De la Flèche à Meudon
La fondation de la société de Montréal.
Dans ce collège de la B'ièche, où la seule pensée du Canada donnait aux âmes un élan, le P. Ghauveau, en 1630 ou 1631, reçut une visite dont il fut tout d'abord surpris. C'était celle de M. Jérôme le Royer de la Dauversière, receveur des finances de la ville. Le collège jadis l'avait eu pour élève, à la même époque à peu près que ce René Descarfces qui allait bientôt apprendre aux hommes une méthode pour penser ; disciple des Pères, il demeurait leur pénitent. Il avait alors trentetrois ans. C'était chose assez naturelle que, dans une telle atmosphère, ses rêves, parfois, l'éloignassent de sa comptabilité pour s'évader en Nouvelle-France : et si M. de la Dauversière se
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fût contenté de porter des vœux au P. Ghauveau pour une prochaine réinstallation des Jésuites et du drapeau fleurdelisé, le Père n'eût rien trouvé d'anormal à ses propos. Mais ce fonctionnaire, sur qui pesait la lourde charge de faire vivre Mme Le Royer de la Dauversière et quatre enfants i, s'en venait dire à son confesseur qu'à la dernière Chandeleur le Christ lui avait ordonné d'instituer un ordre de religieuses hospitalières qui honorassent saint Joseph, et d'établir à Montréal, au Canada, un hôpital qu'elles desserviraient.
Montréal n'était qu'une île inculte, déserte, propriété de M. de Lauson, l'intendant de la Nouvelle-France : allait- on chercher des vocations monacales pour une bourgade qui n'existait pas encore, et qui, si* elle s'aventurait à sortir de terre, risquerait fort d'être mise à mal par les sauvages des environs ? Le P. Chauveau tentait de ramener à la Flèche, sous le toit conjugal, l'imagination vraiment aventureuse de M. de la Dauversière. Ni son parent l'abbé Le Royer, ni le P. Estienne, gardien du couvent des Franciscains, n'étaient plus propices à ses rêves. Ce bon chrétien, docile, essayait sans doute de se faire violence pour modifier le cours de ses pensées : mais il lui paraissait toujours que le Christ insistait, et que se faire violence, c'était faire violence à Dieu. Il savait bien que l'île de Montréal n'était encore qu'une solitude ; il la voyait, même, de loin, et la
décrivait avec une exactitude de détails dont il ne pouvait être redevable à aucun document imprimé, et dont les Pères finissaient par être frappés 2.
Une pieuse fille de la Flèche, Marie de la Ferre, concluait, elle aussi, de certaines visions personnelles, qu'elle était appelée à fonder une société de religieuses hospitalières sous le patronage de saint Joseph. M. de la Dauversière et Marie de la Ferre, en échangeant leurs récits, se fortifiaient réciproquement dans leurs desseins, et leurs deux rêves collaboraient. Le P. Chauveau, en 1634, permettait à M. de la Dauversière de créer dans l'église de l'hôpital une confrérie de la Sainte Famille, dont saint Joseph serait le patron. C'était pour le receveur des finances une première joie. Il essayait de régler sa patience sur la patience même de Dieu. Tertiaire franciscain, il remplissait de menues pratiques de dévotion le long intervalle qui semblait devoir s'écouler entre ses visions et leur réalisation.
Cependant, en 1636, Marie de la Ferre et sa cousine Anne Fourreau commençaient, avec « trois bonnes servantes volontaires », à servir les pauvres dans l'hôpital de la Flèche^. Le P. Chauveau, de sa chambre du collège, observait ces épisodes" de mystique charité. Il devait, après huit ans d'observations, se laisser gagner aux desseins de M. de la Dauversière,
Six semaines durant, à la fin de l'été de 1639, celui-ci « voyait à ses côtés l'humanité sacrée de
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Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec laquelle il communiquait franchement ». Le P. Ghauveau lui conseilla de s'en aller à Paris pour exposer à quelques personnages qualifiés et de bon jugement ce que Dieu lui avait demandé dans la Chandeleur, déjà lointaine, de 1630 ou 1631.
La première visite de M. de la Dauversière, à Paris, fut pour /Marie Rousseau 3, veuve de l'un des vingt et un marchands de vin de la ville i tout ce que sur terre on faisait pour le ciel intéressait cette femme pieuse ; elle allait, bientôt, donner une impulsion décisive aux destinées de M. Olier ; et celui-ci, parlant de la perfection de cette existence féminine, ne la comparait à rien de moins qu'à la vie de la Vierge Marie après la résurrection de son fils. Ce Canada dont M. de la Dauversière parlait à Marie Rousseau, elle en avait déjà entendu parler par M. Olier.
