III. TTT. Vn moine armé : M. de Maisonneuve
Une religieuse laïque : ^lle Hance.
Mais Messieurs de Montréal étaient là. Ils
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s'étaient mis en sqciété, ppur pprter la crpix làba^ • i^'il fç^llait que l'épée la précédât, l'escprtat, la défendît, ils voulaient être prêts. Ils cherchèrent un chef militaire, pour que les colons, dûment exercés, fissent figure de crqisés, quand Dieu le Yftudràit.
6e chef se rencontra dans la personne d'un
gentilhomme champenois, Paul de Ghomedey, sieur de Maisonneuve ^^. Si l'on en croit le Sulpicien DoUier de Gasson, premier historien de Montréal ^9, Maisonneuve aurait été soldat depuis l'âge de treize ans, et fort bon soldat : il aurait servi en Hollande *. Ce personnage n'avait qu'une peur : il redoutait le monde, ses contacts, ses embûches. Au moyen âge, il se fût enrôlé parmi ces chevaliers ascètes dont la discipline était impérieuse comme l'est un vœu, et que la chrétienté tentait d'opposer à l'Islam. Sa sœur était religieuse à Troyes, au couvent de Notre- Dame, sous le nom de Louise de Sainte- Marie. Il lui racontait comment, en garnison, il avait appris à pincer du luth « pour n'être pas obligé d'aller dans la compagnie des méchants se divertir,» et quel était son anxieux désir de pouvoir pratiquer le métier des armes, qu'il aimait, dans un pays d'où seraient éloignées les occasions de pécher. Sœur Louise enviait l'émigration des Ursulines tourangelles et des Hospitalières dieppoises j elle avait lu les Relations des Jésuites sur ce royaume d'outre-mer où Dieu maintenait la pureté des mœurs ; elle en parlait à Maisonneuve. Il y avait à se battre, là -bas, et c'était une terre de sainteté.
* M. A.-Léo Leymarie, dans son livre si fouillé sur Maisonneuve, estime que les allégations de DoUier de Gasson sur les premières années de Maisonneuve se heurteraient à certaines impossibilités.
Le P. Charles Laïemant était à Paris : Maisonneuve le questionna, s'ouvrit à lui. « J'ai votre homme pour Montréal », disait le Père, ensuite, à M. delà Dauversière. Il y eut ce jour-là, à la table d'hôte où mangeait M. de Maisonneuve, un convive de plus : ce nouveau venu, durant le repas, parlait de la Nouvelle-France et de ses besoins. M. de Maisonneuve était tout oreilles, à mesure que parlait M. de la Dauversière. Il l'abordait après le dessert, et lui disait : « J'ai deux mille livres de rente ; je puis donc me suffire à moimême. Mais, sans aucune vue d'intérêt, j'emploierais de grand cœur ma bourse et ma vie dans cette nouvelle entreprise, sans ambitionner d'autre honneur que d'y servir Dieu et le roi dans ma profession. » Les deux hommes s'embrassèrent ; M. de Maisonneuve fut aussitôt nommé par Messieurs de Montréal gouverneur delà future colonie.
Pour désarmer son père, qui, moins avancé que lui dans les voies spirituelles, s'opposait à son départ, il lui représenta qu'il deviendrait au loin cent fois plus riche : le vieillard ébloui cessa toute résistance, ignorant qu'il s'agissait des richesses promises par l'Évangile à celui qui s'éloigne des siens pour la gloire du nom divin ^^. M. de Maisonneuve s'en fut à Troyes, prendre congé de sa sœur : autour de lui les religieuses s'empressaient, voulant partir, elles aussi, . pour le pays des fillettes sauvages. Il faut d'abord que Villemarie
Ig) LES ORlGtlsiÊë ftELÏGtJEUàlEl DtJ CANADA
ëxi§tè, leût téjJbfitlâit-il ; et tôiiîâë d'e âàitite- Màrie lui reliièUâit tediiiifte iflèLlliiiiè \inê Mâ|ë de la Vierg'e eut- Ik^ii'élle eilé â¥kit vëi^éif ië :
Sainte Mère de Dieu, pUrô vierge au cœur leyal, Gardez-nous une place en votre Montréal ^^
Des édiicatricès, oii n*'én avait ^d^ èncôi^Bësoiû ; mais c'ë qUê ëbuliâîtâiëïit Bëaiitioiip Messieurs de MiJiïtr'éai, c'était dé trÔtivér Une feiiittië dé lêtè, (jue î'ôii èmiiièfièrait fibihmé ê'ébriôme et gàï^âe-malàdé./Âu dernier lîiôniéht, elle se prêàehtâ. Mile Jëâtinë Mkii'éè ëVâit alors trëntë^cinq ans ^K Diéù ^attirait, niâî^ nbfi'lè clbîtrê : ayant OUI parler de AÎïnë âë là Pèlttife, elle i-ê^ VàitpârëiUê dèstiiiéé. Ëii l'êtè de ÎB^D, elle kvâit quitte Làhgréé pôtir bâùèef , à Parie, âlfëc lés Jésuites qui èbiiiiâissàiënt' le Gâilàda ': elle àVàit vti le P. Uiàrië's Làiëmàiit et s'ëtàit inisé sôiis là direction du P. Saint- Jure, le futur biograpJhé Ûë M. de Rënty. Ûê Pëv'e l'étudid, et bbiiièliit qtië le ciel là voùiait au Gâhà'dfl. Elle S'ëii allait donc tépétàiit qu*èlle passerait la iner, iliàis qu'elle lië savait pas, d'aillèui'S, ce ijUe Diëti ferait d'elle, làbas . Elle s 'attardait à Paris , cllèf cllàùt; cbil^tiîtàht ; et curieusëiiiéht, les datiibs de Qualité détftàtidàiëht âlàvbir, à rëntëndré, cbhitnéiihë jiêfSbiiiié d'idées jpëu cbiiiniiliies. Mihfe de Bullibh, éiirtbiit, se mettait aux écolitës : 'soÛ récent VéUVàg^e, survenu lé 13 décembre iÔ4t), là îaisfedit à là tèté duiië très grosse l'brtiin'è, ^rbVëîiaiit dés bëiif
mille iitfëfe ii'"étrëftiiêà IhàuéUèâ (Jùe d'ôiinàlt i^ë- ^ùUèk^eiiiéiit M. l'e Gàraihàl k Mn dèMnt é|)ôM, éùrinténtiànl dfes ïiMîicei, pbur rèëompfenéèi' uiife pob'è et féc'oii'dë j^festibn. Dé tôiit'èë %es 'étrénnës àbcùmùlè'éé, Miné dé BuUioii voulait disposer poiii" t)ieu ; et l'e t'rancisciàih Rapiii M ayaiit fait connaître Mlle Mahcè, elle lui démandâj a^rêé (jiiàirë'éôiiversâtiôlls^ si elle accepterait dëfoiidfeiri quelque pabt en ]>^buv'éllé-Frànc'é^ iiii héjiitàlî pareil â celui tjiié possédait Québec g-râéë â Mme d*Ài^uillon. îtl seîiible que lèé deà^éiiis 'qill s'agitàiëiit à là Fléchë ne fiisséht pas incbflâ'ûé de Mme de Bullion ; on dit mètlié qiië Marié de là Ferré, à la àxiiié dé viéionSi l'avait irassiii-ée sur l'àbcuèil que tï'OÙVàil; àiiptèé de Dîèù l'âihè 'd'ë sbn inkri ^^. PëMiètrë voyait-elle^ dans Mlle Mànce, iihë bonne vblbiilé prédestinée pôu^ fràyér la voie, là -bas, àiix Hospitalières flêch'oiéës.
