VI. — Marie de rincarnation : Les étapes de sa vocation
Il y avait à Tours, aux environs de l'an 1620, une grande maison de « commission pour le transport des marchandises », qui donnait fort à. faire aii patron et à sa femme. Une personne de confiance' leur était' nécessaire, pour s'occuper
des chargements et des déchargements, avoir l'œil sur charretiers et crocheteurs, et sur une cavalerie de soixante chevaux, et veiller enfin sur les affaires de leur intérieur, aux époques où la campagne les attirait. Une jeune belle-sœur se trouvait là, la veuve Martin ; elle avait un petit garçon, et peu d'écus : ces fonctions estimables et subalternes lui parurent acceptables, « pourvu qu'on là laissât libre dans ses dévotions ». Les douze coups de minuit, parfois, là surprenaient sur les berges de la Loire, en train de faire remplir ou vider des camions. Ceux qui la voyaient, quotidiennement, tout affairée par le bruit des marchands, eussent été fort étonnés d'apprendre que l'esprit de cette femme était «abîmé dans la divine majesté de Dieu ; » qu'un jour, jour mémorable, il lui était advenu d'apercevoir, soudainement, la masse de ses péchés, et de se sentir, tout en même temps, plongée dans le sang du Christ ; qu'elle souffrait de « tendre » vers le Christ sans pouvoir s'unir pleinement à lui, et qu'elle traversait, parfois, des heures de ravissement. Une fois, par exemple, elle recevait rimpTession de la très auguste Trinité, et constatait que ce qu'elle avait « expérimenté » était conforme à la foi de l'Eglise ^^ ; une autre fois, elle « expérimentait » que le Saint-Esprit faisait d'elle l'épouse du Verbe éternel ^o*^, une épouse qui magnifiquement chantait : « O amour ! ô grand Amour ! vous'êtes tout, et je ne suis rien : mais il
EN ROtJTE POUR LA. NOtJVELLE-FRANCË iOl
suffit que le Tout aime le rien, et que le rien aime le Tout ! » Elle entrevoyait confusément « des choses très grandes et immenses ». Au demeurant, ces évasions constantes vers des réalités transcendantes qui lui paraissaient lumineuses et vers un avenir terrestre qui demeurait encore nuageux, n'empêchaient pas qu'elle fût, dans l'écurie qui lui servait de magasin, la plus avisée comptable et contre-maitresse. Car par amour de Nbtre- Seigneur, elle s'appliquait à se distraire volontairement de Notre- Seigneur lui-même, « sans quoi -elle eût été incommode au prochain, et Notre-Seigneur lui faisait cette miséricorde, qu'elle parvenait à contenter chacun ».
L'année 1630, les paroles^ de l'Amour lui devinrent plus distinctes. Une émotion étreignait Mme Martin, chaque fois qu'elle passait auprès du cloître des Ursulines. L'Amour voulait-il donc qu'elle se sauvât en cette maison ? Elle murmurait : « Hélas ! mon Bien- Aimé, ôtez-moi, s'il vous plaît, cette pensée. J'ai un fils, de qui il faut que je prenne le soin. » Cette pensée, pourtant, continuait de la hanter : elle se reprenait, se soumettait à demi : « Hé I le voulez-vous ? mon Amour ! Hé ! dites, le voulez-vous ? »
Le 25 janvier 1631, une procession se formait, partant de son logis : en tête, le Crucifix, porté par une sienne nièce ; puis, marchant d'un pas assuré, Mme Martin, qu'entouraient quelques personnes en larmes ; son petit garçon Claude,
102 LES ORIGtINES RELIGIEUSES DU CANADA
qui lui aussi pleurait, Tescortait. Mme Martin, en cet appareil, quittait le monde et passait chez les Ursulines. Ursuline elle demeurerait, malgré les furtives apparitions de cet enfant de onze ans, qui se glissait dans le monastère pour la chercher, pour la rappeler ; malgré l'émouvant coup de main que donnaient à Claude ses petits camarades lorsqu'ils organisaient un assaut contre la pieuse clôture, pour en ramener Mme Martin ; Ursuline elle demeurerait, non seulement en dépit de Claude, mais aussi, mais surtout, en dépit de toute une moitié d'elle-même, en dépit des sentiments de « contrition » qu'elle avait de « faire tant de mal à cet enfant». Mais comment concilier les angoisses de son cœur pour Claude et la fidélité qu'elle voulait témoigner à la volonté de Dieu ?
Ce qui aggravait ses angoisses, c'est que sans elle, loin d'elle, Claude donnait tout lieu de croire qu'il ne serait jamais bon à rien, et « qu'à chaque pas il allait tomber dans le précipice » et perdre son àme ; et Mme Martin, devenue Marie de l'Incarnation, se trouvait en des détresses si extrêmes qu'elle « avait peine de vivre » , et qu'il lui semblait, parfois, qu'elle « se faisait mourir toute vive ». Mais il ne s'agissait pas de mourir : l'Amour voulait qu'elle vécût.
Au lendemain des fêtes de Noël de l'an 1633, dans une sorte de demi-rêve, elle apercevait à ses côtés une femme du monde, qui -lui était inconnue : toutes deux, au delà d' « obstacles très
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difficiles », marchant « dans l'impétuosité de leur esprit vers la mer», atteignaient une vaste place où s'élevaient un monastère, une petite église, avec une Vierge au faîte ; plus loin, dans le brouillard, un immense pays où l'on accédait par un chemin bordé de précipices, et sur lequel la Vierge attachait un regard de compassion. Sous les yeux de Marie de l'Incarnation, clos par le sommeil, mais ouverts par le rêve, la Vierge et Jésus, avaient une conversation : ils parlaient de cette Ursuline, ils parlaient de cette ■ terre inconnue, et par trois fois la Vierge embrassait Marie de l'Incarnation ; et celle-ci, en se réveillant, « volait en esprit par tout le monde pour y chercher les âmes rachetées ^•'^ ».
