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DROIT DE L’ARTISTE

Albert Respard

La gloire de A. Besnard, faite de génie naturel et de labeur incessant, confère à son opinion une large autorité. Parti de l’Ecole des Beaux-Arts, des maîtres officiels, prix de Rome, il devint l’un des artistes les plus révolutionnaires de ce temps — dont il est aujourd’hui l’un des maîtres les plus personnels. — De lui, Gustave Geffroy écrit :

« C’est de la poésie spontanée, qui ne pouvait naître qu’aujourd’hui ; c’est de l’art direct qui ne gêne en rien l’acquis des siècles... L’art de Besnard a grandi et grandira encore, parce que, en lui, comme chez tous ceux qui ont affirmé leur passage à travers la vie, il y a un esprit qui voit, qui comprend, qui a la force d’exprimer... Il est aujourd’hui en pleine possession de sa faculté de pensée et de peinture... »

(1) L 'Humanité, 13 juin- 10 novembre 1904.

On connaît ses prestigieuses décorations, le Soir de la vie , à la mairie du premier arrondissement ; la Vérité apportant la Lumière , pour l’Hôtel de Ville ; puis la Vie renaissant de la Mort, de l’Ecole de Pharmacie, etc. A chaque Salon, depuis vingt ans, son exposition est une bataille — une conquête. A. Besnard achève la décoration de la chapelle de l’hospice Cazin-Perrochaud, à Berck-Plage — un long travail d’abnégation et de désintéressement, en remerciement des soins de plusieurs années qui ont rendu la santé à un fils malade.

» Mon cher Ajalbert,

» Tout d’abord, merci de penser à moi comme à un ami. Votre article attire tout particulièrement mon attention sur le projet d’ibels, qui m’était imparfaitement connu. Je savais que les Amis du Luxembourg et plusieurs personnalités notoires créaient un mouvement en faveur d’une possibilité de bénéfices futurs sur les œuvres vendues par les artistes. Voilà donc nos tableaux, enfants naturels, abandonnés en bas-âge, vieillissant authentiques, légitimes et fructueux ! Comptez-moi, mon cher ami, parmi les chaleureux partisans de ce projet, qui a pour lui l’essentiel de toute organisation viable : il satisfait à un sentiment de justice, sans porter atteinte à la liberté individuelle ni à la propriété. Il est suffisamment élastique pour permettre les petites compromissions indispensables à toute bonne transaction ! Il nous assure la garantie d’Etat, par l’impôt consenti. Je ne démêle en lui aucune atteinte à notre dignité d’artiste, le fonctionnement impersonnel de la Société nous laissant en dehors de marchandages futurs. Je vois aussi à ce projet une foule d’avantages moraux : l’artiste abandonnera plus

allègrement ses œuvres, dont le passage de propriétaire à propriétaire perdra son anonymat...

» Faites, mon cher Ajalbert, de cette lettre l’usage que vous jugerez le meilleur, et croyez à ma bien vive sympathie, aussi fidèle que la vôtre.

» A. Besnard. »

Euè>èt)e Carrière

Mais voici que le débat prend toute son ampleur, comme il était à attendre, avec Eugène Carrière. Pour lui, la peinture est un métier , et le peintre un ouvrier : c’est la revendication d'un prolétariat artistique...

Les préoccupations philosophiques et sociales de Carrière ne font pas qu’alimenter sa conversation d’artiste et d’intellectuel, curieux des problèmes et soucieux des réalisations possibles. L’homme et l’artiste se confondent dans l’œuvre sublime et profonde. Dans ses Maternités intenses, passionnées et douloureuses, il ne s’agit pas d’une femme et de ses enfants — c’est la vie , mystérieuse, innombrable, infinie... Quand il groupe son Théâtre de Belleville, ce ne sont pas des spectateurs des faubourgs empoignés à quelque drame, — c’est le peuple, l’humanité entière penchée d’un seul cœur vers l’art et vers le rêve. . Il ne fait pas de portraits : il évoque la pensée, il fait surgir les âmes... Comme disait Edmond de Goncourt : il vous pompe la vie !

« Mon cher Ami,

» Il n’est pas possible de séparer l’intérêt matériel de l’intérêt moral ; c’est une mauvaise forme de l’éduca-

tion sociale des artistes, cette croyance que leur profession échappe aux nécessités communes à toutes.

» La peinture est une profession réelle ; le métier en est long et difficile; se figurer que des loisirs suffisent à faire un artiste, c’est avoir peu d’expérience de la question.

» Une peinture qui réunit des qualités professionnelles est déjà une œuvre fort estimable; l’artiste qui prétend en faire son gagne-pain est tout à fait dans son droit.

» Les vocations d’art exceptionnelles sont aussi rares que tous les dons supérieurs de sentiment et de passion. Ceux qui leur font le sacrifice de leur vie ont certainement d’autant plus raison, que leur nature ne leur permet pas de se dérober à une destinée en dehors de leur choix et qu’il faut subir. Il serait profondément injuste d’imposer ce sacrifice à leurs semblables, dont le droit de vivre est au-dessus de tout. C’est pourquoi je suis pour tout ce qui peut augmenter la sécurité humaine, que tout homme, de quelque profession qu’il soit, a le droit de réclamer.

» Je te prie, cher ami, de recevoir mon adhésion et aussi ma gratitude pour l’intérêt généreux que tu témoignes aux artistes.

» A toi, mon cher Ajalbert, affectueusement.

» Eugène Carrière ».

Claude Motjet

C’est dans la solitude et le silence que se poursuit le formidable labeur de ce dompteur de la lumière, dont le pinceau cravache le ciel et le couche sur ses toiles : certes, il a fait reculer les ténèbres. Magnifiques poè-

nies de la matière, ses Rochers , ses Meules , ses Cathédrales, ses Ponts de Londres, sont mal connus du grand public, Claude Monet n’exposant pas aux Salons. Que de luttes acharnées avant d’imposer sa maîtrise éblouissante ! Les admirations, la gloire n’ont rien changé au splendide isolement où se maintient Claude Monet — dans un travail forcené. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir songé et de s’intéresser toujours à la question présente :

« Mon cher Ami,

» Il y a bien longtemps qu’entre amis nous avons causé de cette question du droit d’auteur pour les peintres et leurs héritiers, et je ne puis qu’approuver bien fort ceux qui s’occupent de cette question si intéressante. Je connais les différents projets mis en avant, mais que de difficultés pour y arriver. On est si routinier. Merci de votre bon souvenir et croyez à ma fidèle amitié.

» Claude Monet ».

Victor Binet

Le peintre fin et scrupuleux du Jardinet de Montrouge, au Salon de 1890, et qui, depuis, n’a cessé d’exposer des paysages délicats et précis de Lusancy, de Gentilly, de Saint-Aubin-sur-Quillebeuf, des campagnes crépusculaires ou dorées d’automne, des routes familières de Normandie — n’y va pas par quatre chemins pour dire leur fait aux sociétés protectrices d’artistes, aux marchands, aux peintres, aux amateurs, etc. Du moins le fait-il avec courage et précision.

« Cher Monsieur,

» J’ai lu attentivement l’article que vous m’avez envoyé.

» La proposition venant de la Société des Amis du Luxembourg ne m’inspire aucune confiance. Cette Société, fondée pour donner une grande extension à la salle Caillebotte en achetant les rossignols de l’école impressionniste qui encombrent depuis une vingtaine d’années les greniers des entrepôts de toiles peintes de la rue Laffitte, est composée de marchands, d’agioteurs et de pontes naïfs. Et si les loups-cerviers qui sont à la tête de la susdite Société ont imaginé ce beau projet, c’est que, dans leur idée, c’est un traquenard, un coup du père François pour étrangler les artistes qui ne sont pas à la solde de leur syndicat.

» Quant à la combinaison de M. Ibels, elle est impraticable. Toutes ces formalités rebuteraient certainement l’acheteur.

» A mon avis, il n’y a rien à faire... On pourrait en dégoiser long sur ce chapitre ; mais à quoi bon !!

» Nous ne sommes plus aux belles époques où l’amateur, aimant véritablement les œuvres d’art, visitait les ateliers et fréquentait les artistes; il n’y a plus que des acheteurs qui, se défiant de leur goût personnel, vont se faire entôler chez les marchands de tableaux. D’ailleurs, toutes les professions libérales sont encombrées par les amateurs riches, et dans un avenir peu éloigné il n’y aura de place que pour eux. Inutile donc de faire des Lois pour protéger ces peu intéressants personnages.

» Avec mon meilleur souvenir^ cordialement à vous.

» Victor Binet ».

Willette

Montmartre, le Chat-Noir, Pierrot ! De la fantaisie et de la vérité, du caprice, de l’amour, des vierges folles de leur corps et de leur cœur, de la misère et de l’insouciance, de la blague et de la pitié, du sourire, de la tendresse, des chansons, des baisers, et des sanglots aussi — et du courage et de la révolte, des barricades sur les charrettes de fleurs — sous les ailes du moulin de la Galette, qui n’en moud guère pour l’atelier ou la mansarde...

Des milliers de toiles, de dessins, d’esquisses, de pochades, au hasard d’une « vie de bohème », à travailler sans trêve — ni merci ! - tant d’esprit frondeur et de verve charmante du poète et de l’humoriste, tant de talent exquis, original de l’artiste — et Pierrot, qui a enrichi les autres, songe à l’heure où les siens ne danseront pas... devant le buffet vide:

« Mon vieil Ami,

» J’adhère, de tout cœur, au juste et généreux projet d’Ibels : on a vu tant d’injustes infortunes! La veuve, les enfants de l’artiste enfin consacré, après sa mort, secourus avec de plus en plus de peine, à cause de la fréquence, par les confrères découragés, alors que les œuvres qu’ils ont vu naître dans la gêne, le mépris, cédées honteusement par nécessité, font la fortune des marchands ou d’amateurs spéculateurs !

» Mais malheur à l’artiste non coté ; je crois que trop heureux de voir un acheteur encore hésitant, amené par un ami, il ne craigne de le perdre par la complication du marché... Il faudra avoir dans le buffet le pain

du lendemain, pour avoir l’audace d’imposer à cet amateur la restriction des droits d’auteur. Vae pauperibus.

» A. Willette ».

Eipile Ber^erat

Ce n’est pas seulement à l’éminent écrivain, et au citoyen, que je demandais son avis — mais encore à l’artiste. En effet, Bergerat n’est pas que le dramaturge du Nom et de Plus que reine, le poète de la Nuit Beryamasque , le Caliban aux traits étincelants contre les préjugés et la sottise ; lui aussi, il peint, il a exposé! N’avait-il pas été l’un des organisateurs de la société Poil et Plume — pour les écrivains artistes — et n’est-ce pas un titre qui double la valeur de ses réflexions en la circonstance ?

« Mon cher Ami,

» Je suis avec vous de tout cœur, et vous n’en doutez pas, dans votre campagne à Y Humanité pour les droits anthumes et posthumes de l’artiste aux revenus de sa production. Sociologiquement, l’œuvre de cet ouvrier est la seule peut-être qui ait droit aux bénéfices de l’héritage, puisqu’elle est à base de mort. Le rendement de nos produits n’est en équilibre avec leur valeur réelle que lorsque leur producteur s’éclipse et ne masque plus, comme on dit, son monument. Alors seulement, ils le voient. Qui ils? Eh bien mais... Eux, mon cher Ajalbert ! Par conséquent, et puisqu’il est impossible que l’on vive, vivant, de son génie, il est rationnel que, mort, on en fasse vivre au moins ceux à qui on

a infligé, avec celle de la vie, la peine d’avoir un tel chef de famille. La société idéale, dites-le bien de ma part à Jaurès, doit une compensation pécuniaire aux malheureux nés injustement d’un vrai artiste. L’héritage pour nous va jusqu’à la réhabilitation. Si les enfants d’un François Millet, élevés en sabots et nourris, dans l’étable, de pommes de terre, n’ont pas droit au million d’un Angélus , lorsque son auteur ne peut plus (ouf!) en faire, à quoi ont-ils droit? Est-ce à une bombe! Parlez.

Tout à vous.

» Emile Bergerat ».

Maurice Guillen>ct

M. M. Guillemot, romancier et critique d’art, l’un de nos confrères les mieux renseignés sur les ateliers et les coulisses artistiques, m’avait prié de rappeler que le problème soulevé par l’initiative de M. Georges Lecomte, à la Société des Amis du Luxembourg , ne préoccupe pas que d’aujourd’hui les esprits généreux. En effet, le 28 juin 1881, M. Leconte de l’Indre présentait à la Chambre des députés, présidée par Gambetta, un amendement « afin d’obtenir une subvention de 16.500 francs, destinée à créer un nouveau bureau pour l’établissement d’un répertoire universel des œuvres d’art, qui ferait connaître le point de départ, l’auteur et le possesseur de toutes œuvres d’art ». C’était au début de la séance, les bancs étaient vides, on parlottait dans les couloirs, et l’amendement, mis aux voix, ne fut pas adopté.

