CHAPITRE VI
Quelles confirmations et applications Phypothèse du Vinculum comporte-t-elle, et vers quelle philosophie plus conerète et plus intégrale nous conduit-elle ?
S'il m'a paru bon de revenir sur cette question obscure et à bien des égards décevante du Vinculum, c'est que, en l'étudiant, on est amené à s’éveiller en même temps du sommeil dogmatique et du préjugé critique, deux espèces contraires d'un même genre, deux extrêmes qu'il ne faut pas traiter comme des contradictoires, ni même comme des contraires
exclusifs l'un de l’autre, mais qui apparaissent désormais
comme des vues portant sur des aspects solidaires ou comme des mouvements différents, subordonnés à une vérité plus compréhensive!. D'où l'utilité de déblayer le terrain des murs qui masquent nos regards et d'étendre l’investigation en un champ ultérieur. Je ne voudrais pas toutefois que l'on
1. L'étude publiée en 1908 dans la Revue de mélaphysique sous le litre « L'illusion idéaliste » s'inspire précisément d’une idée analogue à «celle que je suggère ici. Réalisme etiidéalisme, en tantiqu'on prétendrait les opposer absolument substituent de part el d'autre aux données authentiques des abstractions que l’on isoie et.que d'on hypostasie:par une sorte d’extrapolation : on pose un sujel en face «l’un objet comme une pierre en face d’une pierre ou comme une chose devamt un miroir; ‘on perd de vue Les communications initiales, les échanges continuels; on canonise des oppositions durcies et en quelque sorte substantialisées prématurément .et artificieHement. Rien d'étonnant :si l'on aboutit à des confusions ou:à des-antinomies inextricables sans pouvoir réaliser l'union finale dans la distincltion sauvegardée.
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s'imaginât devoir trouver ici une ébauche des livres en préparation où je traite de la « Pensée » et de « l'Étre », ni une première application de la méthode que j'y emploie. Non. Si je dois à l'hypothèse du Virculum d'avoir de bonne heure aperçu les lézardes de l'édifice abstraitement et analytiquement dogmatique ou le périlleux arbitraire de l'intuitionnisme aussi bien que les illégitimes présupposés et les fonds crevassés de l'idéalisme critique, je n'ai cependant à aucun moment repris pour mon compte le tracé de Leibniz. Le trèslong temps qu'il m'a fallu pour me frayer des voies tout autres que les siennes et que celles, ou de Kant, ou de Biran, ou de leurs successeurs, tient à mon souci constant de vérifier à chaque pas les données concrètes dont je voulais m’assurer qu’elles me maintenaient toujours en contact avec la, terre ferme. — € Alors, dira-t-on, travail inutile que cette étude sur le Vznculum ? » —Non pas. Car, si elle ne fournit vraiment ni la méthode, ni la conclusion, ni même l'énoncé exact du problème, elle sert à montrer que ce problème même, si ordinairement escamoté qu'il soit, est réel et inévitable, à justifier la témérité qu'il m'a fallu pour affronter une telle difficulté, et à préparer le lecteur aux exigences inédites de méthode et aux renouvellements salutaires de perspective que j'aurai à lui proposer dans une œuvre d'ensemble !.
Mais, sans anticiper ici sur un exposé de caractère différent et de nature personnelle, j'espère qu'il y aura intérêt à éclairer
1. Peut-être aussi cette étude aidera-t-elle certains des critiques qui m'avaient jadis accusé de subjectivisme, de solipsisme, d’idéalisme, d’immanentisme, à comprendre qu'en repoussant ces griefs je ne méritais pas davantage encore leurs foudres contre ma « présomption de jeunesse », contre ma « manie de la contradiction tranchante et injustifiée ». Les peintres préparent leurs toiles par des glacis colorés : on me pardonnera d’avoir ici fait voir qu’il y avait, pour « l'Action », des « dessous » qui ne m’apparentaient nullement à Kant ou à Luther, comme on me l’a expressément reproché, sans me laisser même le droit de protester.