Mll'ë Màn'cë têpondiî qu'ainsi îeràit-êlle s'il plàisàiîtà Diëù, fet qu'avant tout elle voulait passer la mer ; et Mnie de BiiUion lîii réihit doîizè cents livres en lui défendant de la nbmnier, et en lui disant : <( Recèvéiz lés arrhes dé nôtte boùné vblôiitè, nous ferbns le reste, lorëquë Vous m'aurez écrit dû liëti où vous serez et ijùé vbù^ m'aiiréz mandé l'état des chbses. »
Mlle Màncë s'àchemihà Verk là Rbchellë, sàfchâht que dès navires étaient ëh pârtàiice ': d^aiibëtgè éii auberge, elle racontait qu'elle allait âii tiiàhàdà ;
les hôteliers, surpris et déférents, osaient à peine recevoir son argent. Elle eut comme un don de seconde vue, et M. de la Dauversière aussi, lorsqu'ils se coudoyèrent, à la Rochelle, devant la porte de l'église des Jésuites : ils s'arrêtèrent, causèrent, chacun sachant par une merveilleuse intuition le nom de l'autre et les apostoliques desseins dont cette autre âme était hantée. Ces singularités ne pouvaient étonner M. de la Dauversière, depuis sa première rencontre avec M. Olier, dans le parc de Meudon. A l'issue de l'entretien, il proposait à Mlle Mance qu'elle s'enrôlât parmi les Messieurs de Montréal.
Elle avait une objection : il lui semblait que si elle passait là-bas avec des appuis humains, elle serait moins abandonnée à la Providence, et c'était cet abandon qui la tentait. — -Messieurs de Montréal, aussi, lui répliquait M. de la Dauversière, sont abandonnés à Dieu ; car ayant cette année dépensé soixante-quinze mille livres, ils n'ont plus le sou pour l'an prochain. Alors Mlle Mance, après avoir pris l'avis du P. Saint-Jure, accepta.
Et tout de suite, parmi Messieurs les Associés de Montréal, cette demoiselle se montra fort active ; car avant de lever l'ancre, elle préparait pour Mme la princesse de Gondé, pour Mme la Chancelière, pour Mme de BuUion, pour d'autres encore des lettres contenant copie d'une « note sur le dessein de Montréal », que M. de la Dauversière avait rédigée 5^.
En juillet 1641, deux vaisseaux emmenaient au delà de l'Océan, avec Mlle Mance, M. de Maisonneuve, trente-cinq hommes, un Jésuite et un prêtre ; et sur un troisième vaisseau qui partait de Dieppe emportant dix hommes, dont deux étaient en compagnie de leurs femmes, on vit sauter, au moment où il levait l'ancre, une passagère imprévue : c'était une pieuse fille dieppoise qui voulait absolument aller au Canada, pour se dévouer. Ainsi commença Montréal, sous la forme d'une cité flottante, naviguant sur l'Océan, comme sur une autre mer avaient autrefois navigué, sous la conduite d'Énée, les germes augustes du peuple romain.
M. de la Dauversière, rentrant à Paris, remettait à leurs destinataires les messages de Mlle Mance, pour que, grâce à leur charité, de cette cité flottante pût naître bientôt une grande ville. Tout le premier, il s'endettait, multipliait les emprunts auprès des notabilités de la Flèche, pour subvenir aux urgentes dépenses qu'une telle naissance entraînait, et ce sera fort heureux pour lui qu'en 1642 la mort d'un de ses oncles vienne doubler son patrimoine ^5. Pour lès gens de la Cour et autres Parisiens de qualité, ce provincial n'était encore qu'un inconnu ; mais avec l'appui de M. Olier, il multiplia les démarches auprès des âmes parisiennes qui voulaient coopérer « à l'édifice de l'Église de Dieu ». Vers la fin' de janvier 1642, le chiffre des Associés de Montréal
ib'i LES oftrôlNÈ'ë âEtîoiEUSiE'S DtJ CANADA
sera d'é|â dé trèntë-ciàq ; éi le 2 ïéVrlër^ jbur d'é l'a Ghandfeieùt', à NStr'ë-DâtiiiB dé ï^arié-, à là suite d'une ïaeàUe dite J)âr M; Olrér, ilé cbtisàcrëfont sôl'éniiëllëmènt Montréal à la Sainte Fàihillé.
« MM. d'ë M'ontrèàl )) — ^ et pàrïhi eux il y-à^iàit dés îeminés — iïë ré^âëinBlàiéiit éâ tien aux ébihpagiii'es antèHëûrement férniéé^ pbtir l'ëx^rôitàti'ofl du Ôàtiada : ëhtfë mémbi*é^ de la Sbciètéj dn se traitait de frètes et dé éideUrs ; on fèriiiàit iiiië famille é^iritiielië qui danë ses krriioiries téMoighâit sa ïdi ;ëliëÈ rëprëSéntàiëhllk Mère deDiéii, debout âur \in rtibiitifeulé, tëîiaiit danâ Ses bràë l'Enfant Jésus ^^. Si discrets que voulussent èttë MM. dé MbntrèïJil, il faillit biëii ^^è certains d'entré ëûx apposassent leurs signatures Sur les actes cbiî'e'ctif'é dé là Sbcièté ; et parSii lès ùoms que ùbuâ livtëiii; dés iàctës de I6B0 et dé i656j bn relevé ^ilUsiéUts iliënibrès dé là Gbmpâgnié dû Sàînt-i§ack"eiiieiit : lé diiè dé Liàncbuft, l'âbbè Niëblàé dé BâtràuU, l'abbé dé Brëtonvilliété^ fùiùr curé de Sàitit-Sùlpi'ce, l'éciiyër Bertrâfad Droùârd, l'écuyer dii rbi Séguiëi* de èiaint-Firmiii-, l'avocat Du Plëssié-Moiitbatd, qui orgiâUisëM l^HÔpitâi général, et Uù autre feoUàboraleUr dé saint Vincent de Paul, Barillbû die Mbràngis, inâitrë des tëtjUètës. Qu'il fàîUé oii nbUvoir danè lia Sbbiété de Montréal» comme lé voudi-ait M. RaoUl Allier, uh simple cbhiitè de la Compa^Uiè du Sàint-Sàch3in^îlt ^'', il demeure évident (|Ué
LES GROisÈS JDE MONTREAL 185
pour ïe Pans religieux dii ihiliëu a\i xVii^ siêélè, Montréal fut) à proprement parler, une œuvrie pieuse, conçue par quelques àpÔtrés, éï s^bnràiil à des âmes généreuses et choisies comiiié iine oc^ casion de charité.
