PREFACE XXXIX
Six ans plus tard ^ de son monastère de Québec^ la Mère Marie de V Incarnation écrivait : « Si la Nouvelle-Hollande, aujourd'hui occupée par les Anglais, appartenait au roi de France, on serait maître de tous les peuples [les Iroquois), et Von y ferait une colonie française admirable y), et, en 1611, VUrsuline reprenait :
« Von vient d' apprendre que quelques-uns de ceux qui sont en route pour la grande baie du Nord ont rebroussé chemin pour apporter la nouvelle que des sauvages dont ils ont fait rencontre les ont assurés quil y était arrivé deux grands vaisseaux et trois pinasses d^ Angleterre, dans le but de s^ emparer du port et du pays ; que les deux vaisseaux s'en vont retournés, chargés de pelleteries, et que les pinasses y ont hiverné. Voilà une fâcheuse issue pour le temporel, peut-être pour le spirituel, puisque le pays tombe sous la domination des infidèles. Si l'on y eût envoyé de France, comme Von en était averti, cette perte ne serait pas arrivée. Ceux qui sont partis d'ici pour cette découverte ne laisseront peut-être pas d'y planter la croix avec les fleurs de lis à la face des Anglais ! Prions pour cette grande affaire ^9. »
Tel est le vœu — vœu de Française, vœu d'apôtre — par lequel se terminent les Lettres historiques de Marie de V Incarnation. Après cette dernière ligne et cette dernière prière, cette infatigable apôtre connut le repos de Vautre vie.
th LES ORlGlNEë RËtlÈtlËUSES t>U CANAÎJA
On pourrait multiplier^ les textes de ce genï'e. France et Angleterre luttant pour la possession, du Nouveau Monde apparaissaient auôc missionnaires comme les persohnificûtions armées du catholicisme et du protestantisme *.
En dépit dé ses luttes côhtré PéOêqUe Mon-.
tigny-Laval^ Vintendaht Talon miàintieTidra\ lorsqu'il concédera des terres^ que la propagation de la foi est « là fin première et principule de V établissement dé la colonie fraji^àisê du Canada «, et Von retrouvera dette même idée, jusqu'en 11 55, soUs la plume royale dé Louis XV, pour qui ce ne sera plus, pèUt-ètré, qu^urie formule dé style^'^. Il fallait qu'outré-mer gérmàs- Séîit les fleurs de lis, et qu! élléû S'y épdUouissent, pour que dans V Amérique dU Nord Rome eût un bastion ; la Coiisciénùé religieuse, non moinà que V intérêt national, appelait la France dans Id NoUvéllé-France.
* Garneaû, transportant dans iè passé ses conceptions tl'hôïïltaé dil 4ix' siècle, prdclainé à plusieurs rë|)risës que Richelieu, en excluant les protestants du Canada, commit une V grande faute, un acte aussi injuste qu'impolitique. Voilà le térdict de Gàrneaù philosophé ; iriais Infcidèrhmënt, a un tournant de page, Garneau historien apporte un correctif : « Cet acte, demande-t-il, n'était-ii pas justifié peut-être par les àèisBemëivts dés pirôtésèànts, cjùi poussaient Richelieu dans cette voie? La conduite des huguenots donnait alors de la force aux paroles des catholiques, qui répétaieht qu'il n'y avait t)as de sûreté à lés làissbr S'établir à ptoxinîtité dés cbldniëè anglaises, peuplées de protestants. » [Histoire du Canada, 6* édit., 1, p. 94, 1Ô6, 108, 539.)
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Nôtre léger diit-huitiènté siècle V en exilera. Ce siècle laissera dans les cartons le tnagnifiquè projet dé colonisation de Vauban qui, poHdnt Bon regard, eh 1699, vers les quatorze mille Canadiens français, rêvait d^une Nouvelle-France peUpiéè de viiigt-cinq millions six cent mille âmes en Vannée 1970^^/ La doctrine de Montesquieu i, professant que les colonies qui ont les mêmes- produits qUe Id Métropole coûtent plus qu^ elles liê rapportent^ régiièra sur V esprit dèB éconOJUistès et comtnthcèra de leÉ rendre fhàlvéiUdnts pour la Colohiéàtioh Cânàdiénhé ^^; les Encyclopédistes^ infidèles à Vesprit Même ^ui avait jadis fait baptiser le Canada du beau fiOM de Nouvelle-France, considéreront les côioriiëS) hoti pas corfiMe « des parcelles plus OU Moins lointaiïies du territoire national » , mais côMmê « d'humbles Servantes dévouées au pays de là domination et prêtés à iàUs les sacrifiùes ^^ ».
Lorsque lèB directéuf'S de Vopihiôri publique française, un Voltaire, un Raynal, seront hostiles au catholicisme et captifs d'une certaine anglomanie, notre renonciation à ce Canadû que Voltaire considérait comme « le plus détestable pays du Nord r^ leur fera V effet d'une bohrie fortune^; èi^ si Von eût écouté Vdltàirè, là
* Ce mot se trouve dans une lettre de Voltaire àti bomlê
France^ sans lutter une dernière fois dans les plaines d'Abraham, eût tout simplement vendu le Canada aux Anglais ^ qui ^ par V intermédiaire du frère de Pitt, avaient fait au philosophe des offres d'achat^'^.
QuHmportaient au philosophisme les succès apostoliques recueillis^ depuis 1739, dans sa mission du lac des Deux-Montagnes et dans sa mission de la Présentation, par cet admirable Sulpicien François Picquet, que Montcalm appelait a. mon cher et très respectable patriarche des Cinq Nations ^^ » ? Pourquoi donc ce François Picquet venait-il tirer les sauvages de V état de nature, en un siècle auquel Rousseau prêchait la supériorité de cet état sauvage qui est « la véritable jeunesse du monde » et signifiait que « le genre humain était fait pour y rester toujours ^6 » ?
Choiseul, disciple des philosophes, devait être assez indifférent aux déconvenues des missionnaires, et à leur recul. Il faisait le plaisantin quand, le 12 octobre 1760, écrivant à sa « chère marmotte » Voltaire, il lui disait avec
d'Argental (1" novembre 1760) (éd. Moland, XLI, p. 48). Le fameux mot que l'on rencontre au chapitre 23 de Candide (éd. Moland, XXI, p. 196) : « Ces deux nations sont en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada», ne s'applique pas — M. AULARD l'a fait justement observer (Révolution française, janvier 1913, p. 53-5é) — au Canada proprement dit, mais aux territoires de la région de l'Ohio que se disputaient la France et l'Angleterre.