III. — Des appels aux chaumières, à la cour et aux cloîtres
Les Relations de Le Jeune n'étaient pas seulement des comptes rendus, mais aussi des cris d'appel. Il réclamait des colons, des religieuses enseignantes, des religieuses hospitalières. « Le sol de France est fécond, s'écriait-il ; les Françaises ont cette bénédiction, qu'elles le sont encore davantage. Nos Français s'en vont épars, qui d'un côté, qui d'autre, busquer leur fortune chez
l'étranger. Ne vaudrait-il pas mieux décharger l'ancienne France dans la Nouvelle, par des colonies que l'on y peut envoyer, que de peupler les pays étrangers ^^ ? » Le Jeune, osant s'adresser à Richelieu lui-même, lui disait : « Je me suis laissé dire, et ne l'ai pas entendu qu'avec un grand regret, qu'une bonne partie des artisans qui sont en Espagne sont Français. Quoi donc faut-il que nous donnions des hommes à nos ennemis pour nous faire la guerre, et nous avons ici tant de terres si belles, si bonnes, où l'on peut jeter des colonies qui seront fidèles à Sa Majesté et à Votre Grandeur ^^. >>
Il précisait les méthodes à suivre pour le peuplement. Pas de « bouches inutiles » : elles « seraient à charge pour ces premières années » . Serrant de plus près sa pensée, il finissait par cette formule: « J'ai pi as envie de voir ce pays défriché que peuplé. » Des Français défricheurs, voilà ce qu'il lui fallait ; et de loin, son regard les recrutait, parmi «tant de forts et robustes paysans qui n'ont pas du pain à se mettre sous la dent 6° ». 11 lui semblait que l'exode de ces humbles transfigurerait la terre canadienne. Car ils formeraient de petits noyaux de population, autour desquels se grouperaient les sauvages errants ; et pour la civilisation chrétienne, ce serait une étape décisive que cette fixation.
« Arrêter les sauvages », comme disait en sa langue le P. Le Jeune, et par la vertu même de
l'amour que l'on porterait à leurs âmes et à leur sol, les habituer, une fois sédentaires, à devenir des laboureurs : telle était la politique de ce missionnaire. La traite même des fourrures en bénéficierait : car les sauvages, une fois stables, pourraient être accoutumés à faire un choix parmi les castors qu'ils chasseraient, à ne s'emparer que des mâles déjà parvenus à un certain âge ^^.
Leurs chasses deviendraient disciplinées, et leurs existences aussi ; car ils- seraient dès lors plus accessibles au message du Christ. « Tantqu'ils seront errants, observait Le Jeune, vous les instruirez aujourd'hui ; demain la faim vous enlèvera vos auditeurs les contraignant d'aller chercher leur vie dans les fleuves et dans les bois. » Un jour qu'il confiait aux Montagnais son projet d'amener auprès d'eux des travailleurs de France, le sorcier de la tribu lui déclara : « Tu mens ; car on ne voit point d'hommes au monde si bien comme tu le dis, qui voudraient prendre la peine de nous secourir sans espoir de récompense ; si tu faisais cela, tu arrêterais la plupart des sauvages, et ils croiraient tous à tes paroles. » Ce sorcier, sans le vouloir, était singulièrement encourageant pour les desseins de Le Jeune.
Quand donc des paysans de France se feraient-ils Canadiens, pour que les sauvages du Canada devinssent chrétiens ? Quand donc « ces dames de France, que Notre -Seigneur va touchant d'un côté, et que la vanité retient encore à sa chaîne »,
s'attendriraient-elles à la pensée de « ces escouades de petits garçons et de petites filles sauvages, assistant au catéchisme vêtus à la Saint-Jean- Baptiste, priant Dieu aujourd'hui, et demain s 'envolant dans -fleurs bois, faute que leurs parents ne sont pas arrêtés ^^ ? » En une sorte de diptyque, l'imagination de Le Jeune se représentait d'une part ces petites âmes un instant réchauffées, mais bientôt grelottantes de nouveau, et d'autre part ces dames de France « employant tous les ans plus de dix mille francs en leurs menus plaisirs ^ » .
Le bon usage qu'on pourrait faire d'un tel Pactole, alors qu'il y aurait à grouper, à Québec, tant de malades et de vieillards, dans un hôpital où coulerait à flots la grâce baptismale ; alors qu'il y aurait à fonder, en ce même Québec, un séminaire de fillettes sauvages, qui, « bien élevées, ne le céderaient en rien à notre jeunesse Française ^^, » de fillettes qu'ensuite on doterait et on marierait !