En une fête de Chandeleur, aussi, — celle de 1636 — , Olier, jeune prédicateur de missions rurales, s'était agenouillé à Saint-Germain des Prés pour supplier Dieu qu'il éclairât MM. Vincent de Paul et de Condren, qui devaient être, ce jour même, les arbitres de son avenir. On lui proposait une mitre : à eux de décider s'il devait accepter. Soudainement il lui sembla que Dieu voulait qu'il devînt une « lumière pour l'illumination des Gentils », ■ — des païens, — lumen ad revelationem gentium, disait l'office de ce jour. Un Français de 1636, songeant aux païens, s'attachait
plus spécialement à ceux de la Nouvelle-France ; et sur l'horizon de son labeur, M. Olier, tout d'un coup, n'apercevait plusunévêclié,maisle Canada. Avant même que M. de Gondrenne lui eût signifié qu'il devait refuser l'épiscopat, il se disait, lui, que ses destinées l'appelaient au delà des mers- Elles ne se dérouleront, lui répondait Gondren, ni dans une mense épiscopale ni au Canada. Olier s'inclinait, mais il continuait de souhaiter, en sa prière quotidienne, qu'il lui fût donné, tout au moins, d'aller mourir là-bas ^. Sa vocation, parfois, lui apparaissait sous l'image symbolique d'un pilier, sur lequel se joignaient deux églises, «l'une vieille et ancienne, l'autre nouvelle » : il devait les servir toutes deux, en leur procurant des prêtres^. L'une était celle de France, l'autre celle du Canada ; et quand la Chandeleur ramenait à ses oreilles les mots liturgiques : Lumen ad reç'elationem gentium, il « voyait en esprit des personnes qui serviraient au Canada et y porteraient l'Église ». Marie Rousseau, la mystique confidente de'son âme, devait plus tard le confirmer dans ses pressentiments et ses desseins, en augurant expressément que les prêtres qu'il formerait pour le sanctuaire «renouvelleraient l'Église de France, feraient l'établissement d'une nouvelle Église au Canada, et iraient encore plus avant prêcher l'Évangile ^ » .
M. de la Dauversière et M. Olier ne s'étaient jamais rencontrés, ils n'avaient jamais entendu
parler l'un de l'autre ; mais la pensée du Canada, — forme concrète que prenait chez tous deux l'idée de servir Dieu, — créait entre eux des liens, insoupçonnés d'eux-mêmes, dans cet arrière-plan des âmes qui est le mystérieux domaine d'une certaine télépathie spirituelle. Il advint en 1640, c[ue le jour même où M. de la Dauversière, promenant dans Paris son rêve obstiné, allait jusqu'à Meudonpour le confiera M. le Chancelier Séguier, M. Olier se présentait de son côté, pour entretenir de quelque affaire cette haute personnalité. Et dans la galerie où ils se croisaient, ils furent eux-' noiêmes tout étonnés de se saluer mutuellement par leur nom, « ainsi qu'autrefois a;u désert saint Paul l'ermite et saint Antoine » ; et comme s'ils «n'étaient qu'un même cœur, ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre ». c Monsieur, dit M. Olier, je sais votre dessein, je. vais le recommander à Dieu au saint autel » . 11 s'en fut célébrer la messe ; son interlocuteur y communia. Trois heures dupant, ils causèrent, dans le parc de Meuclon. L'entretien s'acheva par un geste de M. Olier remettant à M. de la Dauversière un rouleau de 3ent louis, et lui disant : « Voilà, monsieur, pour commencer à Montréal l'ouvrage de Dieu ». Cet )uvrage ne comportait pas de délais.
M. de la Dauversière reprenait le chemin de la ?"lèche ; on l'informait, à son retour, que les Hospitalières de Dieppe, auxquelles les autorités rau. licipales avaient voulu confier l'hôpital, se récu-
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âaient ; et le 23 décembre 1639, Marie de la Ferre et ses compagnes, que l'évêque d'Angers, trois ans plus tard, devait officiellement constituer en Hospitalières de saint- Joseph, étaient chargées, par le pouvoir civil, du soin de cette secourable maison. Tous les signes concordaient : au moment où M. de la Dauversière venait d'écouter les pressantes instances de M. Olier, le petit essaim de bonnes volontés féminines destiné aux malades de Montréal commençait, dans l'hôpital de la Flèche, un apprentissage de dévouement. Mais afin qu'un jour M. de la Dauversière, pût installer utilement des nonnes en l'Ile de Montréal, il fallait que dans cette île, tout d'abord, des hommes s'installassent, et avec eux la maladie, qui est leur inévitable escorte ; tant que cette lie ne serait pas bourgade, le songe de M,, de la Dauversière demeurait en souffrance.
