‹ Une énigme historiqueChapitre 32 sur 36 · LE € VINCULUM SUBSTANTIALE » AT · texte numérisé non relu

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ou le temps abstraits, c'est-à-dire ên idealibus, le tout est premier donné, fotum est prius partibus'. Mais, par un tour de pensée de plus, ne renversa-t-il pas encore une fois son point de vue en remarquant que, au delà de la synthèse abstraite et construite & priori par l’activité idéale de l'esprit, il y a un Unum reale el concretum quodest superius et prius tam idealibus quam sensibilibus ? Et, par ce tour de pensée de plus, il réconciliait le sens populaire avec les vrais habiles. Car les « simples », sans discerner explicitement les données obvies des sens et les évidences profondes de l'intelligence, jugent bien des choses.

Mais puisque sans doute on souhaite des exemples facilement saisissables et des preuves du posse par l'esse, venons-en aux faits? et prenons, dans les domaines les plus divers, quelques tests aisément significatifs.

Au reste est-il besoin de nous attarder à de simples faits,

1. « In actualibus simplicia sunt anteriora aggregatis, in idealibus totum est prius parte. » (IT, 379.)

2, Si c'en était le lieu, on pourrait montrer que ce n’est pas seulement pour la spéculation philosophique que cette hypothèse du Virculum (ou quelque autre analogue), est salutaire. L’éliminer, pour nous en tenir aux seuls éléments analytiquement çonnaissables et isolables, ce serait er somme nous condamner à ne voir dans le monde rien qu'un mécanisme (et encore c’est trop concéder, puisque le mouvement même implique une synthèse transcendante aux points successifs ou juxtaposés). Mais si, au delà de ce que la physique peut nous décrire de l'univers, nous admettons que la beauté des couleurs ou des sons, que les données de la conscience ou les chefs-d'œuvre de la vie sociale ont un sens et une réalité, alors nous devons rattacher toute cette science, toute cette vie à un Superaddilum quid, radicalement irréductible : en d’autres termes, il y a, chemin faisant dans la hiérarchie des choses dont nous vivons, des unités neuves, significatives et supérieurement réelles, qui sont fondées sur de prodigieuses multiplicités ; et il faut que ces unités aient une consistance propre comme un tremplin où l’on reprend élan vers un but quiest, non dans la poussière, mais dans une fin intelligible et solidifiante, sursum. Et tout vinculum est donc à voir desursum, puisqu'il est en effet supra et novum quid, alors même qu’à considérer d’en bas la hiérarchie des choses, ces vincula servent à consolider chaque assise.

comme ceux-ci que nous prenons au hasard, afin de faire réfléchir le lecteur à l'omni-présence de la forme de pensée et d'initiative qu'il s’agit de l’amener à constater : ainsi l’impression originalement simple d’une couleur qui implique des trillions de vibrations; — ainsi la compréhension laborieusement préparée sans doute, mais soudaine, claire, unique, dominatrice du musicien inspiré, tel Mozart déclarant entendre, en une seule intuition musicale, toute une symphonie ; — ainsi la méthode supérieure du peintre qui note une ligne, un trait de lumière comme un centre de vivante cristallisation ; — ainsi l’enseignement fécond du vrai maître de dessin qui évitant la décomposition des modèles en tracés géométriques et fictifs, conduit l'esprit et la main de ses élèves, des masses lumineuses et de l’ensemble harmonieusement expressifs au rendu du détail; — ainsi, dans les grandes émotions et les grandes décisions qui engagent tout notre être, le vif et clair sentiment d'une sorte de communion anticipatrice de l'instant et de l'éternité se rejoignant au-dessus des apparentes divi-

sions de la durée; — ainsi, aux heures tragiques de la vie.

des peuples ou de la vie de l'humanité, l’évidence impérieuse d'aspirations, d'obligations, d’unions invinciblement supérieures au morcellement des individus et des nations !.