IVi — La fondation de Villemarie.
A Québec, des tiinidés qui se ôrbyàiènt des sages s'écriaient : Se fixer à Montréal ! ijiiëîlè folle entreprise, quaiid par ià rôdent lès îbdijiiôis ! On était, déjà, aii côeùr du inôis d'àbût, quand Maisonneuvé èï ses gens arrivèrent ; il jdé fallait pihs songer à instalier à Monti-éàl, avant lés grands froids, ioutè cette coldîiie, et lé î^. Yimôiil se demandait d si lès Ifôqiibisiië f'ërmëràieiit jpà's toujours la pointé à Jésus-Ghrisl dànà les Nations piuë hautes ^^ » .
Les timides avaient ainsi tôiii l'hiver dèvàiil eiix pour décourager les côlons, eitentet' d'ë lès retenir à Québec. Ils tâchaiéhl; de gagner à lèiir ciausé Mlle Mance. Âu' preinier rang parmi étlx, oîi trouvait le gouverneur même dé la NbilVellé- France, Montmàghy : il montrait à Màisbiiileuvë, tout prés de Québec, l'île d'Orlèané ; il là lui oïfrait. Maisonneuvé demeiirâit inflexible. t*oiir lé convaincre, Montmaghy convoqua lë^ jii'incipàux notables, lui parla des difficultés qu'il ti^ôilVeràit dans la solitude de Môntï'éàl. « Je Sîiis vënii pour exécuter, non pour délibérer, répdiidit Maiâbti^
neuve : et tous les arbres de l'île de Montréal seraient-ils changés en autant d'Iroquois, il est de mon devoir et de mon honneur d'aller y établir une colonie ^^. »
Devant une aussi mâle fermeté, ce fut Montmagny cpii céda ; l'esprit de prudence humaine s'effaça devant l'aventureux esprit de foi. « On ne mène personne à Jésus-Ghrist que par la Croix, écrivait le P. Vimont ; les desseins qu'on entreprend pour sa gloire en ce pays se conçoivent dedans les dépenses et dedans les peines ^o. »
Le gouverneur en personne, en octobre 1641, accompagnait à Montréal Maisonneuve et le P.
Vimont, pour un voyage de reconnaissance, qui ne dura que peu de jours. Un colon, M. de Puiseaux, qui habitait en amont de Québec, mit ses domaines de Sainte-Foy et 'de Saint-Michel à la disposition des compagnons de Maisonneuve, pour qu'ils y passassent l'hiver en faisant des travaux de menuiserie, de construction débarques, nécessaires pour la future installation ^^ Mlle Mance hivernait à Saint-Michel : elle se trouvait là à proximité de Sillery et prenait avec les sauvages un premier contact. Mme de la Peltrie, assez sensible, semble-t-il, à l'attrait de la nouveauté, perdait un peu de vue ses chères Ursulines de Québec pour s'occuper de Mlle Mance ; elle finissait même par leur retirer ses meubles : c'est à l'œuvre de Montréal qu'elle donnait, pour l'instant, son cœur et sa vie. Catastrophe pour Marie
de rincarnation ! A l'heure où la construction de son nouveau cloître coûtait fort cher, sa bienfaitrice ordinaire s'éloignait. En un joli langage, l'Ursuline l'excusait : « Vous dire que notre bonne fondatrice ait tort, je ne le puis selon Dieu ; car d'un côté je vois qu'elle n'a pas le moyen de nous assister, étant séparée de nous, et son bien n'étant pas suffisant pour l'entretenir dans les voyages qu'elle fait. D'ailleurs, comme elle retourne ,dans le siècle, il est juste qu'elle soit accommodée selon sa qualité ;. et ainsi, nous n'avons nul sujet de nous plaindre si elle retire ses meubles ; enfin, elle a tant de piété et de crainte de Dieu, que je ne puis douter que ses intentions ne soient bonnes et saintes 62. »
Lorsque au matin du 18 mai 1642, deux petits voiliers et deux chaloupes amenèrent enfin jusqu'à l'Ile de Montréal Maisonneuve et sa recrue avec quelques Jésuites, on vit deux femmes, en plein air, dresser et parer un autel : c'étaient Mlle Mance et Mme de la Peltrie. Mlle Mance savait, maintenant, pourquoi des impulsions mystérieuses l'avaient portée vers le Canada. Elles avaient toutes deux la joie de préparer les liturgies par lesquelles allait s'inaugurer la vie de Villemarie. Le P. Vimont célébra la grand'messe ; et se tournant vers cette quarantaine de fidèles qui voulaient être les assises d'une ville, il leur disait : « Ce que vous voyez ici n'est qu'un grain de sénevé ; mais il est jeté par des mains si
LES ORIGINES RÉLÎGlËtïSES Dû CANADA
g|eiisef , q^'il faut sans doute qije Iç^ Ciel ait de grands d.èsseins^ puisqu'il se sert de tels instrumei^tf Bpup son œuvre ; oui, je np doute nullement que cp petit grain ne pr pduîse un gr^nd arbre, qu'il ne f^sse un. jour des progrès merveilleux, ne se multiplie et ne s'étende de toute part ^3. » Xj 'hostie, tout le jour, ç^emeurg. sur l'autel : on voulait qu'elle affirmât son rp,gTie.