Mais lisons l’intéressante lettre de M. Maurice Guillemot :

« Mon cher Ami,

» Vous me demandez mon opinion sur cette question importante du « droit de l’artiste sur l’œuvre d’art », dont vous vous constituez l’avocat éloquent ; j’aurais quelque raison — de priorité — de la donner, ayant fait insérer il y a déjà plusieurs mois, au Bulletin du Syndicat de la presse artistique, la motion suivante : « Chaque fois qu’une œuvre d’art, dont le signataire est mort, passera en vente publique, il sera perçu sur le prix de vente un droit de 1 % devant être attribué aux héritiers de l’artiste, et en l’absence de ceux-ci, à une caisse commune de secours, dont la gestion pourra être confiée au comité du Syndicat de la presse artistique ». Ce n’est pas tout à fait le projet Ibels, et j’exclus les vivants pour empêcher toute machination trop fructueuse de brocante.

» Les Amis du Luxembourg soutiennent la même cause que nous — et vous leur en octroyez tout le mérite, — peut-être bien sur l’initiative de l’un des leurs, M. de Camondo, qui, proprio motu , applique en ses achats d’amateur éclairé ce nouveau droit des pauvres que nous réclamons.

» Les arguments pour sont nombreux et faciles à exposer ; les arguments contre ne pourraient être fournis que par des commerçants insatiables dont les bénéfices scandaleux se trouveraient ainsi réduits, dont les agissements seraient sinon enrayés, tout au moins taxés ; M. Josse est orfèvre, et ce n’est pas lui que nous consulterons.

» À une époque où on lutte contre les bureaux de placement - les agences dramatiques ne devraient pas être exceptées — c’est-à-dire contre tous les intermédiaires entre le producteur et l’acheteur, entre le salarié et celui dont il réclame son salaire, contre tous ceux qui prélèvent des deux mains en s’interposant

entre l’offre et la demande, il est logique de vouloir contrôler les opérations de bénéfice qui se font sur les œuvres d’art.

» Pourquoi l’Hôtel des Ventes ne subirait-il pas les mêmes obligations que le temple de la Bourse ? Un tableau s’assimile à une valeur, qui a eu son taux d’émission, qui a des fluctuations de hausse et de baisse, qui a son cours normal ; tel collectionneur de Corot, par exemple, s’inquiète de la cote journalière, trouve moins de charme à un sous-bois de Yilled’Avray après une séance où il y a eu disette d’enchères, tandis qu’il s’enthousiasme pour sa propre galerie s’il s’est fait une vente sensationnelle où le snobisme a maintenu ou poussé les prix ; tous les catalogues de vente sont soigneusement chiffrés, cette comptabilité est très bien tenue, on sait les étapes successives d’une toile ou d’un bronze, et cela du reste pourrait avoir une utilité documentaire pour cet état civil des œuvres d'art dont M. Veyrat, l’inspecteur de l’Hôtel de Ville, a eu jadis l’idée, et dont il avait soumis un spécimen au directeur des Beaux-Arts d’alors; j’ai parlé de cela longuement dans Gil Blas , autrefois — il y a encore priorité en l’occasion !

» Donc, le tableau étant une valeur en circulation, il apparaît que, s’il y a hausse, celui qui l’a fait a bien % quelque droit à en bénéficier, lui ou ses héritiers, car le coup des marchands se combine généralement après décès; ceci me rappelle un mot entendu rue Laffitte : une dame regagne son coupé après avoir traité d’une acquisition, le commis obséquieux l'accompagne : tout à coup, la cliente se retourne, prise d’une inquiétude, et interroge : « Il est bien mort, n’est-ce pas ? »

» Les lois de la propriété littéraire doivent pouvoir s’établir pareillement pour la propriété artistique ; un auteur dramatique touche sur ses pièces, un écrivain sur ses livres, pourquoi n’en serait-il pas de même

pour un tableau ? Le délai de cinquante ans n’aurait pas lieu d’être observé, il n’existerait point de domaine public.

» Une aventure récente, dont on peut parler, puisqu’elle est, hélas ! de notoriété absolue, fait ces questions très actuelles ; le peintre Lépine, qui a continué la grande école de paysage français et vient directement après Corot et Daubigny, a été peu apprécié de son vivant; on ne lui achetait pas; je me le rappelle, dans son modeste logis, pauvrement meublé, de la rue Milton, les murs couverts d’innombrables études sans cadres, vues de Normandie ou de la banlieue parisienne, sites de poésie et de clarté, avec des verdures chaudes, des miroirs d’eaux vibrantes ; au lendemain de sa mort, les corbeaux (voir Becque) s’abattent, raflent tout pour un morceau de pain : « Vous avez connu cet artiste ? Si vous avez quelque chose de lui, ne le lâchez pas, nous allons faire un coup ! » Et, par terre, en tas précieux, voici tous les petits panneaux, nettoyés, vernis, bordés d’or, dont on achalandé les vitrines depuis plusieurs années, les prix se majorant au fur et à mesure ; la cote se maintient, monte, et, pendant ce temps, la veuve et le fils du peintre implorent des secours, luttent contre la misère et la maladie ; un ironiste a même proposé de quêter à leur profit chez les boutiquiers de la rue Laffitte. J’ai vu Mme Lépine venir toucher un acompte de cinq francs chez un marchand qui lui avait acheté peut-être deux cents toiles de son mari.

» Si la caisse commune, alimentée par le droit de 1 o/o existait, cette situation pourrait cesser de suite.

» Les artistes vivants auraient intérêt à défendre notre projet ; ils seraient débarrassés de ces continuelles demandes d’études pour les ventes au profit de X. ou de Y. ; il serait éloquent de connaître ce qu’un peintre renommé, comme J. -P. Laurens ou Besnard, abandonne

ainsi chaque année pour soulager des infortunes qui ne lui sont révélées que trop tardivement ; la solidarité deviendrait donc générale, et, comme le disait ingénieusement Frantz-Jourdain : « Claude Lorrain venant en aide à la veuve de Sisley, cela me semble très bien ! »

» A la hâte et cordialement.

» Maurice Guillemot. »

Jacques - E. Blapclje

A chaque vernissage, l’admiration mondaine va aux portraits élégants et distingués de M. Jacques Blanche. L’approbation des artistes aussi, qui ne contestent pas son talent délicat et souple, son goût nuancé, sa vision gracieuse des êtres et de la vie de loisir et de luxe. Et, depuis ses débuts privilégiés, où il risquait de rester un amateur heureux, la critique a souligné son effort constant, ses assimilations heureuses, la recherche intelligente de la voie où il a trouvé sa manière gracieuse et sobre, charmante et pure — et qui devient plus ferme à chaque exposition. Devant la faveur montante à chacune de ses productions nouvelles, on aurait pu croire que M. Jacques Blanche se réjouissait d’une situation enviable; il n’y paraît pas au ton désabusé de sa lettre.

« Mon cher Ajalbert,

» Je suis avec étonnement et une curiosité jamais lassée les manifestations quotidiennes que les artistes donnent de leurs soucis économiques et sociaux. A la

vérité, la question qui vous occupe et au sujet de quoi vous voulez bien me demander mon opinion, je n’en saisis pas encore le caractère sérieux, ou tout au moins pratique. N’y a-t-il pas quelque contradiction dans le fait de prétendre assurer aux héritiers d’un artiste, où même à l’artiste, après qu’il a vendu son ouvrage, un droit que, d’autre part, on semble vouloir refuser à des héritiers, ou à restreindre dans les successions ordinaires ?

» Les préoccupations intellectuelles de nos contemporains m’intéressent passionnément, vous n’en doutez pas, mais elles m’apparaissent comme si étrangères et même si contraires à l’art, que je les exècre ! Sans cesse entendre parler des droits de l’homme à ceci ou à cela, est un peu irritant pour l’homme qui sait que le seul droit dont il ait pleinement joui, c’est de souffrir, en attendant la mort. Le vague de tous les petits remèdes proposés à la douleur ou au malaise contemporains, n’est égalé que parla naïveté et l’orgueil de ceux qui les offrent.

y Croyez-moi, mon cher Ajalbert, très cordialement vôtre.

« J.-E. Blanche. »

Après la publication de cette première lettre, M. J.-E. Blanche m’en adresse une seconde, — plus explicite ; et je n’ai qu’à me féliciter du malentendu amical qui me vaut deux réponses au lieu d’une.

« Mon cher Ajalbert,

» Je n’avais pas compris du tout que ma réponse dût paraître dans le journal. Des amis m’avaient déjà prévenu qu’elle y avait figuré et enfin je reçois les deux numéros de Y Humanité que vous m’avez envoyés et je

vois quelle mauvaise figure j’y fais. Ce pessimisme facile et un peu niais qu’on pouvait y sentir, me déplaît fort. Votre lettre m’est parvenue au milieu des mille inquiétudes où je vis presque toujours, dans une maison de malades; très en retard, avec une correspondance restée sur ma table depuis un mois, je vous ai répondu sans trop savoir ce que je faisais.

» Mais j’ai, sur la question, des idées assez arrêtées, l’ayant retournée en tous sens, avec des amis peintres ou sculpteurs.

» Je suis convaincu, hélas ! que la chose n’est pas possible, quant à présent, et qu elle deviendrait inutile dans un avenir assez prochain, à cause de la tournure que prennent les conditions de la vie. — Le tableau précieux, le seul qui se revende très cher après avoir été acheté son mérite à son auteur, voilà ce dont il n’y aura sans doute plus beaucoup d’exemples !

» Les tableaux de maîtres anciens, classés dans la catégorie du grand bibelot ou de la curiosité, conserveront leur valeur ou en prendront une plus forte ; les toiles des grands artistes du xixe siècle sont entièrement à la disposition et dans la dépendance des marchands, qui les traitent comme des valeurs de Bourse. — Leur hausse est factice, subite et souvent suivie d’une chute, cause de marchés honteux et de ruines. Cela n’est pas un mystère pour les Amis du Luxembourg.

» Quant aux œuvres de nos contemporains et surtout des jeunes gens (les seuls qui se passionnent pour ces questions de progrès social), ils peuvent être assurés que ce ne sont pas leurs légères annotations ou leurs brutales et hésitantes études, que les financiers futurs accrocheront dans leurs galeries : on sent qu’une transformation du goût et des coutumes dans la vie des arts se prépare. — Rien, d’ici vingt ans, ne ressemblera plus à ce que nous avons connu ; et, à des besoins

nouveaux, répondront des œuvres que nous ne pouvons prévoir et dont rien, aujourd’hui, ne peut donner l’idée. Il est cependant vraisemblable que s’il subsiste encore des musées ou des collections de quelques très rares millionnaires, il y aura surtout une énorme quantité d’hommes modestes ou pauvres, qui se contenteront, pour décorer leurs murs, de gravures en couleurs et de dessins. D’un côté on verra payer, plus cher que jamais, des œuvres de jadis, rares et classées ; d’un autre, confondus dans un chaos, d’excellentes et des pires toiles, avec des estampes et des croquis, attendre chez le brocanteur un acquéreur de hasard.

» Il me semble que dans cette question et d’ailleurs dans toutes les questions d’art qu’on juge aujourd’hui d’un point de vue social ou politique, on fait fausse route, car on veut appliquer des régimes nouveaux à un ordre de choses qui sont en train de disparaître.

» Faites de ceci, mon cher ami, ce que bon vous semblera, et croyez-moi votre tout dévoué.

» J.-E. Blanche. »

Je ne pouvais faire mieux que publier intégralement ces aperçus déliés, qui montrent, plus que ne croit • M. J.-E. Blanche, des préoccupations sociales, — antisociales. C’est ce que je faisais remarquer à l’artiste délicat et au critique subtil et acéré qui se combinent dans le jeune maître esthétique. De l’étape accomplie d’une réponse à l’autre, je voulais augurer que mon correspondant ne pourrait demeurer hostile, de parti pris, à toute réforme ; si mes souvenirs sont exacts, ce devait être le sens du billet où je lui marquais mes regrets d’un malentendu dont je n’étais guère responsable.

M. Jacques Blanche, alors, se plaçant à un point de vue nouveau, me fit ces remarques complémentaires et combatives, de plus en plus éloignées de son exécration initiale pour les préoccupations morales et matérielles de l’époque.