Ce songe d'un mystique, beaucoup d'hommes politiques eussent pu l'envier : bâtir en ces parages une cité qui durât, c'était commander trois grandes vallées, qui toutes trois menaient fort loin : celle du Saint-Laurent, qui descendait vers Québec et conduisait vers l'ouest jusqu'au lac Ontario ; celle de la rivière des Outaouais , route du lac Haron et de la baie d'Hudson ; celle de la rivière Richelieu, qui du côté du Sud offrait une voie directe vers la Nouvel le -Amsterdam et l'Atlantique. Une colonie française, fixée dans ce magnifique carrefour, pourrait faire s'essaimer,
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comme en éventail, les conquérantes fleurs de lis et les persuasives grâces du Christ.
Un gentilhomme, Pierre Ghevrier de Faucamp, était venu demander à M, de la Dauversière une aide pour faire son - salut : on fut vite d'accord qu'il partirait, avant la fin de 1640, pour le Canada, et qu'il porterait aux Jésuites de là-bas vingt tonneaux de vivres et d'outils : tout serait prêt, ainsi, pour les colons que l'année d'après M. de la Dauversière enverrait.
Cependant les projets des mystiques, quelque augustes qu'ils soient, doivent compter avec la jurisprudence : si proche du ciel que soit la cime d'où leurs audaces régissent la terre, ils ont besoin des notairps pour donner une forme juridique à leurs décisions. De droit divin, peut-être, MM. Olier et de la Dauversière pouvaient considérer que cette île de Montréal était à eux, comme le néant est au Créateur avant qu'il en fasse sortir un monde; mais en vertu d'une concession faite par la Compagnie des Cent Associés, Montréal, de droit humain, appartenait à M. de Lauson, alors intendant du Dauphiné. Deux démarches à Grenoble, dont la seconde fut appuyée par le P. Lalemant, procureur à Paris des missions du Canada, obtinrent qu'il se dessaisît de cette île, au profit de MM. de la Dauversière, Olier et de Faucamp. Mais ces droits qu'il concédait ainsi, certaines voix murmuraient qu'il en était déchu, n'ayant jamais profité de son titre de propriété
pour faire défricher. A les entendre, c'est à la Compagnie des Cent Associés que l'île appartetenait. M. de la Dauversière, jugeant que deux titres valaient mieux qu'un, se retourna vers cette compagnie ; elle exauça ses désirs, ne se réservant pour elle-même que la tête de l'île, et elle lui octroya en outre, aux environs, une étendue de deux lieues, de large sur six de profondeur '^.
De cette île, on voulait faire, sous le nom de Villemarie, et sous le patronage delà Sainte Famille, une ville chrétienne ; et cela apparaissait à M. Olier comme « une œuvre d'une merveilleuse importance ^ ». Il était membre de cette Compagnie du Saint-Sacrement^ qui, dans l'ombre, assidûment, surveillait les affaires du siècle, toujours prête à aplanir les voies par où Dieu pouvait passer en maître. M. de Renty, que ce pieux groupement maintenait volontiers à sa tête, s'était une nuit réveillé, « tout baigné de larmes », ayant eu l'intuition qu'il aurait « un grand rôle à remplir en la fondation de l'Eglise dans l'île de Montréal ^^ ». Mis au courant par M. Olier, il traita de « frère » M. de la Dauversière, et accepta de fonder avec eux deux, avec M. de Faucamp et deux autres hommes d'œuvres qu'on ne nomme pas, Idi Société de Notre-Dame de Montréal.
MM. de Montréal, comme désormais ils s'appelaient, affirmèrent à la Compagnie de là Nouvelle- France qu'ils ne surviendraient pas, eux et leurs colons, comme . des concurrents commerciaux :
^jamais ils ne trafiqueraient des pelleteries ; ils remettraient aux commis de la Compagnie, au prix par elle fixé, celles qu'il leur adviendrait d'acheter aux sauvages, à moins qu'il n'en fissent eux-mêmes personnellement usage. Ils déclaraient qu'au cours de 1641 ils enverraient là-bas, avec deux chaloupes, quarante hommes, qui se fortifieraient dans l'île et pendant quatre ou cinq ans défricheraient. Au gré des besoins, d'autres suivraient, ouvx*iers, laboureurs, avec du bétail. MM. de Montréal, au bout de cinq ans, feraient construire une maison, meublée « de toutes les choses nécessaires pour la commodité de ceux d'entre eux qui voudraient aller en personne servir Dieu et les sauvages ». Car « la gloire de Dieu, « le « salut des sauvages », tel était leur objet ; et d'ores et déjà, ils projetaient un hôpital pour les indigènes, un « séminaire de religieuses pour instruire leurs filles à la française », et un (c séminaire pour les petits sauvages », où dix ou douze ecclésiastiques se familiariseraient avec les langues du terroir, en vue des missions. Une fois ce programme réalisé, MM. de Montréal multiplieraient les maisons pour les colons et pour les autochtones sédentaires, tant à Montréal que plus en amont sur le fleuve, « espérant de la bonté de Dieu voir en peu de temps une nouvelle Eglise qui imiterait la pureté et la charité de la primitive " » .
