VII. — « Le faux ménage de Mme de la Peltrie
Le P. Le Jeune ne se trompait pas : en ce temps-là, tout justement, une riche veuve normande, qui n'était vieille, encore, que de vingt-
quatre à vingt-cinq printemps, se sentait poussée par un ordre intérieur du Christ à s'exiler au Canada; elle s'appelait Mme de la Peltrie^i^.
Saint Vincent de Paul, l'Oratorien Condren, qui passaient alors pour les « arbitres des entreprises extraordinaires », l'encourageaient. Elle devait hélas ! compter avec la tendresse de son père, qui, pour la garder, voulait qu'elle se remariât, et compter, aussi, avec les convoitises de toute une famille, peu soucieuse que les héritiers de Mme de la Peltrie fussent plus tard les sauvages. Mais elle était aussi tenace, aussi futée, pour donner suite aux inspirations de Dieu, que certaines héroïnes de comédie pour faire triompher leur cœur. Caen, la ville voisine, possédait et vénérait un fervent homme d 'œuvres, confrère de la Compagnie du Saint- Sacrement, toujours alerte à toutes les pieuses besognes : avait-ondes pauvres à soulager, des Madeleines à hospitaliser, des tourments d'âme à pacifier, on recourait à M. de Dernières ^^^; car, si occupé qu'il fût à la rédaction de son livre : le Chrétien intérieur, il se considérait ici-bas, ainsi que son grand ami M. de Renty, comme une façon de commissionnaire divin, que l'on pouvait déranger à volonté. On vint lui dire un beau jour que, pour l'avantage de Dieu et des âmes canadiennes, il était de son devoir de jouer quelque temps durant, aux côtés d'une jeune veuve, le rôle d'un héros de roman. Il fallait qu'il consentit à passer pour le nouvel époux de Mme de la Peltrie;
ainsi, désormais, elle aurait la paix avec son père. E± la besogne d'époux que devait assumer M. de Dernières, alors âgé de trente-sept ans, ne consisterait à rien de plus, mais à rien de moins, qu'à la faire émigrer au Canada, en rusant victorieusement avec une famille qui surveillait de fort près les destinées de la jeune femme et celles de ses capitaux.
M. de Bernières consentit ; et Mme de la Peltrie s'en fut à Paris avec lui. Sous le toit de M. Fouquet, père du futur surintendant des finances, ils se mirent tous deux d'accord avec les représentants des Cent Associés pour l'embarquement et le transport de quelques religieuses; et de Paris, le couple mystique gagna Tours, en vue d'y trouver Marie de l'Incarnation, dont Mme de la Peltrie connaissait par le P. Poncet les apostoliques imr patiences.
Entre les deux femmes, une correspondance, depuis quelques semaines, avait commencé de s'échanger. « Il me semble que mon cœur est dans le vôtre, écrivait la nonne à la grande dame, et que tous deux ensemble ne sont qu'un dans le cœur de Jésus, au milieu de ces espaces larges et infinis où nous embrassons les petites sauvages **^. » Le 19 février 4639, toute la communauté touranrangelle vint aux portes du cloître, pour recevoir cette voyageuse qu'on appelait déjà Madame la Fondatrice ; les cloches retentissaient; le Veni Creatoj- s'entonnait, et puis le TeDeum, en actions
de grâces pour cette « joie du Paradis, » que Mme de la Peltrie apportait avec elle. Et du premier coup d'œil, Marie de l'Incarnation reconnaissait en elle la mystérieuse compagne d'émigration que, six ans plus tôt, lui avait montrée son rêve.
Quelques jours durant, le parloir des dames de Sainte -Ursule fut très agité ; mais plus grande encore était, au fond des cellules, l'agitation des âmes. Marie, en s'éloignant comme missionnaire, devait emmener avec elle une autre sœur, et chacune de ses compagnes aspirait à être l'élue. On savait que, pour la désignation, les lumières de M. de Bernières seraient consultées; car on lui prêtait, entre beaucoup de grâces, celle du « discernement des esprits ». Toutes les Ursulines, au parloir , s'empressaient autour de cet homme grave, s'offrant à son choix après s'être, à la chapelle, offertes au choix de Dieu. Seule, une petite sœur de vingt-deux ans, toute timide, toute frêle, ne se hasardait pas à venir implorer M. de Bernières, et continuait, tout en rôdant autour du parloir, d'implorer Dieu. Marie de l'Incarnation, l'apercevant, la présenta elle-même au gentilhomme normand. Non sans quelque peine, il fit admettre par Mme la Supérieure que c'était cette sœur-là que Dieu voulait au Canada ^i^. Et sous le nom de Mère Marie de Saint- Joseph, qu'elle allait rendre glorieux, la petite nonne prépara son exode, joyeusement.