« Mon cher Ajalbert,

» Je vous remercie bien et vous serai très reconnaissant; car quoique j’aie la conviction que tous nos essais hâtifs de transformation soient, hélas ! assez vains, il est impossible aujourd’hui de s’en désintéresser. Pour moi, je ne cesse de penser à ces choses et j’avoue qu’elles me semblent aussi passionnantes que chimériques.

» J’appelle votre attention sur ce point si curieux: alors que le mot ouvrier a pris, de nos jours, un sens quasi-sacré dans la langue des intellectuels, les artistes peintres et sculpteurs ont été placés dans une sorte d’atmosphère spéciale, au-dessus des autres hommes, et leur art, qui \ est avant tout un métier, comme je le disais dans ma lettre à Mourey (à propos de l’Académie de France à Rome), et comme Carrière le proclamait dans sa réponse à votre enquête, tout le mouvement contemporain le repousse, en nie l’utilité. La tradition manuelle de notre métier est perdue et nul ne s’en soucie, croyant que l’artiste est au-dessus de cela ! Pendant qu’on a fait rentrer dans les sociétés d’artistes et les salons officiels, les artisans comme des égaux, on veut faire du peintre et du sculpteur des êtres d’une catégorie plus relevée... Mystère !

» Toutes les questions sont compliquées de pareilles contradictions, qui prouvent que malgré notre désir de faire du nouveau, nous sommes encore hantés de mille idées romantiques.

» Pourquoi un tableau serait-il plus « l’enfant de

notre cerveau » qu’un très beau meuble, qu’une belle construction? Quels droits avons-nous sur lui dès que nous l’avons vendu ? Sa valeur est absolument fictive ? Tant mieux pour celui qui en tire plus d’argent que ne ferait son voisin.

» Au revoir, mon cher Ajalbert, et cordialement vôtre.

« J.-E. Blanche ».

Léct) Blu ii)

Critique d’avant-garde, de la Revue Blanche à Y Humanité^ se partage élégamment entre le Conseil d’Etat et la Société Future. Mais de ceque sa critique intuitive se situe aux postes avancés, il ne s’ensuit pas qu’elle se manifeste rude, batailleuse ni sectaire ; au contraire, de toute courtoisie, légère et insinuante, complexe et large, n’excluant que le pédantisme, mêlant l’art et la vie, cherchant dans le livre ou la pièce les tendances humaines, politiques, sociales... Quand la critique courante semble toujours corriger des devoirs, à moins qu’elle ne lance des actions de librairie, ou ne se traîne dans les ornières des gloires à gros tirage, la manière de M. Léon Blum, aux écoutes des talents neufs et des bonnes volontés en chemin, ne peut manquer d’apparaître originale...

Cependant sa tendance à socialiser Y art et les artistes l’entraîne un peu loin, me semble-t-il...

Le Salaire de l’Artiste

«Je suis avec un extrême intérêt la série d’articles que, depuis un mois, avec sa vaillance et sa ténacité ordinaires, Jean Ajalbert consacre au projet H.-G.Ibels

et au « droit de l’artiste sur l’œuvre d’art ». Je n’ai, sur les mesures pratiques qu’il conviendrait d’adopter à cet égard, ni vues originales ni compétence particulière, mais il me semble que la question posée par Ajalbert se rattache à un problème beaucoup plus général, que je voudrais tout au moins poser dans ses grandes lignes.

» Ce qui choque principalement Ajalbert, et ce qui doit choquer tout le monde avec lui, c’est que l’œuvre d’art, une fois créée, une fois émise, échappe à celui qui l’a produite et soit la source de profits dont le créateur n’aura point sa part. Un tableau qu’un peintre encore ignoré ou méconnu, Millet ou Corot par exemple, aura livré aux marchands contre une somme dérisoire, passera de main en main, montant jusqu’à des prix énormes, laissant un nouveau bénéfice à chaque intermédiaire nouveau. Le peintre, lui, désormais étranger à son œuvre, devra se contenter du salaire modique, une fois touché, que lui aura procuré la première vente. Cela est vrai des peintres, des graveurs ou des sculpteurs. Cela est également vrai des musiciens qui, dans un grand nombre de cas, cèdent l’intégralité de leurs droits contre une somme une fois payée. Cela peut être vrai des écrivains qui parfois aussi abandonnent à l’éditeur, contre une somme payée à forfait, l’entière propriété de l’œuvre. Seuls, les auteurs dramatiques, grâce à une organisation particulière, vieille d’un demi-siècle, et qui paraît avoir atteint son point de perfection, suivent, dans toute leur filière, les transactions dont chacune de leurs pièces est l’objet et prennent leur part de tous les bénéfices qu’elle procure.

» Ainsi, pour les peintres, graveurs, etc., la loi, sauf le cas de reproduction, ne crée point de droits. En ce qui concerne les musiciens, romanciers, etc., l’artiste encore inconnu est fréquemment contraint de livrer le

bénéfice possible de ses droits légaux contre un peu d’argent comptant. Ou même l’éditeur pourra stipuler l’abandon des droits en échange de l’impression ou de la gravure de l’œuvre.

» Cet état choque, et pour deux raisons principales.il semble d’abord que, de toutes les formes de propriété, la propriété artistique et littéraire, bien que la loi en limite en tout cas l’exercice à un laps de temps relativement court, soit la plus légitime, et peut-être la seule légitime, puisque l’œuvre d’art est produite par le seul génie de l’artiste, qu’aucune mise de capital, aucun apport de travail salarié n’est nécessaire à sa création. D’autre part, le profit du à l’artiste est perçu par des marchands, courtiers, intermédiaires de toute sorte. Or, les bénéfices perçus par le capitaliste marchand, par l’intermédiaire, paraissent plus scandaleux encore, plus blessants pour l’équité et pour la raison, que les bénéfices du capitaliste producteur. Dans l’organisation présente de la société, on ne peut songer à supprimer l’intermédiaire. Mais au moins serait-il naturel qu’une part de son profit fût réservée à l’artiste créateur, et c’est à quoi Ajalbert s’emploie en réclamant, d’abord, un texte de loi qui consacre ce nouveau mode de propriété, ensuite, une organisation corporative qui en assure l’exercice.

»En d’autres termes, Ajalbert voudrait arrivera la constitution d’une Société des Artistes Peintres , Sculpteurs, etc., opérant sur le modèle de la Société des Auteurs Dramatiques. Et nous voilà conduits à rechercher quelle influence a exercée la Société des Auteurs sur la qualité de la production dramatique. Là-dessus, on ne saurait hésiter. Cette influence est déplorable.

» C’est Beaumarchais, à ce qu’on dit, qui a inventé la propriété dramatique. Ce grand écrivain fut un dangereux lanceur d’affaires, et l’affaire qu’il imagina ce jourlà devait porter loin. Je sais bien qu’avant lui les auteurs étaient exploités par les comédiens, comme les peintres par les marchands, les écrivains par les éditeurs, et toutes les formes du travail par toutes les formes du capital. Mais on regrette ce temps-là, quand on considère ce que sont devenus sous cette action, à de très rares exceptions près, les tendances, les mœurs, les goûts des écrivains dramatiques. Habitudes et procédés de manieurs d’argent, conversations d’argent, ambitions d’argent. Une pièce se juge aux recettes, on ne cause entre soi que de recettes ou de traités. Un confrère dont la pièce est reçue est un concurrent qui vous a enlevé une affaire ; un critique est ennemi, qui vous a lésé dans vos intérêts. On attaque ou on défend les recettes d’une pièce, comme on attaque ou défend en Bourse les cours d’une valeur. Et vraiment, c’est la Bourse, c’est même la Bourse ou la Vie. Car, la susceptibilité littéraire s’ajoutant à l’âpreté des gens d’affaires, la corruption, l’intimidation ou le chantage sont entrés dans les habitudes courantes du métier.

» Ce n’est la faute de personne ; je n’entends faire ni reproche individuel ni allusion. C’est la faute des droits d’auteur, et je crains quelque mésaventure analogue avec les droits d’artiste. En thèse générale, on peut dire que le niveau moral, dans une classe d’artistes, est plus élevé à mesure que les profits diminuent. Les romanciers, par exemple, qui gagnent beaucoup moins d’argent que les auteurs dramatiques — et l’on ne voit pas bien pourquoi — sont capables de préoccupations moins intéressées. Il y a entre eux moins d’envie et de jalousie ; la confraternité est plus cordiale et plus obligeante. L'éternel et odieux refrain d’argent ne revient

pas sans cesse dans leurs entretiens. On trouve encore chez eux ce respect grave, cette étude approfondie des maîtres qui sont une des noblesses de la vie littéraire. Et c’est chez les poètes, par exemple, qui savent bien que leurs vers ne leur rapporteront jamais rien, ou dans les cercles de jeunes gens encore éloignés de la fortune, que subsistent dans leur pureté les grandes vertus d’artistes, la sincérité, l’enthousiasme, le désintéressement, la faculté féconde d’admirer.

» Quand on envisage cet état des mœurs, quand on se rappelle qu’aux plus grandes époques de la littérature et de l’art il n’existait ni droits d’auteur ni droits d’artiste, quand on considère surtout le flot débordant des fausses vocations et la foule des jeunes gens attirés à l’art comme vers une profession plus flatteuse, plus facile, et où le travail le plus médiocre récolte souvent le plus gros salaire, on en vient à comprendre l’opinion courante qui, dans la notion même de l’artiste, implique l’ignorance de l’argent et le mépris du gain. Une nouvelle Société d’artistes ! Craignons qu’il ne s’élève là une maison de banque, comme l’ancienne, d’où l’on verra l’esprit de lucre et de négoce gagner et tarer la corporation tout entière.

» Et cependant, il faut gagner sa vie ! Ce n’est pas moi qui prêcherai aux artistes exploités les bienfaits de la misère inspiratrice. Le souci de l’argent est mortel pour l’artiste, mais dans tous les sens. Il ne faut pas penser à l’argent qu’on gagne ; il ne faut pas penser davantage à l’argent dont on a besoin. Aujourd’hui, nous voyons d’une part insuffisance, d’autre part excès dans la rémunération. La gêne engendre le découragement et l’amertume ; le luxe développe la mollesse et l’oisiveté, la mondanité niaise et le parasitisme. Et souvent le

passage de la gêne au luxe, trop brusque, sans transitions suffisantes, gâte et déprime pour toujours l’artiste élu qui l’a franchi.

» Ce qu’il faudrait, c’est qu’il n’y eût chez l’artiste ni ambition d’argent, ni besoin d’argent. Il faudrait isoler l’art des nécessités de la vie matérielle, et que l’artiste se mette à peindre, à écrire, à composer parce que le désir d’écrire, de peindre, de composer est en lui un besoin et une joie intérieure, et non plus pour gagner son pain.

» L’art n’est pas et ne doit pas être une profession. L’œuvre d’art n’a droit à aucune rémunération spéciale, parce qu’elle n’a pas, en elle-même, de valeur sociale évaluable, et surtout parce qu’elle n’est pas créée dans un esprit d’utilité sociale Elle correspond à un besoin d’expression et de plénitude qui doit trouver en lui-même sa récompense, et qui la trouve en effet. Au point de vue des intérêts de l’art, la propriété artistique ou littéraire e^t donc la plus illusoire et la plus dangereuse des propriétés. Et cependant, je le répète, il faut vivre ! Comment résoudre cette contradiction ?

» Le régime monarchique l’avait résolue à demi par les pensions, les fonctions honorifiques, et dans cet état de dépendance un Racine, un La Bruyère ont pu vivre tranquilles et travailler en paix. Nous n’admettons plus pour l’artiste cette position subalterne et soumise, et d’ailleurs les quelques douzaines de sinécures distribuées par les ministères, conservations ou les bibliothèques, ne sauraient changer les conditions générales du problème. Il faut que l’artiste vive ; il faut qu’il vive d’autre chose que de son art. Et il en est de cette antinomie sociale comme de toutes les autres, c’est-à-dire qu’elle n’est susceptible, dans l’état présent de la société, d’aucune solution convenable, et qu’elle se résoud tout naturellement si l’on se place par la pensée dans l’Etat socialiste.

