I. — La rentrée de la France et des Jésuites au Canada
Le « Rocher de Québec », depuis 1629, était anglais : la France devait-elle persister à s'y réinstaller ? A la Cour, les avis divergeaient *. D'aucuns alléguaient qu'en voulant coloniser au delà des mers d'immenses étendues de terres où de longs hivers sévissaient, on risquait d'affaiblir et de dépeupler la vieille France. Mais d'autres ripostaient que le Canada fournissait du bon blé, et de beaux bois pour construire nos vaisseaux, et qu'il serait, pour nos pêcheries, un enviable point d'attache. Tandis qu'ainsi l'on discutait, Champlain négociait à Londres ; et les Jésuites, à Paris, faisaient prier.
Champlain avait exploré le Canada ; il y avait signalé des richesses à exploiter, une mission civilisatriceà remplir. Acculé, tout d'uu coup, à rentrer
en Europe en vaincu, il allait, par ses démarches auprès de l'Ang^leterre, puis auprès de l'opinion française, rétablir les assises de son œuvre écroulée, et plaider victorieusement pour le droit et le devoir qu'avait la France de la reprendre et de la poursuivre. 11 n'eut pas de peine à prouver qu'au moment où les Kirke avaient assailli Québec, Angleterre et France étaient réconciliées depuis trois mois par le traité de Suse : la victoire anglaise prena:it donc l'aspect d'un acte de 'guerre commis en pleine paix.
L'Angleterre, en 1632, rendait Québec ; et Ghamplain, se tournant vers Richelieu, invitait le cardinal à « redonner à ces nations la lumière de la foi » et à « relever et soutenir la possession de cette nouvelle terre, par les peuplades et colonies qui s'y trouveraient nécessaires ». Ainsi parlait-il en tête de l'ouvrage . : les Voyages de la Nouvelle-France occidentale dite Canada, on il réimprimait les relations de ses anciens voyages * et retraçait l'histoire des dernières années.
Dans ce même livre on lisait que « la conversion d'un infidèle vaut mieux que la conquête d'un royaume » et que « les rois et grands princes doivent être plus soigneux d'augmenter la connaissance du vrai Dieu, et accroître sa gloire parmi
* Le premier récit de voyage de Ghamplain, paru en 1603, aA'ait eu deux éditions ; le second, trois éditions, de 1613 à 1620 ; le troisième, trois éditions, del619 à 1627. (Deschamps, Histoire de la question coloniale en France, p. 31.)
les peuples barbares, que de multiplier leurs États 2. » Ghamplain ne tendait à Louis XIII une couronne d'outre-mer que pour l'inviter à installer là-bas, sur les âmes, une souveraineté plus lia:ute que la sienne, celle du Christ. Déjà, par les Franciscains, par les Jésuites, le Christ avait commencé à régner. Des Franciscains, Champlain parlait moins longuement, dans cette réimpression de ses relations antérieures, qu'il ne l'avait fait, dans le texte primitif ; il insistait surtout sur les Jésuites, avec un accent de ferveur 3. Il prévoyait, semble-t-il, que la renaissance de la Nouvelle- France allait être leur œuvre, en même temps que la sienne.
Les Jésuites étaient demeurés tout équipés, pour rentrer. Ces années d'exil se déroulaient, pour eux, comme une veillée des armes. Chaque jour, dans leur province de Paris, une messe se célébrait, pour requérir de Dieu, expressément, qu'il les remît sur la route du Saint-Laurent. Ursulines et Carmélites parisiennes, jour et nuit, devant le tabernacle, parlaient des Jésuites à Jésus *. Sous ce noble règne de Louis XIII, la prière française aspirait et aimait à s'insérer dans la vie nationale : elle demandait pour la France, en ces alentours de 1630, la conquête 'spirituelle du Canada; elle implorera, sept ans plus tard, un héritier pour le Roi. Sans aucun pharisaïsme, sans affectation d'étalage, elle se considérait et elle agissait comme une des formes de l'énergie
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française, comme- cette énergie même s'exerçant sur Dieu, et lui faisant violence ; elle lui rendra grâces pour la Nouvelle-France, elle lui rendra grâces pour ce «Dieudonné », Louis XIV. Nous sommes au temps de M. de BâruUe, au temps des Calvaîriennes du Père Joseph ; c'est l'époque où les grands intérêts politiques recherchent volontiers l'appui des mystiques et déterminent les requêtes qu'il convient de présenter à Dieu, lorsque au pied de l'autel on fait faction.
