‹ Une enquête [microform]: l'attrait catholique et l'attrait protestantChapitre 9 sur 13 · CHAPITRE IX L'ATTRAIT SÉDUCTEUR · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX L'ATTRAIT SÉDUCTEUR

Un de mes correspondants, qui étudie beaucoup le catholicisme, et lit les journaux, m'écrit :

« Oui, l'impérialisme religieux plaît, car il cherche à plaire, on lui apprend à plaire : c'est tout au long dans le Miroir du Clergé. De plus, Loyola a écrit tout un traité sur cette question afin d'arriver à convertir les hérétiques. C'est surtout à eux qu'il faut plaire. J'ai lu dans la Croix deux grandes pages sur ce sujet et j'ai compris que Loyola avait du génie...

(( Une Sœur parlant à une institutrice, amie de mes filles, lui disait : « Faites donc un peu d'apostolat dans votre école. Amenez de temps en temps avec vous à nos offices des protestants. Piaisez-leur ; dites-leur que c'est moins froid, plus artistique, plus cordial que chez eux. Montrezleur que nous sommes aimables. »

On ne saurait reprocher à quelqu'un, même religieux, d'être aimable, de vouloir être aimable. La seule chose qui ne soit pas très recommandable ,

c'est de prendre comme professeur d'amabilité, Loyola.

Mon correspondant ajoute encore :

, « Les Facultés catholiques ont créé des classes de journalisme pour permettre à leurs élèves de s'infiltrer dans la presse, et, depuis sept ans, ils opèrent habilement, aimablement, sympathiquement, et avec un doigté souvent réglé par des semaines de retraites, et des traités. Et toujours l'art de plaire tient une place marquée. »

C'est avec regret que je ne donne pas d'autres extraits des lettres de mon correspondant, un spécialiste dans cette question évidemment. — Il montre le soin que les prêtres ont de se faire valoir les uns les autres. Que d'éloges publiés ! — Il montre le soin que les journaux catholiques prennent de citer des conversions au catholicisme.

Et ir' ^jourquoi ne pas remarquer qu'il y aurait lieu, pour les journaux protestants, de parler davantage des conversions au protestantisme ? Il y a des gens qui s'imaginent qu'il n'y en a pas (nous en publierons une ou deux plus loin). — Nos journaux protestants feraient bien aussi de publier plus souvent des statistiques montrant la proportion des protestants dans le monde. Que de protestants qui pensent que nous sommes une infime minorité !

A cette préoccupation et à cet art de plaire aux

— bo —

hérétiques (aux protestants), il faut joindre une pré occupation et un art singuliers de se faire tout à tous.

Ce n'est pas mal, puisque l'apôtre l'a dit. Mais les textes, interprétés par Loyola, prennent quelquefois un sens particulier. Et en tout cas, nous nous trouvons en face d'un caractère assez étonnant du catholicisme. Lui, si un, est on ne peut plus divers. Lui, si rigide, est on ne peut plus souple. Lui si uniforme, est on ne peut plus varié, etc., etc.

Et des protestants nous diront : « Vous voyez bien, vous êtes obligé vous-même de reconnaître que vous calomniez parfois le catholicisme. Malgré V 'US, vous lui reconnaissez les qualités que vous lui refusez. »

Là encore il ne m'est pas possible de m'expliquer, comme il le faudrait.

Voici ce que j'ai lu, à propos de mon enquête, dans VAmi chrétien des familles , 27 novembre 1925 :

« Ce qui frappe, c'est qu'il existe au moins deux catholicismes, l'un est à l'usage des régions de tout repos, où l'on est catholique de père en fils... Ce catholicisme c'est le vrai, l'ancien, l'authentique... C'est celui qui, maintenant encore, ferme les yeux sur les faiblesses et les écarts de conduite des prêtres, tant qu'il n'y a pas de scandale public, celui qui tolère une certaine dose d'incrédulité,

pourvu qu'on soit pratiquant. Celui qui assigne aux morts: de notre culte une place au coin des suicidés,

« L'autre catholicisme, à l'usage des régions en majorité protestantes, et du monde intellectuel, est tout teinté et tout maquillé de libéralisme. C'est celui qui est représenté par des prêtres choisis dans une élite sociale..., celui qui imite, sans le dire, les institutions protestantes. ...Mais, en définitive, les deux catholicismes, le vrai et le faux, n'en font qu'un, ayant les mêmes chefs et la même tête,kRonie. »

Un honorable correspondant m'a expliqué que lesexcès de la mariolâtrie n'étaient que les excès de quelques prêtres grossiers.

Et à Lausanne on m'a expliqué que telle et telle conversion de jeunes étudiants au catholicisme était due à l'habilité de prêtres libéraux, d'un libéralisme ad hoc.