Sur la table rase qu'était encore cette île, des
imaginations ferventes, servies par un tenace esprit de réalisation, construisaient, d'avance et par contrat, une cité de Dieu. Ces six « Messieurs de Montréal, » dans la seule année 1641, allaient fournir de leur bourse vingt-cinq mille écus, avec engagement de ne jamais rien retirer pour -eux-mêmes de l'entreprise; et ils voulaient que leur libéralité même demeurât inconnue ^^. Il était nécessaire que des actes juridiques révélassent quelques-uns de leurs noms ; mais ils eussent préféré que Montréal pût être une humble donation anonyme, faite par eux à Dieu et à Marie. La déchéance des sauvages, les raffinements de la civilisation, avaient également gâté, des deux côtés de l'Océan, l'œuvre créatrice: dans cette île vierge qu'était Montréal, des âmes pures allaient promulguer la loi divine. Elles la voulaient appliquer dans son intégralité : réaliser le plan primitif du Créateur, qui exigeait qu'on exploitât toute terre nourricière, et puis, sur cette terre ainsi soumise, subjuguer l'homme sous l'Evangile, à mesure que les ressources extorquées du sol par le travail provoqueraient un afflux humain. A l'écart du vieux monde dont toutes les cités, quelques foyers de sainteté qu'elles recelassent, étaient comme imprégnées, fatalement, des relents du « vieil homme » , Montréal, où depuis la naissance du monde ne s'étaient jamais attardés l'homme et le péché, apparaissait à six chrétiens de France comme un site prédestiné d'où la
« bonne odeur du Christ », sans rien qui la corrompît, pourrait se répandre au loin, très au loin, en effluves discrets mais pénétrants.
IL — La Mission huronne et le péril iroquois.
En cette même année où MM. de Montréal rêvaient d'une Nouvelle-France qui serait chrétienne à la façon des premiers siècles, Marie de l'Iiicarnation se familiarisait à Québec avec la langue des sauvages, qu'elle souffrait tant, parfois, de voir « tout affamés » . Elle trouvait dans leur langue « bien des épines »., et cela faisait rire ceux qui l'entendaient. « Croyez-moi, écrivait- elle, le désir de parler fait beaucoup : je voudrais faire sortir mon cœur par ma langue pour dire à nos chers néophytes ce qu'il sent de l'amour de Dieu et de Jésus notre bon maître ^3^ » Xa piété des sauvages de Sillery l'enthousiasmait : « Il semble, déclarait-elle, que la ferveur de la primitive Eglisô soit passée dans la Nouvelle-France, et qu'elle embrase les cœurs de nos bons néophytes ^^. » Ce que sera « l'état de nature » pour les cerveaux du dix-huitième siècle, la primitive Eglise l'était pour de nombreuses âmes du dix-septième : qu'elles s'en fissent une exacte idée, ou bien, comme Saint-Gyran, une conception médiocrement conforme à l'histoire, elles s'y attachaient comme on s'attache à un idéal, et le plus grand honneur qu'elles pussent faire au Canada, c'était de cons-
tater qu'il commençait de lui ressembler. De ce merveilleux résultat, Marie de l'Incarnation faisait honneur aux Jésuites : au P. Vimont, devenu supérieur de la mission, qui travaillait la terre avec les pauvres sauvages et apprenait aux enfants à lire et à prier, « ne trouvant rien de bas en ce qui concerne la gloire de Dieu et le bien de ce pauvre peuple », au P, Le Jeune, qui passait, dans l'esprit des indigènes, « pour un homme miraculeux i^ ». Et de son côté le P. Le Jeune, regardant la misérable installation où prospérait, cependant, le séminaire des fillettes, disait à ses lecteurs de France : « Mme de la Peltrié et les Ursulines semblent n'avoir ni bras ni cœur que pour cultiver ces jeunes plantes et les rendre dignes du jardin de l'Église ^6. »
Plus de cinquante fillettes à éduquer, plus de de sept cents sauvages et sauvagesses a. à assister spirituellement et temporellement ^''^ » : telle était dès 1641 la clientèle de Marie de l'Incarnation, et dès lors elle croyait pouvoir constater : « Les filles de nos catéchumènes peuvent parvenir à ce que font les filles françaises, tant au chemin du salufc que pour les sciences, d'où il semblait que leur misérable condition d'être nées -dans la barbarie les voulait exclure ^^. » De nouvelles filles de Sainte- Ursule arrivèrent bientôt de France : à la fin de 1642, un cloître moins rudimentaire devint leur gîte, et lorsqu'on 1645 Marie de l'Incarnation descendra de sa stalle de supérieure, ce cloître
