‹ Une épopée mystique [microform]Chapitre 10 sur 83 · PREFACE XXXI · texte numérisé non relu

PREFACE XXXI

quante livres relatifs aux pays lointains publiés en France de 1600 à 1661 ^ cent soixante-seize^ c'est-à-dire plus d'un tiers ^ furent dus à des missionnaires ; et si Von observe Vorigine de ces livres^ on constatera que les éditeurs de cent vingt de ces livres n'étaient nullement des Parisiens et appartenaient à vingt-sept villes de France ^^. Vesprit de. prosélytisme religieux leur assurait une clientèle d'acheteurs ;\ Vidée de mission aidait Vidée de colonisation à devenir populaire ; la ferveur éveillait la curiosité. Ainsi naquit la France coloniale, dans Vatmosphère créée par Vidée de mission.

Cette France coloniale, elle fut, au Canada, ce que les missionnaires voulaient qu'elle fût. Les premiers épisodes de Vépopée canadienne nous font assister au conflit entre deux conceptions de là politique coloniale: la conc,eption purement commerciale, et la conception des missionnaires. Que le pays se cultive, que le pays se peuple^ qu'il devienne-une prolongation effective de la France, qu'à la faveur de ses richesses naturelles et de la civilisation qui les exploitera, des Français y soient heureux et que les indigènes y deviennent heureux : de tout cela, les grandes compagnies de marchands,

qui obtenaient des privilèges pour V exploitation du Canada^ n'avaient primitivement aucun souci. Tout ce qu^elles voulaient, c'était, en quelques points bien choisis de ces terres loinr taines, quelques agents pour leur commerce, quelques, agents qui fussent de bons interprètes et de bons coui^tiers. Le Franciscain Sagard, entre 1630 et iôiO, confiait à ses compatriotes les plus mélancoliques réflexions. « Les anciennes sociétés, gémissait-il, depuis plus de vingt années en çà qu'ils ont possédé le pays pour r habiter et faire valoir, n'y ont pas ensemencé un seul arpent de terre. Il n'y a eu que nos religieux pour éprouver la terre... La plupart [des marchanda) ne désiraient pas qu'il se fit aucune conversion, tant ils appréhendaient qu'elle ne diminuât le trafic du castor, seul et unique but de leur voyage. O mon Dieu, le sang me gèle quand je rentre en moi-même et considère qu'ils faisaient plus d'état d'un castor que du salut d'un peuple qui vous peut aimer ^'^. »

Mais à V encontre de ces capitcdistes — on le voit par cet éloquent texte de Sagard — des voix s'insurgeaient, signifiant qu'il y avait là des terres fécondes, que Dieu destinait à la culture, et qu'il y avait là des âmes neuves, que Dieu destinait au baptême : c'étaient les voix des missionnaires, plaidant sans trêve et sans découragement pour une conception agricole et pouf

Uj^e conception q,postoUqu^ .d$ Iq cçlgnisq-tiçTi, Le mémoire prophétique du Francis^caixiJamet^ dçs Î6i5, dessinait le programme-, et pour qu'il s'accomplit., les démcirches à Paris du Francis^ cairp Le Baillif et du Jésuite Noyrot eurent une influence décisive.

La création par Richelieu de lu Compagnie des Cent Associés clôturu-, dès i627, l'époque où, les marchands ne songeaient qu'à tirer parti du Ccinada sans remplir les devoirs qu'ils avaient lù-bas envers le sol,, et les devoirs qu'ils avaient là-rlias mvers les âmes : Richelieu stipula qu'on s'occuperait de la culture., et qu'on s'occuperait des sauvages y et que l'indigène baptisé devien-r drait Végal des sujets du roi de France. Egarlité sipléniere., égalité sicomplète^ que Richelieu ajoutait que les sauvages chrétiens « peuvent habiter en France quand bon leur semblera^ et y acquérir, tester, succéder et accepter donations et legs tout ainsi çue les vivais régnicoles et originaires français, sans être tenus de prendre aucunes lettres de déclaration ni de naturalit^ » . D'un bond singulièrement émouvant, laptnsée dç. Richelieu entrevoyait et réulisait Vcissimilation entre le sauvage baptisé et le Français de vieille souche, entre la Nouvelle^Franc^ et la Frçmce, entre lu colonie et la métropole, assimilation qui devait .résulter du caractère bçiptismal imprimé le front des sauvages.

Même-, un demi-siècle durant, certains cer~

veaux, en France -et au Canada, rêveront de compléter cette assimilation, en élevant les petits sauvages « dans nos mœurs, notre langue et nos maximes ». A V épreuve, missionnaires et re^ ligieuses jugeront nécessaire de procéder avec plus de nuances : « Un Français devient plutôt sauvage, dira Marie de V Incarnation, qu'un sauvage ne devient Français » ; et de lôii à 1662 il n^y aura que quatre mariages entre Français et sauvagesses francisées "^^ . Mais si V expérience missionnaire réagissait contre les théories abstraites qui volontiers eussent coulé V esprit d^un sauvage dans un moule français, les avances faites par Richelieu aux sauvages convertis, ces avances qui, cent soixante-deux ans avant la Déclaration des droits de rhomme, ressemblaient à une sorte de déclaration des droits du chrétien, attestaient la place qu^ occupaient désormais, dans un programme de colonisation, les soucis de V apostolat religieux.

Quand après 1630, au moment de V occupation de Québec par les Anglais, on hésita un instant, dans les sphères politiques, à vouloir reprendre le Canada, ce fut faction des missionnaires qui, s'unissant aux efforts de Champlain, obtint du pouvoir central que la France se réinstallât là-bas : Vidée de mission, en cette heure critique, assura la survivance de Vidée de colonisation. Et lorsque,, en 1632, la France se réinstalla, ce fut avec un programme de mis-

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