On pourrait citer plusieurs exemples. Un théologien avisé me disait ces jours-ci, que telle conférence du P. Sanson à Notre-Dame, sentait fort le modernisme. Il a, en effet, prononcé de curieuses paroles sur la relativité des enseignements évangéliques, et adressé un curieux merci à la critique (1).

(1) « A quelque date, par quelque auteur qu'ils aient été rédigés, que l'on imagine ou que l'on constate même... des divergences et jusqu'à des contradictions, que des détails trahissent clairement l'époque, le milieu, le tempérament... que leur témoignage de foi et de doctrine inêmer qu'ils expriment comme doctrine de vérité éternelle, se révèle de relativité humaine, je dis : peu nous importe. A la critique qui a mis tousces points en lumière il faut dire en passant, merci. «

Mais il me suffira de retenir ce que le P. Sanson a dit sur les deux questions, qui divisent le plus les catholiques et les protestants : la lecture de la Bible et la tolérance religieuse.

1° Le P,. Sanson a terminé ce qu'il avait à dire sur la Bible, par ces paroles :

« Puissé-je vous avoir décidés à lire V Évangile, ayQc ce regard simple et ce cœur droit, qu'il réclame lui-même de nous, pour que nous saisissions toute sa valeur. Méditezle, je vous en prie, en vous souvenant que celui qui vous parle par ce livre a dit : mes paroles sont esprit et vie. »

Or tout le monde sait ce qu'est la doctrine et la pratique de l'Église selon le grand Concile de Trente et les autres :

« Pour réprimer les esprits pétulants et effrontés, le Concile a ordonné que personne se liant à sa prudence, ne soit si osé et hardi que d'interpréter la Sainte Écriture, contre le sens qu'a toujours tenu et tient encore notre mère l'Église à qui il appartient de juger du vrai sens et interprétation des Saintes Écritures.

Voici le résultat d'une petite enquête, qui, à ma demande, a été faite par un ami, auprès d'autorités catholiques, spécialement compétentes. Le R. P. X s'exprime ainsi :

« La lecture de la Bible en entier et de l'Ancien Testa-

lament presque en entier est conseillée à tous... Mais la loi qui domine toutes les actions est qu'il faut s'en rapporter à la tradition conseiDée dans l'Église pour l'interprétation des passages douteux. L'interprétation catholique est celle de la tradition représentée par l'Église et non celle de l'individu. C'est là toute la différence {!J) entre catholiques et protestants. »

L'euphémisme du Révérend Père est charmant.

Un autre, un laïque ardent défenseur de l'Église catholiquej dit :

« Les prêtres m'ont toujours dit que la liberté qu'ils me laissaient, ils ne pourraient pas, en conseience, la laisser à d'autres, en raison de leur tour d'esprit... Donc gradation dans la liberté d'études solitaires, mais liberté complète pour les études soumises à l'autorité. »

Ainsi la lecture de la Bible n'est pas ordonnée, elle est conseillée, et la liberté d'user du conseil n'est pas accordée à tous, mais seulement à ceux qui ont le bon « tour d'esprit », et à condition qu'ils acceptent toujours le sens seul autorisé par l'Église.

Comment tout cela peut-il s'accorder avec les paroles du P. Sanson, prononcées à Notre-Dame ? Mystère.

2° Le P. Sanson n'a pas hésité à aborder un sujet plus épineux encore, celui de la contrainte en matière de foi. Il a prononcé des paroles très belles.

{( Les procédés de contrainte quels qu'ils soient, d'où qu'ils viennent, par quelques biais qu'on y ait recours, par

eux-mêmes, ne vont jamais à rien de plus qu'à déterminer des paroles sur des lèvres et des gestes du corps.

« ... L'apôtre, l'homme qui avec son âme va vers les autres âmes, et le juge doublé d'un bourreau ne peuvent subsister côte à côte pour conduire les hommes au Dieu de charité. Si vous recourez au second, vous faites évanouir le premier; c'est ce qui arrive là où l'on voit la contrainte sévir dans l'ordre spirituel, lequel n'a plus de spirituel que le nom.» Et enfin: a L'autorité ecclésiastique a été responsable du sang versé. Le fait est là et rien ne peut aller contre. »

Gomment ne pas admirer la loyauté d'un pareil aveu ?

Malheureusement le P. Sanson cherche aussitôt à retirer autant que possible ce qu'il a accordé.

Il parle du danger social, que présentaient les hérésies. C'est la thèse des extrémistes catholiques. M. Guiraud, professeur à l'Université de Dijon, directeur d'une grande Revue catholique, directeur (sauf erreur) de la Croix, voit dans les persécutions une « œuvre de salut social ». D'après lui, les Vaudois, les Albigeois, Wiclef « et Jean Huss lui-même, seraient justiciables du tribunal correctionnel et de la Cour d'assises ».