Les requêtes présentées pour les Jésuites eurent plein succès. Richelieu aurait volontiers envoyé a:u Canada les Capucins : ceux-ci se récusèrent, alléguant que Franciscains et Jésuites avaient commencé l'œuvre. Deux ordres, au gré de Richelieu, c'était trop : il redoutait des confits. Jean de Lauson, président de la Compagnie des Cent Associés, était favorable aux Jésuites, et prévoyait, dès la fin de 1631, qu'ils pourraient s^embarquer au prochain printemps. Charles Lalemant, ancien supérieur de leur mission de Québec, se réjouissait fort d'un tel augure : parmi les écoliers rouennais dont il était devenu le recteur, il regrettait ses Peaux-Rouges. « Les sauvages nous souhaitent grandement, écrivait-il à l'assistant du Père général ; ils soupirent après le retour des Français, desquels ils reçoivent un bien autre traitement que les Anglais. » Le l""^ mai 1632, il informait l'assistant que des lettres patentes, signées de Richelieu, invitaient les Jésuites Le Jeune et
de Noue, et le frère coadjuteur Buret, à « reprendre possession des maisons et lieux qu'ils avaient déjà possédés à Québec ^. »
Les services que depuis 1615 avaient rendus les Franciscains étaient inoubliables ; et ces religieux, de leur côté, n'oubliaient pas le Canada. Un d'entre eux, Sagard, en cette même année 1632, publiant son Grand Voyage du pays dès Huions et son Dictionnaire de langue huronne^ disait en sa préface :
Le seul ressouvenir de ces pauvres Hurons me touche tellement en l'âme, que je voudrais les pouvoir tous porter dans le ciel après une bonne conversion, que je prie Dieu de leur donner, bannissant de leur cœur tout ce qui est de vicieux, et de leurs terres tous les Anglais, ennemis de la foi, pour y rentrer . aussi glorieusement, comme ils nous en ont chassés injustement, avec tout le reste des Français ^.
A tort ou à raison, les Franciscains sentirent, dans les gestes d'appel qu'on esquissait à leur endroit, plus de gratitude courtoise pour leur passé que d'impatience réelle de les voir revenir. Lorsqu'on 1633 on les informera du prochain départ des vaisseaux, ils se déclareront prévenus trop tard pour pouvoir être prêts ; malgré la décision de la congrégation romaine de la Propagande, qui dès 1635 les investissait de l'office de missionnaires au Canada, ils ne rentreront là-bas qu'en 1670, après quarante ans d'amertume tenace'^.
Le Jeune, qui s'embarquait en juillet 1632 pour
diriger la mission nouvelle, était né de parents calvinistes : de bonne heure, malgré eux, il s'était fait catholique, puis jésuite. L'Eglise eut souvent à se réjouir de rencontrer comme serviteurs certains esprits pratiques qui ne laissent jamais faire à Dieu ce qu'il leur est possible de faire euxmêmes, et qui, une fois toute leur tâche accomplie par toute leur bonne volonté, s'abandonnent à lui pour le reste. Leurs méditations élargissent et reculent l'horizon de leurs rêves, puis soudainement s'intimident et s'humilient, comme si elles empiétaient sur la Providence ; en hâte ils se rabattent sur les données exactes, immédiates, que leur fournit la réalité ; ils s'en imprègnent, les analysent, les triturent, guettant, au jour le jour, les petits faits révélateurs avec lesquels doivent compter leurs énergies d'action. Tel était le Père Paul Le Jeune. Les dix premières Relations sur la mission, annuellement expédiées en France de 1632 à 1641, sont de sa plume : elles offrent un document d'une admirable variété.
