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Rapportée à ses origines historiques, introduite à sa place dans le mouvement général d'une pensée très systématique, mais très souple et toujours en croissance, considérée comme l’un des couronnements possibles sinon comme le couronnement « exigé » de la philosophie de Leibniz, la théorie du Virculum Substantiale suppose, telle qu'elle nous est apparue en dernière analyse, deux éléments très distincts, mais solidaires et également nécessaires : d'une part une exigence critique à satisfaire, d'autre part un dessein réaliste à conduire jusqu'au bout; et ces deux éléments, ces deux tendances ne peuvent se rejoindre intelli- | giblement, s’unir effectivement que par un {ertium quid, par un superadditum, par un substantiale novum.
Mais autant Leibniz nous a paru faire preuve d’un discernement très méritoire en découvrant le problème à poser et en signalant de loin le but à atteindre (optandum), autant l'énoncé de cette question demeure imparfait, autant surtout la méthode de discussion demeure imprécise et fuyante, autant la solution qu'il ébauche reste hésitante et déficiente, (non adoptandum): En somme son effort qu’il faut dire légitime, sincère et utile, a toutes les apparences d’un échec.
Mais cet échec même doit être instructif et stimulant pour nous ; il nous apporte des leçons et des suggestions qu'il est bon de recueillir ‘.
1. En deux séances récentes (10 et 17 janvier 1929) la Société Lyon- 125 |
Nous libérant donc des données restrictives et des conclusions littérales dont l'effort pourtant vigoureux de Leibniz a päti jusqu'à en subir discrédit et oubli, nous voudrions, pour finir, méditer un instant cette aventure métaphysique, indiquer en gros la cause des déviations stérilisantes, dire ce qui n’est pas à faire, bref placer un poteau indicateur à la croisée des routes, pour marquer celles qu'il ne faut pas suivre : première condition pour que soit frayée et explorée ultérieurement la seule voie sans doute qui puisse aboutir au but.
De quoi s'agit-il en définitive, et quels sont les termes exacts de l’ultimatum auquel nous devons nous soumettre? D'un côté, exigence implacable de la pensée critique, dont le besoin, dont le devoir est de dissoudre toute fausse substance, de corroder tout dogmatisme illusoire et ce simplisme crédule et paresseux dont les contre-coups, tôt ou tard, sont destructeurs. D'autre part, requête imprescriptible, obligation
naise de Philosophie a, d'après l'exposé de Mr. Ravier, étudié la ‘doc-. trine de Leibniz; et il est remarquable que, tout en rappelant les critiques dont le Vinculum a été l’objet et celles en particulier de Bertrand Russell qui semble avoir ignoré la thèse latine De Vincalo Substantiali, les membres de cette Société aient vu en somme dans l'hypothèse litigieuse un des sommets, un des aboutissements possibles de la philo
sophie de Leibniz. C'est, on peut dire, une heureuse nouveauté de voir le Vinculum pris au sérieux, d’un commun accord, par des esprits libres de préjugés.
Au moment où va s'imprimer ce travail paraît la thèse de M. Jolivet, « La notion de Substance, Essai historique et critique sur le développement des Doctrines, d’Aristote à nos jours. » (Beauchesne.) L'auteur fait une place à l'hypothèse du Vinculum Substlantiale, mais s’il en a saisi l’importance, il ne semble par avoir fait droit à ce qu’elle apporte de nouveau, relativement aux autres thèses de Leibniz.
Signalons cependant cette intéressante hypothèse :
« Il est possible que Leïbniz ait emprunté l’idée de ce Vinculum Substantiale à Suarez, dont le « mode d’union substantiel » chargé de réaliser l’unité de la matière et de la forme, ressemble par plusieurs côtés au vinculum leibnizien. D'ailleurs, l'expression même de Vinculum Substantiale se rencontre chez Suarez. Voir : Disputationes Metaphysicae, XXKTII, ss 2, n° 27 » (op. Jaud., p. 165).
