‹ Une énigme historiqueChapitre 30 sur 36 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Quel crédit finalement Leibniz et Des Bosses ont-ils accordé au Vinculum, et quel intérêt cette doctrine, telle qu'elle a été présentée par Leibniz, conservet-elle pour nous”?

On peut dire que Des Bosses, après avoir contribué à mettre Leibniz en face du £rou de sa doctrine, ne s’est pas rendu compte de la portée de son objection, n’a pas compris l'émotion intellectuelle de son correspondant, n’a pas attaché d'importance à une hypothèse dont il ne voyait pas les raisons profondes et la portée lointaine. Ïl s’est contenté des solutions communes et, en ce qui concerne la Transsubstantiation, 1l s'est borné à invoquer des accidentia absoluta, comme si ces mots, qui ne font que formuler en termes techniques la difficulté elle-même, en fournissaient une solution intelligible et reposante!.

1. Cf. IT, 432-433. « Nolim accidens merum semper modum esse, id est talem qui ne divinitus quidem sine substantia esse queat, nec ullam video contradictionem in eo quod aliquod ens mediam datur inter substantiam et merum modum, quod medium ens an accidens vocandum sit lis erit de voce. » (II, 453.) — Des Bosses revient souvent sur cette définition classique et se contente de l’aflirmer comme si elle était la solution et non l’énoncé du problème : « Ego aio esse accidens absolutum, absolutum quidem quia nulla modalitas rerum per se inextensarum et immobilium potest reddere res illas vere extensas et vere mobiles, etc., accidens vero quia praesupponit substantiam compositam jam in esse suo constitutam per monadas earumque modos substan- : tiales. » (IT, 466.) Et il ne comprend même pas la fonction « substantialisatrice » du Vinculum : « Vinculum illud monadum tam parum

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Quant à Leibniz, on peut dire, semble-t-il, qu'il n'a pas vraiment fixé ses conclusions personnelles : il a vu un « possible », même plus qu’un possible!', un « besoin », une « exigence » de la pensée et de la réalité; mais il n’a certes pas eu le temps de pousser à fond la solution hypothétiquement posée?, d'autant plus qu'il lui eût fallu « une plus longue investigation » et que surtout il eût dû réagir, à près de soixante-cinq ans, contre des tendances et des habitudes invétérées, comme aussi contre des préférences rendant sa « conversion » intellectuelle aussi difficile qu’un retournement de conscience morale et religieuse. Raison de plus pour

videtur esse posse tota substantia panis quam parum vinculum inter

animam et corpus est tota substantia hominis » (II, 463).

. De son côté, Leibniz répondait : « Vinculum quod substantiam compositam facit, nolim appellare Accidens absolutum, quia mihi omne

absolutum est substantiale..… Nolim etiam Ens realisans phaenomena

distinguere a vinculo substantiali. » (II, 475.)

4. Par instants, Leibniz est en effet beaucoup plus affirmatif; et un avocat unilatéral du Vinculum pourrait, textes en mains, soutenir les arguments suivants, crescendo : Le Vinculum est « possible »; même il est « compossible » avec toutes les autres thèses de Leibniz. Or tout ce qui est compossible en notre monde qui est le plus plein de réalité, est par là même « réel ». Bien plus, le Vinculum (s’il n’est pas une « donnée empirique », s’il n’est pas non plus une « nécessité logique » ni une « requête rationnelle » selon l’ordre formel des principes abstraits ou selon l’ordre métaphysique des causes efficientes), est « exigé », du point de vue des causes finales et selon l’ordre de la perfection qui a son genre de démonstration et d'excellence, « sa nécessité morale ». Non datur, non implicatur, non requiritur, sed (quod multo melius est) exigitur. — Oui; seulement Leibniz n’a pas donné de consistance à un tel système d'arguments qu'il a laissés comme épars. En sorte qu’en le lui attribuant, on pécherait contre l’exactitude de l’histoire et contre la psychologie de Leibniz. Ajoutons même que l’idée de nécessilé morale est très équivoque, très déficiente, très déviée chez lui, et que c’est précisément cette carence qui a peut-être le plus stérilisé son hypothèse.