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encore davantage le sens de la doctrine du Vinculum en y projetant la lumière empruntée à l'histoire de la philosophie. Pour cela, il faut faire intervenir et le passé qui a précédé Leibniz, et le passé qui l’a suivi. Car ce qui était l'avenir pour lui est devenu du passé pour nous. Et c'estmême à l’aide surtout de cette dernière tranche du temps écoulé entre lui et nous que nous comprendrons mieux le service qu'il nous a rendu comme aussi le profit que nous pensons tirer de lui en vue de ce qui, pour nous-mêmes, reste l’avenir.
Tout à l'heure, au risque de me faire accuser par des maitres qui ne plaisantent pas sur la séparation classique des genres, de mêler les thèses authentiques de Leibniz avec des vues personnelles dans un travail semi-historique, semi-dogmatique, j'ai pu laisser croire que je parlais du Vinculum comme si je l’avais touché de mes mains, tel un vieil ami de cinquante ans! Et j'entends qu’on me dit: « Vous vous trompez bien si vous pensez que vous nous l'avez fait réellement voir : nous ne trouvons, quant à nous, aucun profit àtirer de cette hypothèse incontrôlable, tant elle paraît étrangère à ce qui peut être perçu, vécu; nous ne voyons même aucune possibilité de fixer l'attention sur quelque exemple précis, sur quelque analogie suggestive. Alors à quoi bon se perdre dans ces inventions arbitraires, gratuites, stériles? » Eh bien! ces critiques sont injustifiées, comme il va être possible de le montrer, même rapidement, et nous ferons peut-être voir aux contempteurs du Vinculum qu’ils y recourent eux aussi pour leur usage propre et constant. Sans pouvoir toutefois
développer ici! toutes les raisons et tout le contenu de cette
1.{ Pour s’éviter la tentation de croire que les vues dont nous allons l'entrètenir un moment sont illusions d'optique et propos en l'air, le lecteur pourrait peut-être prendre connaissance dès maintenant de l’Appendice IV. L’allégorie qui y est proposée n’est pas un mythe; elle présente une réalité de fait; et cette vérité aidera à laffois l'Anagination, et la raison à fournir une idée concrète et intelligible du Vinculum. Elle
union d'une pensée plus concrètement métaphysique et d'une réalité plus substantiellement intelligible, je me bornerai à énumérer quelques exemples qui permettront de saisir sur le vif et en acte la présence à la fois mystérieuse et éclatante, abstruse et populaire, de ce superadditum quid dont on fait si bon marché. Il apparaîtra alors qu'il est plutôt un. primuim movens et un lotum infrangibile qu'une summa compositorum ulterior. Il n'est pas fourni d'en bas, mais donné d'en haut; il ne subit pas, il domine les éléments dont l’antériorité de fait ne doit être considérée que comme une condition, non comme une cause. Oritur nova substantia, perfectior et vinciens, voilà le véritable acte de naissance du Vinculum, qu'on ne saurait dès lors mépriser sans un immense détriment pour la recherche philosophique. Non, décidément, il n’est pas « l'enfant trouvé », le monstre ou le fantôme que l’on pourrait croire.
Pour le mieux estimer avant même de réussir à nous en faire une de ces idées familières et toutes simples que Pascal disait convenir aux plus grandes choses, il y aurait profit tout d'abord à nous rélérer aux doctrines de l'Orient où la sagesse s'est attachée à promouvoir une disposition simplifiante de la vie intellectuelle et morale, envisageant en cela les choses au rebours de nos sciences analytiques et de nos activités industrielles, La tradition de la pensée occidentale n’a pas ignoré ce domaine de la contemplation, soit sous des formes spéculatives et dans la hautaine lumière d’une pure et froide intelli-
montre en même temps comment les choses d’en bas ont déjà une consistance propre et même indispensable, mais aussi comment une chose d’en haut, existant elle-même à part, consolide l’ordre inférieur et existe de façon éminente et réelle en tout le reste. Lorsque Leibniz nous dit que la réalité transcendante dont il propose l’hypothèse potest distincte concipi elexigi, sed non explicari imaginabililer, il n'aboutit en somme qu'à un réalisme verbal, à une abstraclion hypostasiée. Mais si cette réalité est réelle, concrète, efficiente en même temps que finale, elle offre prise à la pensée concrète, elle aussi,