Le P. Sanson dit que « l'Église a été entraînée à participer à la répression sanglante. » — Or M. Guiraud, le grand défenseur de l'Église, le déclare nettement, et il le prouve par les textes innombrables

de la « législation canonique » : « 11 est impossible de nier que l'Église ait voulu réduire l'hérésie par la force. Loin de subir l'impulsion de l'autorité civile, elle la lui a parfois imprimée. »

Le P. Sanson déclare enfin que son « aveu » lui Qst dicté par V esprit même de V Église. — Oh! oh! L'esprit de l'Église, d'après le pape Innocent III et lé I^"" Concile de Latran, d'après Grégoire IX, d'après le Concile de Toulouse, etc., toutes autorités infaillibles, est que l'Église a le droit de supprimer l'hérétique. — L'Esprit de l'église, d'après Thomas d'Aquin, l'ange de l'école et le grand docteur actuel, d'après l'interprète de Thomas d'Aquin, le P. Lépicier, professeur actuel de théologie au Collège pontifical de la Propagande, à Rome, c'est que l'Église a le droit de tuer (de faire tuer) l'hérétique. — Et Ch. Maurras, le grand défenseur de TÉglise catholique, de son système, de sa-politique, soutient que la liberté de conscience « est une force exécrable de dissolution et de ruine » . Voilà l'Esprit de l'Église (1).

(1) Saint Thomas {Somme, II, ii, quest. xi, art. 3) dit : « Les hérétiques ont mérité, non seulement d'être séparés de l'Église par l'eicommunication, mais encore d'être ôtés du monde par la mort {sed etiam per mortem a mundo excludi). Du moment qu'ils sont convaincus de leur hérésie, les hérétiques peuvent être non seulement excommuniés, mais jastemenl tués (sed et juste occidi).Et le P. Lépicier, procureur général de l'Ordre des Services de Marie, professeur de théologie au Collège pontifical de la Propagande de la foi à Rome, l'un des docteurs les plus^ autorisés actuellement du catholicisme, écrit dans son ouvrage De la llxité et du progrès du Dogme (2' édit., Rome, 1910) : « Est-ce que les hérétiques doivent être tolérés ou complètement exterminés {penitus exterminandi)?... Personne ne peut douter que non seulement ils méritent d'être séparés de l'Église par l'excommunication, mais qu'aussi ils

Du reste le P. Sanson, avec la plus parfaite candeur, a donné une des raisons de son aveu. « Cet aveu révèle Vesprit de PÉglise, et en le révélant, il est propre à ramener à l'Église tant d'âmes auxquelles l'a masqué une histoire insuffisamment approfondie. »

O mon bon Père, je vous respecte ; je suis pleinement persuadé de votre sincérité ; je suis touché par vos sentiments fraternels et votre sincère piété.

Mais avec tout le respect que je vous dois, je crois fraternel de vous avertir. Pour connaître l'Esprit de l'Eglise, ne recommandez jamais à un huguenot d'approfondlrVhx^io'we des persécutions delà Saint- Barthélémy, de la Révocation de l'Édit de Nantes, et des Camisards.

Et ici encore que penser delà double face du catholicisme, celle des autorités ecclésiastiques, et celle ^du prédicateur de Notre-Dame ? La Semaine religieuse de Genève se demande s'il faut voir dans cette attitude « une figure d'emprunt, qu'emploie le catholicisme pour capter les esprits libéraux de notre temps » ; et elle reconnaît que ce soupçon « est jus-

sont dignes d'être enlevés da monde des vivants par la mort {per mortem a vivis auferantur) ; car, comme le remarque saint Thomas, etc.. l'hérétique peut être jusfemeni tué (eiiam Juste occidi)..., privé de Vusage de la •vie, qui est nuisible {vitse nocentis usura privare) (p. 191). — Voir du reste notre étude : Da droit de V Église de mettre à mort les hérétiques> <da.TïsFoi et Vie, n°' du 1" et du 15 sept. 1925).

tifié par de nombreux précédents », ou bien, faut-il voir dans cette attitude du P. Sanson, l'indication d'un mouvement qui se dessine dans l'élite catholique, une orientation de l'Eglise catholique entière vers l'évangile? Mais elle reconnaît que ce serait trop beau. — L'avenir nous renseignera.

En attendant, l'attrait séducteur peut s'exercer (1).

(1) Quelqu'un qui a spécialement étudié ce sujet X. Y. F. écrit dans l'Église libre (août 1926, n* 34, p. 131) : « Le papisme introduit la démocratie dans son armée, il clame à tous les échos que les catholiques sont les plus éminents défenseurs de la liberté de conscience, même de toutes les autres libertés, etc. n

Page 1