2. On voit qu’il cherche si d'autres solutions seraient possibles; mais il ne varie pas sur le caractère ferme, inévitable du problème unique qu'il a rencontré et qui s’est imposé à son attention. S'il fait preuve de « condescendance » à l'égard de Des Bosses, c’est non pas en proposant le Vinculum mais en cherchant si une autre solution que le Vinculum résoudrait la difficulté.

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admirer encore uné fois sa perspicacité, sa fraîcheur conservée d'invention, son intérêt toujours vivant pour les expériences. et les constructions de son esprit imépuisablement fécond.

Faisons donc ume première constatation : Leïbnis n'a pas adhéré à sa propre doctrine du Vinculum d’une façon tellequ'on puisse affirmer qu'il l'a adoptée fermement et définitivement sans réticence d'aucune sorte. Je n'ai jamais pris à mon compte une telle aflirmation, et je le répète à présent qu'on se rendra plus clairement compte du sens et de l'importance de cette distinction. Victor Brochard, qui m'avait tout d’abord prêté une conclusion aussi simpliste lors de la soutenance de ma thèse latine en 1893, a reconnu plus tard s'être mépris sur ce point. Ni Des Bosses, ni Leibniz luimême n'ont accordé à la perspective entr'ouverte par le Vinculum V'importance qu'elle pourrait et qu'elle devrait prendre s'il fallait réorganiser toute la philosophie première en fonction de cette doctrine qui cependant n’est rien si elle n’en est l'aboutissement et le couronnement.

D'ailleurs, notons avec soin que, en émettant cette hypothèse, Leibniz avait beaucoup moins le sentiment de faire du nouveau que de se rattacher à l’ancien, fourni par la scolastique. Nous avons à cet égard des textes formels, et notamment celui-ci qui date de la fin même de sa correspondance avec Des Bosses, et qui manifeste l'intention de la résumer, de la conclure : « Mea igitur doctrina de substantiis compositis videtur esse ipsa doctrina Scholae Peripateticae, nisi quod illa Monades non agnovit. Sed has addo, nu4o tpsius doctrinae detrimento. Aliud discrimen vix invenies, etsi animum intendas (Il, 514) ». Sans doute (ainsi que je Le faisais remarquer en 1892 après avoir cité ce texte capital), cette insertion des monades est d'une extrême importance puisque c'est par là que Leïbniz relie la métaphysique traditionnelle à la science positive, à l'analyse critique, aux

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méthodes des hautes mathématiques et de la physique moderne. Mais enfin la déclaration est catégorique, explicite, manifestement sincère; et elle mérite d’être rétenue et méditée.

D'un autre côté, on ne saurait trop redire que, parlant des vincula, il a employé le terme le plus fort que nous trouvions sous sa plume dans toute cette discussion. Il a dit que ces péncula sont « exigés » : exigi pincula et, quoique nous ayons déjà commenté cette expression techniquement choisie et grosse de sens, nous n'avons pas encore indiqué toute la portée de cette « exigence » ; nous avons considéré la nature formelle de cette réclamation, mais il faut voir aussi à quelles causes, à quels objets, matériellement, elle se suspend. Sans doute on pourra objecter que cette exigence n'est pas absolue, qu'elle demeure hypothétique. Car :les

deux problèmes auxquels la théorie du Vinculum apporte

une réponse sont, pour Leibniz, conditionnels jusqu'à plus ample examen : il faut, dit-il, faire intervenir les v/ncula substantialia d'abord si nous voulons qu’il y ait une réalité organique, ensuite sé nous croyons au dogme catholique de la Transsubstantiation. Mais ce qu'il nous importe à présent d'apprécier, ce n’est plus la force du lien, c'est l'importance del’enjeu : et quelle en effet ne se révèle pas la valeu r des intérêts mis en cause, des objectifs philosophiques et religieux dont il nous est dit que le Vinculum leur est nécessaire d'une exigence vitale! On ne saurait surfaire la gravité du débat, pour peu que l’on considère l'étendue des domaines qu'embrassent de tels objectifs! D'une part, la composition , l'organisation est en fait partout répandue : c’est donc la nature entière et toute la métaphysique qui est mise en question par la théorie du Vinculum. D'autre part, c’est toute la foi de l'Église catholique à la surnaturelle Charité qui vient se condenser dans la croyance à la Transsubstantia -

tion : c’est donc, en un sens exact et selon l’aveu de Leibniz, tout le catholicisme qui est intéressé à l'affirmation de l’existence du Vinculum, si du moins l’on aperçoit les profondeurs inexplorées et les difficultés inédites que Leïbniz avait cru entrevoir à la suite de ses analyses critiques. Mais nous avons dit nos raisons de ne pas aborder l'aspect théologique du problème qui est originellement, principalement et finalement philosophique.