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gence, soit dans les réalisations pratiques obtenues par les voies de l’ascèse et de la mystique. — Depuis Xénophane qui, selon le mot d'Aristote, avait le premier pris l'unité totale comme centre de perspective 6 mpôros évéoac; — depuis Zénon d'Élée qui, inversement, avait montré l'impossibilité logique
et réelle de s’en tenir à la conception analytique et morcelante
du monde; — depuis Platon qui, grâce à la vitesse acquise sur les degrés de la dialectique et le « tremplin du discours », s'élevait « par un bond soudain » à l'intuition réminiscente et transcendante de l'Un, de l'Idée, de l'Ëtre inaccessible au devenir; — depuis Aristote qui, malgré son attachement aux démarches progressives de la prudente logique, reconnaît cependant au-dessus de cette vie moyenne de l'esprit des éclairs d'éternité grâce auxquels, en certains instants privilégiés et fugitifs, nous « faisons les immortels » ; — depuis Plotin et ses processions qui tendent à transcender toute idéé même d'Unité et d'Être défini; — à travers les grands Docteurs chrétiens et la Métaphysique des saints, où il y aurait tant d'expériences, d'enseignements et de textes à recueillir sur la Pensée Unitive, sur lillumination intérieure, sur les hautes opérations de l’Intellectus', sur la nature profonde des êtres quine peuvent
être pleinement connus en leur singularité concrète que par
une compréhension synthétique ou même supra-discursive ?;
— jusqu'à Descartes espérant transformer ses déductions en
1. Récemment, à Louvain, parmi les thèses soutenues le5 juillet 1928 par M. l'abbé Edmond Goossens, figure celle-ci : « Mieux sans doute que M. Bergson, M. Blondel a vu que, après avoir échappé à l'impasse du positivisme, il fallait encore se dispenser du saut dans l’inconnu en évitant de s’en remettre au sentiment, au cœur, à la volonté, à la croyance » (Thèse IV).
2. Ce n’est pas seulement dans saint Augustin qu’ou trouverait toute une doctrine et toute une méthodologie de la pensée unitive. Les Pères de l'Église, les maîtres du Pré-Moyen âge, les thèses les plus vitales de l'École, les enseignements des Victorins, ceux de saint Bonaventure, comme de l'École flamande ou espagnole, offrent une immense moisson qui n’a pas été toute liée en gerbes.
intuition; — jusqu'à Spinoza aspirant à la connaissance du troisième degré où l’universel concret et singulier est vu et
réintégré sub specie unitalis et aeternilatis; — jusqu'à
Pascal, à Newman et à tant d'autres qui, sans méconnaître les :
divers ordres de vérité et de réalité, ont discerné une philoso= phie supérieure, une sagesse antérieure et ultérieure aux sens et aux sciences comme à la métaphysique elle-même de l’abstrait; oui, depuis les anciens, à travers les médiévaux et jusqu'aux moderres, toujours plus ou moins « réflexion » et « prospection »! ont oscillé autour de ce centre inaccessible et certain comme un pôle magnétique; toujours elles ont reconnu que la connaissance et la réalité sont à viser comme par deux faces, des éléments au complexe et de l'unité concrète et compréhensive à la multiplicité à la fois conditionnante et subordonnée.
Ce qui fait l'originalité et l'intérêt de la tentative de Leibniz, si imparfaite et rudimentaire qu'elle soit, c’est que, au lieu de se borner à constater, à opposer, à juxtaposer, comme tant d’autres l'avaient fait avant ou l'ont fait après lui, ces deux modes de pensée et d'existence, il a, pour sa part, voulu user de la critique idéaliste jusqu'à lui faire avouer finalement la légitimité d’un réalisme invulnérable à ses coups; il a été amené à tirer en quelque sorte l’un de ces modes de l’autre, à les distinguer par voie analytique, sans méconnaître l’autre voie désirable, à les coordonner d'une façon qu'il souhaitait aussi intelligible que possible, à maintenir une solidarité bilatérale dans une hétérogénéité formelle etréelle tout ensemble. L'Unio, ou plutôt l'Uniens quid, le Vinculum est d'une part indépendant de telles ou telles monades ou éléments, mais
1. Pour ces mots, voir le Vocabulaire de la Société française de philo. sophie, et consulter, dans les Annales de philosophie chrétienne de jan vier et juin 1906, l’arlicle intitulé : « Le point de départ de la recherche
philosophique », où j'ai proposé le mot et une ébauche d'une doctrine de la prospection.