Ici, des descriptions très précises du pays et des mœurs, telles qu'on les attendrait d'un géographe, d'un économiste ou d'un ethnographe ; ailleurs, des histoires de conversion, minutieusement fouillées, fixant devant nous les attitudes successives, si gauches puissent-elles nous paraître, de ces humbles âmes de sauvages, en route vers le Christ, Richesses du terrain, richesses des âmes, le Père Le Jeune les suppute, les met en
relief, avec une soucieuse exactitude. Il avait ordre de tenir à jour, pour le public de France, le journal de ses explorations spirituelles, le bilan de ses conquêtes, le carnet de ses espoirs, de ses anxiétés, de ses regrets. Ainsi fit-il, et devant nous se déroule une façon d'épopée, dont le principal héros est le narrateur : noiis le voyons la concevoir, et puis l'accomplir ; et cette chronique d'un peuple naissant laisse l'impression d'un éloquent hommage à la vertu de l'élément spirituel et moral comme facteur d'histoire.
C'est sur cet élément-là, surtout, que la Nouvelle-France avait à compter, Car la Compagnie des Cent Associés, qui professait que « pour former le corps d'une bonne colonie il faut commencer par la religion 9, et qui se piquait de « s'intéresser en la gloire de Dieu, en la publication de l'Évangile, en la conversion des âmes ^^ », n'était guère en mesure de ratifier une telle sollicitude par des générosités un peu notables : des procès et les trois ans d'occupation anglaise l'avaient à demi ruinée. Que pouvait-elle, pour sa tâche immense, avec son maigre revenu de dix mille livres ? On inclinait plutôt à compatira la gène de « Messieurs les Associés w , — comme on les appelait, qu'à heurter trop indiscrètement à la porte de leurs coffres.
Les Jésuites retrouvaient à Québec, remariée à Guillaume Hubou, la veuve de Louis Hébert, le premier colon ; grâce à Couillard, son gendre,
cette famille-là était dé] à à la troisième génération \ elle cultivait avec vaillance et, depuis 1628, labourait avec un soc et des bœufs. « C'est l'unique famille de Français habituée en Canada, notait Le Jeune'; ils cherchaient les moyens de retourner en France ; mais, ayant appris que les Français retournaient à Québec, ils commencèrent à revivre *i. » Le Jeune descendait en leur logis, chantait le TeDeum, et chez eux célébrait la messe, qui ne s'était point dite depuis trois ans : ce renouveau de la liturgie sous le toit d'une famille de colons demeurée fidèle était comme le symbole de Tétroite liaison qui existait entre le peuplement des terres canadiennes et leur évangélisation.
En fait d'argent, en fait d'hommes, le Jeune n'avait, on le voit, que de bien indigentes ressources : mais une fois de plus l'histoire allait dévoiler tout ce que peuvent receler de force quelques âmes détachées de tout, mises au service d'un idéal. Son compagnon le P. de Noue, gentilhomme de Champagne, officier: naguère de la chambre du Roi, aspirait, depuis qu'il était Jésuite, aux plus humbles corvées : n'ayant pas le don des langues, il se fit menuisier, défricheur, pour loger et nourrir la mission *2. Le Jeune, lui, ramassant à ses côtés de petits sauvages, attrapait quelques sons de leur langue et leur insinuait quelques bribes de Credo . « Je suis devenu régent- au Caaiida, écrivait-il ; qui saurait parfaitement la
langue des sauvages serait puissant parmi eux ^^. » Le premier regard qu'il jetait sur eux lui donnait confiance : le plus visible de leurs vices lui paraissait être l'ivrognerie, et c'est aux Européens qu'ils le devaient ^^ ! « On a fait de grands fruits dans les îndes orientales et dans l'Amérique méridionale, observait-il, quoiqu'on ait trouvé en ce pays-là non seulement des vices à combattre, mais encore des superstitions étranges auxquelles ces peuples étaient plus attachés qu'à leur propre vie : en Nouvelle-France, il n'y a que les péchés à détruire et encore en petit nombre, car ces pauvres gens, si éloignés de toutes délices, ne sont pas adonnés à beaucoup d'offenses. De superstition ou fausse religion, s'il y en a en quelques endroits, c'est bien peu *^. » C'est « au milieu d'un bois déplus de huit cents lieues d'étendue » que Le Jeune signait, sept semaines après son arrivée à Québec, ces premières impressions (16) : avant la fin de l'année, à Paris, Cramoisy les publiait ; on les lisait, on les commentait.
