V. — La réponse de la cour et des cloîtres
A la cour, dans les cloîtres, on s'intéressait, aussi, à 1' «arrêt » des sauvages. On accueillait quelques fillettes d'outre-mer ; on les instruisait avec l'intention de les renvoyer là-bas, pour qu'elles fissent souche chrétienne, et souche enracinée. Il y en avait deux ou trois, dès 1636, chez les Hospitalières de Dieppe, et plusieurs communautés de France en demandaient ^8. Au Garmel de Paris, en 1637, deux petites filles sauvages étaient baptisées : l'une avait pour parrain M. le Chancelier, et pour marraine la princesse de Gondé ; l'autre était conduite aux fonts baptismaux par M. des Noyers, secrétaire d'État, et Mme de Combalet, nièce du cardinal, qui bientôt allait devenir duchesse d'Aiguillon.
D'être marraine, cela ne requérait, tout bien compté, qu'une heure de dérangement, et l'aventure avait quelque chose de piquant, digne d'être contée chez la belle Arthénice ; mais à d'autres heures Mme de Combalet se faisait catéchiste, pour instruire une jeune femme iroquoise, qu'elle logeait chez elle, et qui fut baptisée, aussi, chez les Carmélites ^^. La princesse de Gondé, de son côté, exprimait le désir de prendre en son
hôtel une petite Peau- Rouge chrétienne : il lui semblait que lorsque cette enfant, une fois élevée en France, regagnerait les bords du Saint-Laurent, elle deviendrait « une puissante chaîne pour arrêter quelques-unes de ses compatriotes errantes ^^ ». Au demeurant, chez les Gondé, on se préoccupait beaucoup du Canada : car dès 1635 le duc d'Enghien, futur vainqueur de Rocroy, écrivait au P. Le Jeune : « J'ai de grands sentiments pour vous, et vous en verrez les effets à mesure que Dieu me fera la grâce de croître en ' âge 9*.»
La famille royale elle-même, en 1638, accueillait solennellement un jeune sauvage : on lui faisait voir le Dauphin ; on lui remettait, pour qu'il les rapportât au Canada, six paires d'habits royaux. Son admiration naïve, promenée dans Paris, se partageait entre les rôtisseries, le Saint- Christophe de Notre-Dame, l'escorte de Suisses et de tambours qui entouraient Sa Majesté et les « ca- . banes roulantes traînées par des orignaux », c'est ainsi qu'il appelait les carrosses ^2^ Et les beaux vêtements de cour dont il était gratifié devinrent, au Canada, parures de catéchumènes, pour les baptêmes qu'illustrait la présence de M. le Gouverneur.
Tous ces échos, et surtout les écrits de Le Jeune, pénétraient dans les cellules ""monastiques : ils remuaient des consciences de nonnes *. Pour la
* Même dans les sphères jansénistes, on s'intéressait à l'acti-
rédemption des sauvages, des mortifications s'organisaient chez les dames parisiennes de l'Annonciade^^ ; et Madame la première Présidente d'Aix faisait construire, dans l'enclos du Garmel, un « hermitage où toutes les oraisons devaient être dressées à Dieu pour le salut de la Nouvelle- France ^^ ». Sous la double barrière des voiles et des clôtures, les imaginations entraient en branle. Ici, une religieuse, déjà fondatrice de plusieurs maisons, priait Dieu pour qu'elle pût finir ses jours au Canada, au service des fillettes sauvages. Ailleurs elles étaient treize qui signaient le vœu de passer en Nouvelle-France, si leurs supérieurs y consentaient. « Il y en a tant qui nous écrivent, notait Le Jeune dès 1635, et de tant de monastères, que vous diriez que c'est à qui se moquera la première des difficultés de la mer, des mutineries de l'Océan, et de la barbarie de ces contrées ^5. » « Les Ursulines, reprenait-il en 1637, écrivent avec un tel feu, et en si grand
vite canadienne de Le Jeune. Nous en avons la preuve dans une lettre où Arnauld d'Andilly se recommande aux prières de ce Jésuite et lui demande de prier pour M. l'abbé de Saint-Cyran, ajoutant qu'à son avis « il n'y a pas aujourd'hui d'hommes qui soient plus parfaitement à Dieu» que Le Jeune et Saint-Cyran. « Que vous êtes heureux, mon Père, s'écrie Arnauld d'Andilly, dans la grâce extraordinaire que Dieu vous fait de lui consacrer ainsi votre vie, pour aller en ce Nouveau Monde déclarer la guerre à ses ennemis et leur arracher d'entre les mains ces âmes qu'il est venu racheter au prix de son sang. Soyez bien aise, mon Père, de ce que M. de Saint-Cyran lève les mains au ciel durant que vous combattez ; ses prières ne nuiront pas à vos victoires. » {Lettres d'Arnaald d'Andilly, édit. de 1696, p. 245- 247.)
nombre, et de tant de divers endroits, que si l'on ouvrait la porte à leurs désirs, on composerait une ville de religieuses, et il se trouverait dix maîtresses pour une écolière °^. » Et méditant sur le courrier de France, il commentait : « La nature n'a point de souffles si sacrés qui puissent allumer ces brasiers ; ces flammes proviennent d'un feu tout divin 97. »
La clairvoyance de Le Jeune allait se vérifier dans un exemple illustre : car en ce siècle où l'intuition de tant de grands mystiques semble faire équilibre au rationalisme de Descartes, aucune âme, peut-être, ne fut plus incendiée d'amour que cette étonnante Marie de l'Incarnation, qui répondit à l'appel de Le Jeune en s'en allant au delà des mers et qui mérita d'être appelée par Bossuet « la Thérèse de nos jours et du Nouveau-Monde ^^ ». Il nous faut un instant, pour bien comprendre son exode, remonter un peu loin dans son merveilleux passé, qui, sans qu'elle s'en doutât, l'y préparait.