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d'autre part il ne se passe pas de toute condition élémentaire. C'est ainsi que le corps du Christ au sacrement de l'autel se substitue au pain et au vin, mais il ne reste pas en l'air, ïl n'élimine pas la matérialité qui prolonge et permet de perpétuer à l'infini et d'étendre à l’immensité l'Incarnation ellemême: Verbum caro factum, comme si, brûlant les étapes, la charité reliait là d'emblée l’énttium crealurae au terminus unionis consummatae : cas unique et privilégié qui précède, prépare, anticipe le Vinculum dilectionis in finem, et qui sert ainsi non seulement d'exemple particulier et accidentel, mais de Vinculum omnium vinculorum substantialium. Analogiquement et sur le plus humble plan de la nature, en toute réalité organique, il y a une unité transcendante aux conditions variables et indispensables, mais subalternes. Et peut-être faut-il dire que (pour reprendre une expression de Leibniz), l’emboîtement des organismes de la hiérarchie des êtres, déjà bien réels en eux-mêmes et à chaque degré d'existence ou de perfection, ne trouve un plein achèvement et une entière intelhgibilité, beauté et bonté, que par participation, subordination et assimilation à l'Unum où se consommera l'harmonie de
l'Univers matériel èt spirituel.
Qu'on me permette donc ici une parenthèse qui contribuera à éclairer notre difficile sujet et à nous mettre en garde contre les solutions e xpéditives, tout en nous laissant entrevoir quelques-unes des profondeurs et des hauteurs d’une .telle difficulté.
À quoi donc faut-il attribuer en grande partie le suecès de ce que M. Édouard Le Roy a appelé « la Philosophie nouvelle » ? À ceci précisément que cette philosophie répondait, dans un milieu saturé de science et de critique, d'analyses et d’abs-
tractions, à notre besoin de quitter nes semelles de plomb ou de boue, et s'employait à la poursuite de perspectives inverties et vertigineusement séduisantes. Dans l'hommage rendu à Henri Bergson par les Nouvelles Littéraires du 15 décembre 1928, je trouve un texte où le témoignage porté sur Ravaisson par Bergson s'applique mieux encore à .Bergson lui-même. « Quoi de plus hardi, y est-il dit, quoï de plus nouveau que de venir annoncer aux physiciens que l’inerte s’expliquera par le vivant, aux biologistes que la vie ne se comprendra que par la pensée, aux philosophes que les généralités ne sont pas philosophiques, aux maîtres que le tout doit s’enseigner avant les éléments, aux écoliers qu'il faut commencer par la perfection, à l’homme, plus que jamais livré à l’égoïsme et à : la haine, que le mobile naturel de l’homme est la générosité? » Ce renversement paradoxal qui scandalise la raison raisonnante, fascine peut-être d'autant plus cette « autre raison qui se moque de la raison »; mais pour qu'il puisse satisfaire une sagesse plus haute, ne faut-il pas remplir des conditions: plus onéreuses et payer un prix plus élevé que celui qui nous a été demandé et dont se sont acquittés tant d’esprits hâtifs ? Leibniz en avait eu le vif sentiment lorsque, au Heu de développer seulement l'aspect esthétique, sentimental ou pratique d’un tel esprit de finesse, de divination et d'amour, il nes contente nullement d’une intuition. Il prétend au contraire (et c'est là ce qui fait l'originalité et le mérite, la fécondité et la vérité de son hypothèse), justifier par une critique approfondie et complète de la connaissance discursive et des réalités élémentaires la présence certaine, le rôle précis, la nécessité enfin de ce mode supérieur de penser et d'être. Leibniz a toujours tenu à éviter « ce saut dans l'inconnu » dont M. l'abbé Goossens, dans une thèse soutenue à Louvain en juillet 4928, a bien voulu reconnaître que je m'étais soigneusement préservé. moi-même en refusant de m'en « remettre au sentiment, au
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cœur, à la croyance! ». Même quand il a discerné l’abîme à franchir, Leïbniz n’a jamais désespéré de construire un pont. Mais, évidemment, ce pont ne lui a point paru facile à jeter, alors même qu'il avait exploré les deux bords à réunir et tenté de mesurer la portée de la voûte. Ce qui lui a peut-être le plus manqué, c’est de voir quelle est la nature des seuls matériaux capables de former l'arche reliante, foederis arca. Le Vinculum, en effet, n'est pas seulement une nature physique, une essence métaphysique, une finalité immanente : il est encore, sans préjudice de tout cela, l'aimant suprême, qui attire ct unit par en haut, étage par étage, la hiérarchie totale des êtres distincts et consolidés; il est cela sans quoi ou plutôt Celui « sans qui tout ce qui a été fait redeviendrait comme néant ». Je demande ici à reprendre à mes frais l'exemple de l'Eucharistie non plus comme une application, una e multis, du Vinculunr, mais comme Fexemplaire parfait, le véhicule déci-
sif, la réalisation totale et parfaite de l'hypothèse leibnizienne
- poussée jusqu'au bout des perspectives qu’elle nous ouvre.