En 1633, Ghamplain reparaissait à Québec , il avait le titre de gouverneur. Il y eut dès lors, dans la bourgade, deux points où le christianisme s'enseignait : à Sainte-Marie des Anges, résidence des Pères, c'était le catéchisme ; au Fort de Québec, résidence de Ghamplain, c'était comme une leçon de choses, s'offrant dans une minuscule cité de Dieu. « Le fort, écrira bientôt Le Jeune, a paru
une Académie bien réglée, M. de Ghamplain faisant faire lecture à sa table, le matin, de quelque bon historien, et le soir de la Vie des Saints; le soir se fait l'examen de conscience en sa chambre et les prières ensuite, qui se récitent à genoux. Il fait sonner la salutation angélique au commencement, au milieu et à la fin du jour, suivant la coutume de l'Eglise. En un mot, nous avons sujet de nous consoler, voyant un chef si zélé pour la gloire de Notre-Seigneur i'^. »
IL — Apprentissage et mobilisation des missionnaires : les Pères Le Jeune et Brébeuf .
Le même convoi qui avait ramené Ghamplain apportait le P. Massé, vétéran de l'apostolat sous ces latitudes, et le P. Brébeuf, qui venait en hâte reparler du Christ aux Hurons. Ghamplain, sans délai, remit Brébeuf en contact avec ses ouailles. Soixante capitaines se trouvaient alors à Québec : il les convoqua, leur promit aide contre les Iroquois, et, leur montrant Le Jeune et Brébeuf, il leur dit : « Ge sont nos Pères, nous les aimons plus que nos enfants et que nous-mêmes ; on fait grand état d'eux en France, ce n'est point la faim ni la disette qui les amène en ce pays-ci : ils ne vous vont pas voir pour vos biens ni pour vos pelleteries. Si vous aimez les Français comme vous dites, aimez ces Pères, honorez-les; ils vous enseigneront le chemin du ciel *^. ^>
Ainsi se scellait, sous l'impulsion du gouverneur, une sorte de pacte de fraternité entre les apôtres de l'Église et la lointaine peuplade dès Hurons.
Les nomades Algonquins, au Nord-Ouest de Québec, aspiraient à devenir plus sédentaires : ils demandaient à Le Jeune qu'on allât « faire une habitation parmi eux, ayant dessein de former un bourg à l'endroit du fort qu'on dresserait là, et de se ramasser là-dedans*^ ». Là encore, au cours de 1634, Ghamplàin intervenait, exauçant le commun désir de Le Jeuue et des Algonquins : il ordonnait qu'aux Trois -Rivières s'installât une enceinte de pieux de cèdre, encadrant une habitation. Des Jésuites s'y fixèrent, à portée des Français qui cherchaient des fourrures et des Algonquins dont ils cherchaient les âmes : ce nouveau « fort » où la France et la croix prenaient racine allait servir d'avant-poste à Québec pour la défense militaire, et d'avant-poste aux missionnaires pour l'offensive spirituelle. Le fort Richelieu, à quinze lieues au-dessus de Québec, devait, comme Ghamplàin l'écrivait au cardinal, « tenir toute la rivière en échec 20 », Ce qui manquait, en présence des Iroquois, qui menaçaient aujourd'hui les Hurons, et qui demain peut-être menaceraient les Français, c'étaient des soldats : Ghamplàin insistait auprès de la métropole pour qu'on lui en expédiât cent vingt ; il ne demandait rien de plus, et promettait qu'avec cette poignée de Français et deux ou trois
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mille sauvages, il aurait en un an raison des Iroquois: et cela, disait-il, augmenterait le culte de la religion et procurerait un trafic « incroyable 21 ». Il ne fut pas exaucé. Il faudra huit ans encore pour qu'on voie éclore, au Canada, une France militaire ; et c'est dé la France religieuse qu'elle naîtra, dans l'île de Montréal, avec le mystique élan d'une chevalerie.