E^ès le lendemain, le travail coromençait, en même temps que la prièr^ continuait. JjC travail urgent, c/était la construction des retranchements : Maisonne^ive donna le signal en abattant le premier arbre. Ge même été, sur la rivière dite ^es Iroquqis, une trentaine, d'hommes envoyés parle roi bâtissaient le fort Richelieu, pour protéger Québec : yiUemarie ai^ssi- devait avoir son fort. Pour la prière, une chapelle d'écdrce s'éleva^ en attendant qu'on pût édifier ]in sanctuaire en bois. On voulait une ïampe près du tabernacle : l'huile manquait. Ofi ramassa des mouches luisantes, on les enferma daus un petit lustre environné de réseaux ; elles projetaient une clarté ; captives, elles semb^laieïit illumijier la gloire de leur créateur, captif, li^i aussi, captif dans l'Eucharistie. Pour les baptjêmes, les mariages, les sépultures, s'ouvrait dès 1^42 un registre, que l'on conserve encore ^^. Des Algonquins, à la fin de juillet, venaient à Villem^^i^ • U^ de leurs capitaines et son fils rpcevaiqnt le baptême. Pour l'Assomption, d'autres sauvages survenaient, priaient pour le
rpi de fv^M^:^: YiHfmarie tpvt de fiuitfi dftye- ^ait wn foyey d'appel : l'ai^né^ ne, s'q.c^igYait pas, s£ift§ qvt'Ê^rriyât ui^f reP^-ue poïivelle de Ef aiiç.g,;^ aT^ec quelque^ pièp^|i d'açt^llepe ; M^. ^ç. Montréal, pour cet envoi, dépensaiei^t. qTiapan^e. mille livres. Le fort s'échafaudait, à l'insu des Iroquois, qui pourtant n'étaient pas loin. Ce ne fut pas avec leur hostilité qu'on eut d^abord à compter, mais avec celle du Saint-Laurent, qui débordait. Maisdnneuve alors fit un voeu : le fleuve r'edeyint P?ilme. Quelques jours ^u^ft'^^î ppur accomplir, ce vopu, \e. tr£^Yail, ^ lyÇontréM» P^^ 1^ fÇ^Y^î^i*' d'i^ne p|"ièr^ : ^es défricheiirs |r£|çaient un chemin par^i le? ^f oussaille^ , les, me,nuis|ers f ^briaiiaient une gigantesque Qrpix. l^ç io,u,r ^e l'Épiplianie de l'ai) 464^, ps^r ce, cbeç(iin toi^t, ^^^t^ Maispnneuye, porî,a^^ ^ur ses épaules cette croix toute neuve, grayissait 1?^ ^OE^tagne qui (ip^in^it Yilleiparie, et l'y plantait. Au pied de la croix, un a^itel sq drps^a, QiJ. Mni^e de. I3. Pelt.rie co.rfiniuniait et d'autres après elle. I)^ fréquents pèlerinages^ bientpt, allaient r^nouyp.lqr çeft^, aP?"^ ^^cension, au nom d'unp as^pciation (|e piété fpnclée^ par IVÇaisQiii^euyç^ pour la qpi^yer^ipn d.p.s sauvages 66^ En cette fête.d'Épip^^£i;iie, la prpix s'était f^ite visible, pour 1§S plus |p|ntains aleixt^pu]|j'S, et la chrétienté de Yilleiparie, ai^ssj» avait révélé son existpnce ; ce qui se passait ne po^yait écl^apper aux regards des inéçtianfs yo^^si^s irpqWPÎ^- ^^is *^^* VH': 9,^ i\'ét^ijt p^s yenil à iVlontréal pour s^e dissimuler.
mais pour que les yeux des Gentil s fussent frappés , et qu'ils s'ouvrissent. La vie cachée de Villemarie avait atteint son terme : pour la jeune bourgade, la vie publique allait commencer, vie d'apostolat, vie d'alarmes. *
V. — Une digue contre les Iroquois : la défense de Villemarie,
Au printemps de 1643, un fameux orateur algonquin, qu'on appelait le Borgne de l'île, vint à Villemarie se faire baptiser comme l'était déjà son neveu ^'^. Gela parut d'excellent augure : il y eut, cette année-là, soixante-dix à quatre-vingts baptêmes. Les sauvages, comme l'écrivait le P. Vimont, avaient cette « croyance, que Montréal n'était établi que pour leur seul bien » , et c'était là « le plus fort attrait que l'on eût pour les porter à Dieu 68 » .
Sous leurs yeux observateurs, la chrétienté de Villemarie rappelait ces premières chrétientés de Palestine et de Syrie dont parlent les Actes des Apôtres. « La plupart des colons, notaient Messieurs de Montréal, vivent en commun, comme dans une sorte d'auberge, et tous y sont en Jésus dans un seul cœur et une seule âme ^^ » j et plus tard la Sœur Morin, l'annaliste de l'hôtel- Dieu, parlera avec admiration de ces premiers colons chez qui « on n'entendait pas parler seulement du vice d'impureté » , qui, « si d'aventure ils
s'offensaient entre eux, se demandaient pardon le soir avant de se coucher, et qui vivaient en saints, tous unanimement, et dans une piété et religion envers Dieu telles que sont maintenant les bons religieux '^0 ».
A certains jours, la colonie était dans les transes, lorsqu'on dépit de Ja fameuse chienne Pilotte et des autres dogues qui chaque matin faisaient la ronde pour signaler et écarter les Iroquois, des travailleurs de Yillemarie, au pied même du fort, étaient surpris par ces adroits coureurs. Un jour de juin 1643, il eh y eut trois de tués, et trois faits captifs, dont deux furent brûlés : une quarantaine d'Iroquois avaient perpétré ce. mauvais coup. De France, on écrivait au P. Vimont : « Le dessein des Hollandais est de faire tellement harceler les Français par les Iroquois, qu'ils les contraignent de quitter le pays, et d'abandonner tout, et même la conversion des sauvages '^*. »
Maisonneuve, en août, prenait avec lui des hommes armés pour aller au-devant de M. et Mme d'Ailleboust, qui amenaient de France un renfort ; on craignait que les Iroquois ne leur fermassent le chemin de Yillemarie. Ils arrivèrent sains et saufs, et d'Ailleboust, bon ingénieur, se mit à construire des bastions. Mais M. et Mme d'Ailleboust apportaient avec eux, aux âmes ferventes de Villemarie, un motif d'espérance : on racontait que eette dame avait été miraculeusement guérie, à Notre-Dame de Paris, moyennant le vœu de s'exiler à
d62 LES ORIGINES RELIGIEUSES DU CANADA
Montréal, pour la gloire de Dieu ; on se montrait, parmi les ouvriers qu'elle amenait, des calvinistes de la veille, soudainement convertis '2. En fallait-il davantage pour rasséréner l'atmosphère de menaces dans laquelle on vivait ? Les habitants de Villemarie remerciaient le Très- Haut de les avoir ainsi prédestinés pour de lourdes besognes, mais aussi pour de grandes grâces.