» Puisque l’art n’est pas un métier, et que l’on ne doit pas tirer bénéfice de l’œuvre d’art, l’artiste aura donc un autre métier pour en vivre, ou plutôt il aura un métier, comme tous les hommes. La première loi de la cité future sera la communauté du travail, l’égalité de tous devant le travail. Une certaine durée de travail, fixée d’accord, assurera à chacun le nécessaire, et probablement dans ce nécessaire il pourra entrer un peu de ce qu’on nomme aujourd’hui le superflu. Ce qui se posera, pour l’artiste, ce ne sera donc plus la question du salaire , ce sera la question du loisir, et elle se posera pour lui comme pour tout autre. Mais si l’on réfléchit qu’il n’existera, dans la société future, ni fausse production ni surproduction, ni concurrence, que les plus puissants moyens mécaniques seront au service des travailleurs organisés, que chacun travaillera pour consommer, que le gaspillage disparaîtra donc avec l’oisiveté, comment douter que la durée commune du travail prescrit doive être assez courte, et que l’artiste puisse trouver assez de loisir pour cultiver et développer son art à son gré ? Il donnera moins de temps au profit commun qu’il n’en donne aujourd’hui aux démarches de toute sorte imposées par la misère ou par le succès. Et d’ailleurs, il n’est pas nécessaire de tout produire. L’essentiel est de produire ce que l’on portait en soi de meilleur.

» 11 me paraît important que, dans l’organisation future, l’artiste n’occupe pas une place exceptionnelle qui paraîtrait bientôt une place privilégiée. Il faut le soumettre à la loi commune. Il y a de graves inconvénients à la solution contraire, et je ne vois à celle-ci que des avantages. Comment mesurer, autrement, la valeur de son travail ? Comment éviter ce qui est au-

jourd’hui la plaie de l’art, le débordement des ambitions médiocres et des faux talents ? Le seul moyen que l’art fleurisse en paix dans le socialisme, est den’y pas exiger un régime de faveur. Chacun fera sa tache imposée ou plutôt sa tâche consentie, puis, libre du surplus de son temps, il travaillera à sa fantaisie. Les réputations seront établies par le libre classement des goûts et des jugements, et non plus par des coups de publicité commerciale. La sélection se fera plus vite et plus aisément entre des œuvres plus rares. Comment l’artiste sera-t-il payé de son travail ? Comme les grands artistes de l’antiquité et de la Renaissance. Par la joie qu’il éprouve et par la joie qu’il crée, par l’admiration, par le respect qu’éprouve tout homme de cœur pour un véritable artiste et qu’augmenteront encore l’égalité de la vie et la communauté des tâches. Et il sera profitable à l’art que quelques heures de la vie de l’artiste soient données chaque jour au travail du corps. L’art et l’artiste y gagneront également en vigueur, en saine franchise. Ils auront de plus fortes racines dans la vie réelle et ne tendront plus à s’en isoler. Il est bon que dans l’artiste il subsiste un artisan...

» Nous voici loin du projet Ibels-Ajalbert. Mais peutêtre n’était-il pas inutile de montrer, à cette occasion, que toute question de morale sociale, quelle qu’elle soit, soulève aussitôt des contradictions que seule peut résoudre la pensée socialiste. L’art, comme toutes les autres formes de la vie et de l’activité humaine, ne trouvera sa place équitable et sa condition normale que dans la société que nous voulons instituer. Mais, comme elle n’est pas prête encore, il faut appuyer, en attendant, malgré les objections inévitables qu’elles soulèvent, les réformes qui peuvent corriger les injustices ou les abus de la société présente. Malgré ses dangers, le projet Ibels pare au plus pressé et au plus

grave, et je voudrais que mes critiques de tout à Theure pussent donner plus de prix à ma cordiale adhésion.

» Léon Blum. »

Alfred Capus

C’est le Président de la Société des Auteurs dramatiques autant que l’écrivain de Faux Départ , de Qui perd gagne, et l’auteur de la Veine , les Deux Ecoles, V Adversaire, qui prend part à notre débat. Ça n'a pas d'importance, tout s'arrange, sont les formules que l’on prête à Capus. Et comme il a fait intervenir « la veine » dans les conflits psychologiques et sociaux, on en fait trop vite le chef de l’école du sourire, sans plus. Et c’est une erreur, je crois. Son talent, pour abondant et facile qu’il se manifeste, a connu les longs apprentissages de. la vie et du travail ; il n’y a guère de maîtrise sans labeur. Et c’est de là que vient son optimisme, plus de surface que de fond, de la confiance dans l’effort — plus que dans le hasard. D’ailleurs, Alfred Capus n’a pas donné toutes ses mesures — et ne voilà-t-il pas qu’il travaille à un Etienne Dolet — où, sans doute, le tout s'arrange ne sera pas de mise facilement.

On verra que Capus répond à l’intéressant article de Léon Blum, qui portait la question sur le terrain socialiste ; j’ai pris note des remarques de notre ami et collaborateur et j’entends bien me placer à ce point de vue aussi pour conclure.

« Mon cher Ajalbert,

» Je viens de lire attentivement vos articles. De tous les projets que vous passez en revue, il me semble

bien que c’est celui de H. -G. Ibels qui est à la fois le plus simple et le plus sûr. En tout cas, le principe du droit de suite de l’artiste sur son œuvre est éclatant de justice, il est dans le cas de toutes les revendications actuelles, il entrera nécessairement bientôt dans le domaine de la politique sous une forme ou sous une autre.

» Certes oui, il manquait une Société artistique de peintres, de dessinateurs, de sculpteurs, de graveurs, ayant les memes préoccupations et les mêmes fonctions que la Société des Gens de Lettres et la Société des Auteurs dramatiques, qui sont légalement des sociétés civiles, mais qui, dans leur composition et dans leur but, sont, aussi, les syndicats des travailleurs organisés contre la puissance et les abus du capital.

» A ce propos, ne trouvez-vous pas surprenant que certains esprits à tendances socialistes (je dis cela pour notre ami Léon Blum et l’article qu’il a récemment publié dans Y Humanité) se déclarent les adversaires de ces sociétés, et n’en voient pas aussi bien l’importance et la signification sociales que le retentissement sur l’art lui-même ? Léon Blum est convaincu que l’art y perd de sa dignité et de sa valeur. Mais y a-t-il quelque chose de moins contraire à la dignité de l’art que l’indépendance et par conséquent la dignité de l’artiste? Quelle étrange façon de raisonner, parce que de grands artistes ont vécu dans la misère et en sont morts, de conclure qu’ils ne sont devenus grands que parce qu’ils ont vécu dans la misère ! Au lieu de supposer qu’ils sont devenus grands « quoique » ayant vécu dans la misère, et de se dire que, peut-être, s’ils avaient moins souffert, ils seraient devenus plus grands encore ?

» Aidons de toutes nos forces les associations d’artistes quels qu’ils soient ; tâchons de rendre ces associations de plus en plus nombreuses, de plus en plus

riches. La conquête de l’argent, qui est le grand stimulant de l’activité contemporaine, n’est pas indigne de l’art. Sans argent et sans organisation, artistes et écrivains seraient bientôt dans la pire déchéance.

» Léon Blum croit-il que c’est parce que Térençe était esclave qu’il a fait de belles comédies ?

» Et pour en revenir à votre questionne suis, jusqu’à ce que l’on me démontre qu’il y a mieux, très énergiquement partisan du projet Ibels.

» Bien à vous,

» Alfred Capus ».

I;. David

Avocat à la Cour de Paris, député de Loir-et-Cher et... chansonnier à pseudonymes, M. H. David fut Président de la Société des Auteurs et Compositeurs de musique : il ne juge pas extraordinaire que les artistes peintres veuillent se grouper pour l’exploitation de leurs œuvres :

(( Mon cher Ami,

» Je m’empresse de répondre à ta lettre pour te dire que je trouve le projet Ibels ingénieux autant qu’équitable. Il est de toute évidence que les droits auxquels il s’applique doivent être protégés.

» Cordialement.

» H. David. »

P. de Noll>ac

Poète, historien, conservateur du château de Versailles, M. de Nolhac, critique érudit du passé, ne s’est pas renfermé loin du monde et sourd aux agitations de l’époque. Chargé de veiller les grands morts, il ne laisse pas de s’intéresser aux vivants — les morts de l’avenir ! — comme le prouve ce billet :

« Mon cher Confrère,

» Votre campagne est excellente. Le projet Ibels me semble intéressant et pratique ; mais ce qu’une Société peut faire, pourquoi le demander à l’Etat?

» Croyez-moi bien votre dévoué.

« Nolhac. »

J. -F. Raffaëlli

C’est un inventeur. Il a inventé la banlieue en art. Il a annexé à la peinture le peuple et le pays suburbains. Ses chemineaux, ses terrassiers, ses bourgeois extramuros sont à lui, rien qu’à lui, dans la campagne déjetée, où l’usine alterne avec le terrain vague, sous le ciel de fumée et de suie. Raffaëlli, l’été, passait la Manche et se faisait le peintre clair des grèves et des prairies de Jersey. Il a franchi la barrière — et découvert un Paris qui ne doit rien à personne. Quand il ne peint pas, il sculpte, original encore avec ses bronzes découpés. Quand il ne peint ni sculpte, il écrit des brochures, le Caractérisme. Ou bien, il voyage en Amérique et conférencie en anglais — qu’il a appris à quarante ans.

Non seulement il explore des régions inconnues des artistes précédents avec une vision personnelle, mais il exécute, dans sa manière à lui, avec des procédés à lui. Il n’est pas moderniste, caractériste , que dans le fond et la facture, mais encore par les matériaux qu’il emploie, perfectionnant le bois, la toile, le carton, les couleurs. Enfin, il vient d’inventer le fameux crayon Raffaëlli, le pastel à l’huile... Ce n’est pas sans luttes qu’il a conquis le droit de cité dans l’art pour ses humbles modèles de la rue et de l’atelier. Plus tard, accepté, glorifié comme peintre « des chiffonniers », on ne lui permettait pas de venir aux élégances parisiennes, au monde, aux femmes, aux fleurs — où sa maîtrise fut victorieuse encore. Devant la manie de cataloguer, de spécialiser un artiste là où il a réussi, d’abord, il faut du courage pour s’évader, recommencer, suivant le rêve ou la volonté d’autre chose... Chercheur, d’activité multiple, obstiné, J. -F. Raffaëlli a eu toutes les audaces : elles lui ont le plus souvent réussi.

« Mon cher Ami,

» L’œuvre d’art est un foyer de santé et de vie.

» Ceux qui aiment les œuvres de l’art se portent mieux et vivent , dans le vrai sens du mot, cent fois plus que ceux qui ne les comprennent et ne les aiment pas.

» L’œuvre d’art est un excitant à vivre, d’une rare puissance.

» Eh bien! cet afflux de santé, cette multiplication de noire vie que nous donne la vue de l’œuvre d’art, ne se peut payer à l’artiste par une somme d’argent une fois donnée ; chaque propriétaire doit payer un droit que j’appellerai un droit de jouissance.

» Puisque la bienfaisance de l’œuvre se perpétue, il convient que le rendement fasse de même.

» Les hommes de lettres, les musiciens touchent des droits d auteur — on me dit que ces droits sont des droits de reproduction. Mais l’œuvre du peintre se reproduit d’elle-même chaque jour que Dieu fait.

» On dit que les amateurs et les marchands se désintéresseront des œuvres d’art pour lesquelles ils auront un droit à payer. Je pense que c’est plutôt le contraire qui se produira : l’œuvre d’art ayant, comme dans le projet lbels son histoire inscrite à son revers sous la forme de timbres du gouvernement indiquant ses migrations de collection en collection, gagnera plus en valeur que la somme minime — de deux à cinq pour cent, à mon avis — que devra payer le nouvel acquéreur à l’artiste. Cette redevance ajoutera à la valeur de l’œuvre d’art et à la considération que l’on a pour ceux qui les possèdent. Quant au projet des Amis du Luxembourg, il est absurde. Un pour cent et seulement à l’hôtel Drouot ne produirait absolument rien à l’artiste. Et pourquoi seulement à l’hôtel Drouot? Et pourquoi seraient-ce les commissaires priseurs qui auraient à le payer aux artistes?

» J’ai oublié ci-dessus de faire valoir une autre raison en faveur de cette loi : c’est que, lorsque l’artiste vend son œuvre, personne n’en connaît l’exacte valeur. Il est tout naturel que lorsque les nouveaux amateurs, plus éclairés, se rendent compte de cette valeur, l’artiste en bénéficie.

» J. -F. Raffaelli. »

I?. Gervex

Gervex a connu les débuts triomphants. Il y a quelque vingt-cinq ans, la Femme nue, au visage caché d’un loup, suscita toutes les curiosités. Des portraits,

des toiles officielles, des décorations monumentales ont continué la réputation de l’artiste, de qui les dons naturels pouvaient faire espérer davantage qu’une production toujours égale à elle-même. La gravure a rendu populaires nombre d’œuvres de Gervex — dont les derniers Salons, des intérieurs d’église notamment, ont révélé des préoccupations nouvelles, des tendances rajeunies, un effort sincère...

La curieuse lettre de Gervex, en face du droit de l’artiste, pose la question du droit de l’acheteur à spéculer :

« Monsieur,

» J’ai lu votre article avec beaucoup d’intérêt ; cette question est bien difficile à résoudre.