Que voyons-nous donc, en considérant les choses de ce point de vue dominateur? La Transsubstantiation, en substituant à l'être naturel du pain et du vin le Vineulum ipsius Christi, nous apparaît dès lors comme préludant sous les voiles du mystère à l'assimilation finale, à l’incorporation suprême de tout ce qui est au Verbe Incarné : Verbum caro factum ut
caro et omnta assimtlentur Deo per Incarnatum?. Par eette
2. Cf. la citation donnée plus haut, en note, au bas de la page 101. — Je ne réussis d’ailleurs pas à comprendre comment, sous prétexte de défendre « Fintelligence », on prétend exclure l'amour de la vie intellectuelle elle-même, comme. si l’amour n'était et ne pouvait être qu'affectivité inférieure, mais non réalité d'ordre volontaire, moral, spirituel, amour à la fois contemplatif, effectif et unitif, où le caractère affectif n’est que signe et sureroît, comme le disait Aristote dans sa théorie du plaisir et du bonheur.
2 Je ne puis, en cette rapide suggestion, indiquer les réserves, les distinctions, les précautions qui seraient indispensables en un sujet
première prise de possession vitale, le Vinculum proprium Christi prépare jusque dans le domaine subconscient, la configuration spirituelle qui, sans confusion et sans consubstantiation, s'achève dans l'union transformante, terme normal de la vie spirituelle et de la communion sacramentelle. Car, si la nature inférieure comporte d'être transposée en une terre et en un ciel nouveau où le Verbe, « et w, primogentitus omnis crealurae, sera la seule lumière, l'unique aliment, et le « liant » universel, in quo omnia constant, pour les êtres spirituels le Vinculum n'est pas étreinte transnaturalisante, mais embrassement qui les relie en respectant leur nâture! ; il est en quelque façon, analogiquement, cet osculum de l'Esprit qui consomme l'Unité de la Trinité elle-même.
Ouverte à propos de « la philosophie nouvelle », notre parenthèse doit revenir à elle avant de se fermer. En se plaçant aux antipodes de la discursion conceptuelle pour
glorifier l'intuition contre une intellectualité rabaissée au
aussi délicat et aussi mystérieux. L'analogie esquissée ici est d’ailleurs en défaut sur un point capital que rétablit la fin de cet alinéa. La réalité du pain et du vin fait place, physiquement, ontologiquement, au Christ; la personne morale de l'homme, même dans l'Union la plus parfaite, n’est pas supprimée et absorbée. Dans la Conclusion de l’Esprit chrélien, je propose une doctrine de l’Assimilation. Omnia intendunt assimilari Deo, dit saint Thomas ($. c. G. III). Cette assimilation comporte des degrés et des significations qu’il importe de préciser.