Le Jeune voyait, en ses songes impérieux, les grandes dames fournissant les ressources, et les cloîtres fournissant les dévouements. Se retournant vers les grilles monastiques, il signifiait qu'il avait besoin de religieuses hospitalières ; et pour le futur séminaire de filles*, il souhaitait
* Il est curieux de constater' que Mme Hubou, veuve d'Héber , antérieurement à l'arrivée des Ursulines, commença chez elle un « séminaire; de sauvagesses >; {Couxllard-Despres, la Première Famille française au Canada, p. 135-136).
« quelque brave maîtresse que le zèle de Dieu et
l'affection au salut de ces peuples ferait passer en
Canada, avec quelques compagnes animées de pareil courage 66 ».
Car assurément il en fallait, du courage : les Relations ne cherchaient nullement à cacher les incommodités du séjour. Dans celle de 1636, par exemple, on trouvait de terribles pages, ôignées Brébeuf. Elles étaient écrites du fond de ce pays des Hurons, où il persistait à escompter «une plantureuse moisson des âmes », et elles s'intitulaient '.Avertissement d'importance pour ceux qu'il plairait à Dieu (Rappeler en la Nouvelle- France. Brébeuf leur criait affectueusement : « Qui que vous soyez, mon cher Frère, à qui Dieu donne ces sentiments et ces lumières, venez, venez. Nous vous recevrons dans une si chétive cabane que je n'en trouve point quasi en France d'assez misérable pour vous pouvoir dire : Voilà comment vous serez logé. Nous n'avons point ici cet appareil extérieur qui réveille et entretient la dévotion. N'est-ce pas être en paradis jour et nuit, de n'être séparé du bien-aimé des nations que de quelque écorce ou branche d'arbre ? Sortons-nous hors du logis, le Ciel nous est ouvert, nous pouvons faire nos prières en toute liberté devant ce bel oratoire que saint François-Xavier aimaitmieux qu'aucun autre ^7. »
Le recueillement à la belle étoile, voilà la récompense que proposait Brébeuf aux Français qui
viendraient jusqu'à lui ; et dès l'année suivante la mission des Jésuites au Canada comprenait vingt-trois Pères et six Frères coadjuteurs. « Il y a mille personnes en France, gémissait un autre Père, qui sont fort inutiles et qui n'ont nul emploi. lis sont savants, et puis c'est tout, et cela ne sert de rien du tout à l'Église de Dieu. Hélas ! en la Nouvelle-France, ils seraient des apôtres ^8. »
Des apôtres, à quel prix le deviendraient-ils ? Sans fard, Brébeuf le leur expliquait :
« Il faut faire état, pour grand maître et grand théologien que vous ayez été en France, d'être ici petit écolier, et encore, ô bon Dieu ! de quels maîtres ! des femmes, de petits enfants, de tous les sauvages, et d'être exposé à leur risée. La langue liuronne sera votre saint Thomas et votre Aristote... Sortant d'un lieu bien poli, vous tombez entre les mains de gens barbares, qui ne se soucient guère de votre philosophie ni de votre théologie... Si vous pouviez aller nu et porter des charges de cheval sur votre dos comme ils font, alors vous seriez savant enleur doctrine et reconnu pour un grand homme ; autrement, non ^^. »
Un peu plus tard, le P. Jérôme Lalemant écrira : « Je commence à douter si quelque autre martyre est plus nécessaire que celui-ci pour l'effet que nous prétendons, et je ne doute point qu'il ne se trouvât plusieurs personnes qui aimassent mieux tout d'un coup recevoir un coup de
hache sur la tête, que de mener, les années durant, la vie qu'il faut mener ici tous les jours, travaillant à la conversion de ces barbares '^^. »
Ce qu'était la vie de ces Jésuites, déracinés de leur patrie, mais épris de leur déracinement comme d'un sacrifice fait au Christ, nous le voyons encore dans une lettre qu'adressait à son frère, Jésuite comme lui, le P. François du Peron :
L'imporluuité des sauvages qui sont continuellement autour de nous dans notre cabane, et qui quelquefois rompent une porte, jettent des pierres sur la cabane, blessent nos gens, cette importunité, dis-je, n'empêche que nous n'ayons nos heures aussi bien réglées que dans un de nos collèges de France. A quatre heures on sonne le lever ; suit l'oraison, à la fin d'icelle commencent les messes jusqu'à huit heures, pendant lequel temps on garde le silence; on lit son livre spirituel, on lit ses petites heures ; à huit heures, on ouvre la porte aux sauvages jusqu'à quatre heures du soir, auquel temps il est permis de parler aux sauvages, tant pour les instruire comme pour apprendre la langue. Nos Pères aussi, en ce temps-là, vont visiter, dans les cabanes du bourg, les malades pour les baptiser, elles sains pour les instruire ;pour moi, mon occupation est l'étude de la langue, garder la cabane, faire prier Dieu les chrétiens et les catéchumènes, tenir école à leurs enfants, depuis midi jusqu'à deux heures ; à deux heures on sonne l'examen, suit le dîner, pendant lequel on fait lecture d'un chapitre de la Bible, et au souper on lit la Philagie de Jésusdu R.|P. du Barry : on dit le bénédicité et grâces en huron à cause des sauvages qui y sont présents. On dîne autour du feu assis sur un billot et le plat à terre.