Plusieurs, fiers de leur vocation, s'ennuyèrent vite de rester sur la défensive ; ils murmuraient contre Maisonneuve, qui les retenait. Le 30 mars 1644, Maisonneuve les exauça : les dogues signalant les Iroquois, il prit avec lui trente hommes, et fit une sortie. Que faire, à trente, contre deux cents sauvages ? Vite ils durent se replier sur le fort, et Maisonneuve, demeuré le dernier pour protéger la retraite, abattait de l'un de ses deux pistolets le chef des sauvages, au moment où celui-ci venait de le faire prisonnier. Audacieux et calme, il regagna le fort, où nul ne put plus l'accuser de manquer d'héroïsme ou de temporiser à l'excès '^2,
Iiiter arma caritas : déjà s'appliquait cette devise de nos Croix-rouges, dans ce poste d'avantgarde où chaque jour un peu de sang risquait de couler. M. d'Ailleboust, à son arrivée, avait appris à Mlle Mance de nouvelles libéralités delà bienfaitrice anonyme, Mme de BuUion ^4 ; la constitution d'une rente de deux mille livres pour
un hôtel-Dieu àVillemarie, et des dons importants pour le bâtir et le meubler *.
Les ouvriers occupés à construire pour les Jésuites un logis de charpente durent sans retard se mettre à « dresser un hôpital ^^ » . En octobre 1644, Villemarie eut son hôpital, où les malades étaient soignés, et que protégeait contre l'Iroquois une robuste palissade de pieux ; mais Maisonneuve (f avait la dévotion d'y mettre parfois de's prisonniers Iroquois qui étaient blessés, pour les guérir ». Mme de la Peltrie, après dix-huit mois d'absence, avait rejoint les Ursulines de Québec ; Mlle Mance demeurait seule parmi les malades que chaque jour amenait. Douze ans plus tard, pour que s'accomplisse tout ce qu'avait entrevu M. de la Dauversière, les Hospitalières de la Flèche, fondées par lui, entreront dans cette maison, où elles sont encore.
VI. — La propagande de MM. de Montréal: leur lettre au Pape, leur appel à la France.
Au Vatican, au Louvre, on s'intéressait à Villemarie. MM. de Montréal savaient profiter de leur situation sociale, de leur ascendant sur l'Église et sur l'Etat, de leurs liens avec la Compagnie du Saint-Sacrement, pour empêcher qu'on ne perdît
* Le portrait de Mme de Bullion, « miniature dans une boîte d'agathe fine enchâssée en de l'or et enrichie de perles fines », donné par elle h. Mlle Mance, fut conservé à l'Hôpital de Mont- ^èM J=i-qu':i l'incaj-.îJk do 1695 [Sm-^n Moîtil!?, Anva^es, p. 49).
de vue cet extrême boulevard de la civilisation chrétienne et de la pénétration française. En 1643, ils faisaient savoir à Urbain VIII qu'un certain nombre de personnes, « éloignant d'elles toute vue de lucre temporel et d'intérêt de -commerce, et ne se proposant d'autre fin que la gloire de Dieu et l'établissement de la religion dans la Nouvelle- France, étaient entrées dans cette société, afin de contribuer, par leurs soins, leurs richesses et leurs voyages au delà des mers, à répandre la foi parmi ces nations barbares. » Ils sollicitaient du Pape des indulgences : Urbain VIII les bénissait, les exauçait 76. M. Olier, dans sa petite communauté de Vaugirard, berceau du séminaire de Saint-Sulpice, était entouré de prêtres « qui ne parlaient, disait-il, que de faire des folies pour Dieu, que de se faire pendre pour son service et aller souffrir le martyre en Canada '^''' » . L'idée lui était venue de requérir de Rome, pour ceux que bientôt peut-être il enverrait au loin, les prérogatives de juridiction généralement accordées aux missionnaires travaillant en pays infidèles. Mais Rome avait, en 1635, par un acte jusque-là demeuré sans effet, donné, pour la Nouvelle-France, des pouvoirs aux Franciscains "^^ ; et les Jésuites, d'autre part, avaient, là-bas, organisé l'évangélisation '^. Rome, pour l'instant, demeura muette à l'égard de la requête suggérée par M. Olier aux Messieurs de Montréal. M. Olier patientait: il vivra assez longtemps pour voir les
Sulpiciens s'installer au Canada, quatorze ans plus tard.
Mais sa patience l'abandonnait lorsqu'il entendait critiquer Messieurs de Montréal ; et probablement il prit une part active, avec son confrère de la Compagnie du Saint-Sacrement, M. Laisné de la Marguerie ^o^ à la rédaction d'une brochure; qui s'intitula : Les véritables motifs de Messieurs et Dames de la Société de Notre-Dame de Montréal pour la conversion des sauvages de la JSouvelle-France.
Pour quels motife avait-on risqué pareille aventure ? On l'avait risquée, exposait la brochure, parce que les laïcs sont obligés de contribuer à la conversion des fidèles, et l'on alléguait l'exemple des « saintes femmes qui servaient les Apôtres, ces ambassadeurs divins», et des «premiers chrétiens séculiers de Rome ». On l'avait risquée, parce que « le salut des infidèles est bien supérieur aux œuvres temporelles les plus pressantes », et parce que, parmi les peuples d'Amérique, il n'en^^ était point qui fussent plus dépourvus de secours spirituels que ceux de la Nouvelle France.
Des objections se dressaient : on allait les réfuter. D'aucuns répétaient que « les Canadiens, avec les lumières naturelles, se peuvent sauver, dans l'ignorance où ils sont de l'Évangile ». Et, de fait, Lessius et Bellarmin, Vasquez et Ripalda, offraient à ce sujet certaines thèses théologiques d'une généreuse charité, plus rassurantes et plus
humaines que l'intolérant rigorisme du grand Arnauld 81. Mais MM. de Montréal faisaient remarquer que si jadis les Apôtres avaient pris prétexte de pareilles thèses pour s'abstenir de prêcher aux Gentils, c'en eût été fait de « l'émulation sainte de la propagation de la foi ». D'autres accusaient le Canada d'être un pays pauvre et froid : « s'il n'y a rien à y gagner que la croix, leur ripostait-on, ce sont là nos délices, et nous vous certifions que c'est ce qui nous fait préférer ce pays «.Des voix s'élevaient pour montrer les pauvres de France et pour regretter qu'on dépensât de l'argent pour des étrangers inconnus. « O charitable avarice !
s'écriaient MM. de Montréal. O injuste et défiante charité, qui a peur que la terre lui faille ! Ce secours procuré aux infidèles est peut-être cause que Dieu arrête le fléau de son indignation sur Paris et sur toute la France, qui semble en être si fortement avertie et menacée. » Les lèvres hostiles, ainsi réfutées, insistaient sur le péril iroquois, qui rendait précaire la vie de la colonie, et MM. de Montréal affirmaient alors avec une vaillante confiance :
Ou nous ramènerons les Iroquois à leur devoir, en les obligeant d'avoir la paix avec nous, ou, parla grâce de Dieu , ils se convertiront. Et si par la permission de Dieu nous ne pouvons ni l'un ni l'autre, nous leur ferons une si juste, si sainte et si bonne guerre que, comme nous osons l'espérer. Dieu fera justice de ces petits Philistins qui troublent ses œuvres. Et si nous étions pris et massacrés, de nos cendres Dieu en
susciterait d'autres, qui feraient mieux encore. Ce n'est pas cliose extraordinaire que ceux qui conimencent un ouvrage ne soient pas les mêmes qui l'achèvent... Ce que nous ne pourrons faire en dix ans, nous le ferons en cent, terme qui peut paraître long, mais qui est peu de chose à ceux qui travaillent pour Téternité.