Mais des exemples isolés ou des faits fragmentaires et transitoires qu'il serait facile d’'énumérer (et ils sont si nombreux, si proches, si intérieurs même à notre expérience commune

qu'on ne songe pas à les voir, comme l'œil s'ignore lui-même),

il serait plus instructif de passer à la considération des états

durables qui, du bas au haut de la vie humaïne, forment, :

selon la remarque de Newman, cet « essentiel inaperçu » et pourtant décisif et permanent que la tâche du philosophe est de découvrir.

1. Cf. Patrie el Humanilé. Compte rendu de la Semaine Sociale de

Paris, 1929, p. 363-405.

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En ce qui touche l'expérience de ces « simples », que Pascal ne qualifie de la sorte que pour les rapprocher des plus « habiles », n'est-il pas vrai que, selon le mot de Bossuet, ce n'est pas la réflexion critique, toujours courte par quelque endroit, mais le regard du sens commun, qui est «le grand maître de la vie humaine »? Dans nos options les plus graves, nous ne nous fions pas au détail des arguments : car il faut que « le jugement porte sur le tout ». Selon une autre remarque profonde de Newman, nos convictions, nos résolutions, nos actions, si méditées qu'elles soient, ne résultent pas d'une addition de probabilités : elles surgissent d’une unité supérieure à tous les arguments comparés et pesés, même quand nous nous faisons illusion sur les motifs véritables de nos démarches. C’est pourquoi l'intention morale ou l'acte de foi ont une valeur supérieure aux justifications intellectuelles. qui les préparent, les appuient, les éclairent, les stimulent, mais ne les constituent pas, en sorte que ce serait spéculativement compromettre la solidité de nos convictions les plus sûres et les plus essentielles que de les faire porter — à faux — sur des démonstrations purement analytiques. Ainsi encore eu est-il de la vocation. L'appel qu'entend une âme et qui la fixe dans une voie encore imparfaitement connue d'elle, lui permettant de s’y engager. légitimement, même par vœu, avec une générosité héroïquement obscure et lucide à la fois, cet appel manifeste bien cette supériorité, cette antécédence même d'une pensée concrète, d’une solution finale et globale à laquelle ne saurait valablement s'opposer et suffire aucune des partialités et des perplexités de la délibération. — Même dans les sciences les plus positives, les inventions et les applications ne dérivent jamais d’une simple mise en œuvre de la réflexion critique. Il y a, füt-ce dans les sciences exactes et les recherches les plus déductives, une part d'initiative, d’anti-

cipation, de divination sans laquelle non seulement le progrès LE € VINCULUM SUBSTANTIALE ». 8

de la connaissance serait impossible, mais encore l'extension de la théorie abstraite à ses propres justifications et à ses conséquences pratiques ne saurait ni s'expliquer ni s’appliquer. On l’a vu pour l'invention du calcul infinitésimal comme aussi pour l'application des mathématiques à la physique ou encore pour l'extension des doctrines de relativité qui s’affranchissent des apparences notionnelles et impliquent un renversement des perspectives simplement analytiques, en tentant d'aboutir à une unification de notre science positive de l’univers. Tout récemment encore la mécanique ondulatoire nous apporte une belle illustration de cette même vérité : elle est moins une nouveauté paradoxale que le prolongement d’un mouvement continu de l'esprit pour rejoindre le réel au delà des oppositions abstraites de l’entendement. Davantage, dans la biologie, on peut dire (et micux encore qu’à l’époque de Geoffroy Saint-Hilaire et de Pasteur) que la vie, au regard de. l'entendement logique, est une sorte de cercle vicieux. Car l'unité du tout semble précéder la genèse des parties et des organes qui paraissent cependant la cause efficiente et la condition préalable du vivant lui-même. Il est manifeste, comme l'a observé Claude Bernard, que l'être organisé estune «création d'après une idée directrice » et qu'il constitue un lien substantiel ne dérivant pas des membres. Il est bel et bien, cet être organisé, comme l’auteur de ses propres éléments. La médecine elle-même apporte ici son témoignage concordant. Trop exclusives sont apparues de plus en plus les théories qui feraient de la maladie une entité importée du dehors et compartimentée en des genres distincts ou en des organes isolés. À l'encontre de ces théories, il faut reconnaître que l'équilibre total et singulier de chaque organisme vivant, du. milieu intérieur qu'il se façonne et des fonctions colloïdales où se développe l'activité une et idiosyncrasique de sa vie, exprime en effet une réalité indivisée et originale. Or, de

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cette réalité synthétique, l'idée de la « substance composée » ou du « lien réel » (plus réel même que Îles ingrédients qui y entrent et qui en sortent dans le tourbillon vital) nous donne une suggestive représentation et plus même qu'une simple analogie.