Il était loin, le temps où dans les collèges de Dole et Lyon le P. du Peron avait des loisirs d^humaniste ; transporté dans « une nation entièrement esclave de Satan depuis le déluge », il se consolait en constatant que « le royaume de Dieu s'avançait grandement '^ ».
Ou souffrir ou mourir! avait dit Thérèse d'Avila. Elle laissait à Dieu, son souverain, le droit de choisir, pour elle, entre ces deux destinées ; elle n'en voulait aucune autre. Cette sainte avait fait école : lorsque d'outre-mer, pour attirer des apôtres, on leur annonçait à l'avance un coup de hache ou des années de souffrances, on était sûr que des âmes répondraient. Ces âmes, peut-être, étaient offusquées et sans cesse froissées, en France, par le frôlement d'une atmosphère de péchés : en des termes qui, de très loin, évoquent le souvenir des illusions du xviii^ siècle sur l'état de nature, on leur insinuait qu'elles ne retrouveraient point cette atmosphère parmi les rares Français du Canada. Le Jeune constatait formellement que « les exactions, les tromperies, les vols, les rapts, les assassins, les perfidies, les inimitiés, les malices noires, ne se voyaient là-bas qu'une fois l'an, sur les papiers et sur les gazettes que quelques-uns apportaient de l'ancienne France '^ ».
« Les âmes que leurs vices ont rendues malades, insistait-il, non seulement n'empirent point (ici), mais bien souvent, changeant de climat.
elles changent de vie, et bénissent cent mille fois la douce Providence de Dieu, qui leur a fait trouver la porte de la félicité où les autres n'appréhendent que des misères ''3. » Les grands bois du Canada, c'était pour Le Jeune « le sein de la paix » , où les Français épris de perfection pourraient vivre « avec plus de piété, plus de franchise et plus de liberté ^4 ». « H n'est pas à propos, observait un autre Jésuite, que tout le monde sache combien il fait bon dans les sacrées horreurs de ces forêts et combien on trouve de lumières du ciel dans les ténèbres épaisses de cette barbarie ; nous aurions trop de monde qui y voudrait venir, et nos habitations ne seraient pas capables de loger tant de gens '^. »
Une lutte allait s'engager entre les appels des Jésuites et ces sottes plaisanteries de salon dont M. le vicomte d'Avenel, dans son livre sur i?ic/îelieu et la monarchie absolue^ nous donne quelques échantillons. « D'une fille affamée de mari, on disait qu'elle en aurait été chercher au Canada. » D'un homme poursuivi par des créanciers, et qui ne pouvait plus vivre en France, on annonçait : « Il parle d'aller au Canada pour épouser la reine des Hurons ^6. » On racontait que le poète Neufgermain, ruiné par sa femme, tâchait de la faire aller en Canada, et que, selon que l'affaire de l'embarquement marchait bien ou mal, il était gai ou mélancolique '''^.
Mais tandis que les propos tenus dans lès bou-
doirs ou dans les ruelles attachaient à ce lointain Canada une nuance de ridicule, les Jésuites, par leurs Relations, conquéraient en faveur des pauvres sauvages du Canada la pitié des âmes françaises.
Cultivateurs, grandes dames, religieuses, allaient répondre aux pressantes suggestions qui chaque année leur parvenaient d'outre-mer.
^ IV. — La réponse de la France rurale.
i En 1634 arrivaient à Québec trente à quarante Percherons, amenés par le cHîfurgien Gif fard, de Mortagne ; ils seront suivis, douze mois après, d'un nouveau convoi * ; et trente ans plus tard, les sept dixièmes des Français vivant au Canada seront de souche percheronne ou normande. La compagnie de la Nouvelle-France avait assuré à Giffard la concession du beau domaine de Beauport, et lui-même allait donner en fief, à certains de ses compagnons, des parcelles de cette seigneurie. Les nouvelles qu'expédièrent en leur ancien terroir ces émigrés ne présentèrent pas le Canada sous un jour fâcheux ; car en 1660, dans les rues
* Le flot de l'émigration percheronne, dit M. de la Sicotière, « coula de 1635 à 1666 sans interruption » : il évalue à cent cinquante le nombre des familles que le Perche fournit au Canada durant cette périoda. — On trouvera à la fin du livre de l'abbé Groulx ; la Naissance d'une race, le tableau dressé par l'abbé Stanislas Lortie des origines provinciales des divers émigranls (Bulletin du parler français, 1903-1904, p. 18).