Mais cette œuvre, reprenaient les adversaires, est « .d'une dépense infinie, plus convenable à un roi qu'à quelques particuliers trop faibles pour la soutenir ». — « Vous avez mieux rencontré que vous ne pensez, leur ripostaient MM. de Montréal, en disant que c'est une œuvre de roi, puisque c'est le Roi des rois qui s'en mêle. Jusqu'ici Dieu a pourvu au nécessaire ; nous ne voulons point d'abondance, et nous espérons que la Providence continuera. »
Le Roi d'ailleurs s'en mêlait, tout comme le Roi des rois. Car Louis XIII, dans les trois mois qui précédèrent sa mort, avait invité M. de Montmagny à « assister et favoriser en tout ce qu'il pourrait » M. de Maisonneiive dans la construction du fort, et avait fait présent à MM. de Montréal d'un navire et de quelques pièces d'artillerie pour Villemarie ; et le 13 février 1644, des lettres patentes expédiées sur l'ordre d'Anne d'Autriche au nom du jeune Louis XIV stipulaient pour MM. de Montréal le droit de continuer les fortifications de Villemarie, sous la direction du gouverneur qu'eux-mêmes nommeraient ; d'envoyer làbas des vivres et des armes en jouissant, sur le
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Saint-Laurent, d'une pleine liberté de navigation; et de recevoir dès legs pieux et fondations, pour l'entretien des pauvres sauvages, ou des prêtres. En ces termes formels, et qui affectaient même, dans le document, quelque solennité^ la volonté royale sanctionnait et consolidait l'action de MM. de Montréal et les pouvoirs de M. de Maisonneuve s^.
YII. — Une victime des Iroquois chez Anne d'Autriche: Les glorieuses mutilations d'Isaac Jogues.
Au demeurant, en cet hiver de 1643 à 1644, la Cour de France avait reçu la visite du Jésuite Isaac Jogues ; et les moindres gestes qui scandaient ses paroles, exhibant ses mains effroyablement mutilées, suggéraient une admiration profonde pour les Français d'outre mer, où la compassion se mêlait au respect.
Il disait comment, au début d'août 1642, il avait quitté Québec pour retourner à Sainte-Marie, en terre huronne, rapportant, pour la mission, des ornements d'église et des livres. Il avait emmené avec lui, sur une humble flottille de douze canots, deux « donnés » français, René Goupil et Guillaume Couture, et une vingtaine de Hurons ^^. Il y avait, parmi eux, Eustache Aharistari, le premier en valeur parmi les guerriers hurons, et qu'on avait vu, l'année d'avant, venir, de luimême, dem^inder le baptême à Sainte-Marie ;
Etienne Totiri, qui avait transformé en chapelle une moitié de sa cabane, pour y faire le catéchisme ; Joseph Teondechoren, qui partout vantait les « robes noires » parce qu'elles avaient, de son ânie, arraché « tout le mauvais », et qui, si ce « mauvais» tentait d'y rentrer, savait bien le faire fuir en se brûlant à vif, avec un tisonnier rougi au feu;; Thérèse, nièce de Joseph, que nous avons aperçue, déjà, dans le cloître de Marie de l'Incarnation, et qui s'en retournait chez les Hurons, pour se marier. Ainsi naviguait derrière Jogues l'élite de la chrétienté huronne.
Soudain, au matin du 2 août 1642, lorsqu'on venait d'atteindre le lac Saint-Pierre, les Iroquois étaient apparus. Grand émoi dans la flottille, les uns voulant se cacher, d'autres combattre. Jogues, lui, songeait à ceux de ses compagnons qui n'étaient encore que catéchumènes ; en hâte, il distribuait les grâces du baptême, puisque peut-être la mort était là. Les Iroquois, emmenant leur butin, l'oubliaient ; mais délaisser ces deux « donnés » qui se comportaient en héros, et ces Hurons qui étaient ses ouailles, il ne s'y pouvait résoudre. Il se livrait à l'ennemi ; et tout de suite on lebâtonnait; à coups de morsures , on lui meurtrissait les pieds et les mains ; on arrachait ses ongles, on extirpait, même, les os de ses deux index. Il fallait ensuite se mettre en marche, et vous chercheriez en vain, dans les Actes des Martyrs, un plus douloureux voyage. Lorsqu'on allait par terre, Jogues et ses
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compagnons servaient de bêtes de somme ; quand on naviguait, les Iroquois se délectaient, dans le fond des canots, à « caresser ».avec des alênes ou des éclats de bois leurs plaies béantes ; sur cette chair vive, on exerçait les enfants à être cruels, à voir le sang, à en jouir. Groisait-on quelque caravane, ou bien entrait-on dans quelque campement, la bastonnade se pratiquait comme un rite : tous les captifs, marchant lentement entre deux haies d'Iroquois, étaient littéralement lacérés de coups ; et la solennité se complétait par des supplices individuels. Les doigts de Jogues, ces doigts qui bénissaient et baptisaient, étaient spécialement visés : il lui en restait trop encore, au gré des bourreaux ; on lui en brûlait un ; à coup de dents, un autre était broyé ; on forçait une captive chrétienne de lui en scier un troisième. Avec des. couteaux, on détachait des lambeaux de sa chair, qu'on agitait devant lui avec une joie frénétique. A plusieurs reprises, on parlait de le brûler. Sereinement il se redisait à lui-même ce mot de saint Augustin : « Celui qui fuit les rangs de ceux qui souffrent ne mérite pas de compter au nombre des enfants de Dieu » ; et dans le supplice qui s'acharnait sur ses doigts, il voyait « un châtiment miséricordieux du manque d'amour et de respect qu'il avait eu en touchant au corps du Christ ».
L'hiver de 1642 à 1643 avait mis un terme à cette sanglante promenade: Jogues devenait esclave dans une famille iroquoise , il fallait la suivre à la
chasse, la suivre à la pêche ; moyennant cette docilité, il y avait trêve, à peu près, pour les mauvais traitements. Trêve toujours précaire, car sous ses propres yeux-René Goupil, son compagnon de servitude, était brutalement abattu, pour avoir tracé sur le front d'un enfant le signe de croix, dont les Hollandais, rigoureux calvinistes, disaient que cela portait malheur. Jogues esclave connaissait du moins des heures de loisir, qu'il consacrait à Dieu: devant un arbre où il sculptait une croix, il faisait alors oraison, s'aidant d'un livre qui durant ces terribles mois ne le quittait point, FÉpitre de saint Paul aux Hébreux, paraphrasée par M. Godeau. Ce Godeau, naguère, joli poète de ruelles, avait galamment charmé les loisirs des Précieuses ; devenu évêque de Vence et écrivain sacré, il aidait un Jésuite, par sa prose dévote, à vivre en esclave des Iroquois, parce qu'esclave de Dieu. De temps à autre, des prisonniers voués à une mort prochaine, ou des Iroquois, que les propos de ce Jésuite attiraient, demandaient ou acceptaient de devenir chrétiens :
Jogues, au cours de cette vie de galérien, faisait soixante-dix baptêmes.