1. Qu'on ne se méprenne pas sur ces « analogies », comme s’il s'agissait d’une extension matérielle ou littérale de l’'Incarnation et comme si le Vinculum était déjà un commencement de Transsubstantiation réelle. Non, mais il s’agit de discerner dans l'ordre naturel même et à tous ses étages, les virtualités spécifiques, la sorte particulière de puissance obédientielle qui sert de matière à informer, de potentialité à actualiser. L'uniens quid dont parle Leibniz subsiste normalement, comme le point d'appui partout préparé à la réalisation de l'Unum où se consommera le plan divin. Retenons que tout l'inférieur, tout l’élémentaire, tous les degrés ont bien une subsistance naturelle et une solidité certaine; et c’est même pour cela que, ne pouvant être anéantis, ils servent de pierre d'attente pour le couronnement (superadditum quid).
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service de la pratique et aux sciences de la matière (nous dirons bientôt ce qu’elle fait du spirituel lui-même), elle a pris aussi une position symétriquement inverse de celle de Leibniz, et elle s’est ainsi exposée, semble-t-il, à un double inconvénient que voici.
D'une part, opposer systématiquement intuition et discours en une dichotomie irrémédiable et répercutée dans tous les départements de la philosophie et de la vie, n'est-ce pas abonder dans le défaut contraire à celui que nous avions reproché à Leibniz? Ce dernier avait d'abord et surtout regardé par le petit bout de la lunette, et il n'avait vu partout que l’infiniment petit des éléments, au point de ne pouvoir, malgré son sentiment profond de la vie, instituer finalement une philosophie de l'unité vivante que par le coup de recolage du Vinculum. C’est ainsi qu'on a pu dire, non sans apparence de raison, qu'il s'est complu en une « Métaphysique d'Horloger », reposant sur l'harmonie préétablie entre une multitude d'ingrédients comparables à des grains de poussière. Bergson, lui, en revanche insiste sur l'effet de masse de l'élan vital, sur la main qui, d'un seul coup, creuse son moule dans la limaille, sur la vertu du éotum simul qui d’ailleurs se trouve chez lui provisoirement limité à un ordre toutimmanent à la durée. Mais, à ces coups de génie de la nature, de l’art ou de la spéculation, n'y a-t-il pas, ailleurs que dans la spontanéité, une préparation méthodique? Est-ce que la science et l’ascèse, chacune en leur ordre, ne sont pas des chemins ‘indispensables de vérité, de liberté, de réalité? Est-ce que la pensée notionnelle et la matérialité même ne sont pas à intégrer dans l'unité totale où tout en effet doit prendre place, sens, efficacité, et où à vrai dire rien, absolument rien, ne peut être considéré comme étant en vain, oùdev pétäv.
D'autre part, Bergson et Leibniz, l'un et l’autre diversement, mais également peut-être, ont tendu à définir leur
«intuition de l'unité » d'un point de vue étranger en somme à tout contenu... cherchons iei les épithètes à employer dans leur sens exact et plein : le Diew qui produit par fulguration les possibles et les essences, qui trie et combine les compossibles mathématiquement, qui les réalise par une nécessité morale dont la vraie figure est une prédestination automatique ; l'élan vital, fàt-il un jour déclaré divin, qui identifie la liberté à la spontanéité, l'énergie spirituelle qui, fût-elle glorifiée comme un triomphe de l’immatériel ou un miracle de la for, n’est en dernière analyse qu'une force de la nature, tout cela vraiment. ne demeure-t-il pas étranger à un contenw (nous pouvons maintenant sans crainte d'équivoque et de démenti reprendre les qualificatifs en leur sens traditionnel) proprement moral, et, si l’on peut dire cordial, « charitique », intrinsèquement spirituel. Ce qu'on nous fait entrevoir dans la Monadologie ou dans l'Évolution créatrice est mathématique, esthétique, logique, métaphysique, empirique, tout ce qu’on voudra; mais, quelque beau, quelque stimulant, quelque architeetonique que cela paraïsse et que cela soit, l'édifice qui repose sur cette assise, même éclairé des plus merveilleux feux d'artifice, n'a pas la lumière et la chaleur du vrai soleil. Certes, on y entend la T. S. F.; toutes les vibrations de l’ordre immanent des choses phénoménales s’y entrecroisent et s’y répereutent en de nouveaux foyers virtuels; mais c’est l'aménagement d'une force une foïs donnée, la « fulguration » d'un Dieu de puissance, le triomphe d'un Architecte ou d’une Spontanéité, le résultat d'une vis «& tergo, lévolution créatrice d'imprévisibles rencontres :ce n'est pas I Voeation d'en haut, lattrait de la Bonté, la coopération enrichissante à l'infini, la finalité seule vraiment intelligible de l'Amour se communiquant pour associer des êtres nouveaux à une vie toujours plus abondante et béatifrante, l'effusion de l'Esprit quiengendre une vie qu'on peut, sans méta-