d'Argentan, un cortège déjeunes hommes s'étant improvisé pour soulever la ville contre un prédicateur janséniste, les manifestants crieront à leurs concitoyens : « Suivez Jésus-Christ : la foi se retire de la France ; allons au Canada ^8 ! »
On était loin, sans doute, du chiffre annuel de cent cinquante colons que les Cent Associés
année 1634 voyait s'installera Québec Jean Bourdon, qui sera le premier ingénieur et le premier cartographe de la colonie, et l'abbé Le Sueur de Saint-Sauveur,'" c^e^"de la bourgade normande de ■ Thury, qui sera au Canada, le premier prêtre séculier ■'^. En 1636, im contingent nouveau survenait, plus nombreux que les précédents : c'étaient des Normands, recrutés par une compagnie spéciale à laquelle les Cent Associés avaient concédé la côte de Beaupré. Le Jeune fut dans la joie loraqu'on vint lui parler de la « grosse famille » de MM- de Repentigny et de la Poterie, et des « six damoiselles », et des « enfants beaux comme le jour», qui débarquaient àTadoussac. Il songeait ^ en remerciant Dieu : « Qui fera maintenant dif-^*ficulté de passer nos mers, puisque des enfants si tendres, des demoiselles si délicates, des femmes naturellement appréhensives, se moquent et se rient de la grandeur de l'Océan ? » Repentigny, qui avait apporté de la farine pour deux ans,^ apparaissait à Le Jeune comme le colon modèle ^.
Trois-Rivières aussi, ffef des Jésuites, se colonisait peu à peu : d'anciens interprètes, comme Hertel, comme Nicolet, y venaient prendre leur retraite, bons Français de Normandie qui, après avoir employé leur doïT des langues à causer fourrures avec les sauvages, se mettaient désormais à la disposition de la mission pour les entretenir de Dieu 81. "r^.^,^j,,:j- '^^<A
^, JD^autres colons, cependant, ceux que Le Jeune rayait de voir s'installer chez les sauvages errants pour les aider à se fixer, se fai^.aient plus longue- '^ ,:///, ment attendre; mais en 1637 cet 'aveïïîr'f aussi, / commença de se dessiner. Au nombre des Cent Associés, il y avait un ancien diplomate de la Cour d'Henri IV et de Marie de Médicis, Brulart de Sillery ; il avait làdis^ représenté son io\ au
; delà des Alpes. « Ambassadeur magnifique et dévot », tigl était le surnom qu'à Rome on lui avait
donné .^ Une crise de conscience, lors du jubilé de 1625, l'avait convaincu qu'entre ces deux épithètes il devait opter, pour unifier son âme, pour unifier sa vie : Sillery, l'un des premiers de ces grands convertis qui sont pour le xvii^ siècle une vraie parure morale, avait sacrifié la magnificence et préféré la dévotion. Il avait quitté son hôtel, licencié sa fastueuse maison ; ets'étant faitprêtre^ c'est pour Dieu seul, désormais, qu'il songeait à dépenser ^2. Le Jeune apprenait, en 1637, que Sillery mettait à sa disposition une vingtaine d'ouvriers pour construireune résidence de Jésuites et
pour défricher des terres. Le Jeune s'en fut fonder la mission nouvelle à quatre milles de Québec, à proximité des Algonquins : il représenta à Sillery que ce serait un lieu commode « pour arrêter et assembler les sauvages errants, » et pour les convertir ; et sans attendre son assentiment, il fixa là, tout de suite, deux familles algonquines, composées de baptisés. Voyant les Français travailler avec eux, ces sauvages publiaient partout que « ces Français étaient leurs pères et voulaient ressusciter leur nation, qui s'en allait mourant ^^ ». Sillery répondit à Le Jeune par la donation d'une belle somme ; et l'endroit fut baptisé Saint-Joseph de Sillery. Que ne pouvait -on, « aux Trois-Rivières, à la Rivière des Prairies, aux nations plus hautes », faire venir une main-d'œuvre française ^^ ? Le Jeune, encouragé par ce premier essai, entrevoyait déjà sûr le sol canadien un certain nombre de « réductions » organisées, comme elles l'étaient en ce Paraguay où la terre et les âmes, également soumises aux desseins du Créateur, produisaient, après quatre-vingts ans de labeur, des fruits excellents 85.
La Compagnie des Cent Associés, malgré « le peu de succès de ses affaires temporelles », allait bientôt donner une obole, — l'obole de l'indigence, — pour l'hôpital de Saint-Joseph de Sillery 86 . mais elle coopérait plus effectivement aux plans de Le Jeune en accordant aux sauvages devenus sédentaires, dans ses magasins de vente,
96 LES ORIGINES RELIGIEUSES DU GÂNApA
les mêmes faveurs qu'aux Français, et en consentant aux fillettes indigènes qui se marieraient quelques concessions de terres défrichées ^'^.