En somme c’est la logique même de ses propres analyses qui a amené Leibniz, sous le choc d'une digression théologique, à découvrir dans son système antérieurement construit. des fissures produites par l'esprit critique, et creusant à leur tour un véritable abîme sous cet esprit lui-même. Il a bien vu l'insuffisance de ses monades pour rendre raison de la réalité objective et de l'unité, à la fois incomposable et indécomposable, sous peine de mort des êtres organisés. Sans doute il avait nominalement donné un monarque à chaque groupement particulier du peuple innombrable de ses monades. Mais n'était-ce pas là encore une concession aux apparences, une « poudre aux yeux », un compromis hybride? Aussi la question qui surgit finalement, c’est de savoir si c'est là une vraie solution ou bien si ce n’est qu'un spécieux expédient qui a non seulement l'inconvénient de ne rien expliquer, mais le tort plus grave de masquer la difficulté profonde, le danger réel d’effondrement. Il est très beau, certes, de mettre sur le pavois des mots une « monade dominante »; mais cette monade, fût-elle proclamée « dominante » au plus haut degré, n’en est pas moins une monade, c'est-à-dire premièrement un simple, deuxièmement un emmuré, troisièmement un écho idéal et universel; ce n'est pas un vrai chef d'union et d'action. Car « dominer », qu’estcé à dire? S'agit-il d’un sus comme lorsqu'on dit qu'un donjon princier domine la plaine? Mais nous n'avons que

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faire des analogies sensibles. S'agit-il d'une puissance effective, comme celle d'un souverain qui gouverne ses sujets ou même d’un roi fainéant qui règne sans agir? Mais, dans la rigueur du système leibnizien, il n’y a point de cause directement efficace, aucune communication ou subordination qui ne soit semi-ideale. Quoi donc! parler ici de semi-idéalité, n'est-ce pas encore une habileté perfide pour suggérer subrepticement qu'il subsiste une semi-réalité, pour donner à croire qu’en sacrifiant la moitié de l'être réel on a fait largement la part des exigences critiques et qu'on tient enfin un résidu sûr et irréductible? Bluff encore et doublement. Car cette demi-idéalité devient idéalité complète, et cette idéalité prétendue s'évanouit elle-même si l’on songe qu’à part sa dépendance de Dieu chaque monade exprime et n'exprime que sa relation commune et universelle avec l’ensemble et avec l'originalité unique de chacune de toutes les autres. « Monade dominante », nous disions que ce n'était qu'un beau titre; eh bien, ce n’est pas même un titre, un titre capable d'offrir un sens intelligible et utile; pas plus que, du point de vue strict de la Monadologie, on ne réussit à donner une signification utile à l’'énigmatique formule : « les composés symbolisent avec les simples » : aveu d’un problème, mais sans un trait de lumière vers la solution; recours verbal au mystère d'un « symbole » !

Si donc nous avons besoin d'un vrai chef, d’un chef capable d'empêcher la débandade de l’armée en tenant ses forces en une formation compacte et coopérante, ce n’est pas la monade censément dominante qui nous rendra ce service : elle ne saurait ni réellement, ni idéalement et intelligiblement, jouer un tel rôle unitif et actif. Elle n’a même pas l'autorité externe ‘ — merveilleuse en soi, mais insuffisante ici — d’une reine des abeilles, unité vivante, féconde et laborieuse de la ruche. C’est pourquoi, quand il entreprend de défendre l'hypothèse

du Vinculum, Leibmiz, faute de pouvoir l’établir par des arguments directs et par des descriptions positives, en allègue volontiers une preuve a contrario qu'il importe de relever. Appliquant la méthode scientifique d'absence, qu'il emploie d’ailleurs en d’autres occurrences, il en revient à supprimer en effet, par une nouvelle hypothèse, l'hypothèse nouvelle du Vinculum.. Qu'en va-t-il résulter? Écoutons-le nous le dire en termes formels. « Func corpora in phaenomena mera abeunt, et eo ipso omnes controversiae de compositione continui cessant!. » Évidemment il n'y a plus à fournir une explicätion des composés, puisqu'il n'y a plus de composés; mais âlors ce sont tous les étages de la nature qui s'effondrent les uns sur les autres en poussière, jusques au plus bas des fondations, et aux premières ébauches d'organisation.