Pouvoir civil, représenté par Champlain, pouvoir religieux, incarné par les Jésuites, vivaient en étrpite union : il serait vain de rechercher lequel était au service de l'autre 2^. Chacun servait la fin que l'autre poursuivait ; il y avait là quelque chose de plus qu'une collaboration, il y en avait deux, en deux domaines distincts, l'une visant la gloire du Roi, et l'autre la gloire de Dieu. Un jour de 1635, ayant dit à Le Jeune ses péchés , ayant « perfectionné ses vertus avec des sentiments de piété si grands » que tous les témoins en étaient « étonnés ^3, » Champlain mourra : son successeur Montmagny, à son entrée en charge, assistera officiellement au baptême d'un sauvage 24 ; les traditions de Champlain se prolon^ geront.
A l'époque même où Le Jeune inaugurait la résidence des Trois-Rivières, une autre fondation s'édifiait à Québec, celle du collège, en vue de laquelle le marquis de Gamaches avait jadis remis des fonds au P. Coton. Dès 1635 le collège fonctionnait ^^ : on y enseignait le catéchisme et les
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premiers éléments des lettres. 11 y avait peu d'élèves encore ; mais, sur les vaisseaux arrivant de France, on entrevoyait dé petits passagers dont il faudrait faire des latinistes. « Quelques personnes très honnêtes, écrivait Le Jeune dans la Relation de 1636, nous savent fortbien dire que jamais elles n'eussent passé l'océan si elles n'eussent eu connaissance qu'il y avait des personnes capables d'instruire leurs enfants en la vertu et en la connaissance des lettres ^6. » Déjà, sur cette terre hier sauvage, certaines lueurs d'humanisme chrétien scintillaient : la France religieuse, plusieurs années avant que s'ouvrit au Massachusetts la célèbre fondation de John Harvard, avait ainsi l'honneur d'échafauder le premier collège qu'ait possédé l'Amérique du Nord.
Mais ce n'était pas la gloire d'humanistes, ni de philosophes, ni de théologiens, que Le Jeune et ses confrères étaient venus chercher au delà des mers ; c'étaient les tourments et les labeurs promis à l'apostolat. Le Jeune, après deux ans de balbutiement des langues sauvages, se demandait anxieusement s'il « parlerait jamais avec assez de liberté pour prêcher » ; il réfléchissait que <i. Dieu peut faire d'une roche un enfant d'Abraham ^7 », et se remettait au fastidieux travail, ayant constaté qu'il n'y avait « lieu au monde où la rhétorique fût plus puissante qu'en Canada ^s ». Les sauvages, à mesure qu'il les connaissait mieux, lui semblaient avoir « plus d'esprit que
nos paysans ordinaires ^^ » ; excellent terrain, donc, pour la rhétorique, s'essayant en dialecte Algonquin, ou en dialecte Montagnais ! Pas d'ambition chez eux, pas d'avarice : Le Jeune les croyait libérés de « ces deux tyrans qui donnent la torture et la géhenne à un grand nombre de nos Européens 30 », Il ne les sentait pas vindicatifs, sinon à l'endroit des ennemis de leur national, et à l'endroit, aussi, de leurs poux, qu'ils mangeaient en représaille de leurs morsures. En boa disciple' des Exercices^ Le Jeune cherchait en eux quelque vestige d'une lutte contre l'instinct, d'un effort vers le mieux, d'une rudimentaire ascèse ; mais il ne se rappelait pas, hélas ! « leur avoir vu exercer aucun acte de vraie vertu morale ; ils n'ont, disait-il, que leur seul plaisir et contentement en vue^'-^ ». Et d'autre part, combien de vices ! Le