» A une époque où l’amateur se fait de plus en plus rare, est-il prudent de lui créer tant d’obstacles dans le bénéfice que tout acheteur a le droit d’espérer en cas de vente ? Vous risquez donc, avec toutes ces complications, impôts, timbres de l’Etat, part de l’artiste ou de ses héritiers, d’éloigner de plus en plus l’amateur. Pour vouloir trop avoir, nous risquerions de ne rien avoir du tout.

» Voici mon humble avis, cher Monsieur, et je vous prie de croire à mes sentiments les plus distingués.

» H. Gervex. »

Gabriel Mourey

Poète des Flammes mortes, traducteur des poèmes d’Edgar Poe, des ballades de Swinburne, après s’être essayé dans le roman et au théâtre, collaborateur de

Paul Adam pour Y Automne, interdit au Vaudeville, Gabriel Mourey est l’un des hommes qui ont le plus fait pour l’entente... artistique... franco-anglaise... Jadis, il introduisait à Paris l’édition française du Studio de Londres, avant de fonder lui-même une excellente revue d’avant-garde : Les Arts de la vie, où il a fait sa devise de la formule de Taine : a U Art résume la Vie ». Le directeur des Arts de la Vie , mêlé de longtemps à la vie des arts et des artistes, président de la Société nouvelle de Peintres et de Sculpteurs, et à qui nous devons la généreuse initiative d’offrir, par souscription, le Penseur de Rodin au peuple de Paris, se trouvait donc le porte-parole qualifié de nombre d’artistes pour cette enquête...

(( Mon cher Ajalbert,

» Des deux projets actuellement en présence, dans le but d’assurer le Droit de /’ artiste sur les ventes et reventes de ses œuvres, c’est à celui de M. Ibels que je me rallie. Il me paraît d’une exécution et d’un fonctionnement plus facile et plus logique que celui de Me Théry, ce qui est de grande importance. Ce n’est, en effet, qu’en simplifiant à l’extrême les choses que l’on aboutira, et il faut aboutir. Malheureusement, l’esprit de corps fait absolument défaut aux artistes ; vous connaissez comme moi leurs vanités puériles, leurs mesquineries professionnelles ; je parle en général, bien entendu. Mais il n’importe ; faisons-leur du bien malgré eux. Ils le méritent socialement.

» Laissez-moi maintenant fixer un point... d’histoire. Ce n’est pas à la Société des Amis du Luxembourg que revient l’honneur de la première initiative de ce mouvement, mais bien au Comité du Syndicat de la Presse artistique, dont notre courageux ami, Frantz Jourdain, est le président. Il existe dans les archives de notre

syndicat un procès-verbal en bonne et due forme qui prouve que les premiers, ce sont des écrivains et des critiques d’art qui ont jugé nécessaire l’action à laquelle vous donnez dans Y Humanité, mon cher Ajalbert, un si généreux appui. Ceci soit dit sans diminuer en rien le mérite des Amis du Luxembourg , qui comptent d’ailleurs parmi eux la plupart des membres du syndicat.

» Croyez, mon cher Ajalbert, à mes sentiments cordiaux de déjà vieille connaissance.

» Gabriel Mourey. »

Jules Claretie

Aucun membre de l’Académie française n’était mieux désigné pour encourager les artistes à s’associer pour la défense de leurs intérêts que M. Jules Claretie, ancien président de la Société des Gens de Lettres, ancien président de la Société des Auteurs dramatiques, administrateur général de la Comédie française. Des romans et des pièces à succès dont Je nombre décourage l’énumération, depuis Une Drôlesse (1862) jusqu’au Prince Zilah et à Brichanteau, des travaux d’histoire et des mémoires, et, du Nain Jaune au Temps d’aujourd’hui, d’innombrables, d’incessantes chroniques, qui forment le répertoire le plus complet et le plus varié de la Vie de Paris , depuis près d’un demi-siècle, n’ont pas empêché leur auteur d’administrer, d’inaugurer, de présider, avec un dévouement illimité, comme de répondre avec la plus rare bonne grâce à l’interview et à l’enquête confraternelles :

« Cher Confrère,

» Il est immoral de voir un artiste qui a vieilli, ou les enfants d’un artiste qui est mort, traîner la misère, lorsque les œuvres du vieillard ou du mort enrichissent ou des amateurs ou des spéculateurs. Je trouve, donc, mon cher confrère, que vous avez raison, en principe, de réclamer une réglementation qui permette aux héritiers de vivre autrement que de la fumée de la renommée du nom qu’ils portent.

» Pratiquement, le système préconisé par M. Ibels n’offre-t-il pas de difficultés? Je n’ai pas le temps de l’examiner, ne voulant pas tarder à vous répondre. J’approuve tout effort fait pour garantir aux artistes un peu de la survie matérielle de leurs bénéfices, absolument comme j’ai toujours réclamé un droit qui assure à leurs descendants un morceau de pain. Et, en dépit de la loi sur la propriété littéraire, ce morceau de pain, combien ne l’ont pas. (Que de romans et de pièces de théâtre vendus à tout jamais).

» Quels mots effrayants glissés dans un traité : propriété exclusive ! Il est vrai que P. -J. Proudhon voulait que l’homme de lettres n’eût pas de propriété du tout et que l’œuvre d’un seul appartînt à tous. C’est un point de vue.

» A vous, entièrement, mon cher confrère, et en hâte. Quand on a trop de choses à dire, on en dit trop peu.

» Jules Claretie. »

Paul et Victor Margueritte

U Académie Concourt — après l’Académie française, avec Paul Margueritte — en attendant d’v voir les Mar-

gueritte, comme les Rosny , — exemples de collaboration fraternelle qui n’ont donc pas disparu avec les Goncourt. Paul, le conteur ému du Cuirassier Blanc et de Jours d'épreuve ; Victor, le délicat poète d 'An Fil de l'Heure , ne se sont point attardés aux vaines histoires d’alcôve, aux cas de conscience du roman chez la corsetière, de la psychologie mondaine ; ils ont entrepris et mené à bien la tache considérable de raconter , de ressusciter une époque, et quelle époque, du Désastre à la Commune! Leur impartialité d’historiens, leur probité d’écrivains, au milieu des passions encore chaudes, a dressé un juste monument d’oubli, d’espoir et de force ! Un'de leurs personnages ne dit-il pas: « ... Fondre nos misérables égoïsmes au feu d’une morale nouvelle... En haut, en bas, tout est à reprendre, en sous-œuvre... » Les frères Margueritte sont les auteurs d’une campagne sur V Elargissement du divorce , comprenant le divorce par la volonté d’un seul des époux, qui n’a pas peu contribué à pousser la question devant les Chambres :

« Mon cher Ami,

» Votre généreuse idée est la nôtre, depuis longtemps. Peut-être même y avons-nous déjà fait allusion dans quelque article. C’est vous dire combien nous sommes de cœur avec vous dans cette juste et utile campagne pour la sauvegarde des droits de propriété artistique.

» 11 est absolument inique que l’artiste, son œuvre vendue, souvent à bas prix, par nécessité, assiste, les bras croisés, impuissants à la hausse légitime des reventes ou aux plus-values des cours arbitraires provoqués par des spéculateurs.

«'Quant aux moyens decontrôle, nous avouons notre

incompétence, mais on en trouvera, là n’est pas l’embarras. Celui de M. Ibels nous semble déjà satisfaisant. » Bien à vous, cher ami.

» Paul et Victor Margueritte ».

Edmond Ijaraucourt

Parti du Quartier-Latin , des Hydropates , de Lutèce , Haraucourt est retourné au boulevard Saint-Michel — comme conservateur du musée de Cluny , — non loin de ce Luxembourg où Leconte de Liste encourageait les débuts lyriques et philosophiques du poète de Y Ame nue ; ses images claires, sa pensée nette, sa facture hautaine et pure devaient plaire au maître des Poèmes anciens et barbares . devant la métrique désordonnée et les symbolismes excessifs de l’école décadente. Mais Haraucourt ne s’enliza pas dans les succès des cafés littéraires. Il fut vite à YOdéon :1a distance est courte — il faut souvent longtemps pour la franchir. Haraucourt y triompha avec une belle adaptation de Shylok. Et Sarah Bernhardt lui a joué, et lui rejoue, aux semaines saintes, la Passion. Fidèle à l’Odéon, il lui revient avec un Don Juan remarquable. Il a écrit un seul roman, je crois, Amis. Fonctionnaire avisé, au Musée du Trocadéro, avant d’être à Cluny, les questions administratives et artistiques lui sont des plus familières :

« Mon cher Ami,

» De tout cœur, je suis avec vous, et tous les artistes, quelque art qu’ils cultivent, se solidariseront avec les intéressés. Vous tendez à un acte de justice sociale, puisque le producteur aura une part des bénéfices

exclusivement touchés par les intermédiaires, — et à un acte d’équité, puisque nous percevons tous des droits que les peintres et les sculpteurs sont les seuls à ne pas toucher encore. Moralement, philosophiquement, votre œuvre est bonne et son succès souhaitable ; pratiquement, elle me paraît réalisable, mais par la constitution d’une Société, et non par l’intermédiaire des fonctionnaires publics. Vous aurez, d’ailleurs, beaucoup plus de chances d’ètre écoutés et secourus, si vous demandez à l’Etat son approbation, plutôt que sa collaboration. Bien à vous.

» Edmond Haraucourt ».

Emile Peuvillei)

Romancier de terroir, c’est à Montauban que la renommée va récompenser l’auteur de J ean-de- Jeanne et des Antibel , de son talent émouvant et simple. Il a donné un sincère exemple de décentralisation, à lui tout seul, — pendant que tant de décentralisateurs à outrance se contentent de prêcher la cause — à Paris. Le maître écrivain du Quercy n’a pas perdu sa peine à cultiver son pays ; que de belles œuvres, saines, franches, vigoureuses, ont poussé à son horizon : Césette , Chante-Pleure , Petites Ames , etc... Et quand Pouvillon veut se reposer des spectacles de nature devant l’immortalité de l’art, il n’a que quelques pas à faire, de sa maison au Musée d Ingres, qui a légué tant de merveilles à leur ville natale :

« Mon cher Ami,

» Vous défendez — comme toujours — une juste cause, et j’applaudirai de grand cœur au succès de

votre campagne. Mais c’est tout ce que je peux faire. Je suis licencié en droit comme tout le monde, mais aussi peu juriste que possible, et je vis trop à l’écart du monde de la peinture et de la vie artistique pour trouver et même pour chercher la solution juste d’un problème qui me paraît aussi délicat. D’autres trouveront, j’en suis sur, et je serai le premier à me féliciter et à vous féliciter du résultat.

» Bien cordialement à vous.

» Emile Pouvillon ».

Arsène Alexandre

Critique d’art au Figaro , A. Alexandre a suivi le mouvement et assisté à toutes les manifestations artistiques de ces vingt dernières années. 11 a signé de beaux livres illustrés, Carriès, Y Art du Rire et de la Caricature, et la presse illustrée lui a dû, je crois, la création du Rire, qui fut d’excellente vulgarisation, en face de l’imagerie grossière, obligée de se modifier un peu.

« Mon cher Ami,

» Il faut bien que ce soit pour vous que je touche à une plume pour écrire autre chose que les romans auxquels je travaille depuis longtemps et qui me passionnent beaucoup. J’y travaille si bien que j’oublie absolument que je suis critique d’art, et j’espère que le public l’oubliera aussi au bon moment.

» Enfin, venons-en à notre enquête. D’abord, je suis d’avis qu’en principe l’idée en est non seulement généreuse, mais simplement juste, ce qui est encore plus beau. Les œuvres des artistes sont ce qu’il y a de plus rare

et de plus bienfaisant, elles sont aussi ce qui, malgré les apparences, se paie le moins cher. Rien que l’idée en est révoltante pour tout esprit ayant un peu d’équité et d’idéal. Pour prendre des exemples, je suis ravi d’aise quand je vois Rubens vivre de son art comme un grand seigneur, et faire, comme il disait, « de l’alchimie » avec son pinceau; et je suis désolé de la mort misérable de Rembrandt. De notre temps, je pense que la fumée des fameuses platées de pommes de terre qui alimentaient Millet et sa famille monte au ciel, pour protester, en même temps que celle des platées de truffes de tel ou tel imbécile ou roublard qui n’a fait qu’exploiter l’idée d’un autre ou fabriquer quelque commune marchandise.

» Mais vous savez comme moi que le ciel ne comprend pas toujours l’éloquence de la fumée delà même manière que nous la comprenons.