Car enfin, de quoi‘s’est-il agi pour Leibniz ? Il s’est agi de savoir si ce qui, à nos sens et à notre entendement, parait complexe et multiple, ne comporte pas, ne manifeste pas une unilé réelle, antérieure et supérieure à tout le reste du donné, quoique, dans sa vive ét riche indivisibilité, cette unité soit inaccessible aux sens et à tout ce que l'intellect abstractif et discursif bâtit sur les phénomènes comme s'ils étaient l'être même. Leibniz paraît avoir compris que La véritable assise des choses est autre que ces échafaudages du monde de la représentation, de l’industrie utilitaire et même de la science la plus authentique. IL a cherché le support à la fois inaperçu et réclamé, le support « exigé », comme une de ses formules en fait l’aveu. Ce qui a donc pour lui tout remis en question, c'est le besoin de rendre compte, autre-

1. « Continuitas realis non nisi a vinculo substantiali oriri potest. Si nihil existeret substantiale praeter monades, seu si composita essent mera phaenomena, extensio ipsa nihil foret nisi phaenomenon resultans ex apparentits simultaneis coordiratis, et eo ipso omnes controversiae de compositione continui céssarent » (EL, 517).

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ment que par son demi-idéalisme pulvérulent, ou même

-évanescent, des réalités concrètes, des ensembles organiques,

des êtres complexes à tous les degrés.

Comment, sans pour cela se fixer inébranlablement à une solution, n'aurait-il pas pris au sérieux la discussion d’un problème suscité dans son esprit d'une façon si contraignante et posé en des termes si implacables? Quand il parle d’« union métaphysique » et de « substances composées », il parle d’une chose dont il a manifestement pressenti l'existence, aperçu la portée, examiné la nécessité, compris les diflicultés. En un mot, l'invention du Vinculum est une preuve que l’auteur de la Monadologie a eu le sentiment que sa philosophie devait ou bien se développer dans le sens d’un idéalisme radical (plus radical encore que celui de Kant ou même que celui de Fichte ne devaient l'être après lui), ou bien découvrir les voies d’un réalisme vraiment métaphysique, dégagé des données empiriques et du plat dogmatisme qui prévaudra avee Wolff et avec la « philosophie des lumières ». C’est même cette platitude indigente qui a contribué à provoquer ce radicalisme téméraire et ruineux, tandis que par son Vinculum Leibniz

“eût pu nous prémunir contre cette double faillite du pseudo-

simplisme à la Wolff ou à la Reid et du pseudo-criticisme des antinomies ou de l’immanentisme.

Si donc il ne faut pas majorer la force de son adhésion à sa propre doctrine du Vinculum, il ne convient pas non plus de diminuer le cas qu'il en a fait, la sympathie qu'elle lui a inspirée, l'importance qu'il y a réellement attachée. Les questions et les objections de Des Bosses n'ont fait iei que le stimuler : c'est bien de lui-même qu'il a tiré tous les éléments de sa théorie du Vinculum. Comment aurait-il été indifférent à cet enfant de sa vieillesse ?

Ce qui paraît plus douteux, c'est qu'il ait vu dans une suffisante clarté le nouveau dilemme que le Virculum lui-