Jeune, peu à peu, dès avait découverts. Leur gourmandise le choquait. « Il y a d'autres richesses à demander à Dieu, expliquait^il aux Montagnais, que des orignaux, des ours et des castors ; » et ceux-ci de lui répondre : « Que pourrais-tu souhaiter de meilleur, que de manger tout ton saoul de ces bonnes viandes ^^ ? » C'était un déplaisir, de les voir si dédaigneux pour les gens gravement malades, si prompts à les achever, 34 et de les sentir si crédules aux songes : « S'ils rêvaient qu'il nous faut tuer, pensait Le Jeune, ils nous tueraient, s'ils pouvaient ^5. » Il leur advenait de se révéler anthropophages,
quand ils avaient affaire aux Iroquois leurs ennemis : « N'en mangerez-vous pas votre morceau, disait l'un d'eux à Le Jeune, puisque les Iroquois ont tué des Français ^^ » ? Leur libertinage enfin, et leur malpropreté, étalaient devant le Jésuite les plus répugnants spectacles. « Leur âme, concluait-il, est un sol très bon de sa nature, mais chargé de toutes les malices qu'une terre délaissée depuis la naissance du monde peut porter 3^. >>
A l'œuvre donc contre ces malices ! Le Jeune s'en allait vivre avec les Montagnais, sous la hutte. Autour de lui, de bonnes écuellées de pois, pour les écoliers sauvages qui répondaient bien au catéchismes^*. « Le beau Louvra » ! écrivaitil plaisamment ; il en détaillait les « commodités ». La hutte était si basse, qu'il fallait être « toujours couché ou assis sur la plate terre » ; si mal jointes étaient les écorces, que « le plus gros hiver de France y eût pu tous les jours passer tout entier sans empressement » ; et si vif était le feu, qu'on grillait ; la fumée « faisait pleurer » ; il fallait « mettre la bouche contre terre pour pouvoir respirer », et à peine Le Jeune, aveuglé, pouvaitil déchiffrer son bréviaire. Les chiens lui passaient « et sur la face et sur le ventre », et portaient le nez dans son écuelle plus tôt qu'il n'y portait la main 39 ». Mais Le Jeune avait écrit en France, l'année d'avant : « Il faut prendre sa vie, et tout ce qu'on a, et la jeter à l'abandon, pour ainsi dire, se contentant d'une croix bien grosse et bien
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pesante pour toute richesse ^o. » Action, souffrances, tout en lui se conformait à cette maxime.
Une fois l'an seulement, il avait Toccasion de correspondre avec la France. Le courrier repartait trop tôt pour que les Jésuites résidant chez les Hurons eussent le temps de faire porter à Québec leur réponse aux lettres reçues; entre eux et la France, un échange de nouvelles réclamait un an de plus^M Ils considéraient pourtant comme une « bonne aventure ^^ » d'aller chez les Hurons; ils se disputaient cet honneur, Les Pères Brébeuf, Daniel, Davost, y trouvèrent une vie qui dépassait leurs rêves de souffrance. Trentecinq fois, au cours d'un trajet de trois cents lieues, Brébemf, arrêté par des rapides, dut prendre son canot sur ses épaules ; plus de cinquante fois il dut le traîner dans le lit du fleuve, là où l'eau manquait 43 ; il fut finalement laissé seul par ses guides, sans ressources, sans abri, dans une baie déserte. Daniel et Davost, chacun de son côté, étaient aussi, après de mauvais traitements, jetés comme des épaves sur la terre nue. « Les bons soldats, professait Le Jeune, s'animent à la vue de leur sang et de leurs plaies ^^ » : Brébeuf et son escouade étaient de bons soldats.
