AVOCAT A LA COUR D’APPEL DE PARIS
Ancien secrétaire et collaborateur de Waldeck- Rousseau, un jeune, qui croit à l’évolution des idées, à la nécessité des transformations sociales, dont il note le -mouvement avec clairvoyance et sympathie au Figaro .
« Mon cher Confrère,
» Comment avez-vous pu supposer que le retard de ma réponse indiquait l’indifférence pour votre campagne. Une absence seule en est la cause, et ma sympathie, ma plume et ma parole sont acquises à vos projets. Ce n’est pas grand’chose, mais ce qui est beaucoup et ce qui assurera leur succès, c’est la communauté, que dis-je, l’unanimité des adhésions qu’ils ne peuvent manquer de susciter dans l’âme de tous ceux qui ont quelque souci de la justice et ne croient pas que l’art soit forcément diminué parce que l’artiste prendra les moyens nécessaires pour vivre de son travail. C’est là une tartuferie à laquelle il faut arracher le prétexte esthétique dont elle se couvre, dissimulant mal l’intérêt des marchands et des spéculateurs.
» Parmi les réponses qui vous sont déjà parvenues, celle de Carrière me paraît en avoir fait le plus fermement justice : « La peinture est un métier et le peintre un ouvrier. » Voilà la vérité. Hors de là, point de salut, ni pour l’art, ni pour les artistes.
» Que ceux-ci fassent donc ce que devraient faire tous les ouvriers de la pensée ou de l’outil, qu’ils se groupent, qu’ils s’organisent, non pour se répartir la manne des faveurs gouvernementales, mais pour imposer une plus juste rémunération de leur travail ; lâchons le mot : qu'ils se syndiquent.
» Et oui ! pourquoi pas ? Les peintres du quadrocento , les artistes de Bruges, les sculpteurs de Nuremberg, notre Jehan Foucquet, le maître de Moulins, ne se crurent pas différents des autres artisans, ayant comme eux des corporations et des règles protectrices de leurs intérêts professionnels. Les connaisseurs m’assurent que l’art ne s’en portait pas plus mal. Pour faire aboutir vos projets, mon cher ami, il est indispensable que les artistes commencent par chercher eux-mêmes les
moyens de se défendre. Les considérations professionnelles priment tout; eux seuls peuvent bien les connaître. Il y a des intérêts contradictoires à concilier : eux seuls peuvent le faire. Willette, par exemple, fait justement remarquer qu’il faut se garder de retirer, par la complication du marché, des chances de vente à l’artiste non coté ; que les artistes cherchent ensemble, au sein d’un vaste groupement professionnel, qui reste à créer, à moins qu’il ne résulte de la fusion des diverses sociétés existantes, autant que de leur transformation. Une fois trouvée la formule protectrice de leurs intérêts, il ne manquera pas de députés qui tiendront à honneur de la transformer en loi. Nul démocrate n’aurait le droit de s’y soustraire. Quant à se préoccuper de la question de savoir si l’organisation d’une sorte de droit de suite , conservé à l’artiste sur son œuvre, dérogerait aux principes du Code civil, j’avoue que ce point de vue trop conservateur auquel s’est placé mon confrère Théry dans son intéressant article du Mercure de France , me paraît, quant à moi, absolument négligeable. Toutes les lois protectrices du travail, votées depuis un demisiècle, ont été des dérogations successives et sans cesse plus nombreuses aux principes du Code. J’appelle de tous mes vœux et je seconderai de tous mes efforts, je vous le promets, la dérogation nouvelle qu’il dépend des artistes d’obtenir en leur faveur.
» Tout à vous. ,
» J.-L. Boncour ».
Alexandre Charpentier
Sculpteur, ouvrier d’art qui a fait revivre l’étain, A. Charpentier est une des ligures les plus originales du monde artiste — où il figure, noblement, l’élément
peuple. Le voici tout à l’opposé de M. J.-E. Blanche. Lui aussi, ces questions ne l’amusent guère.
« La propriété artistique? Il vaudrait mieux qu’il n’y eut pas de propriété du tout !... Mais, puisqu’il y en a, pourquoi les artistes ne conserveraient-ils pas un droit sur leurs œuvres?... Pour aboutir, il faudrait que les artistes puissent s’entendre comme les travailleurs. Mais jamais nous ne parviendrons à nous unir pour défendre nos intérêts professionnels... Enfin, espérons ; peut-être verra-t-on, un jour, une société plus juste, où il n’y aura pas besoin de lois, pour sauvegarder les intérêts des artistes et des travailleurs... »
Et, dans son vaillant optimisme, il ne demande qu’à aller de l’avant, et à battre le rappel pour le projet Ibels.
« Vieux,
» J’ai reçu ton projet — et je suis de ton avis... J’accepte donc de faire partie de ta Commission; il faut aussi faire appel au sculpteur Camille Lefèvre — qui s’est beaucoup occupé de cette question-là, et sera très utile... Je lui en ai parlé, il est à ta disposition.
» A. Charpentier ».
(Ceci fait allusion à la lettre de M. Ibels qui, en soumettant son projet aux artistes, leur demande de vouloir bien se grouper pour discuter et présenter au Parlement tes termes d'un projet définitif.)
Me Georges Descbamps