même posait inévitablement. Le Vinculum explique, unifie, réalise les composés : c’est entendu. Mais d'où vient-il à son tour ? Quelle est son origine ? Il peut surgir d’en bas, ou il peut descendre d'en haut. Immanence ou Transcendance, c’est l'alternative tragique. Et il faut opter. Et Leibniz demeure énigmatique. Quel enjeu terrible en effet! Dans le premier cas, il faudra admettre que le Vinculum naît pour ainsi dire par génération spontanée de la rencontre des atomes-substances, qu’il est en fait conditionné par eux dans son indéfinissable essence même, et que, contrairement à la grande loi de la finalité, il est posterius partibus : en ce sens il n’est plus qu'une « quasi-substance », une bulle de savon, phaenomenon ut Iris, même moins encore, parce que n'étant pas une monade et ne pouvant dès lors usurper le rôle censé gouvernemental de la monade dominante, il n’a d'ontologique que la pure épithète accolée nominalement à une abstraction, Vinculum substantiale. Dans le second cas, si l’on doit encore affirmer de lui qu'il a une naissance, « oritur », c’est dans un sens bien délimité et très supérieur, car alors il est vraiment un être neuf, un être transcendant, qui, selon le temps, peut être postérieur à ses conditions d'existence, mais qui, selon l'ordre ontologique, est antérieur à ses conditions pratiquement et chronologiquement déterminantes : alors comme sur un trône préparé et inoccupé il s’installe vraiment d'emblée au sommet d’une hiérarchie qu'il actionne et maîtrise, et il est vraiment soutien eflicace des parties parce qu'il est principe effectif du tout. — Il est difficile de dire laquelle de ces deux conceptions diamétralement opposées Leibniz a secrètement choisie, ni même s’il a songé à prendre nettement position pour la première, qui est ruineuse, ou pour la seconde, qui est libératrice et féconde. Nulle part il n’a précisé en ses formules la nature essentielle du Vinculum rapporté à son origine. Tantôt ce lien mystérieux parait

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devoir son avènement à un concours de monades; tantôt, quoique préparé d'en bas, il semble surajouté d'en haut comme une création originale de Dieu‘. Tout ce que l’on peut avancer, c’est que cette seconde manière de voir correspond le mieux aux dires les plus nets et les plus fréquents de Leibniz. Le Vinculum est plutôt composant que composé, unissant plutôt qu'union, nous affirme-t-il en se reprenant : potius! Mais ce potius n’est pas très rassurant, et on dirait qu'ilévite d'être catégorique pour garder le bénéfice simultané des deux interprétations possibles, quoique non compossibles ; d'autant plus que l’Uniens est plutôt un acte qu’un être, et que cet acte peut sembler réductible (comme l’activité attribuée aux monades) à un concert idéal, décoré de l’épithète de realis qui n'est ici qu'une épithète.

Peut-être que les lecteurs qui auront recouru au texte de la correspondance avec Des Bosses ou qui se seront reportés à ma thèse latine seront étonnés de l'ambiguïté signalée plus haut. Il leur semblera sans doute que je méconnais la vraie solution à laquelle s’est finalement arrêté Leibniz, car dans ses brouillons qu'il a rédigés pour lui-même avant d'écrire à Des Bosses et pour s'entendre avec lui-même sur le sens de sa nouvelle invention et sur la manière de l’insérer en son propre système, il paraît bien avoir fixé son choix et fourni un bel état-civil à son derrier-né?. D'une part, ce qui con-

1. « Si substantia corporea aliquid reale est praeter monades, uti linea aliquid esse praeter puncta, dicendum erit, substantiam corpoream consistere in unione quadam; aut potius uniente reali a Deo superaddito monadibus, et ex unione quidem potentiae passivae monadum oriri materiam primam, nempe extensionis et antitypiae, seu diffusionis et resistentiae exigentiam.…. » (II, 435.) Il faut d’ailleurs remarquer que ce texte se rapporte plutôt à la première et mauvaise conception du Vinculum, en rapport avec la question de la matérialité plutôt qu'avec celle de l’organisation et de la finalité.

2. Il est utile de mettre sous les yeux et de confier à l'attention du lecteur ce texte qui semble le plus précis, le plus décisif de ceux que Leibniz, écrivant pour lui-même, a consacrés à son hypothèse. Mais

cerne la science eb la métaphysique idéaliste avec toute la Monadologie, exprime l'ordre des causes efficientes comme l'objet de l’entendement divin. Puis, d'autre part, le règne des causes finales, effet de la volonté divine manifeste cette souveraine liberté qui réalise le monde le plus parfait, le plus plein d’essences, l’ordre où trouve place, comme une perfection nouvelle et suprême, l'Unio metaphysica, le Vinculum substantiale. J'avais d'abord admiré et commenté cette interprétation comme si elle devait nous satisfaire nous-mêmes et confirmer la sincère adhésion de Leibniz à son hypothèse; je développais même ce tableau d’une symétrie spécieuse entre ces deux règnes dont l'accord avait été toujours le vœu ardent de Leibniz. Mais c’est là encore, me semble-t-il aujourd'hui, une trompeuse satisfaction, une