comptera déjà neuf religieuses. La belle moisson qu'on faisait en hiver, lorsque les sauvages envoyaient leurs fillettes ! Leur saleté, leur pauvreté, loin de dégoûter Marie de l'Incarnation, lui inspiraient un « attrait » . Et chaque jour la grille du parloir faisait l'office de chaire, devant laquelle défilaient, bon an mal an, sept à huit cents sauvages pour être instruits. Marie de l'Incarnation, malgré la j oie qu'elle éprouvait à la pensée que son fils Claude s'était fait bénédictin, traversait alors une période très dure, où elle « se trouvait la créature la plus basse et la plus ravalée qui fût au monde », et subissait, sans' y consentir, de crucifiantes tentations d'aversion contre autrui : parmi ces âpres épreuves intérieures, dont elle ne sera libérée qu'en 1647, les croix du Canada lui paraissaient « toutes aimables*^ ». C'était sa joie de présenter à ses amis de France, en des lettres débordantes de vie, les types de « dévots et dévotes sauvages » dont la « candeur d'enfant 20 » retenait son regard de mère : la petite Marie et la petite Catherine, qui, ayant un jour cédé aux attraits de la vie nomade et pris la fuite, étaient si gentiment revenues au séminaire, parce que Dieu leur manquait ; la jeune Agnès, qui rêvait d'être nonne, et qui, dans la forêt où ses parents la rappelaient aux époques de chasse, réglait les exercices des chrétiens ^^ ; la jeune Thérèse, qui dans le parloir haranguait les sauvages sur Dieu, et qui dans le jardin se construisait une ca-
bane de branchages, pour- y faire des retraites tout comme les nonnes 22 ; le grand Charles, qui .« obtenait plus par ses sermons aux sauvages, que cent prédicateurs en plusieurs années ^3 » ; le bon Pigarouich, qui s'en allant à la chasse criait à Jésus : « Grand capitaine, détermine de moi : si tu veux que je meure de faim , j'en suis content ^^ » . Les Hospitalières de Sillery étaient aussi grandement réjouies, lorsque ayant déballé le crucifix envoyé par Mme la duchesse d'Aiguillon, au bas duquel la Vierge et saint Jean présentaient à Jésus la duchesse et M. le Cardinal, entourés de groupes sauvages, elles voyaient les filles qu'elles soignaient élever leurs regards vers « le Capitaine mort en croix », puis embrasser l'effigie de la duchesse 25 ; mais on trouvait plus édifiants encore ces autres sauvages, qui sachant qu'un curé de France avait organisé pour leur salut, dans sa paroisse, trois processions générales et soixante-quinze jeûnes, cent vingt-quatre disciplines, dix-huit aumônes et quantité de prières, déclaraient qu'à leur tour ils allaient jeûner et prier pour leurs bienfaiteurs français ^6. Ursulines et Jésuites songeaient qu'avec « ce que coûtait en France un coup de dé ou une simple collation, on pourrait assurer le salut de quatre familles » de ces bons indigènes ^'^, et concluaient qae « c'était une vraie dévotion, de marier des jeunes filles sauvages et de leur faire, avec cent écus, une petite maisonnette 28 ».
« Ceux qui passent ici de notre France, écrivait le P. Le Jeune, ont des pensées extrêmement basses de nos sauvages, ils les croient massifs et pesants ; et sitôt qu'ils les ont pratiqués, ils confessent que la seule éducation, et non l'esprit, manque à ces peuples 2^. »
Pour leur éducation, une « réduction » nouvelle, que fondait aux Trois-Rivières le P. Buteux sur le modèle de celle de Sillery, accueillait rapidement quatre-vingts néophytes. La mission de Sainte-Croix, créée à Tadoussac, attirait des sauvages qui faisaient jusqu'à vingt jours de marche pour se faire instruire, baptiser. Ensuite, écrivait avec allégresse Marie de l'Incarnation, ils vont « exprès de côté et d'autre pour gagner des âmes à Jésus-Christ 30 ».
