IX. — Québec en
Le 14 juillet, à l'escale de Tadoussac, quelques sauvages regardaient avec surprise ces arri-
* Lorsque mourra en 1675 la duchesse d'Aiguillon, Brisacier, le 13 mai 1675, prononçant son oraison funèbre au Séminaire des Missions étrangères, dira :« Pleurez, sauvages du Canada!... Ayant toujours ouvert sa main aux pauvres qui se présentaient à elle dans l'ancienne France, la duchesse les a étendues toutes deux aux peuples qu'elle est allée chercher dans la Nouvelle. Je dis qu'elle a étendu ses deux mains aux peuples du Canada, c'est-à-dire la main du temporel et la main du Spirituel, j'entends par le temporel l'établissement de l'hôpital de Québec, j'entends par le spirituel l'envoi d'un évêque. » {Discours funèbre pour Mme la duchesse d'Aiguillon, p, 6 et 33, Paris, 1675). Fiéchier, qui, lui aussi, prononça une oraison funèbre, s'écriait : « Combien de fois jetant les yeux sur les vastes campagnes des Indiens et des sauvages, et croyant y voir une moisson jaunissante qui n'attendait que la main des ouvriers, pria-t-elle le père de famille d'y en envoyer ! » {Oraisons funèbres, éd. Pion, p. 84, Paris, 1878).
vantes qui mettaient pied à terre ; ils n'avaient jamais vu de Françaises ainsi vêtues. Ce sont des filles de capitaines, leur disait-on, elles viennent parce qu'elles vous aiment. Leur étonnement grandissait ; et tandis qu'elles naviguaient vers Québec avec des Jésuites venus à bord^ les sauvages^ par voie de terre, leur faisaient es* corte* Canons et clairons, au matin du l^"" août, fêtèrent, à Québec, l'arrivée des nonnes ; agenouillées, elles baisaient la terre, comme pour en prendre possession. Te Dewn^ messe à Notre- Dame de Recouvrance, repas chez le gouverneur, au Fort. Puis le lendemain, à Sillery, elles furent présentées aux sauvages de la réduction. Elles pleuraient. Mme de la Peltrie « ne rencontrait petite fille sauvage qu'elle ne l'embrassât ; toutes les Sœurs faisaient de même, sans prendre garde si ces petits enfants étaient sales ou non ^^^ ». On en baptisa quelques-unes, sur l'heure :
Mme de la Peltrie fut marraine. Les deux groupes de nonnes, rentrant à Québec, s'installèrent en deux logis, dont l'un s'improvisait hôpital, dont l'autre s'improvisait école; et M. Le Sueur de Saint-Sauveur, qui malgré son humilité, son effacement, se trouvait être, au Canada, le fondateur du clergé séculier, devint l'aumônier des Hospitalières.
Toiit de suite des malades arrivèrent, trop nombreux bientôt pour qu'ils pussent tous être logés ; il faudra, dès la fin de septembre, en rai-
son d'une atroce épidémie de petite vérole, en installer un certain nombre au dehors, sous des cabanes d'écorce^^^. Les « bonnes », les « libérales », les « charitables », voilà les divers noms sous lesquels les sauvages, au bout de peu de temps, allaient désigner les Hospitalières ; et la Mère de Saint-Ignace, quelles que fussent ses fatigues d'infirmière, ft faisait plus d'état de se voir au Canada que d'être Emperière de tout le monde ^2' ». Des élèves, aussi, survinrent chez les Ursulines : six petites sauvages amenées par les -Pères, et qui furent internes , et puis des externes, Indiennes et Françaises.
Les sœurs, observant Québec, se réjouissaient d'être en un bourg qui vraiment appartenait à Dieu. Il régnait bien authentiquement, bien en maître, sur les deux cents Français qui vivaient là. Les fêtes de l'Immaculée Conception, de saint Joseph, étaient des façons de fêtes nationales ; un feu d'artifice avait été donné dès 1636 pour la fête de Saint- Jean ^^s. Messe et vêpres rassemblaient la petite population : devant M. le Gouverneur en chapeau à plumes, devant les dames de la colonie, devant les familles indiennes vêtues de peaux de bêtes, les fillettes, après vêpres, étaient catéchisées ; la présence de M. le Gouverneur attestait que ce catéchisme, familièrement professépar Le Jeune, était l'une des fonctions de la France. Quelques Français, paraît-il, éprouvaient un mouvement d'humeur, qu'Auguste Comte lui-même ne leur
eût point pardonné, puisqu'à ses yeux l'état théocratique est l'état primordial de toute société ; ils envoyaient secrètement deux députés aux Franciscains de Paris, pour représenter la « géhenne où étaient les consciences de la colonie, de se voir tant gouvernées par les mêmes personnes pour le spirituel que pour le temporel » ; et les Franciscains, qui poursuivaient toujours leurs démarches pour rentrer au Canada, accompagnaient ces plaignants chez quelques membres de la Compagnie des Cent Associés ^^9.