malgré le ton presque impérieux de cet oracle où il semble que Leibniz voyait en pleine lumière la Charte même de son invention, nous allons voir qu’il s’agit encore d'une fausse lumière qui n'a pas duré. Dans la suite même de sa correspondance Leibniz ne reste pas conséquent avec les formules tranchantes qui ont pu lui paraître un instant définitives et cohérentes. Après avoir passé en revue les degrés de son idéalisme de manière à faire consister la réalité des choses mon point en notre pensée et dans les relations que les choses ont entre elles mais dans le fait que ces relations mêmes sont les « phénomènes de Dieu », Leibniz arrive à déclarer : « in hoc consistit relationum ac veritatum realitas », II, 438. C’est alors quil ajoute cette déclaration portant à la fois sur la solution générale du problème ontologique et sur la question particulière de la transsubstantiation :

©} « Praeter has relationes reales concipi una potest perfectio, per Œuam EX PLURIBUS SUBSTANTIIS ORIPUR UNA NOVA. Et hoc non erit simplex resultatum, seu non constabit ex solis relationibus veris sive realibus, sed praeterea addet aliquam novam substantialitatem seu vinculum substantiale, nec solius divini intellecltus, sed etiam volanlalis effectus erit. Hoc additum monadibus non fit quovis modo, alioqui eliam dissila quaevis in novam substantiam unirentur, nee aliquid oriretur determinati in corporibus contiguis, sed sufficit eas unire monadas, quae sunt sub dominatu unius seu quae faciunt num corpus organicum seu unum Machinam naturae. Et in hoc consistil vinculam melaphysicum animae el corporis, quae constituunt unum suppositum, et huic analoga est unio naturaram in Christo. Et haec sunt quae faciunt unum per se seu unum suppositum » (LI, 438-439).

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symétrie de fausses fenêtres; et, sile Vinculum répondait au signalement que nous donne cet extrait de naissance, il faudrait, je crois l’accuser d'être un artifice peut-être inco ns- <ient, mais inconsistant.

À ce compte, en effet, il nous faudrait opposer plutôt que coordonner le domaine de la volonté et de la finalité et celui de l'intelligence et de la causalité. Assurément Leibniz a tendu toujours au maintien d’un ordre irréductible de la nécessité morale ; mais cette nécessité morale reste ellemême gouvernée par un déterminisme foncier. Aussi, même quand il fait appel à la volonté divine ou quand il parle de la liberté hu maine, c’est toujours d’une prédestination, d’un calcul métaphysique, d'un intellectualisme radical que relèvent chez lui ces grands mots et ces grandes choses. C'est pourquoi le Virculum, dans cette perspective résulte, au fond, des substances qu'il est censé‘unir. L'expression qui traduit cette vision spontanée de Leibniz est bien celle-ci : «ex. pluribus substantiis oritur una nova ». Cette origine apparaît donc comme une synthèse, d’où le mot passif substantia composila. Leibniz a beau se reprendre, parler de substantia componens, de divinae volurtatis effectus : en dernière analyse il revient à l’idée constante d'un nouvel ordre de possibles que l'intelligence propose, pour ne pas dire qu'elle l'impose à la ratification du vouloir divin. Pour conférer au Vinculum une réalité d’un caractère vraiment original et transcendant, il faudrait que Leibniz y eût vu moins un effet de puissance et un progrès d'intelligence qu'une générosité de l'amour effectif de Dieu.