Le P . Jérôme Lalemant, « le plus saint homme » qu'eût connu Marie de l'Incarnation depuis qu'elle était au monde ^l, ayant en 1638 quitté les fonctions de père spirituel au collège de Clermont pour prendre le gouvernement de la mission huronne, avait aussitôt fait procéder au dénombrement des bourgades, et même deS'« cabanes, des feux et à peu près des personnes de tout le pays des Hurons » : aidés par un tel répertoire, les trois missionnaires qu'il groupait, dès le printemps de 1641, dans la nouvelle résidence de Sainte-Marie, se disposaient à rayonner, et caressaient l'espoir de ramener avec eux quelques familles pour former une « réduction ». Les besoins matériels de ce
vaste centre d'apostolat étaient confiés à des engagés à vie qui s'appelaient les « Donnés » : ils commencèrent par être sept et atteignirent peu à peu le chiffre de vingt-trois ; ils étaient chargés de pêcher, de chasser, pour la nourriture de la mission, et de la défendre, au Jbesoin, contre les assaillants, mais aucuns vœux religieux ne les enchaînaient 32. Autour de cette résidence ainsi organisée, Lalemant répartissait entre cinq missions ce peuple huron dont Le Jeune avait dit dès 1635 : « C'est de ces peuples que nous attendons de plus grandes conversions ; c'est là où il faudra envoyer un grand nombre d'ouvriers ^^. »
Il pouvait, dès le 28^ mars 1640, écrire à Richelieu, en le remerciant de quelques libéralités : « On a annoncé l'Évangile à plus de dix mille sauvages, non tant en général qu'à chaque famille, et presque à chaque personne en particulier ; on en a baptisé, dans les maladies extraordinaires qui sont survenues, plus de mille ; et, pour comble de bonheur, on a enduré force persécutions ^4. »
Jérôme Lalemant trouvait une aide précieuse dans un jeune Père qui se nommait Chaumonot, et qui, bien qu'il n'eût pas encore trente ans, avait déjà beaucoup vécu. Imaginez Jean-Jacques Rousseau né catholique, ternissant sa jeunesse, comme dans les Confessions^ par le larcin, le mensonge, et quelque libertinage, et racontant longuement ses fautes, mais pour s'en humilier sincèrement et non pour s'en parer : vous aurez l'exacte image
de ce qu'avait été dans sa jeunesse, d'après l'Autobiographie où plus tard il se raconta 3», Joseph Ghaumonot. Fils de paysans bourguignons, on le voit dérober cinq sols au vieil oncle prêtre qui voulait le faire clerc, puis vagabonder, tantôt seul, tantôt avec des compagnons de rencontre, ruser avec la douane, avec le guet, avec les sergents d'enrôlement, ..et promener à travers l'Italie ses haillons de mendiant, jusqu'à ce qu'un docteur en droit, à Terni, le prenne pour laquais et lui trouve ensuite un préceptorat, où il gagne quelque argent. « Lorsque j'eus une assez bonne somme, écrit Ghaumonot, je la partageai entre les églises et les pauvres. Je tâchai même d'imiter, du moins en quelque chose, le grand saint Nicolas, en jetant de nuit de l'argent dans une maison où il y avait une fille en nécessité. Notre-Seigneur me récompensa bien de ces petites libéralités, par la grande grâce qu'il me fit de m'appeler fortement à la religion ^e, » Il se tâtait pour savoir s'il serait Garme, ou Récollet, ou Gapucin; il demandait au docteur son maître « quelles gens étaient les Jésuites ». Et le docteur, « tant bien que mal », lui répondait xc que les Jésuites ne recevaient chez eux que des gens de qualité et d'esprit, que leur religion n'était pas si austère que les autres, et qu'on pouvait en sortir même après les vœux », Ghaumonot plus tard avouera: « Ges. derniers traits ne me déplaisaient pas. Volontiers je serais entré chez eux pour un temps. Ainsi je n'étais
pas encore propice pour le royaume de Dieu, puisque ]è regardais déjà derrière moi avant que de mettre la main à la charrue ^7, » Sa conversion pourtant s'accentua: elle le mena chez les Jésuites, mais avec de tout autres sentiments. Tout intimidé, tout humilié, et joyeusement reconnaissant, de se voir, lui Joseph Ghaumonot, parmi des novices dont il lui semblait qu'il eût été fait pour être « le laquais ou le marmiton », il voulait aller au Canada, là où il y avait à souffrir et peut-être à mourir. N'ayant pas eu le temps de devenir humaniste, il se réputait fait pour les Hurons. Ses supérieurs consentirent, et Jérôme Lalemant constatait, au bout de quelques semaines, que Ghaumonot s'assimilait avec une surprenante maîtrise la langue huronne et les dialectes iroquois issus de cette langue ; les sauvages avouaient qu'il parlait mieux qu'eux. Et ses manuscrits de préceptes, de racines, de discours, allaient être une aide précieuse pour les doctes latinistes, ses confrères, qui trouvaient dans ces idiomes sauvages je ne sais quoi de rebutant pour leurs susceptibilités syntaxiques ^8.