Dans tous les étages de la Psychologie devenue de plus ‘en plus concrète, qu'il s'agisse des tropismes, de l'étude du langage, de la genèse de la réflexion, de la psychologie collective, ce qui apparaît de mieux en mieux, ce qui renouvelle ét vivifie les recherches, c’est le sens de l'interdépendance

des faits, de la finalité organique, d’une unité transcendante

en même temps qu'immanente à tout le détail des parties € des fonctions, une sorte de synergie qui fait par exemple que nous parlons et faisons attention avec tout notre être même matériel, et que la moindre perception comme le moindre mot implique un acte aussi supérieur aux éléments analysés que l'éternité l’est à Ta durée morcelée. Quoi de plus merveilleusement expressif de cette vérité, en apparence élémentaire et menue, en réalité immense, que les décisives analyses d’une élégance platonicienne que nous offrent les « Dialogues Philosophiques » publiés naguère par les Etudes! ?

Dans les sciences sociales et juridiques, n’est-on pas revenu des abus de l'individualisme et ne sent-on pas de plus en plus le vice des constructions qui prennent comme matériaux des atomes humains, des nations isolément considérées, des institutions codifiées en formules figées; et ne considère-t-on pas que le procédé conforme à la nature de ces réalités collectives exige que nous prenions comme centre de perspective l'unité vivante de l'humanité, des diverses patries, des institutions mouvantes, d'une tradition qui porte constamment en

1. Voir les Études du 5 et 20 janvier 1926 : « Baghéra, ou l'Ame des Bêtes »; « Balthazar ou la Spiritualité de l'âme », par le P. Auguste Valensin.

elle la continuité d’un effort toujours capable d’adaptations nouvelles et dominant les fluctuations du nombre et du temps comme du haut de l'unité concrète et de l'éternité elle-même indivisiblement présente à toutes les phases du changement!.

De même encore, dans l’ordre métaphysique, la pensée spéculative ne procède pas principalement par analyse et acquisitions successives. Tout effort philosophique ne fait que traduire une idée et une intention primitives et permanentes qui sembleraient pouvoir tenir en un mot et que des livres accumulés n’épuisent pas. Sans doute cette vue synthétique a besoin de se critiquer, de se discipliner, de se confirmer par un labeur prolongé et multiple; mais cependant l’idée directrice demeure supérieure à tout le détail des analyses et des vérifications. Il est bien vrai que Descartes a indiqué que les déductions, elles aussi, peuvent aboutir à une vue simple et directe de l'esprit qui n’a plus besoin de passer par des intermédiaires pour apercevoir tout d'une vue et dans une simple inspection les vérités laborieusement obtenues? ; mais cette connaissance synthétique reste tributaire du discours d’où elle est issue; elle ne doit nullement être confondue avec la connaissance unitive qui ne se laisse pas ainsi préparer et morceler, parce que son essence même est de n'être à aucun moment divisible et déduite. Toutes les grandes doctrines philosophiques, sous des formes diverses et inégales, mais en somme convergentes, sinon équivalentes, ontreconnu, affirmé, utilisé cette sorte de pensée concrète et cette concep-

4. Voir sur ce sujet, entre autres tentatives nombreuses, les suggestives réflexions de Gaston Morin, professeur à l'Université de Montpellier, publiées dans le Bulletin de la Société d'Études Philosophiques et dans la Revue de Métaphysique et de Morale (1930).