» Peut-on donc faire quelque chose sur la terre, pour qu’il y ait un peu plus de profit pour l’artiste en attendant l’époque, lointaine encore sans doute, où il ne sera plus question d’argent, et où l’on pourra vivre uniquement pour la beauté et pour l’harmonie?

» Et, dans le cas particulier que vous visez, peut-on obtenir que l’artiste touche un droit sur ses œuvres lorsqu’elles seront, comme le dit Ibels dans son projet remarquablement établi, « l’objet d’une spéculation quelconque ? »

» Je n’ai pas à m’occuper ici des raisons en faveur du projet ni à démontrer qu’il est le plus pratique de ceux qui ont été présentés.

» Il est plus utile de montrer les objections. J’en vois quelques-unes.

» Un tableau n’est pas absolument assimilable à un livre ou à une pièce de théâtre. Ces dernières œuvres, plus elles s’impriment ou se jouent, plus l’auteur touche de droits. Le tableau demeure un objet unique.

Première différence qui rend le terrain de discussion différent également.

» Deuxième différence : un tableau est l’objet d’un nombre de spéculations bien plus restreint. Se revendil trois fois en dix ans, ou deux fois, ou une fois, ou une en vingt ans? Tout cela est fort variable et un droit même de 10 °/0 sur un tableau de vingt ou trente mille francs, ce qui est déjà un fameux prix, ne représente pas grand’chose en dix ou vingt ans pour l’artiste.

» En revanche, c’est assez pour empêcher cette spéculation elle-même. A l’Hôtel des Ventes, il n’en faut pas parler ? L’acheteur paie déjà dix pour cent. Il ne consentira pas facilement à en payer vingt, car cela majore énormément le prix de son achat. Chez les marchands, il sera toujours facile, mais encore ce sera d’un usage courant, de vendre à des prix fictifs pour esquiver la plus grande partie du droit, ainsi que cela se fait toujours, par exemple dans les déclarations en douane. Autant encore qui passera devant le nez de l’artiste.

» Enfin, quand un tableau sera revendu à perte, comme c’est le cas cinquante fois sur cent, vous m’entendez bien, je n’exagère pas, il sera un peu excessif de demander à l’amateur de perdre encore 10 °/o.

» Il y a encore ceci : beaucoup d’acheteurs d’œuvres d’art imposeront à l’artiste, comme condition, qu’on n’aura pas recours à la fameuse taxe, au timbre, etc... Et je ne crois pas que l’on pourrait imposer aux artistes cette formalité. Peut-être est-ce tout ce que l’Etat retiendra de votre projet, mais l’artiste?...

» Voilà quelques difficultés qui se présentent à mon esprit, après un examen rapide, je l’avoue, de votre projet.

» Je n’ai pas parlé du droit de reproduction des œuvres d’art, parce que la question est résolue par les conventions avec les éditeurs, et par l’existence d’une Société spéciale en ce qui concerne les artistes français.

» Tâchez, mon cher Ajalbert, vous et vos amis, de vaincre ces difficultés et je suis avec vous.

» Ne les écartez pas, et je suis avec vous encore.

» Bien cordialement.

» Arsène Alexandre ».

Steii?lei>

Mais il ne faut pas que les écrivains nous fassent oublier que les peintres ont voix au chapitre.

Au Chat-Noir , Steinlen dessinait des chats. Chez Bruant , il illustrait le répertoire du chansonnier des boulevards extérieurs. Sorti des cabarets montmartrois, sa vision s’est élargie, sur la rue, l’atelier, le peuple... Et son exposition récente fut une splendide révélation. Le dessinateur était un peintre ; le caricaturiste se révélait portraitiste, paysagiste, observateur direct, humain : l’artiste pittoresque et varié de tant de publications, où son talent habile devait se plier à tant de nécessités de l’illustration de circonstance, affirmait une vive personnalité, en même temps que la maîtrise patiente d’une exécution sobre et forte... Par ailleurs, aux heures troubles des lois d’exception, ou sous le règne des faussaires, son crayon fut hardi et vengeur; comme il était étranger, on n’hésita pas à brandir l’arrêté d’expulsion...

« Mon cher Ami,

» Bien volontiers, je donne mon adhésion au projet Ibels, qui me paraît pratique et juste — pour autant qu'un droit de propriété peut être juste.

» A toi cordialement.

Steinlen ».

Me Eugène Feuillet

Avocat à la Cour, d’une science inépuisable en matière de propriété artistique et littéraire, de brevets d’inventions, de marques de fabrique, de contrefaçons, etc. L’auteur de nombreux traités touchant à ce genre d’affaires de la propriété intellectuelle , dont il a plaidé un nombre considérable depuis trente ou quarante ans. Voici la consultation détaillée qu’il a fournie à M. G.-H. Ibels :

« Mon cher Monsieur,

» Dans le projet de législation que vous avez présenté à M. le Directeur des Beaux-Arts, il y a deux choses principales: Tune a trait au droit que l’artiste et ses héritiers garderaient sur l’œuvre d’art vendue, pendant un certain temps ; l’autre propose la vente successive de l’œuvre, et en assurerait ainsi l’authenticité, de manière à empêcher les faux qui s’en produisent. De ces deux idées, la seconde me paraît pouvoir être approuvée, quoique, en général, les artistes soient peu soucieux de tout ce qui ressemble à une formalité, cette formalité eût-elle pour objet de les protéger eux-mêmes...

» L’autre idée que vous proposez, et qui consiste en réalité à mettre l’œuvre d’art en dehors du commerce, en laissant à l’artiste un droit de revendication sur une partie du prix de chaque vente de l’œuvre pendant un certain temps, ne me paraît pas pouvoir être approuvée. Ce qui me paraît avoir produit votre erreur sur ce point, c’est que vous croyez appliquer aux œuvres d’art ce qui existerait pour les œuvres littéraires; vous

laissez croire que l’auteur qui a vendu son ouvrage garde encore sur lui un droit dont il continue d’user. Or, il n’en est rien ; quand l’auteur a vendu la propriété entière de son ouvrage, c’est le vendeur, propriétaire de l’œuvre, qui a tous les droits sur elle ; il peut faire autant d’éditions qu’il lui plaît ou bien n’en pas faire, s’il le juge convenable. Si l’auteur garde un droit sur son ouvrage, c’est qu’il a vendu non la propriété de cette œuvre, mais une simple édition ; il peut naturellement en vendre une autre édition, bien entendu, en ne faisant pas tort à la première et en attendant qu’elle soit épuisée. Dans la pratique, l’auteur, surtout si son nom est connu et apprécié du public, s’entend avec un éditeur qui peut faire autant d’éditions qu’il le juge utile, à condition de payer, chaque fois, une certaine somme à l’auteur, ou à condition de lui payer une certaine redevance pour chaque exemplaire vendu. Les conditions varient à l’infini. Mais si l’auteur a cédé, d’abord, la propriété même de son œuvre, il n’a plus, en dehors du prix stipulé pour la vente, rien à réclamer à l’acheteur, si imprévu et si grand que soit le succès de l’ouvrage.

» 11 n’en est pas de même pour une œuvre d’art. L’œuvre considérée en soi est un objet unique, et cet objet, quand il est vendu et que le prix stipulé par l’artiste lui a été payé, devient la propriété incommutable de l’acheteur. Celui-ci peut l’avoir achetée très cher, et la revendre, s’il lui plaît, pour une somme infime ; et, de même, comme il est arrivé dans le cas que vous citez, l’ouvrage peut avoir été vendu pour un prix minime, et, plus tard, l’artiste s’étant fait connaître, ayant acquis de la renommée, son œuvre vendue par lui pour une somme insignifiante peut être revendue par son acheteur pour une somme qui représente même une fortune. L’artiste ne peut, à mon sens, en rien prétendre à toucher quelque chose dans ces ven-

tes successives. Quand il a vendu la première fois son œuvre, il Ta vendue comme il a voulu ou plutôt, s’il était encore inconnu et pauvre, comme il a pu, et quand il l’a livrée à son acheteur, il s’en est dessaisi pour toujours d’une façon irrévocable. Remarquez que la somme élevée à laquelle l’ouvrage est vendu quand le talent de l’artiste a fini par être reconnu ne lui est pas tout à fait inutile : car, s’il vit encore, il vendra les nouvelles œuvres plus chères et ses héritiers vendront les œuvres dont ils auront hérité une somme beaucoup plus élevée. Vous conviendrez bien avec moi que le public paie le plus souvent les œuvres d’art non au taux du talent de l’artiste, mais au taux de sa renommée ; les amateurs, en général, paient les œuvres au prix qu’ils attribuent, non à l’œuvre considérée en soi, dans sa beauté intrinsèque, mais au nom, à la réputation, à la gloire de l’artiste qui en est l’auteur...

» J’ai vu dans un journal que votre idée est en train de faire son chemin et qu’au ministère on s’en préoccupe. Je suis convaincu qu’examinée de près, votre idée, à part sa générosité, paraîtra impossible à accepter au point de vue du droit, sans parler du tort que, passée dans la loi, elle pourrait faire aux artistes : quand les acheteurs d’œuvres d’art se verront rivés à l’artiste dans toutes les ventes qu’ils en veulent faire, qui sait s’ils n’achèteront pas moins encore qu’ils n achètent aujourd’hui. Les artistes feront bien de" méditer la fable de la poule aux œufs d’or.

» Pardonnez-moi, mon cher Monsieur, d’avoir développé une idée si contraire à la vôtre et croyez-moi votre tout dévoué.

)) Eug. Pouillet ».

Me Flerimopd Desjardins

Avocat à la Cour, docteur en droit, ancien secrétaire de la Conférence, ancien secrétaire de M« Rousse, a plusieurs fois été chargé de représenter la France à des Congrès relatifs à la propriété littéraire et artistique ; ne le cède en rien, pour le savoir, à IVF Pouillet, dont il est un adversaire habituel ; au milieu des moustaches et des barbes de la nouvelle école, a gardé la face rasée, et montre un profil précis de médaille romaine, et sa parole a toute l’élégance sobre et nette de sa personne.

Mais il ne s’agit pas aujourd’hui d’une rencontre professionnelle; et c’est tout à fait par hasard et librement que les deux maîtres se trouvent en divergence d’opinions.

« Mon cher Ajalbert,

» Il y a douze ans, à pareille époque, nous discutions, au Congrès de la Propriété Littéraire et Artistique, à Milan, la question du droit moral que l’artiste conserve sur son œuvre — même aliénée sans restriction. Je me souviens encore des emballements de notre pauvre camarade Henry Becque, qui ne souffrait làdessus aucune contradiction, et qui conspuait de son âpre raillerie les juristes un peu trop purs d’entre nous qui s’obstinaient à faire des œuvres d’art — tableau ou statue — un objet mobilier ordinaire, dont l’acquéreur pouvait user et abuser à son gré. Telle est la rigueur du droit de propriété, lui disait-on. C’est le Jus utertdi et abutendi de la loi romaine !

» Je n’ai pas besoin de vous dire que nous nous amu-

sions un peu à taquiner notre peu patient camarade pour avoir ensuite la satisfaction de l’entendre fulminer contre tous ces philistins et bourgeois d’avocats. Quel régal c’était ! Je n’ai pas besoin de vous rappeler non plus que le Congrès a consacré le droit moral de l’artiste sur son œuvre, et que notre jurisprudence s’est maintes fois, dans ces dernières années, montrée très favorable à ce principe

» Le terrain me semble donc, quant à moi, bien préparé dans la voie plus large où vous vous engagez avec tant de belle vaillance, dans l’intérêt de l’art et des artistes.

» En résumé, et pour conclure, comme nous disons au Palais, j’ai été séduit tout de suite par le projet de M. Ibels, qui a toutes mes préférences et que j’estime très susceptible d’aboutir.

» Veuillez croire, mon cher Ajalbert, à toute ma sympathie déjà vieille.

» F. Desjardins ».

Frapt z Jeurdaiî>

Ecrivain, architecte, familier de Zola, de Daudet, de Goncourt, comme il est l’ami des plus grands artistes de ce temps, toujours aux avant-gardes, d’une infatigable et généreuse activité au service des œuvres et des hommes ; depuis vingt ans, les générations montantes ont dû, à Frantz Jourdain, l’accueil bienfaisant de sa maison ouverte à toutes les recherches littéraires, à toutes les manifestations artistiques, à toutes les initiatives.

Président du Syndicat de la Presse Artistique, et président du Salon d' Automne.

« Cher Ami,

» J’ai suivi avec d’autant plus de passion votre généreuse campagne en faveur de la propriété artistique, que c’est là une question qui m’est particulièrement chère, car elle a été mise en avant , pour la première fois, par Georges Lecomte, dans une séance du comité du syndicat de la presse artistique , un an environ avant la fondation de la Société des Amis du Luxembourg.