Un d'entre eux, Isaac Jogues ^9, avait acquis au collège de Rouen une petite célébrité d'humaniste ; mais étant né à l'ombre d'une cathédrale dédiée à la Sainte Croix, la cathédrale d'Orléans, il avait depuis longtemps rêvé d'affronter le martyre pour agir en « citoyen de la Croix ». Jeune novice, l'Ethiopie l'avait attiré ; il savait
que le sang des Capucins y coulait. Mais le P. Louis Lalemant, recteur du noviciat, lui avait dit: « Mon frère, vous ne mourrez pas ailleurs qu'au Canada. » Débarqué en 1636, Jogues avait fait ses premières armes chez les Hurons ; il accomplissait, en 1640 et 1641, deux missions plus lointaines. 11 faisait ascension vers les Montagnes Bleues, où vivait la nation du Petun ; il avait pour compagnon le P. Garnier, un Parisien de Paris, issu d'une famille de robe, qui se disait à luimême, lorsqu'il pensait aux douceurs delà France : «Renvoyons ces douceurs au t*aradis », et qui considérait sa vie chez, les Hurons comme « un emploi tout divin ^o » .
Tous deux n'avaient que la peau sur les os, mais ils trouvaient dans leur parti pris d'ascétisme le ressort qui les soutenait; leur obstiné dessein de <( mourir à eux-niêmes » exaltait, loin de le déprimer, tout ce qui restait en eux de vitalité physique, et ces deux corps chétifs et débiles empruntaient une force à la force de ces deux âmes. La nation du Petun les reçut fort mal, comme de malfaisants sorciers: au bout de cinq mois ils durent se retirer, non sans avoir baptisé, à l'heure de l'agonie, quelques adultes et. quatre cent cinquanta enfants ^^. Mais la nation des Sauteurs, elle, promettait aux Jésuites un accueil plus propice : ses députés à la grande fête des Morts, organisée par les Nipissings dans l'été de J641, ayant entendu Jérôme Lalemant glorifier le Dieu
iU LES ORIGINES RELIGIEUSES DU CANADA
des Français, l'informèrent qu'aux alentours du Lac Supérieur les Jésuites seraient les bienvenus. Jogues alors entreprit ce nouveau voyage, qui eut plutôt le caractère d'une exploration. Avec son confrère Raymbault, qui, peu de mois après, allait être, en Nouvelle -France, le premier Jésuite mort à la tâche, il se dirigea vers le Saut-Sainte-Marie, .y planta la croix ^~ ; et le pays des Sioux, dans la vallée du Mississipi, fut entrevu par le Français Jogues cinq ans avant qu'Eliot, le ministre puritain de la Nouvelle- Angleterre, ne songeât à s'en occuper. -
Ainsi progressait la Nouvelle-France, sous l'impulsion de missionnaires également experts à travailler le sol en profondeur et à faire, toujours en avant, toujours plus loin, des pointes de re-. connaissance. Les espoirs eussent été robustes, l'avenir eût été souriant, si l'on n'avait pas senti, constamment, que l'Iroquois était aux portes. Les cinq nations iroquoises, autonomes mais fédérées, s'échelonnaient sur la côte méridionale du lac Ontario et sur la rivière des Mohawks, depuis Niagara jusqu'à la rivière Hudson ; elles avaient un débouché sur le Grand Lac et même sur le Mississipi ; elles en avaient un, par le Saint-Laurent, sur l'Atlantique. Deux mille cinq cents guerriers iroquois, disséminés sur plus de quatre cents kilomètres, agiles à courir, agiles à naviguer, terrorisaient Algonquins et Hurons. Avec cent vingt hommes armés, Ghamplain se fût chargé, jadis.
d'exterminer les Iroquois ou de les « faire venir à la raison » : la métropole lui avait refusé cette poignée d'hommes. Le P. Le Jeune avait, dès 1634, élevé un douloureux cri d'alarme ; il observait qu'autrefois le spectacle de la puissance des Portugais a.vait induit les Indiens à accepter leur foi. «.A mon avis, expliquait-il, le premier moyen d'acquérir cet ascendant sur les sauvages, c'est d'arrêter les courses de ceux qui ruinent lai religion, et de se rendre redoutable aux Iroquois ^^. »
Le P. Jérôme Lalemant, en mars 1640, écrivait à Richelieu: « Entre les difficultés que nous appréhendons plus grandes que jamais, au progrès des affaires de Sa divine Majesté, est le voisinage des Anglais et Flamands, qui rehaussent et fortifient puissamment le courage des ennemis des peuples qui sOnt nos alliés. » Lalemant, prophétiquement, augurait que si on n'arrêtait pas le mal en sa source, nos alliés ne pourraient plus longtemps subsister : tous les nuages qui assombrissaient l'avenir des pauvres Hurons se dessinaient dans cette lettre de Lalemant. Richelieu, naguère, avait évincé les Huguenots du Canada ; Lalemant comptait sur lui, contre « ces autres ennemis de Dieu et de l'État », les Iroquois ^4.