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phore ni trope d'aucune sorte, nommer nouvelle et divine. Sinon même là où l’on s'insurge contre les procédés de la pensée abstraite, on resie encore dans l'abstraction, dans Ie domaine des imageseit des représentations, dans le mimétisme du concret, de la vie et de la spiritualité, dans le jeu des con- -cepts,le concept de l'anti-conceptualisme y fût-ilchef d'équipe ! Est-ce être trop sévère et injuste? Peut-être, à maints égards. Et pourtant, en celte critique qui pourra paraître dure ou incompréhensive, mous avons secrètement consenti ‘une immense, une excessive Concession : constamment nous avons admis les descriptions captivantes qu’on nous offrait, comme si ces croquis, devis et lavis d'architecte équivalaient aux édifices représentés, mais qu'ils n'étalent qu'aux yeux de l'imagination, et comme si paree qu'ils se tiennent sur Île dessin, ils étaient par là même réalisables et consistants : ce qui n’est pas. Un réalisme concret en accord avec une pensée consciente de ses légitimes exigences, suppose d’autres matériaux et vaut un autre prix. Comprendre à fond le sens de cette dernière critique, trouver le moyen d'y échapper, nal effort n’est plus difficile, mais aussi plus nécessaire et plus récompensant.
Et maintenant fermons notre parenthèse, à l'abri de laquelle nous avons osé faire apparaître dans les longues perspectives d'une nef obscure la lampe du sanctuaire, symbole du foyer de lumière et de vie, du lien des âmes et de toute réalité : 11 faut d'autres voies que celles que nous venons d'examiner, pour y conduire. vraiment les esprits. Et revenons à la place publique, sans pénétrer dans aucun domaine réservé, en prenant les exemples les plus accessibles à tous, simples ou doctes, incroyants ou croyants, afin de faire reconnaître et
admettre la présence réelle et efficace des Vincula au double point de vue de la connaissance et de la réalité harmonisées en eux. Faute de pouvoir parcourir méthodiquement la hiérarchie de ces liens {ce qui réclamerait toute une grande étude pour laquelle Leibniz ne fournit rien), qu'il nous suffise de présenter quelques échantillons : on va voir qu'ils n’ont rien de chimérique ni d’abstrus.
C'est à force de rester dans les explications métaphysiques sous leurs formes les plus générales et sans recourir à aucun exemple précis, que Leibniz nous laisse l'impression d'une théorie très obscure, vraiment éloignée de la vie et destituée de toute vérification. Mais c’est là une méprise. Le Vinculum paraît très « métaphysique et ardu » ; mais il est aussi d'abord l'expression du sens commun le plus naturel et le plus foncier, celui auquel se référait Pascal lorsqu'il parlait de tout ce que, même en géométrie comme dans l’art, dans la morale, dans la politique ou dans la vie spirituelle elle-même, « le cœur »! nous révèle d'une façon globale et «invincible à tout le Pyrrhonisme ». Et si c’est par cet «esprit de finesse » (qui est en même temps un esprit d'ampleur et de force, d’agilité et de totalité), que nous percevons même les dimensions de l’espace et les éléments indispensables de l'esprit de géométrie lui-même, Pascal ne fait-il pas d'avance écho à Leibniz? Celui-ci, si agile lui-même dans le passage d’une perspective à une perspective symétrique ou inverse, si attenüf à noter qu'il y a du moral jusque dans la géométrie et du géométrique jusque dans la morale, Leibniz avait observé que, au point de vue empirique, pour l'étendue ou la durée par exemple, realia sunt ante totum, tandis que, pour l’espace
1. 11 va sans dire que cette expression est prise comme Pascal le fait dans toute la force de son emploi rationnel, sans qu'il faille y voir une concession à un subjectivisme purement affectif; car il s’agit d’une
forme de pensée commune à tous les esprits et plus objective que l’esprit de géométrie lui-même.