que d'être plus que défectueuse. Elle réussit mal à traduire le renversement qu'on veut marqueret elle indispose les esprits au lieu de les éclairer. Car enfin ils agit ou il devrait s'agir du passage ou de la substitution d'un point de vue à un autre point de vue tout différent, ou comme eût dit Pascal, d'un ordre à un autre ordre qui est un infini par rapport à l'ordre d’abord considéré.
Faute peut-être de vie intérieure et de puissance évocatrice, Leibniz, à la différence de Pascal, n'a pas su opérer une vraie transposition de perspective, comme celle que nous présente la doctrine pascalienne de l’incommensurabilité et de la subordination des trois domaines constitués respectivement par les grandeurs de la chair, par le royaume de l'esprit et par l’ordre dé la charité : chacun de ces ordres ayant son contenu propre, sa beauté originale, son infinitude spéciale ; chacun gardant sa place distincte, sa raison d'être particulière, sa relation mystérieuse avec les autres. Sans doute on peut regretter que Pascal n'ait pas, lui non plus (et pour des causes inverses, par des préoccupations et des dispositions opposées à celles de Leibniz), complètement réussi à déterminer le genre de relation qui subsiste, malgré leur hétérogénéité et leur « distance infinie », entre ces trois ordres : il les a discernés avec une incomparable pénétra-