2. Cf. Discours de la Méthode, deuxième partie, 4° règle : « Le dernier (précepte était) de faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales que je fusse assuré de ne rien omettre. » — Voir surtout les « Regulae ad directionem ingenii », et notamment la Règle

7 rod LE

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tion d’une réalité inaccessible aux dissections de l’entendement abstrait qui peut engendrer la domination tyrannique des « primaires », mais dont les « simples » et les vrais

-« habiles » ne consentiront jamais à être les victimes.

Plus encore, en ce qui touche la foi morale et surtout la conscience religieuse, ce qui est l’essentiel, le décisif, ce ne sont pas les arguments successifs, si indispensables et efficaces qu'ils soient : c’est une disposition totale de l'être entier, esprit, cœur et volonté. C’est pourquoi, dans la conversion et dans l’adhésion de l’âme aux croyances vitales, la pensée discursive reste toujours courte, comme au seuil d’un sanctuaire où s'opère, non dans les ténèbres certes, mais dans une clarté trop intime pour être projetée en preuves et en paroles, l'acte de foi qui unit tout l'être humain à toute la vérité où il cherche le moyen de son salut avec le secret de sa destinée. Aussi, comme le remarquait et le demandait le cardinal Dechamps dans son œuvre apologétique, la vraie démarche, celle qu'il nommait la Méthode de la Providence, ce n’est pas celle qui accumule les syllogismes, les recherches d’érudition, l’agencement progressif des faits et des preuves rationnelles ou scripturaires : mais c’est celle qui, procédant du tout aux parties et de la vérité concrète et complète à ses justifications partielles institue, selon son expression et selon le titre de son principal ouvrage, « une démonstration catholique de la vérité chrétienne ». Au lieu d'opérer ainsi, « l’apologétique des classes et des manuels! » étage trop souvent ses argu-

. ments dans un sens inverse et rarement opérant, comme s'il

fallait effectivement passer par ces étapes successives : prouver

le déisme, prouver la religion naturelle, prouver le christianisme, prouver enfin le catholicisme. Cela, c’est l'ordre appa-

1. Expressions du cardinal Dechamps lui-même, maintes fois reprises et profondément justifiées par lui. Voir à ce sujet les articles pénétrants de M. le chanoine F. Mallet.

rent, de la raison ratiocinante : mais ce n’est pas l'ordre de l'intelligence vivante, ni la voie habituelle de la certitude et de la grâce.

Ce qui est vrai de la vie spirituelle des intelligences l’est largement et profondément encore de la Tradition qui fait participer la multitude des âmes dans le temps et dans l'espace à une vérité toujours identique à elle-même, toujours actuelle, ancienne et nouvelle, sans brisures ni déclin, ni épuisement possible. Elle domine donc l'avenir et le passé dont elle fait le lien dans une unité où l'esprit trouve la lumière et les aliments dont il a besoin au jour le jour, sans appauvrir ce trésor infini par aucune analyse monnayante'.

À plus forte raison en est-il ainsi dans les formes les plus hautes de la vie de l'esprit, au delà des voies purgative et illuminative; assurément l'homme n’y accède pas de lui-même, et la philosophie ne saurait ni conduire ni pénétrer au sanctuaire de la contemplation infuse et de l'Union transformante. Mais cette plénitude de vie proprement surnaturelle n'est pas une création ex nihilo, elle met en œuvre et perfectionne des facultés préexistantes et des virtualités congénitales. Il y a des ébauches et des approximations d'unité spirituelle qui trouvent leur support dans les préparations de la vie raisonmable; de même que la contemplation surnaturelle est l'épanouissement des germes semés et infus en l'âme par le don même de la grâce?.

1. Surle caractère original et transcendant de la véritable Tradition, . voir Histoire et Dogme, notamment p. 47 et suiv. — « Un nouvel entretien de M. l'abbé Mallet avec M. Blondel ». Revue du Clergé Français, 15 avril et 1° mai 1904. On consultera avec beaucoup de fruit la savante thèse de M. l'abbé René Wehrlé, sur la Coulume dans le droit Canon. Il y est bien montré en quoi la coutume juridique, du simple point de vue humain et historique n’épuise pas la véritable notion de la « Tradition ». La Tradition, au sens fort du mot, est d’un autre plan, d’un autre ordre que la coutume ou que « les traditions ».