D'année en année, leur audace se faisait plus insolente pour la Nouvelle -France. Les Hollandais, avec lesquels ils voisinaient au sud-est, leur fournissaient des arquebuses. Une suspension d'armes, en 1641, se dénouait par une recrudes-
14a LÈS 0Ri(iii^|is ^Ëi^^çnÊi|^|s, pti Canada
a^çiyti^gem^M qui réspni^ftit cQ^^pif^ un glas :
La Npu veille- FranpQ va se perdre, si elle n'est pas fortement et promptement seôourue ; le commerce de . ces Messieurs, la colonie des Français, et la religior^ qui commence à fiocir. parmi les sau\;age§, SPRt ^ba§, ci rpp.nô 4pç[iB^^pa,s Iqs lïpg^pis. Çinqpant^ Içpqt:^pis sont pap^blçi.s ^e. fairç, quitter |ft pays à ^eux cent cinr quante Français, non pas s'il^ combattaiei:|t de pied ferme ; car en tel cas cinquante Français déferaient cinq cents Iroquois, si les Hollandais ne leur donnaient point 4^armes à feu. Si ces barbares s' acharnent à i^os J^yaQÇÊ^i^, jamaigits pe, Iç,» l^is^prpnt dori^jr. d'uiçi b^qn
§9fpç;^^|j : un iiro,giio^9 ^ç t^?n4^^ ^%^. 9^, t^!? J.9,^^'?'. sans manger, i^errièreunp souche, à cingiiante pas de votre maison, pour massacrer le premier qui toinbera dans ses embûches. S'il est découvert, l'es \)ais lui servent d'asile, où un Ç'rançais ne trouyeM que T'emb3yra§ ; u^ sfiy^age y sai^^firfi leste^çç^ent çç^m.içç^ç^ ^n qer|. Le mpypii ^ej rp^pirer dan§ ces pressps ! Si Foi^ n*a ce peuplé pour amî, ou si on ne 'l'extermine, il faut abandonner à leur cruauté tant de bons néophytes, il faut perdre tant de belles espérances, et voir rentrer les démons dans leur empire. 1^.
PSe;Y?^ftt'i 1^8 iP^^S^iï^^tio^ii françaises a\\|:ç{uelle.s, parYPïiait pette^ ^elat^o^ dx[ B. Yimpiat, il ^pmblait que Satan pu ppy^oiiiip ç^e drpssat, j^rp,t k
pxpi;Ispr dp s.pa VQIfV^^ïftÇ ^^^^fl^^^*^ Ç®- nouvpau ypnp, qt^'étç^it Jpaus, fLYpe la coniplic^té notoirp dp r^rqqupis païpçi e| rpcculte assistance du Hpllaii: c|8^ig pÊ^l^inistp. pfc I^arip ^^ rinc^rna^ipi^éc^iYajt bipii huiïiblpi^epit à j'^îie clp Sps pprçe§goii4^^te^
c^u'4h ççajgîiftit 4'être, p^r fes « i^if^^pes )^, la c^u§p, d^i « retay'dpn^^nt (|e,s ^ffa^fes 4^ E|i^^ fe^? ^£1 iip]iY^ll§ Ejglisp » j car « les I]poqiipis n'£LyÊ).ient ppinij eiiço.re f aij; tai^t ^^ rayg^^^s ^^ ^ .
Le^ p. \ie Jesupç, y^nii en Ff^f^ce, obtenait dix mjlje. ^Qus cç pour ei^voy^r 4^s J^p^nn^^s par de là, afiï^ d^ fortifier (îo,ntre le§ ^roaiiqis et eippecher leurs ppurseg », maie « il ^f{t ]3ien encore désiré VL^ çeqo]afs plus p|ii3san| po^r chasser peux quj entretiei^liei]^^ J^s d||;s Iroqupis dans cette guerre >>. . he Jet^ïie rayait; c['une ^ttaqije Poptre Ig. Nouvelle- IJqllçiï^de, GOQJire ia Gpnîpagnie des Indes : à P§.ris, on i]igeait l'entreprise très dangereuse, pn ajpufT nait, ^tlci p. Gharlp^ I^e^lenia^t reçiis.ait ipélanpoliqueiï^ent à l'assistant 4f| F^f^î^pP à Rpnie : « ^i pi^ n^ chassp les |rpquois par cpmppsitip|i pu p3.r armes, ]^. p^^ys est ^uiqurs en danger 4p,