Un jour il avait appris qu'à Québec, et même à Paris, on s'agitait pour lui, qu'on voulait le soustraire aux mains des Iroquois ; il avait écrit, aussitôt, au gouverneur Montmagny :
Que notre considération n'empêche de faire ce qui est à la gloire de Dieu. Je me confirme de plus en
plus à demeurer ici tant qu'il plaira à Notre-Seigneur, et ne m'en aller point, quand même l'occasion s'en présenterait. Ma présence consele les Français, Huions et Al^nquins. J'ai baptisé plus de soixante personnes, plusieurs desquels sont arrivés au cîel. C'est là mon unique consolation et la volonté de Dieu, à laquelle très volontiers je conjoins la mienne ^*.
Les Hollandais pourtant, tout calvinistes qu'ils fussent, avaient continué de se démener pour ce Jésuite ; et le gouverneur de leur poste de Renselaerswich, apprenant qu'il devait être prochainement mis à mort, lui avait fait proposer de s'évader. Une nuit durant Jogues avait réfléchi : il ne pouvait plus, dans la vie qu'il menait, rendre de services aux Français ; il constatait que les sauvages prisonniers des Iroquois s'écartaient de lui comme d'une victime destinée au- feu. Captif, il ne servait plus de rien ; libre, il pourrait encore prêcher. Jogues, ayant ainsi médité, avait accepté de s'évader ^5
Rien de plus dramatique que le récit de cette évasion :. les chiens le traquaient ; ses pauvres membres mutilés avaient peiae à mettre à l'eau le canot qui devait le porter jusqu'au bateau hollandais. On l'y logeait à fond de cale, pour le cacher. Mais les Iroquois tempêtaient, voulaient se venger sur les Hollandais. Le Jésuite revenait parmi ces calvinistes, laissant partir le vaisseau qui devait l'emmener, et ne voulant pas qu'ils pussent pâtir de leur bonté pour lui ; dans la cachette qu'ils
lui donnaient, il entendait, près de quatre semaines durant, les allées et venues des Iroquois, qui, la menace aux lèvres, venaient le réclamer. Un jour enfin, vers la mi-septembre, lé capitaine hollandais, le prenant de haut avec ces sauvages, leur disait : « Vous estimez notre nation ; sachez qu'il y a des droits de protection. Voici de l'or pour la rançon de Jogues. » Les Iroquois acceptaient les trois cents livres et se retiraient. Mais ils rôdaient derechef autour du galetas où un vieil Hollandais abritait Jogues, en attendant qu'un vaisseau pût l'emmener; et Jogues, mal nourri, sa jambe alourdie par des plaies purulentes, se sentait encore à leur merrci.
Enfin, de cette Nouvelle- Amsterdam qui plus tard devait s'appeler New- York, le gouverneur de la colonie hollandaise avait réclamé Jogues ; on l'avait embarqué pour cette capitale. Megapolensis, le pasteur de Renselaerswich, l'accompagnait. On passait devant une île : le pasteur décida.it qu'elle devait porter le nom du Jésuite; « au bruit du canon et des bouteilles », elle était ainsi baptisée. La population protestante de la Nouvelle-Amsterdam se pressait autour de Jogues.
« Martyr ! martyr de Jésus-Christ ! » lui disait, en embrassant ses membres mutilés, un luthérien venu de Pologne. Certains lui demandaient comnient la Compagnie des Cent Associés allait le récompenser pour tant de tourments : « Je n'ai
ambitionné qu'un seul bien, répondait-il, celui d'annoncer TEvangile*. »
Jogues, après tant de traverses, « un bonnet de nuit en tête et dans l'indigence de toutes choses », avait pu franchir l'Océan sur un bateau charbonnier. Au soir de la vigile de Noël 1643, un étranger, d'aspect fort miséreux, dans un village voisin de Saint-Pol-de-Léon, demandait aux paysans le chemin de l'église ; et ceux-ci le prenaient pour un de ces pauvres gueux d'outre- Manche qu'exilait l'intolérance anglaise. C'était Jogues, « un peu confus que ses péchés l'eussent rendu indigne de mourir parmi les Iroquois », et aspirant à « se voir, enfin, parmi des serviteurs de Dieu 86 ».
Les Jésuites de Rennes l'avaient accueilli, puis ceux de Paris l'avaient appelé, et partout se déroulaient, sur ses lèvres, ces émouvants récits, qui faisaient de lui le témoin vivant de l'apostolat canadien, « On feint des romans, disait Anne d'Autriche : en voilà un véritable, entremêlé de grandes aventures ^7. » Il fallut que Jogues en personne l'allât voir : pour s'édifier sur ce qu'étaient les Iroquois, on n'avait plus besoin de lire les Relations, il suffisait de regarder Jogues. L'envoi de soixante soldats pour aider la colonie à lutter, et de cent mille livres pour les équi-
* La première description que nous ayons de New-York est due à la plume de Jogues ; elle porte le titre : Novum Belgium, et date de 1643 .(Thwaites, Jesuit £ielalion$, xxvni, p. 103-115).
per, était, d'urgence, décidé par la Reine.
On constatait avec douleur que les cruautés iroquoises exilaient ce Jésuite de l'autel : canoniquement, la mutilation de ses mains ne lui permettait plus de célébrer la messe. Mais de Paris on écrivait au pape Urbain VIII. « Il serait indigne, déclara le Pontife, de refuser à un martyr da Christ de boire le sang du Christ. » Et Jogues, de nouveau, put, chaque matin, traîner sur la pierre sacrée ses tronçons de mains.
VIII — Guerre et paix.