Ce qui confirme cette impression équivoque et ce jugement défiant, c'est qu'en somme la symétrie proposée facticement entre l’entendement et le vouloir, entre la nécessité métaphysique et la nécessité morale, entre le règne de la cau« salité et celui de la finalité nous amènerait à cette étrange

conséquence : si le Vinculum est seul réel comme l'effet de la volonté, les Monades qui seraient censées alors exprimer l'objet de l'intelligence n'auraient plus qu’un rôle de possible, une réalité d’essences; et, par là la Monadologie tout entière s’orienterait non seulement vers un idéalisme absolu mais vers un panthéisme intellectualiste. On voit done que nous ne saurions nous réjouir de la méditation à laquelle nous fait assister le dialogue de Leibniz avec luimême. Il reconnaît bien (et c'est là un point essentiel dont nous devons prendre acte) qu'outre les monades il y a un autre mode d'existence; mais il ne faut pas que ce mode d'existence fasse évanouir l’ordre antérieur lui-même. Il ne faut pas non plus que, pour donner une pleine réalité substantielle à des Vincula qui seraient pur effet du vouloir divin, on aboutisse à un volontarisme absolu et arbitraire. Certes, Leibniz n'était pas exposé à tomber de ce côté de la bascule ; mais d’autres y ont été entraînés et c’est trop que son hypothèse n'ait pas réussi à se maintenir en équilibre, à se stabiliser vraiment; et c’est à cette conclusion que nous voulions arriver : le problème posé est à résoudre, il n’est aucunement résolu par Leibniz.

On a donc pu dire que sa tentative est bien amorcée mais finalement avortée. Il fait penser, comme on l'a finement indiqué, à un mathématicien qui aurait bien compris que la sommation consiste à passer à la limite, mais qui, négligeant le renversement réflexif capable d’objectiver en résultat la tendance et son terme, se verrait incessamment rejeté de la limite où il voudrait s'installer à la simple tendance, et de celle-ci à la limite qui l'accomplit, sans jamais pouvoir se définir à lui-même sa propre opération. Sa conception de la matière, de la liberté, son optimisme même, autant de théories analytiquement parfaites, mais que la simple perception et affirmation d'un corps déborde et suffit à remettre

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en question. Mais si l’on fait abstraction de ces défauts fonciers et d’ailleurs incurables, quelle prodigieuse subtilité, quelles suggestions utiles ressortent des efforts désespérés du philosophe! Et, en ce qui touche ce qu'on peut nommer « la possibilité réelle de la transsubstantiation », combien il serait curieux d'examiner les ingéniosités de ses explications hypothétiques. Mais nous ne voulons entrer ici dans cette recherche et cela pour deux raisons : d’abord elle est étrangère à notre sujet et à notre compétence, ensuite nous venons de voir que malgré tout elle porte à faux. On peut, en effet, opposer à Leibniz le dilemme : si le vrai réel c'est l’ordre des causes finales et des vincula, toute possibilité de miracle est une illusion. Si, au contraire, la volonté divine peut encore intervenir au point de changer la relation naturelle des Vincula à leurs monades, c’est donc que la nature qu'on avait tout d’abord considérée comme le réel et le fruit de la volonté divine ne l’est pas vraiment, mais n’est encore qu’un abstrait, sans doute en un autre sens que l’ordre des simples essences, mais un abstrait en face de l'ordre seul pleinement concret et pleinement réel de la Grâce.

Il est donc bon de faire saigner à fond ces plaies secrètes. Non certes pour décourager l'effort curateur, mais au contraire pour préparer la cicatrisation qui ne saurait s’obtenir que par une reprise complète de l'opération chirurgicale vainement tentée tour à tour par Leibniz, par le criticisme et par nos relativistes et nos immanentistes contemporains.

Quoi qu'il en soit des préférences de Leïbniz {s’il en a eu vraiment) pour l'une ou l’autre des interprétations possibles relativement à la cause originelle de son superadditum et quelque crédit qu'il ait accordé à l'hypothèse du Vénculum, il reste vrai que, prise dans sa lettre et comme une donnée d'histoire, sa doctrine du lien substantiel garde pour nous un très grand intérêt.