Marie de l'Incarnation, aussi, était en joie ; mais
soudainement des vagues de douleur, déferlant en son âme , paraissaient submerger cette joie. Ses os alors se « déboitaient, quittaient leur place ». C'est que, dans cette France dont elle allait prendre congé, elle laissait son fils, elle l'y laissait seul, — seul et pauvre ; car pour la châtier d'émigrer, sa sœur, tutrice du jeune homme, rétractait solennellement la promesse qu'elle avait faite, de le doter. Si bien que Marie, pour achever d'accomplir sa destinée, avait l'impression de sacrifier son fils une seconde fois. Ce fils, plus tard, deviendra Bénédictin; le commerce qui se nouera entre lui et sa mère, par-dessus l'Océan, fera de lui le confident de cette exceptionnelle existence de mystique ; dans leurs deux cellules séparées par des milliers de lieues, ils se sentiront plus proches que s'ils demeuraient porte à porte ; ils ne se perdront jamais de vue, se rencontrant sans cesse dans r« abîme infini » où toutes leurs « misères seront anéanties i^^ » ; et lorsque Marie mourra, sa correspondance, puis sa biographie, seront publiées par son fils, comme deux hymnes à la volonté de Dieu.
Conformément à cette volonté, les deux religieuses dont le cloître tourangeau faisait présent au Canada cheminèrent un matin vers Amboise, première étape sur la voie qui menait aux sauvages ; sous le regard des riverains delà Loire, tout un cortège d'Ursulines les suivait. On eût dit une procession, pour l'au delà des mers. Un carrosse les
emmena d' Amboise vers Paris , avec Mme de la Peltrie et M. de Bernières : dans ce carrosse, «tout était réglé, comme dans un monastère : il y avait un temps destiné pour l'oraison, un autre pour la prière commune, un autre pour le silence, et un autre pour l'entretien, pendant lequel chacun faisait part aux autres des lumières que Dieu lui avait communiquées dans l'oraison » .
A Paris, M. de Bernières tomba malade, avec une providentielle opportunité : la famille de Mme de la Peltrie, sachant comment elle le soignait, était convaincue qu'elle avait désormais le droit de s'appeler Mme de Bernières, et ne songeait plus à la faire arrêter, ni à la faire interdire. « Tout le monde le nommé mon ange, écrivait la jeune veuve à la sœur de M. de Bernières ; il est bien vrai qu[il m'en a servi. » Pour Mme de la Peltrie et pour Marie de l'Incarnation, il formait des vœux qui ne trahissaient aucune mollesse d'âme et n'en toléraient aucune ; il leur souhaitait expressément d'être là-bas immolées ou brûlées vives ; et bien qu'il eût plus de compassion pour Marie de Saint-Joseph, faible et délicate, il jetait les yeux sur elle, aussi, comme sur une tendre victime. Les pieux propos qu'il leur tenait à toutes trois leur faisaient l'effet de les parer pour le sacrifice ; et Marie de l'Incarnation, enthousiaste, écrivait de lui : « C'est un homme ravissant ^^"7. »
Des rumeurs circulaient, à la Cour, sur cette
singulière caravane. Anne d'Autriche voulut connaître les deux Ursulines et Mme de la Peltrie : elle les reçut à Saint-Germain, leur montra, dans son berceau, le petit Louis XIV. Beaucoup d'âmes saintes, naguère, s'étaient mises en campagne auprès du ciel, pour qu'il naquît ; la Reine aujourd'hui le montrait à ces autres âmes saintes qui s'en allaient au Canada travailler pour lui, le Roi de demain, en même temps que pour Dieu.
Le Jésuite Charles Lalemant expédiait à Dieppe bagages et provisions, pour le vaisseau qui devait emporter au loin ces trois femmes ; et dans cette suprême étape sur le sol de France, — Paris-Dieppe, — M. de Bernières demeurait encore « leur ange Raphaël ».
Vin. — Les Hospitalières de Dieppe . L'intervention de Mme d'Aiguillon. L'émigration.
A Dieppe, trois autres religieuses étaient en partance ; elles appartenaient à l'institut des Hospitalières, Filles dp. la Miséricorde, qui depuis le xiie siècle desservaient l'hôpital de la ville. Elles émigraient, elles , non point pour instruire des petites sauvages, mais pouf^l5ignér les malades du Nouveau Monde. Harlay, archevêque de Rouen, leur avait signifié quelques années "plus tôt, en approuvant la mise au point de leurs constitutions : « Si, enivrées de la douceur de la retraite, vous craignez de sortir au dehors, fei-
KN BOUTE POUR LA. NOUVEIXE-FRANCS ii'6
gnap.t, avec l'Epouse du Cantique, ne vouloir salir vos pieds que vougayez. lavés , ni revêtir ïa robe que vous aurez dépouinee, et que cependant le pauvre souffre et ne soit pas assisté, vous manquerez aux devoirs de votre profession, et la plainte du misérable qui sera délaissé sera reçue de Dieu contre vous ^^^. »
Sous une telle discipline, leurs oreilles et leurs cœurs étaient d'avg^ce accessibles aux appels de la détresse canadienne ; et dès 1633 Mère de Saint- Ignace, gravement malade, avait dit au Jésuite qui l'assistait qu'elle faisait vœu de s'expatrier, si elle recouvrait la santé. Elle lisait, deux ans plus tard, dans une Relation de Le Jeune : « Si un monastère semblable à celui de Dieppe était en la Nouvelle-France, la charité des Sœurs ferait plus pour la conversion des sauvages, que toutes nos courses et nos paroles ^^^^ » Le vœu de ce Jésuite et son vœu, à elle, étaient d'accord pour la pousser au delà de l'Océan ; mais les ressources manquaient. Elle attendait, soupirait ; en 1636, les ressources s'offraient.