L'idée du Canada l'obsédait; il avait hâte d'y rentrer. L'été de 1644 l'y ramena : il se fixa à Villemarie, sur l'ordre du P. Vimont. C'était dans la colonie un perpétuel qui-vive. « Le royaume de Jésus-Christ, écrivait Marie de l'Incarnation, est plus tracassé que jamais par les Iroquois, nation féroce et barbare §8. » On s'entretenait du P. Bressani, Jésuite d'origine italienne, qui depuis le 27 avril était à son tour captif des Iroquois ; il ne devait être libéré qu'au bout de quatre mois, par l'intervention hollandaise. De. sa main droite, dont ses bourreaux n'avaient respecté qu'un doigt, et dont le sang coulait, Bressani, accroupi sur la terre, avait expédié au Général des Jésuites, avec une encre faite d'une poudre à fusil délayée, des détails dont la lecture *ait frissonner s^.^On se rendait compte, à Vil-
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lemarie, que lutter contre les Iroquois, c'était affronter des supplices .parfois pires que la mort. On apprenait que, depuis le 2û mai, les Hospitalières de Sillery avaient dû quitter ce poste, trop menacé par les sauvages ^*^ ; et que, chez les Hurons, ils mettaient tout à feu et à sang. Les renforts accordés par la Reine et les recrues levées par Messieurs de Montréal ramenaient un peu de sécurité ; mais pour l'honneur de Dieu, on dut renvoyer en France le chef qui les conduisait, M. de la Barre, qui portait à sa ceinture un grand chapelet, mais qui « cachait, sous ses vertus apparentes, une méchante vie ^^ ». Un an durant, Villemarié, sans être sérieusement éprouvée, fut constamment menacée.
De meilleurs jours parurent luire, lorsque, à Trois-Rivières, le 12 juillet 1644, une solennelle rencontre eut lieu entre l'Iroquois Kiotsaeton, ambassadeur de la nation des Agniers, et le gouverneur Montmagny. Il y avait là M. de Ghampflour, commandant de Trois-Rivières, le P. Vimont, le P. Jogues, et, sous des vêtements de sauvage, un homme à. la « peau blanche » qui n'était autre que Guillaume Gouture, le « donné », naguère captif avec Jogues, et à qui les Iroquois rendaient la liberté. En deux jours, la paix était conclue ;' elle était ratifiée, trois mois plus tard, dans une assemblée générale des confédérés iroquois, tenue sous laprésidence de Montmagny 9^.
Villemarié et la chrétienté huronne pouvaient
un instant respirer : pour la foi comme pour le commerce, pour les soldats comme pour les colons, la navigation, sur le Saint-Laurent, paraissait redevenue libre. «On peut maintenant porter sans crainte la lumière de l'Evangile dans toutes les nations de notre Amérique ^^ » , écrivait joyeusement Marie de l'Incarnation.
Que les Iroquois fussent fidèles à la paix, et les lendemains promettaient d'être féconds. Jogues, qui savait leur langue, semblait destiné à quitter bientôt Villemarie pour retourner chez eux comme apôtre. « Le P. Isaac Jogues et le P. François Bressani, écrivait le P. Vimont, ont embrassé comme amis ceux qui ont déchiré leur corps, arraché leurs ongles et coupé leurs doigts, en un mot, ceux qui les ont traités en tigres 9*. »
Vimont, avec le même accent de joie, notait cette autre nouvelle, que Messieurs de la Compagnie des Cent Associés de la Nouvelle- France, « voulant procurer la conversion des sauvages, et amplifier la colonie française, lui avaient remis entré les mains le trafic delà pelleterie, que Sa Majesté leur avait accordé ^5 ». La Reine et les Jésuites obtinrent en effet, le 14 janvier 1645, que la vieille compagnie fondée par Richelieu, et qui n'avait jamais fait de brillantes affaires, abandonnât aux notables de la colonie, groupés sous le nom de la Compagnie des Habitants, le monopole du commerce des fourrures ^^, L'arrêt royal qui con^
178 LES ORlGlrïNE§ RELIGIEUSES DU CANADA
firma ce pacte déclara qu'en le signant les Cent Associés donnaient ««une véritable marque » du désir qu'ils avaient de « l'avancement de la gloire de Dieu »- La perspective de pratiquer librement la traite pouvait accélérer au Canada l'immigration française. Riche de cette ressource nouvelle, la colonie se réjouissait à la pensée d'acquitter désormais elle-même, à ses frais, les dépenses qu'exigeait l'apostolat : transport de travailleurs français à proximité des sauvages, paiement des pensions des ecclésiastiques, entretien des garni sons et des forts, qui protégeraient, sous le drapeau de la France, l'Église de Dieu,
On était loin du temps où des sociétés de marchands, jalousement soucieuses de retenir pour elles tous les profits du commerce, voulaient réduire le Canada à n'être qu'une terre où l'on trafiquait, et n'y appeler d'autres habitants que ceux dont elles avaient besoin comme agents, Cette conception mercantile, déjà répudiée par Richelieu et par Messieurs les Cent Associés de la Nouvelle- France, avait définitivement capitulé: le pacte et l'acte royal de 1645 marquèrent la défaite finale de ceux qui jadis avaient rêvé d'une Nouvelle- France où sur la lisière des forêts quelques comptoirs se dresseraient, et rien de plus. Déjà, durant le mois de décembre 1645, dans la bourgade de Québec, Français et sauvages s'associaient pour les cérémonies du jubilé, prescrites par Innocent X ; entre la paroisse et les Hospitalières,
LES CROISES DE MONTREAL i^9
entre les Hospitalières et les Ursulines, on processionnajt solennellement ^'^. Dans le conseil qu'établissait Louis XIV, le 27 mars 1647, pour l'administration du Canada, le supérieur des Jésuites était appelé à siéger « jusqu'à ce qu'il y eût un évéque», à côté du gouverneur de laNouvelle- France et du gouverneur de Montréal * ; et les mesura que prenait le roi pour la répression des abus commis dans la traite des pelleteries, les humbles prévisions budgétaires qu'il établissait pour l'entretien de garnisons de soixante -dix hommes au moins, la promesse qu'il faisait au supérieur des Jésuites d'une subvention annuelle de cinq mille livres, avaient pour but d'empêcher que « l'effet du glorieux dessein de Sa Majesté, de procurer au Canada l'étendue de la foi », ne fût « frustré », que « raccroissement des colonies françaises » ne fût «retardé ^8 »,
Une période nouvelle commençait à s'ouvrir^ et M. de Maisonneuve, dans un voyage à Paris, allait préparer le couronnement de l'œuvre en réclamant un évêque pour la Nouvelle-France. Il faudra douze années encore, et d'autres guerres, et des martyres, avant que se réalise son rêve, et
* Il résulte du Journal des Jésuites que, le 6 août 1647, ils se demandèrent, dans une « consulte », s'ils devaient accepter pour leur supérieur ce poste de conseiller ; ils conclurent que oui, mais plusieurs Pères auraient préféré le contraire. (Ro- CHEMONTEix, les JésuUes et la Nouvelle-France au dix-septième s'èclc, II, p. 183-185.)
qu'achèvent de s'accomplir, en toute leur plénitude, les impérieux desseins qui jadis, en son bureau fiscal de La Flèche, s'étaient mystérieusement imposés à M. Jérôme de la Dauversière.