2, La belle et fructueuse renaissance des études de Mystique a mis en

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Ces quelques exemples, qu'il serait aisé de multiplier!, | sinon de relier les uns aux autres, quoiqu'ils procèdent d’un même esprit et pour ainsi dire d’un « état » synthétique de la pensée, suffisent du moins à nous montrer que l'hypothèse leibnizienne du Vinculum, où l'unité domine les éléments dont elle parait composée, n'est pas une invention absurde, « un expédient à peine digne d’un sophiste », comme le disait Albert Lemoine. Il y a là au contraire une vue très belle et très féconde quoique très difficile à préciser et à justifier. Or, malgré mille tentatives éparses dans l’histoire de la philosophie, jamais l’on n’a eu tout le courage, toute la persévérance nécessaires pour tirer au clair cet aspect où la pensée et la réalité s'unissent pour former ce lien substantiel capable de satisfaire aux exigences communes de l'idéalisme le plus critique et du réalisme le plus profond. Sans s’y être engagé personnellement à fond, Leibniz a du moins ouvert une voie qu'il importe de ne pas laisser se refermer, et on peut regretter que, après lui, à partir de la réflexion diseursive ellemême, nul ne l'ait expiorée à nouveau et plus avant.

‘ une lumière toujours accrue des vérités parfois voilées, mais que la

F continuité de l’enseignement et de la pratique des Maîtres et Témoins

i -de la plus haute vie spirituelle, n’a jamais laissé prescrire. Ces leçons de l'expérience sainte, ces résultats de l’histoire des doctrines mystiques, M. l'abbé Joannès Wehrlé les a concentrés avec une force et une

. clarté supérieures dans sa belle étude : « La Vie Contemplative, couronnement de la vie chrétienne » (sermon prononcé au Carmel d'Alençon -et publié en brochure).

1. Ily aurait à reprendre de ce point de vue la ot des thèses de la philosophie scolaire, telle la théorie de la. mémoire, éclairée par la doctrine. augustinienne (Memoria est ipse animus) de la Réminiscence et de l’Éternité, telle la théorie de la Raison, de l’Intelligence et de la Sagesse dont les doctrines patristiques et scolastiques scrutent des profondeurs ou des hauteurs, trop souvent oubliées.

On m'objectera peut-être que, derrière les broussailles

accumulées sur cette route, j'ai eu tort d'espérer un plus libre

passage, et l’on m’accusera sans doute de forcer et même de fausser la pensée de l’auteur de la Monadologie en y ajoutant maints commentaires qui lui sont étrangers ou qui lui auraient été antipathiques. Mais ne dénature-t-on pas davantage encore cette pensée quand on méconnaît le problème qu’elle a réellement entrevu et sérieusement posé? Et la méconnaissance habituelle et systématique des historiens en présence de ce problème ne prouve-t-elle pas qu'ils ont insuflisamment compris et la Monadologie elle-même et le champ ultérieur de recherches dont Leibniz avouait avoir fait la découverte ?

Dès lors, et même du point de vue strictement historique, n'est-il pas légitime et utile d'explorer les avenues où avait plongé le regard de Leibniz? C'est là un de ces « secrets » qu'il aimait à étudier par devers lui ou avec quelque sûr confident. Admettons que le Vinculum ne soit, comme on l’a dit, qu'un « simple expédient », il est du moins pour lui un expédient loyal qui ne clôt pas la recherche et qui sert à provoquer de nouvelles investigations.

C’est pourquoi l'intérêt historique de notre enquête reste secondaire. Ce qui est principal, ce qui a été le véritable motif de cette étude, c'est l'intérêt dogmatique qu'elle présente. À Victor Brochard qui avait accordé que, en doutant de la sincérité et du sérieux de Leibniz à l'égard de Des Bosses, on avait commis une méprise certaine, mais qui, néanmoins,

soutenait que finalement Leibniz avait refusé son adhésion à

une hypothèse aussi fictive qu'ingénieuse, il ne suflirait plus de répondre qu'il ne s'agit pas d'une simple fiction. Il faudrait ajouter que les développements récents des études historiques et des initiatives contemporaines ont mis davantage en lumière le caractère vital, indispensable de la solution, sinon de la question à laquelle le Virculum sert d’étiquette.