Brébeuf connaissait le pays : il se mit en quête d'un village huron. Les villages se déplaçaient, de période en période, lorsqu'autour d'eux la terre épuisée devenait stérile; Brébeuf retrouva un groupement de Ilurons, à quelques milles del'em-
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placement où jadis il les avait -visités. Ils le fêtè^ rent, le logèrent. Bientôt Davost et Daniel le joignirent. Les Jésuites se construisirent une cabane, qui s'appela « la Mission Saint- Joseph ». Ils y. vivaient de blé et de farine d'Inde; on avait, à certaines époques, du poisson, et « de la chair à peine six fois l'an » ; comme boisson, de l'eau ^^. « Quel bonheur, disait l'un des Pères, de ne voir rien de ses yeux que des sauvages, des croix et Jésus- Christ 46 f »
Le capitaine du village amenait ses hommes.
Brébeuî prenait un surplis, un bonnet carré, « pour donner plus de majesté ». On chantait à genoux le Pater ^ « réduit en vers hurons ». Brébeuf esquissait une leçon, puis interrogeait les petits sauvages : les bonnes réponses étaient récompensées d'un « canon de verre » ou de quelque autre cadeau ; la fierté dés parents se rengorgeait. Deux petits Français se levaient, et se questionnaient entre eux sur la leçon de Brébeuf ; les Hurons étaient dans l'admiration. Quelques anciens, enfin, interpellaient le Père sur ce qui leur paraissait difficile à comprendre ou à croire 4'^. Le Jeune pronostiquait que « la mémoire très heureuse de Brébeuf, sa douceur très aimable, feraient de grands fruits dedans les Hurons ^^ ». « Si la paix se fait entre les Hurons et les Iroquois, écrivait-il dans sa Relation de 1634, je prévois une, grande porte ouverte à l'Évangile. Plût à Dieu que Mgr le cardinal vît cinq ou six cents Hurons,
hommes grands, forts et bien faits, prêter l'oreille aux bonnes nouvelles de l'Évangile! Cette vue lui donnerait autant de contentement que ces grandes actions dont il remplit l'Europe '^^. » « La mission des Hurons, insistait Le Jeune en 1635, est de très grande importance pour le service de Notre-Seigneur ^^. »
Au demeurant, les missionnaires se gardaient de tout optimisme exagéré : la Relation de 1636 notait que les Hurons voyaient surtout, dans le baptême, un moyen de se bien porter ^i, et redoutait l'accueil qu'ils feraient à l'Evangile lorsqu'on leur tiendrait « un langage nouveau sur leurs mœurs » pour leur « apprendre à clouer leurs chairs ^^ » ; celle de 1637, qui annonçait la création d'une seconde résidence en terre huronne et le premier baptême d'un Huron adulte qui ne fût pas en danger de mort ^3^ pressentait que les femmes, plus nombreuses que les hommes, verraient d'un mauvais œil que ceux-ci devinssent monogames, et constatait avec chagrin que toute épidémie, toute catastrophe, étaient imputées aux Français ^^ ; celle de 1638, enfin, apportait l'émouvant récit d'un conseil qu'avaient tenu les sauvages devant les Pères, accusés de porter malheur au pays. Brébeuf et quatre autres Pères avaient passé des mois tragiques, dans l'attente d'un mauvais coup : Le Jeune publiait une lettre où ils lui attestaient, néanmoins, leur « grand repos et contentement d'esprit » ; ce qui
les rendait « tout marris » , s'ils étaient destinés à mourir, c'était que « ces pauvres barbares, par leur propre malice, bouchassent la porte à l'Évangile et à la grâce ^^ » .
Même ébloui par tant d'héroïsme, le lecteur français allait peut-être dire: Quels sont les résultats ? Le Jeune n'était pas homme à grossir les statistiques. Il y avait, pour 1635, 22,, baptêmes ; 115 pour 1636; plus de 300 pour 1637 ^^i on n'allait pas vite, on voulait éprouver les catéchumènes. A l'adresse des Français qui se fussent étonnés ou lassés de pareilles lenteurs, LeJeune avait dit, dès 1633 : «Qu'on se souvienne que les potirons naissent en une nuit, et qu'il faut des années pour mûrir les fruits de la palme. On a été trente-huit ans, avant que de rien faire au Brésil. Combien a-t-on attendu aux portes de la Chine 57! »