L'heure n'était pas propice pour ce genre de plaintes. Le temporel, cette année-là, était spécialemetit reconnaissant au spirituel pour la grande grâce que venait d'accorder Dieu, la grâce d'un berceau royal. Dès que les vaisseaux venus de France avaient annoncé la naissance de Mgr le Dauphin, on avait, à Québec, « fait voler des feux au ciel, tomber des pluies d'or, briller des étoiles ; les serpenteaux brûlants couraient partout ; les chandelles ardentes éclairaient une belle nuit ; le canon faisait un grand tonnerre dans les échos des bois, et les Hurons croyaient que l'Empire des Français s'étendait jusques à la sphère du feu^^o, j, Le 15 août 1639, les réjouissances recommencèrent ; car c'était la volonté de Louis XIII, — une volonté traduite par un vœu, — que ce jour-là, jour de l'Assomption, spirituel et temporel processionnassent ensemble, en action de grâces pour Louis XIV. « Nos nou-
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veaux chrétiens, raconte Le Jeune, marchaient deux à deux fort posément ; derrière, venait Mme la fondatrice des Ursulines, tenant à ses côtés trois ou quatre petites filles sauvages, vêtues à la française, et ensuite, toutes les filles et femmes sauvages, en leur propre habit, gardant parfaitement bien leur rang. » Mme de la Peltrie « ne se pouvait saouler de voir la dévotion de ces braves gens ^^i ».
Après la procession, un sauvage disait à Le Jeune : « Nous voulons nous arrêter, mais nous ne saurions faire des maisons comme les vôtres, si vous ne nous y aidez. » Puis un autre : « Je m'en vais encore dans les froidures de nos montagnes pour cet hiver ; au printemps, je viendrai voir si tu dis vrai et si tu as des hommes pour nous aider à cultiver la terre, afin que nous ne soyons plus comme les bêtes. » Mme de la Peltrie écoutait, s'agitait : « Hélas ! s 'exclamait-elle, que les dépenses d'une seule collation de Paris, et d'un seul ballet qui ne dure que deux ou trois heures, sauveraient d'âmes en ce pays -ci ! Mon Père, assurez-les que si je les pouvais aider de mes propres bras, je le ferais de bon cœur. Je tâcherai de planter quelque chose pour eux. » Làdessus, les sauvages de rire, « disant que les blés qui seraient faits par des bras si faibles seraient trop tardifs ^^^ ». D'où Mme de la Peltrie, rentrant en elle-même, allait conclure, de plus en plus clairement, que son « principal exercice », à
elle, c'était d'habiller les petites sauvages, de les peigner, de les « accoustrer », tout en leur montrant, si possible, à travailler à l'aiguille : « Je ne suis pas, disait-elle, capable de choses plus grandes i33, »
A l'automne, il y eut à Saint- Joseph de Sillery grand festin, offert par M. le Gouverneur : on célébrait les noces chrétiennes de trois couples sauvages ; Mme de la Peltrie, avec quelques autres dames, « accommodait les épousées ^^4 y,^ EUe aimait beaucoup cette « réduction )> de Sillery : pour Noël, elle y retournait; les sauvages lare* cevaient par une petite salve d'arquebusades ; des petites filles du séminaire de Marie de l'Incarnation l'accompagnaient, et on les faisait chanter. Elle entrait chez un sauvage, qu'elle surprenait faisant en famille la prière du soir ; et comme elle leur voulait, à tous, donner des friandises, cet homme lui disait : « Donnez-les plutôt aux sauvages, qui vont aux Trois-Rivières, pour que là-bas ils parlent bien de la foi, et qu'ils y amènent leurs compatriotes i^^. » Mme de la Peltrie fut dans l'admiration ; mais le P. Le Jeune, lui, connaissait, par son expérience de confesseur, la « pureté ravissante » des sauvages devenus chrétiens, V « innocence » avec laquelle ils « rendaient compte de leurs consciences ^^^ » ; il n'était pas homme à s'étonner lorsqu'il voyait fleurir, chez l'un de ces bons sauvages, une vertu déplus.
Tout comme Sagard quelques années plus tôt, Le Jeune ressentait une sorte de respect pour la « vertu » des « bons sauvages » , pareil au respect qu'éprouvera plus tard le missionnaire des Antilles pour le « nègre généreux », et, tout en même temps, une aversion pour leur déchéance, se confondant avec l'aversion pour le péché originel, avec l'aversion pour tout péché; au xviii" siècle, les panégyristes de l'état de nature ne connaîtront que le premier de ces sentiments et commettront ce paradoxe de rechercher dans les écrits des' missionnaires des preuves de l'intégrité de la nature humaine et de son innocence '37
Le jour de la Saint-Ignace, le gouverneur et Mme de la Peltrie venaient communier à Sillery, côte à côte avec les indigènes. « Ne faisait-il pas beau, s'écriait Le Jeune, voir ce.s personnes de mérite et de qualité, mêlées parmi des sauvages, approcher tous ensemble de Jésus-Christ ? Cette innocence nous fait un siècle d'or ^^8^ » Et le P. Buteux écrivait au P. Yitelleschi, général des Jésuites : « Voici qui devient parmi les P'rançais comme un proverbe : que celui qui veut devenir meilleur passe dans la Nouvelle-France ^'^^. »
Les affaires du Dieu pour qui Ton traversait la mer semblaient en bonne voie. « Les grands progrès de la nouvelle Église historique du Canada parmi les sauvages, écrira plus tard le Franciscain Le Glercq, et les apparences d'une ample moisson, faisaient bruit en France dès les premières années
que le roi fut rentré en possession du pays, et il y avait peu de personnes de piété qui n'en fussent touchées de dévotion, et qui n'entrassent dans les sentiments d'un saint zèle, d'y contribuer de leur bien ou de leurs personnes ^^o. »
Cependant, sur la colonie, un épais nuage demeurait suspendu : il grossissaitj lentement, du côté du Sud, dans le pays des Iroquois. Pour le conjurer, on n'avait guère d'autres armes que la prière. Mais en France, toujours au nom du Christ, des vocations nouvelles se préparaient, qui ne seraient plus seulement des vocations de déLfricheurs, mais aussi de soldats.