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Assurément la difficulté reste grande d’énoncer avec précision les données mêmes du problème qu'on ne saurait résoudre sans l’avoir d’abord posé en toutes ses parties. Qu’estce en effet qui fait question et quels sont les faux chemins où il faut éviter de s'engager?

Il faut d'abord comprendre qu'il est impossible d'attribuer une réalité substantielle, une valeur ontologique, soit aux données sensibles sous la forme où le matérialisme prétendrait ies considérer comme suflisantes, soit aux seuls concepts sous la forme où l’entendement les dégage, par la science positive ou par la métaphysique abstraite, de nos connaissances empiriques ou spéculatives, soit à la conscience immédiate et à l'enregistrement réfléchi d’un fait qu’on prétendait atteindre comme primitif et solide. Tout cela, dont nous ne pouvons d’ailleurs nous passer pour développer à la fois notre pensée subjective et nos assertions objectives, est cependant irréalisable, c'est-à-dire que nous ne saurions projeter ces différentes représentations de notre connaissance dans le domaine d'une réalité indépendante de l'esprit. Alors cette tentation où succombe la pensée contemporaine atteinte presque partout d’immanentisme et d'idéalisme subjectif (en dépit de Gentile ou de Heidegger et de tous ceux qui bravent une impossibilité radicale pour se suspendre à une doctrine de relativité généralisée) ne conduit-elle pas ceux qui en sont victimes à une thèse qui n’est elle-même pensable et qui ne peut déployer son activité critique et destructive qu’en impliquant des présupposés qui la condamnent et la contredisent à fond. Car, disons-le nettement, on ne saurait professer un tel immanentisme sans se référer implicitement à un terme transcendant, à un étalon sous-entendu, mais toujours présent, à une unité méconnue qui empêche tout l'édifice de l'expérience, de la science positive, de la spéculation idéaliste de s'effondrer et d'être réduit à un néant de conscience,

de connaissance et d’être concevable. Il est trop commode de spéculer sur des pensées ou des données en supprimant, en niant les conditions mêmes qui les rendent pensables ou possibles. Bon gré, mal gré, il faut qu'il y ait un Vénculum, c'est-à-dire un lien réel qui empêche la conscience de s’émietter en poussière, qui empêche aussi la pensée et la réalité de se séparer, de s’entre-détruire. C'est grâce au Virculum que, soit au point de vue de la connaissance, soit au point de vue de l'être, la’ dissociation ne réussit jamais à s'opérer, parce que, comme le disait Parménide, la pensée est de l’être et l'être est déjà de la pensée virtuelle.

J'avais promis de faire voir aux « contempteurs » mêmes du Vérculum qu'ils l'admettent et qu'ils en profitent sans le savoir : peut-être me reprochent-ils de ne pas tenir ma parole; aussi est-il temps, avant de conclure de parler clair et net. Eh oui, comme M. Jourdain faisait de la prose à son . insu, tous, constamment, nous pensons et agiSSOns en métaphysiciens de la finalité. Tous nous nous appuyons, à chaque étage de nos sensations, conceptions, productions, sur des unités qui résultent de prodigieuses multiplicités et qui sont l’objet de nos pensées, de nos arts, de nos actes. Si ces unités composées que nous percevons et utilisons comme des simples n'étaient pas en quelque sorte justifiées par en haut et consolidées par leur signification supérieure, tout ce qui est fondé sur ces complexes s'abimerait dans un écroulement sans fin. Que parlions-nous seulement d’un « trou par en haut » ? S'il existait, ce serait aussi le trou par en bas, l’abîime qui engloutirait tout. Dans la science positive, comme dans la métaphysique, l’atome, la monade n’arrêtent pas la dissociation, et il n'y aurait point de limite assignable à la pulvérisation. C’est à propos des corps, puis des corps organisés que Leibniz avait d’abord aperçu « l'exigence » d’une « composition unitaire et réelle »; mais peu à peu et de proche en

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