Une chose demeure acquise par l'examen des faits et par l'étude de l'histoire des idées philosophiques, c’est qu'il y a à résoudre une antinomie apparente qui résulte des impuissanees de la pensée analytique et des triomphes de la réalité agissante en face de l'infini actuel. Selon l’enseignement de l'Ecole, cet infini actuel, qu'enveloppe toute réalité singulière, ne saurait être épuisé par aucun effort de la ratio discursiva. Répétons encore l'axiome bien connu : irfinitum actuale discursu rationis transiri neguit. Cependant, dans la nature ou par l'action humaine, ou par la plus haute intelligence dont la vie unitive soutient invisiblement, mais réellement, notre activité transitive, cet infini est sans cesse traversé et franchi : re, actu et intellectu, perpetuo transitur. En sorte que, lorsque la pensée rationnelle considère qu'il faut s'arrêter toujours à un terme fini selon l'exigence aristotélicienne dont nous

avons déjà parlé plus haut, c'est là un artifice inavoué et non

une vérité élémentaire. C'est done à tort que la réflexion critique regarde eomme fietive ou imaginaire la démarche du calcul infinitésimal qui escompte l'impossibilité d'arrêter la

réduction du réel en données simples; car, au contraire, c'est

la paradoxale attitude des hautes mathématiques et c’est la vie concrète de l'intelligence (intellectus et non plus seulement ratio, pensée unitive et non plus simple esprit géométrique) qui est fondée dans la réalité et supérieure aux divisions artificielles de l’entendement. On peut donc conclure que la pensée pure ne s’embarrasse pas dans les « antinomies », dans ce que Leibniz nomme, lui, « le labyrinthe » du continu et du discontinu. Ce qui est illusoire, ce qui suscite les embarras inextricables, c’est le faux présupposé d'après lequel les données concrètes et les réalités métaphysiques sont totalement réductibles à des composantes, comme si le monde physique ou le monde immatériel étaient formés par addition de parties seules primitivement réelles et plus substantielles

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que les êtres complexes qui, tout en nous paraissant résulter d’une intégration d'éléments préalablement donnés, expriment cependant une unité supérieure, une nouveauté radicale, un surcroît incomposable ét indécomposable, une simplicité d'autant plus indivisible qu’elle est plus riche intérieurement de puissances multiples et de qualités variées.

Voilà ce dont Leibniz a certainement obtenu, à certains moments, le vif sentiment, sans pour cela renier la valeur de ses analyses antérieures. S'il n'a pas réussi à tirer au elair les deux sortes de réalités dont il a entrevu la différence en même temps que la solidarité, il a du moins constamment maintenu l'utilité de ses analyses scientifiques et métaphysiques afin d'empêcher le retour offensif du faux réalisme, du dogmatisme illusoire des sens et de l’entendement. Aussi doiton lui savoir gré, comme d'un grand service rendu à la plus haute spéculation, de nous avoir mis en garde contre une intuition intellectuelle au rabais, contre un ontologisme vague ou sentimental. Il a montré dans quelle direction la philosophie critique ! doit orienter son effort, après l'établissement de sa part destruens, pour devenir « requérante », reconstructrice du réel, capable de solutions satisfaisantes et unifiantes où se concilieraient la ratio cognoscendi et la ratio essendi. Mais il faut avouer (pour les causes déjà signalées et qui ne sont pas les seules) l'impuissance où 1l est resté de définir et d’emplir d'un contenu satisfaisant l'affirmation de cette réalité qu'imparfaitement il nomme Unio metaphysica, Vinculum substantiale. De même, il a peut-être encore davantage échoué à découvrir et à préciser le genre de relation qui, du point de

1. Gardons-nous bien en effet de confondre le légitime et nécessaire et salutaire point de vue-crilique avec la solulion criliciste : elle n’est qu'une réponse particulière, à un problème qui est en effet à poser, mais qui a été mal posé et conséquemment mal résolu par l’idéalisme transcendantal, lequel part de présupposés factices et de pseudo-données notionnelles, telles que l'opposition abstraite du sujet etide l’objet.

vue de la connaissance ou du point de vue de l’être, rattache le monde des apparences à cet ordre d’une réalité transcendante à toute perception ou conception de la conscience sensible et de la raison discursive. Il a suggéré, sans en définir le contenu, l’idée féconde de ce nopum subsistendi genus : cette expression si grosse de sens et de promesses mérite d’être retenue comme l'indication qui, à la croisée des routes, signale ou le précipice à éviter ou le passage vers des horizons inexplorés.

Mais, dira-t-on, cet échec d’un puissant esprit, qui avait su discerner la fissure par où s’est introduit et répandu tout

l'acide corrosif du criticisme et du relativisme modernes, ne prouve-t-il pas, mieux que toute argumentation, à quel point

la tentative est chimérique? C’est à ce doute que répondra notre sixième et dernier chapitre.

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