» Carrière, dans la lettre publiée par vous, a résumé avec tant de précision nos désirs, qu’il me semble impossible de dire mieux. Cet admirable maître, dont l’existence pleine de dignité, de noblesse, de désintéressement et de respect de soi-même précise la personnalité artistique dans ce qu’elle possède de plus hautain et de plus pur, revendique le droit à la vie et pose logiquement les points du problème social, sans s’embarrasser des pudibonderies romantiques et cabotines dont on ligotte naïvement les lutteurs de la pensée , comme dit Willette.

» Il faut mettre un terme à ce scandale: la fortune des marchands et des amateurs, alimentée et faite de la misère des artistes.

» 11 est inadmissible qu’un Tartempion quelconque, par snobisme, ou pour obtenir une cravate rouge, paie 700.000 francs une œuvre dont l’auteur et sa famille crèvent de faim ! Le moyen de supprimer cette immoralité n’est évidemment pas facile à appliquer, et je crains, pour commencer, que le projet d’Ibels, si intelligent qu’il soit, ne paraisse un peu compliqué.

» Qu’un député s’entende avec vous pour préparer un texte de loi fort simple qui n’effrayera pas le Parlement, un texte de loi frappant de 10 o/0, par exemple, les transactions publiques et privées des œuvres d’art, et enfin, le principe arrêté, nous améliorerons ; mais ne commençons pas par demander la lune !

» Bien affectueusement à vous.

» Frantz Jourdain ».

Alfred Brupeau

Un des artistes les plus combattus de l’époque, de qui l’effort âpre, patient, la volonté persistante ont fini par imposer l’œuvre intransigeante, le Rêve , Y Attaque du Moulin , Messidor , Y Orage.

« Mon cher Ami,

» J’ignore si les projets dont vous parlez sont pratiques, n’entendant rien à la jurisprudence et connaissant mieux le monde des éditeurs de musique et des compositeurs que celui des marchands de tableaux et des peintres; mais je sais bien que j’approuverai toujours les créateurs de se défendre contre les exploiteurs. Il y a quelque chose d’immoral et de honteux dans le trop habituel négoce de l’art. Bon courage donc, mon cher Ajalbert, et mille souvenirs.

» Alfred Bruneau ».

Charles Cottet

Dans ses tableaux de Camaret, d’Ouessant, Ch. Cottet, d’un talent rude, a rendu une Bretagne lourde, massive — qui n’est pas toute la Bretagne..., sans la légèreté des voiles aux barques, sans l’envol des coiffes des têtes épaisses... sans le ciel fluide, l’eau mouvante... Tout de même, l’art compact de Cottet séduit par une franchise, un vouloir opiniâtres, et c’est une Bretagne

vraie, graniteuse et salée — après tant de bretonneries, de convention et d’opéra-comique... — aussi loin de l’opéra-comique que la musique de Bruneau... Car il y a des affinités entre ces deux tempéraments de peintre et de musicien...

« Cher Monsieur,

» Votre lettre me parvient seulement aujourd’hui dans les montagnes de Savoie: ce qui vous expliquera le retard de ma réponse.

« Le projet Ibels, dont j’avais déjà eu connaissance, me paraît très intéressant.

» Il n’y a en efïet aucune raison pour ne pas donner aux artistes peintres, graveurs et sculpteurs, les mêmes droits et avantages qu’aux littérateurs.

» Pour ce qui est du mode de réalisation le plus pratique, je ne suis pas compétent.

» Mais j’adhère à l’esprit du projet. En vous remerciant de votre souvenir, je vous prie de croire, cher Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.

» Charles Cottet ».

J. de la Nézière

Il y a trois ans, je rencontrai M. de la Nézière sur la rivière de Hué, entre la tour de Confucius et les tombeaux des empereurs d’Annam... Ce sont des rencontres qui datent !... M. de la Nézière est le peintre ordinaire des altesses de couleur... Il lui faut aller chercher loin la pose ! En décembre 1901, il faisait le por-

trait de Than-Taï, empereur d’Annam... Précédemment, il avait eu Ménélik comme modèle... Et, depuis, il a rapporté les traits de l’empereur de Corée... Un récent et curieux album sur Y Extrême-Orient en images , y compris la Mandchourie, m’apprit que l’artiste nomade était en France... Il fallait profiter de l’occasion, M. de la Nézière n’étant pas de ceux que l’on puisse interviewer tous les jours :

« Cher Monsieur,

» Je ne suis pas partisan du prélèvement obligatoire d’un centième sur le prix de chaque vente, et cela pour deux motifs.

» lo Motif d'ordre juridique : Dans l’état actuel de la législation, l’artiste qui vend sa toile aliène entièrement la propriété matérielle de l’objet. Il ne peut donc, rigoureusement, plus rien prétendre là-dessus. Ce qu’il conserve, c’est la propriété intellectuelle, c’est-à-dire le droit de reproduction, droit qui d’ailleurs peut donner lieu à bien des difficultés ;

» 2<> Motif d'ordre pratique : Ce prélèvement ne pourrait pratiquement être exercé que sur les ventes publiques qui ne peuvent prêter à dissimulation. Il serait illusoire pour les ventes ordinaires dépourvues de contrôle.

» Mais comme le principe d’une participation de l’artiste aux bénéfices futurs produits par son œuvre est équitable, l’on doit concilier ce principe avec celui de la liberté de l’acheteur.

» Le système proposé d’un visa de garantie payant, délivré par l’artiste à ses héritiers, me paraît suffisamment remplir ce but — surtout pas d’intervention de l’Etat — au contraire, la création d’une Société chargée d’apposer le « timbre artistique » contre versement d’un droit est très recommandable.

» Sans doute, ce système n’est qu’un expédient, mais il concilie au moins le droit de propriété de l’acheteur avec les intérêts de l’artiste.

» Croyez à mes sentiments les plus dévoués.

» J. de la Nézière. »

Me Rayn>ei>d Peipcaré

Avocat, ancien Ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, sénateur, c’est à Me Poincaré que les écrivains doivent la rapide fondation de Y Académie Concourt — que les plaisanteries des journaux et de l’opinion renvoyaient aux calendes grecques ! C’est d’Athènes que Me Poincaré veut bien nous adresser la consultation suivante et promettre aux artistes son concours, — c’est-à-dire le succès possible de leurs revendications.

((Excusez-moi, cher Monsieur, de n’avoir pas répondu plus tôt à votre lettre. Je viens seulement delà trouver aujourd’hui à Athènes, au cours d’un voyage qui ne me permet pas de recevoir, bien régulièrement, une correspondance.

» La question que vous me posez est fort intéressante, et je suis tout disposé à étudier, avec sympathie, toute réforme législative inspirée par les idées qui ont dicté le projet de la Société des Amis du Luxembourg t surtout celui de M. Ibels.

» Il est certain que, dans l’état actuel, le peintre est exposé à ne pouvoir tirer de son œuvre tout le profit auquel son talent lui donne droit. Notez cependant que l’infériorité dans laquelle il se trouve, par rapport à

l’auteur dramatique, à l’homme de lettres et même aux autres artistes, tient beaucoup plus à la nature de son art qu’à un oubli du législateur.

» Les lois de 1791, de 1793 et de 1902 ont voulu accorder en principe la même protection à toutes les œuvres littéraires et artistiques. Elles n’ont pas trouvé d’autre moyen de garantir cette propriété temporaire que de réserver aux écrivains, aux sculpteurs et aux peintres le droit d’éditer, de reproduire d’une manière quelconque ou de représenter leurs ouvrages.

» J’affirme tout de suite que cette forme de protection est irréprochable à l’égard des auteurs. Ils restent maîtres de la publication de leurs livres et de la représentation de leurs pièces.

» Pour tirer parti de cette prérogative, ils sont libres de passer les traités qui leur conviennent.

» Pour l’œuvre du sculpteur, du graveur en médailles, de l’aquarelliste, la législation est déjà moins favorable, parce qu’une valeur exceptionnelle est souvent attachée à l’œuvre originale, mais néanmoins les artistes de ces diverses catégories sont encore très efficacement protégés, puisque le droit de reproduction conserve pour eux une grande importance, et puisqu’il leur est facile de toucher un centième sur tous les exemplaires vendus par leurs éditeurs.

» Si le peintre est moins bien partagé, c’est, qu’à vrai dire, il n’est guère possible de distinguer en peinture la propriété intellectuelle de l’œuvre matérielle. Elles se confondent dans la toile. Réserver, au peintre comme au sculpteur, comme à l’écrivain, le droit d’édition ou de reproduction, c’est donc lui faire un cadeau un peu dérisoire. Il n’y a pas de procédés industriels qui lui permettent de multiplier son œuvre à l’infini. Il n’a à sa disposition ni les fabricants de bronzes, ni les imprimeurs ; et alors même qu’il se condamnerait à faire des répliques de son tableau, ce serait toujours sans

doute à la création originale qu’iraient les préférences des amateurs. Aussi peut-il arriver, et arrive-t-il en fait trop souvent, qu’un artiste de génie ayant été méconnu à ses débuts, on vende plus tard des centaines de mille francs sous ses yeux ou sous ceux de ses héritiers, des toiles dont il aura péniblement obtenu quelque cent francs. Je vous accorde bien volontiers qu’il y a là une sorte de scandale, et si le projet de la Société des Amis du Luxembourg , ou mieux encore celui de M. Ibels, un peu simplifié peut-être, permettait d’assurer aux peintres une plus juste rémunération de leur travail artistique, je serais certainement des premiers à m’en réjouir.

» Il me semble que le Comité du contentieux de la Société des Artistes français, dont je fais partie, pourrait utilement examiner la question, et je la lui soumettrai volontiers à mon retour à Paris.

» Croyez, cher Monsieur, à mes sentiments les plus distingués.

» R. Poincaré. »

Me I?enri Robert

Le grand, le plus grand avocat d’assises de ce temps, ne met pas sa prodigieuse éloquence judiciaire qu’au service des criminels ; il est prêt à faire bénéficier la cause des artistes de son habileté incomparable autant que de sa parole efficace :

« Mon cher Ami,

» J’applaudis des deux mains à l’initiative d’Ibels et de mon confrère et ami José Théry.

» Leurs idées sont justes et généreuses; je souhaite, dans l’intérêt des artistes, si souvent dépossédés et méconnus de leur vivant, de voir ces idées aboutir à une solution pratique et prompte.

» Crois à ma sincère affection.

» Henri Robert. »

Le Président Ma^naud

Un juge qui a voulu être un juste :

« Monsieur,

» J’adhère pleinement à votre campagne pour la garantie des droits des peintres et sculpteurs sur la valeur de leurs œuvres. La similitude de ces droits avec ceux dont se réclament les musiciens et les auteurs littéraires ou dramatiques me paraît complète, et leurs revendications très légitimes ne peuvent qu’attirer la sympathie générale.

» La grosse question est de trouver une solution pratique qui permette d’assurer, dans le temps, l’exercice de ces droits. Sur ce point, il devient difficile de poursuivre l’assimilation avec les droits d’auteurs sur les œuvres littéraires, ceux-ci s’exerçant par les éditions ou les représentations successives d’ouvrage. Les solutions proposées soit par M. Ibels, soit par Théry, me paraissent résoudre, autant qu’il est possible, ce problème délicat, qui, à moins d’ententes internationales très étroites, se posera à nouveau dès que les œuvres d’art seront passées à l’étranger. Il y a là, pourtant, à mon sens, le principe d’une législation très

juste et très pratique qu’il serait désirable de voir promulguer au plus tôt, quitte à lui donner par la suite les perfectionnements dont l’utilité apparaîtrait par l’usage.

» Je souhaite ardemment que votre campagne aboutisse. 11 est du devoir de la France, qui tient la tête parmi les peuples artistiques, de prendre les devants dans une pareille question.

» Veuillez recevoir, Monsieur, l’assurance de ma considération la plus distinguée.

» Président Magnaud. »

Abel I?ermai>t

Président de la Société des Gens de Lettres , le romancier du Cavalier Miserey, de Nathalie Madoré, l’auteur de la Carrière , écrivain précis, observateur minutieux, l’historiographe amusé et amusant de la vie parisienne et cosmopolite — présente et passée, avec les Confidences d'une Aïeule , ou la Confession d'un Enfant d'hier :

« Excusez-moi, je vous prie, mon cher ami, d’avoir tant tardé à vous répondre; j’arrive de voyage, je n’ai pas suivi les journaux depuis plusieurs semaines, et je suis aussi mal préparé que possible à vous donner mon avis sur une question, où, d’ailleurs, je n’entends rien. Je me permettrai seulement de vous dire que je n’aperçois aucun rapport entre l’exploitation d’une pièce de théâtre et les spéculations auxquelles peut donner lieu le commerce des œuvres d’art, et que l’institution d’une Société destinée à faire valoir des droits

de suite des artistes sur leurs œuvres me semble malheureusement irréalisable.