Mme de Combalet, devenue duchesse d'Aiguillon, entretenait les Hospitalières d'un grand dessein. Il s'agissait de fonder à Québec un hôpital, « dédié à la mort et au précieux sang du Fils de Dieu, répandu pour faire miséricorde à . tous les hommes ». La duchesse et le cardinal apportaient l'argent ; on demandait aux Hospitalières, pour ce lointain service, leurs bras et leurs
cœurs. Il était strictement stipulé, dans l'acte de fondation, que ces gardes -malades, en s'employant pour le bien des pauvres, prieraient Jésus d' « appliquer son sang sur l'âme de Monseigneur le cardinal de Richelieu et celle dé Madame la duchesse d'Aiguillon et pour tous ces pauvres peuples barbares » ; et le greffier des volontés de Mme d'Aiguillon ajoutait avec une précision de liturgiste :
« Elles feront demander par les sauvages, en les assistant à la mort, le salut de mon dit seigneur le Cardinal, celui de quelques personnes à qui ma dite dame a de particulières obligations, et le sien. Et après le décès de mon dit seigneur et de ma dite dame, les dites religieuses feront faire par les dits sauvages un acte d'adoration à Dieu, en leur lieu et place, afin qu'il reste jusqu'à la fin du monde des créatures qui rendent cet hommage à Notre -Seigneur pour les grâces infinies qu'ils ont reçues de sa bonté ^2°. »
Des sauvages, païens encore, étaient ainsi désignés pour être un jour, auprès de Dieu, sous les auspices des Sœurs Hospitalières, les interprètes et les avocats de l'âme du Cardinal, « jusqu'à la fin du monde ». Arbitre de l'Europe, et prince de l'Église par surcroît, Richelieu, sur le faite même qu'occupait sa pourpre, réfléchissait qu'outre-tombe plus encore que sur terre,
On a souvent besoin d'un plirs petit que soi;
et ce n'était pas en vain qu'Isaac de Razilly lui avait écrit quelques années plus tôt : « Votre Eminence peut faire venir au giron de l'Eglise plusieurs millions d'âmes, lesquels étant au .ciel prieront Dieu à jamais pour faire récompenser votre charité des soins qu'il aura pris pour leur salut 1^1. »
Les Hospitalières s'éprirent de ce grand ,dessein. « Lesquelles d'entre vous enverrez-vous ? » leur demandait Le- Jeune, de là-bas. — Il nous faudrait, lui répondait-on, « marquer les noms de toute la maison ^22 ». On dut faire un choix, pourtant, et lorsqu'au début de mai 1639, Mère de Saint-Ignace et deux de ses Sœurs se préparaient à quitter Dieppe pour Québec, ainsi que l'exigeaient le salut immédiat des sauvages et le salut futur de M. le Cardinal et de sa généreuse nièce, les autres nonnes, celles qui ne partaient pas, durent s'exercer à l'âpre résignation.
Leur chapelle, au matin du 4 mai, s'ouvrit aux deux Ursulines et à Mme de la Peltrie : à la porte, les carrosses des dames dieppoises attendaient. La messe dite, ils conduisirent au port ces deux petits essaims de religieuses. Il y avait là, pour assister à l'embarquement, un gentilhomme envoyé par la duchesse d'Aiguillon ; il y avait là M. de Bernières, dont l'émouvant mandat touchait à son terme. Il ne devait pas oublier la Nouvelle-France, et bientôt il allait recevoir, en sa maison de Gaen, le fruit de nombreuses
« cueillettes » faites çà et là pour le Canada, « parmi les personnes affectionnées à la gloire de Dieu ^'^^ ». Marie de l'Incarnation, toute à à l'allégresse, chantait en son cœur « les miséricordes d'un si bon Dieu », qui permettait enfin qu'elle quittât la France, « dans le dessein de consacrer sa vie au service des nations sauvages ^24 » ,
Point par point, le programme du P. Le Jeune s'était accompli : le vaisseau prenait le large, emportant au service de la foi du Christ la charité de la France *.