Ds. CARS à
RE
LE € VINCULUM SUBSTANTIALE » 127
incoercible d'une certitude réaliste qui fonde absolument Tintelligible sur le réel et unisse la pensée et l'être vrai : comment exaucer ce double vœu? Et qu'on remarque bien qu'il ne s’agit pas d'un expédient, d’un compromis, d'une conciliation, grâce à des concessions partielles ou à des sacrifices mutuels, comme s’il semblait que les choses eussent été plus satisfaisantes en étant autrement qu'elles ne sont. Mais c’est tout le contraire. Ce qui est requis, c'est que les deux aspects, les deux exigences s'appellent, se confirment, s'éclairent : mais at-on jamais eu même l’idée de cette suprême condition à remplir pour qu'une solution soit vraiment apaisante? Et que voyons-nous au contraire dans la plupart des cas? l’une ou l’autre de ces trois attitudes philosophiques, à moins qu'on ne les mêle ensemble, sans en suivre aucune exclusivement et jusqu'au bout.
— Beaucoup en effet croient pouvoir se contenter au rabais, en donnant des gages des deux côtés : faisant à l'esprit idéaliste et aux revendications de l'instinct réaliste une part plus où moins grande et sincère, ils se résignent avec un demi-courage à de demi-sacrifices, ou ils s'attachent avec une demi-confiance à des affirmations demi-solides ; rappelonsnous les transactions verbales de Leibniz : quasi substantia, semi-realis, semimentalis unilas, etc. Satisfactions qui font figure dans l'agencement notionnel des systèmes. Mais en est-il de même, lorsqu'on éprouve ces organismes de formules au choc des réalités ou au courant de la critique? Non. C'est comme si, dans une blessure, on laissait les impuretés qui l'empêchent de se cicatriser, qui risquent de l'envenimer; pour éviter les souffrances du pansement, on s'expose aux souffrances plus pénibles et plus périlleuses de l'empoisonnement. La lecon à recueillir ici de Leibniz, c'est qu'il faut faire saigner la plaie à fond, la nettoyer sans pitié, l’assainir coûte que coûte. La bonne suture est à ce prix. « La philosophie
aisée et conciliante à bon marché » attire par les charmes du début : elle réserve les inextricables difficultés et les ruines finales.
— D'autres esprits, en face des voies en apparence divergentes ou même contraires que nous envisagions tout à l'heure, optent pour l'une ou l’autre qui devient leur centre principal ou dominateur de perspective : sans méconnaître en principe l’autre aspect, l’autre besoin de la pensée, ils tendent, ils réussissent, plus ou moins, à neutraliser, à subordonner l’une des deux exigences spontanées de la raison; d’où cette innombrable variété de doctrines où les doses d’idéalisme critique, de réalisme équivoque ou de relativisme déclaré se mêlent en proportions indéfiniment changeantes. La leçon à recueillir iei de Leibniz (leçon qui reste un peu enveloppée, mais leçon cependant constante chez lui), c’est qu'il ne faut à aucun prix consentir à des mixtures arbitraires ou indéterminées, ni à des éliminations expéditives. Il est nécessaire de suivre effectivement et complètement l’une et l’autre des deux voies qui nous sollicitent et d'examiner sans complaisance verbale, sans précipitation spéculative toutes les phases, tous les « ingrédients » que nous avons à découvrir dans notre voyage, réellement effectué et non simplement imaginé ou projeté, au pays de la vérité.
— Mais il y a encore une autre attitude possible, une démarche plus spécieuse et, à certains égards, plus périlleuse : on tente de chevaucher à la fois sur les deux voies, de les parcourir ensemble du pied ou du regard, tout au moins on croit pouvoir passer sans cesse à volonté de l'une à l'autre, comme s'il y avait partout des vues ménagées, des chemins de traverses, des moyens de communication pour des contrôles continuels et des confirmations de détail; tandis qu'en vérité cette prétention est irréalisable, autant et plus qu'est chimérique le dessein de deux voyageurs qui,