» Pardon encore de mon long silence, et bien cordialement à vous.

» Abel Hermant. »

Georges Caïn

L’érudit conservateur du Musée Carnavalet , passionné collectionneur, à qui nous devons de belles et curieuses acquisitions, en même temps que les plus heureuses innovations :

« Monsieur,

» Je ne sais que vous répondre. Votre idée, si belle, en principe, me paraît bien difficile à résoudre.

» Toute servitude nuirait, je le crains, à la vente d’une œuvre d’art, comme à la vente d’une maison ; et les artistes ont déjà grand mal pour se défaire de leurs œuvres.

» Vrai, je ne saurais vous donner un avis quelconque sur une matière si délicate et j’en suis aux regrets.

» Recevez, Monsieur, je vous prie, mes meilleurs compliments.

» Georges Caïn. »

A. Mellerie

Homme de lettres, critique d’art, auteur de plusieurs brochures, le Mouvement Idéaliste en peinture , la Lithographie en couleurs , a fondé le journal : Y Estampe et

Y Affiche, secrétaire de la Société des Indépendants; donne de curieux articles sur le Btnfdes Tableaux dans les Arts de la vie .

« Marly-le-Roy, mercredi 21 septembre Î90b.

» Mon cher Confrère,

» Vous avez bien voulu me demander mon opinion à propos des Droits d’Auteur sur les œuvres d’art. Lais1 sez-moi d’abord vous féliciter d’avoir entrepris sur des bases développées et avec un esprit impartial cette enquête absolument indispensable. C’est en tenant compte des idées émises, des objections présentées, enfin de l’ambiance actuelle tant du côté des artistes que du public, qu’on a chance d’apporter une solution sinon parfaite, il n’en est jamais, du moins raisonnée et efficace.

» La pétition des Amis du Luxembourg contient l’extrême minimum des revendications légitimes. La proposition de M. Théry, juridiquement ingénieuse, a le défaut d’être compliquée et biaise la situation. Le projet Ibels, dans ses grandes lignes, et sauf discussion des détails, apparaît le plus net, le plus complet et le plus pratique. Vous l’avez exposé déjà ; j’en rappelle seulement les points vitaux : Consécration du principe de la propriété artistique avec droit de suite sur les tableaux (10 ou 15 °/o sur chaque mutation de possession en faveur de l’auteur vivant, et revenant après sa mort, pendant cinquante ans, à ses héritiers. Apposition d’un timbre mobile donnant la garantie de l’Etat, qui percevra de ce chef 0,10 par 100 francs. Etablissement d’un bordereau sommaire contenant les noms du vendeur et de l’acheteur, le prix de vente, etc. Constitution d’une caisse administrative dépendant du Ministère des

Beaux-Arts, ou d une Société particulière (telle celle des Auteurs Dramatiques) autonome ou sans le contrôle de l’Etat. Répartition du pourcentage aux artistes avec double retenue, l’une pour les frais de perception, l’autre en faveur d’une mutualité de secours et de retraites).

» C’est d’après cette conception que je voudrais essayer de grouper en une vue d’ensemble, très brève et forcément sèche, quelques réflexions relatives au principe et à son développement pratique.

» La question en principe. — Le principe de faire participer les peintres aux résultats économiques éventuels de leurs œuvres ne semble pas rencontrer beaucoup de contradicteurs ).

» En effet, l’antithèse des gros prix atteints par certaines toiles et le maigre bénéfice, même la pénurie de leurs auteurs et de la famille de ces derniers, constituent un argument décisif et tristement saisissable.

» Cependant une objection a été faite à propos de l’extension indéfinie qui pourrait être tentée en principe. Pourquoi accorder le droit de suite au peintre seulement et point au propriétaire d’un terrain, ou à un quelconque fabricant de chapeaux par exemple?

» Réponse. — Ce sont là choses qui ne peuvent être assimilables. Le bon sens et l’observation nous l’indiquent. Le propriétaire d’un terrain ne l’avait pas créé de toutes pièces. Le marchand de chapeaux (qui entre parenthèses peut parfaitement avoir un brevet qui le privilégie s’il s’agit d’une invention spéciale) touche sur chacun des exemplaires innombrables qu’il met en circulation. Le peintre crée son œuvre entièrement au sens propre du mot, et de plus elle reste unique. Enfin il faut bien reconnaître à une telle production, outre son utilité d’agrément pour le possesseur immédiat, un élèvement général des esprits, un apport fait au domaine intellectuel collectif et dont bénéficie l’humanité.

» Modes d'application — Mais si ce principe est peu contesté, les modes d’application subissent davantage la discussion et même l’opposition.

» Perception des droits sur la mutation de propriété. — On objecte que cette base est incomplète et mal choisie, prêtant aux fraudes ; qu’elle entraîne en outre les inconvénients suivants :

» A). Majoration du prix des œuvres d’art et entraves revêtant des formes inquisitoriales vis-à-vis des amateurs et des marchands, toutes choses pouvant gêner le commerce des tableaux.

» B). L’artiste touchera sur les prix successifs de sa toile, mais remboursera-t-il en cas de vente à perte sur les taux précédents?

» Réponse. — A toute perception de droits il faut une base bien déterminée. Or, c’est le cas de la mutation de propriété. Celle-ci sert déjà de point de départ à bon nombre d’impôts d’Etat fonctionnant actuellement : ainsi sur les successions, les ventes d’immeubles, les donations, etc.

On affirme que les fraudes seront fréquentes. Nous ferons remarquer que l’octroi est parfois éludé, ou qu’il arrive que des valeurs mobilières soient dissimulées dans une hérédité, il n’en est pas moins vrai que le fisc maintient ses règlements et en retire de fructueux résultats. Les délits seront aux risques et périls de qui les commettra, et encourra de ce chef les sanctions pénales édictées par la loi.

» A) La majoration du prix des œuvres d’art n’est qu’apparente. En effet, que va-t-il arriver ? X..., amateur ou marchand, met je suppose 1.000 francs à l’achat d’une toile. Actuellement la somme entière est versée entre les mains du peintre, et constitue une fois pour toutes son bénéfice comme producteur. Si le projet Ibels était adopté, X... ne verserait toujours dans l’avenir pas plus de 1.000 francs, représentant le taux

maximum qu'il estime devoir ou pcfuvoir seulement donner. Mais la répartition de la somme identique se fera tout autrement. L’artiste recevra 1.000 francs moins les droits afférents à l’Etat, à la perception des frais, à la contribution des retraites et secours. Cette diminution initiale de son bénéfice sera amplement compensée par le pourcentage ultérieur qui reviendra à lui et à ses héritiers sur les futures mutations de propriété de son œuvre.

» En un mot, le marchand et l’amateur tableront dans leurs achats sur le droit artistique comme ils le font déjà pour les charges grevant un objet acheté en vente publique, ou venant de l’étranger et acquittant une taxe à la frontière. Mentionnons comme avantages indiqués par M. Ibels, une plus sérieuse garantie d’authenticité, « ce qui n’est pas à dédaigner par le temps qui court », et l’incitation pour l’artiste à produire des œuvres plus parfaites et plus définitives capables de s’imposer durablement dans l’avenir.

» Quant à la gêne apportée par l’apposition du timbre mobile et la déclaration, elle est minime. En effet, il est bien certain qu’un délai suffisant sera accordé. De plus, le bordereau ne contient que cinq ou six indications sommaires et il peut être envoyé même par la poste ainsi que le montant des frais. Certainement l’achat est fréquent de la part du marchand, mais celui-ci est habitué par sa comptabilité à des formalités autrement compliquées. Quant à l’amateur, il n’acquiert pas un tableau tous les jours, ou bien il rentre alors dans la catégorie (d’ailleurs assez abondante de nos jours) des revendeurs déguisés, sans patente, et peut dans ce cas imiter l’ordre et la régularité de ceux dont il partage les opérations.

» Enfin il est une chose qu’on ne saurait trop répéter: Aucun artiste ne sera forcé de faire partie de la Société des Droits artistiques, pas plus qu’aucun

dramaturge n’est contraint d’entrer à la Société des Auteurs.

» B) Le peintre touchera, à chaque mutation de propriétaire, un droit proportionnel plus ou moins fort, selon le taux de la transaction. Cependant, il n’aura pas plus à restituer au cas de baisse, qu’à entrer directement, en cas de hausse, dans le partage du total des bénéfices réalisés par le vendeur. C’est une opération financière qui se passe sur l’œuvre de l’artiste, mais en dehors de sa participation personnelle volontaire, et même presque toujours sans qu’il en ait connaissance. Ainsi l’auteur dramatique perçoit son tant pour cent, minime ou élevé, sur la recette des représentations sans entrer dans les combinaisons favorables ou malheureuses de la direction du théâtre et de ses bâilleurs de fonds.

» Au point de vue juridique . — On fait observer que notre législation actuelle ne contient pas de dispositions permettant d’établir un droit d’auteur artistique.

» Réponse. — C’est précisément l’objet de la plainte formulée en faveur des artistes. Notre législation actuelle, sous le rapport de la défense de leurs intérêts matériels, est absolument insuffisante. Il faudra la refaire, ou plutôt la faire, car elle n’existe quasi point. Donc, il ne s’agit pas d’esquiver la besogne, sous prétexte que l’outil fait défaut. C’est ce dernier qui doit être forgé. Nous avons des législateurs, et présumons qu’ils possèdent la bonne volonté tout autant que la capacité de créer des lois. Celle-ci sera certainement aussi importante et utile, plus peut-être même que d’autres.

» Au point de vue politique. — Certains croient, à propos du droit d’auteur artistique, devoir faire une opposition politique. C’est, disent-ils, une mesure socialiste. Elle porte atteinte à la propriété, en entravant la circulation d’objets mobiliers qu’elle grève d’une servitude réelle indéfinie.

» Réponse. — Je ne puis ici discuter longuement la question du droit de propriété. Ce qu’il est loisible d’en dire, c’est que historiquement, il a subi des transformations, et qu’il est logique dépenser qu’il évoluera encore.

» Croyez-vous que le jus utendi et abutendi , non plus que la puissance du pater familias, existent de nos jours dans leur souveraine rigueur des temps romains. Et quel est le plus routinier des conservateurs qui prétendrait les faire reflorir intacts !

Pour ma part, je ferai observer seulement qu’en Italie, pays monarchiste, la loi du 12 juin 1902, sur les monuments et objets d’art et d’antiquité, édicte en matière mobilière de propriété privée des servitudes indéfinies autrement draconiennes. Cette mesure, qui rend à la nation, au point de vue de la conservation des merveilles anciennes, sources de prestige moral et de richesse économique, des services inappréciables, n’a jusqu’à présent, que je sache, causé aucun bouleversement fondamental de la société par delà les Alpes.

» Ainsi que je l’ai annoncé, je suis forcé de laisser en ce moment de côté les questions subsidiaires de l’intéressant projet Ibels. Elles seront reprises en détail par la Commission qui l’hiver prochain élaborera la proposition de loi. Qu’il me soit permis cependant de mentionner notamment : la fixation de la quotité du droit et sa durée d’existence, la proportion des divers éléments à répartir sur son total. Ajoutons la constitution de l’agence de perception qui pourra être soit purement administrative, soit sous le contrôle de l’Etat, ou entièrement autonome.

» En 1904, au cours de conférences faites au Collège libre des Sciences sociales, et où j’étudiais la situa-

lion sociale de /’ artiste dans ses rapports avec les amateurs, les marchands et les salons , j’insistais particulièrement sur une constatation qui s’impose, c’est que les immenses changements intellectuels et économiques accomplis au xixe siècle ont eu leur répercussion, vive surtout depuis une trentaine d’années, sur ce qu’on est convenu d’appeler d’un terme générique : Le Monde de l’Art. L’observation des phénomènes réalisés ou en cours, ainsi que leur étude approfondie amèneront certainement des réformes, parfois même la création d’organisations neuves.

» Parmi les questions qui deviennent urgentes, celle que soulève et tend à résoudre le projet Ibels paraît une des plus importantes. En effet, tout ce qui favorise l’indépendance matérielle de l’artiste dans des conditions équitables et honorables, devient, quoique certains en disent, un garant de sa liberté morale sans laquelle l’art s’éteint ou s’asservit.

» Veuillez agréer, mon cher confrère, avec mes souhaits très sincères pour l’entier succès de votre enquête, l’expression de mes meilleurs sentiments.

» André Mellerio ».

Me J.-L. Bopcour

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