Maîtresse des novices du couvent de Tours, elle se considérait comme « n'étant qu'en dépôt et en lieu de refuge » ; et son esprit vagabondait de l'Orient à l'Occident, jaloux des démons qui partout possédaient les âmes. Avait-elle le droit, pourtant, elle, religieuse cloîtrée, de « parcourir de cœur, ainsi, les vastes étendues du globe? » Le P. Dinet, recteur du Collège des Jésuites, la rassura ; il lui dit que le pays qu'elle avait entrevu pourrait bien être le Canada 102.
Le Canada, c'était donc une région ? Jusque-là, elle ne l'avait pas cru; elle pensait que ce mot n'était qu'un épouvantail inventé pour faire peur aux enfants ^°^. II. lui parut, bientôt, que le Christ parlait comme le P. Dinet, et qu'un jour
qu'elle le priait à la chapelle, il lui disait: « Ma fille, c'est le Canada que je t'ai fait voir ; il faut que tu ailles y élever une maison à Jésus et à Marie ^^^. » Précisément, au cours de ces mêmes semaines, parvenaient au monastère les premières Relations des Jésuites ; Marie de l'Incarnation sentait en elle une tendresse pour les petites filles saunages; pourquoi ne deviendraitelle pas, pour elles, la «bonne maîtresse » que souhaitait le P. Le Jeune ? En vain se représentaitelle les dangers de la mer, et « ce que c'est qu'habiter avec des barbares, » elle aspirait à pouvoir réaliser le commandement de Dieu, qui la destinait au Canada. Vous n'en êtes pas digne, lui signifiait volontiers un moine feuillant qu'elle avait pour confesseur, dom Raymond de Saint-Bernard ; au Canada, je vais y aller, mais sans vous. « Saint Xyste, observait-il malicieusement, ne laissa pas de passer outre», et de courirtout seul au martyre, « nonobstant le zèle que saint Laurent avait témoigné » de l'y vouloir accompagner. — « Faites réflexions, mon Révérend Père, répliquait Marie, que saint Xyste ne devança saint Laurent que de trois jours, après lesquels il fut facile au fils de suivre son père. » Le Feuillant, d'ailleurs, remettait toujours son départ au mois suivant : « Nos cœurs seront tout brûlés avant que nous soyons au Canada, si vous n'y prenez garde », lui disait sans ambages son intrépide pénitente ^^^, A l'écart de ce bon moine qui voulait émigrer, mais ne
faisait jamais ses bagages, elle correspondait avec les Jésuites d'outre-mer, qui comprenaient, eux, sa vocation, et « appelaient, eux, tant qu'ils pouvaient, » et « tous les jours pensaient à elle ; » et le P. Garnier, missionnaire en pays huron, lui écrivait sur une « écorce d'arbre aussi blanche et polie que le vélin » : « Les souhaits que vous faites pour moi, savoir que je sois assommé pour Jésus -Christ, eussent peut-être été accomplis, si mes malices ne les eussent empêchés 107. » Le P. Poncet, le Jésuite parisien chargé des missions de la Nouvelle-France, mettait en branle aussi, par ses lettres, les aspirations missionnaires de rUrsuline.
Mais quelle douleur, en revanche, lorsqu'elle entendait le P. Dinet lui dire : « J'estime que Notre- Seigneur ne vous veut au Canada que d'affection, et je crois que vous ne verrez jamais la Nouvelle- France que du ciel, après que Notre-Seigneur aura accompli ce qu'il veut de vous dans l'état où vous êtes 1^8 î » Et ces sages propos, qui éprouvaient singulièrement la patience de Marie, trouvaient un écho dans cette Relation même où le P. Le Jeune, quelque hâte qu'il eût de voir venir au Canada des « bonnes filles », ajoutait judicieusement : « Qu'elles se donnent bien de garde de presser leur départ, qu'elles ij'aient ici une bonne maison assurée, bien bâtie et bien rentée, ' parôe qu'autrement elles seraient à charge à nos Français et feraient peu de chose pour ces peu-
pies ^09. » Ges lignes fort judicieuses mettaient Marie de l'Incarnation devant un cruel problème. Elle avait là, sur sa table, le bourdon de pèlerin que de Paris le P. Poucet lui envoyait, avec une image fort significative, qui la conviait à s'en aller servir Dieu dans la Nouvelle-France *io. Pour un pèlerinage, elle eût pu n'être qu'une pauvresse; mais il fallait être riche, — les Relations l'exigeaient, — pour fonder un établissement. Où trouver des capitaux pour le faire bâtir, et des rentes pour le faire prospérer ?
Et c'est en soupirant, puis en priant, qu'elle lisait, sous la plume du P. Le Jeun-e : « Hélas î mon Dieu, si les excès et les superfluités de quelques dames de France s'employaient à cette œuvre si sainte!,.. Voilà des vierges tendres et délicates, toutes prêtes à venir chercher de petites âmes dans les rigueurs d'un air bien plus froid que l'air de la France, et on né trouvera point quelque bonne dame qui donne un passeport à ces amazones du grand Dieu, leur dotant une maison ?... Je ne saurais me persuader que Notre- Seigneur n'en dispose quelqu'une pour ce sujet i". »