‹ Une épopée mystique [microform]Chapitre 25 sur 83 · I. — Le premier martyr des Iroquois : le P. Jogues · texte numérisé non relu

I. — Le premier martyr des Iroquois : le P. Jogues

La Nouvelle-France, à la fin de 1645, jouissait d'un hiver pacifique : l'Iroquois avait désarmé ; le colon pour ses défrichements, le missionnaire pour ses courses d'apôtre, étaient en sûreté. On espérait n'avoir plus à compter avec aucune autre hostilité que celle du climat, et c'était là, d'ailleurs, une hostilité dangereuse, comme l'attestait, en janvier 1646, la destinée du Jésuite De Noue. Il avait voulu rester au Canada, bien qu'il se reprochât humblement d'y « tenir la place d'un bon ouvrier » ; il aspirait à « mourir sur le champ de bataille * ». Non loin du fort Richelieu, où l'avait appelé son ministère, son vœu fut exaucé. Avec deux soldats et un Huron, il s'en

allait sur un sol glacé, « marchant sur des raquettes pour ne point enfoncer dans les neiges ». Pitié le prit pour ces deux soldats, « nouveaux dans le pays, » qui « avaient bien de la peine de marcher avec des pieds bridés ; » il les devança, pour que du fort Richelieu on vint les secourir. Sans boussole, sans provisions. De Noue s'égara ; et deux jours plus tard On trouvait son corps gelé et tout raidi, « en la posture où l'on dépeint ordinairement saint François-Xavier, les bras croisés sur la poitrine, les yeux ouverts et fixés sur le ciel, ressemblant à un homme qui est en contemplation plutôt qu'à un mort ^ » .

Trois mois s'écoulaient, et la mission canadienne était frappée d'un autre deuil : elle perdait son vétéran, son lointain fondateur, le P. Massé^. Il avait en 1610 inauguré, dans la presqu'île d'Acadie, l'évangélisatioû de la Nouvelle- France ; il avait ensuite, au collège de la Flèche, éveillé là vocation canadienne de plusieurs de ces Jésuites qui recevaient aujourd'hui le dernier soupir de sa vieillesse. Dans ce collège de la mère patrie, son esprit survivait. On allait, en 1647, mettre aux mains des jeunes rhétoriciens le recueil de vers latins que publiait, sous le titre : Poiyhymnia, le P. Jean Chevalier : ils n'y trouvaient pas moins de cinq pièces de vers consacrées au Canada ^ ; le versificateur y célébrait l'héroïsme des Pères qui émigraient, leur charité pour les âmes, leur promptitude à tout subir pour le Christ, et il es-

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cortait de ses vœux, à la façon d'Horace, les vaisseaux qui les emportaient. C'est ainsi qu'un livre scolaire dont on eût pu croire qu'il ne tendait qu'à former de beaux esprits, des humanistes, uniquement absorbés par la civilisation méditerranéenne, les invitait au contraire à se transplan^ ter, par la pensée, au delà de l'Océan : le Jésuite « rhétoriquèur, » quoi qu'on ait pu dire^, s'in^téressait activement, et de très près, aux exploits du Jésuite missionnaire.

Dans ces nations sauvages où le P. Massé et ses disciples avaient semé, le blé commençait de lever. Le P. Druillettes, qui s'occupait des Al^ gônquins, éprouvait la joyeuse surprise de les entendre dire à Dieu : « Seigneur, pardonne* aux Iroquoisqui nous poursuivent avec tant de fureur, qui nous font mourir avec tant de rage ; ouvrezleur les yeux. Ils ne voient goutte, faites qu'ils vous connaissent et qu'ils vous aiment, et alors, étant vos amis, ils seront les nôtres, et nous serons tous vos enfants ^. » Et dans la chapelle de Sillery, d'autres bons sauvages criaient au Très-Haut : « Tu sais tout; regarde mon enfant ; si tu connais qu'il ne veuille pas avoir d'esprit quand il sera grand,- s'il ne veut pas croire en toi, prends-le avant qu'il t'offense : tu me l'as prêté, je te le rends ; mais, comme tu es tout-puissant, si tu veux lui donner de l'esprit et me le conserver, tu me feras plaisir '. » Devant ces sauvages « peints de tant de couleurs, » qui pratiquaient

ainsi l'héroïsme ou la vertu du « saint abandon », un Jésuite s'écriait, enthousiaste : « Il faudrait venir du bout du monde pour voir cela. »

« Arrivant au pays il y a douze ans, écrira en 1650 le P. Jérôme Lalemant, je n'y rencontrai qu'une seule famille huronne chrétienne, et deux ou trois qui composaient l'Église algonquine et montagnaise ; et voilà qu'au bout de ce temps, sortant du pays, à peine y laissai-je aucune famille huronne, algonquine ou montagnaise, qui ne soit entièrement chrétiefme ^. »

Gela rachetait toutes les fatigues, et les récompensait : on allait donc en affronter de nouvelles, avec l'encourageirient de la Cour de France.

Le P. Druillettes, descendant la rivière Kénébec, évangélisait les Abénakis, et tendait la main, dans ces parages, aux Capucins de l'Acadie ^.

Le p. Jogues, en mai 1646, accompagné de l'ingénieur Jean Bourdon, s'en allait en ambassadeur chez les Iroquois, ses bourreaux de la veille : il s'agissait de sonder la stabilité de leurs dispositions pacifiques et d'ouvrir les voies, parmi eux, à l'apostolat du Christ, qui ne demandait qu'à faire la paix avec ces Gentils, comme la France avait fait la sienne. Jogues était bien reçu : on lui rendait un Français captif, on le comblait de milliers de grains de porcelaine, le plus beau cadeau que des Iroquois pussent faire. Il n'était pourtant qu'à demi confiant, et les impressions qu'il rap-

portait à Québec laissaient les Jésuites indécis. Fallait-il créer une mission iroquoise ? On tint consulte entre les Pères : la réponse d'abord fut non ; mais on ajoutait que « si quelque occasion belle se présentait d'y aller, il ne fallait pas refuser ». Quelques semaines après, la réponse fut oui *^, et Jogues dut retourner là-bas, non plus en captif, non plus en diplomate, mais en apôtre. Un pressentiment le hantait : « J'irai, mais je ne reviendrai pas », écrivait-il à un Jésuite de France ** ; et s'appliquant un mot de VExode^ il ajoutait : « Le peuple iroquois est pour moi un époux de sang; j'ai scellé cette alliance dans mon sang. » Elle s'attestait, cette alliance, par la peine même qu'il éprouvait à tracer ces lignes de sa main mutilée. En octobre 1646, avec un guide huron et un jeune Dieppois, Jean de la Lande, il s'enfonçait au cœur du pays iroquois. L'hiver s'écoula sans qu'on eût à Québec des nouvelles de Jogues, et ce fut seulement en juin 1647, que l'on reçut du gouverneur hollandais de Manhatte une lettre annonçantson martyre. Les Iroquois s'étaient imaginé que « parmi quelques bardes que Jogues leur avait laissées en garde, il y avait le diable ; » ils avaient voulu se venger de Jogues, en le faisant prisonnier, en lacérant sa chair. Une assemblée cependant avait décidé, à la majorité, qu'il aurait la vie sauve : quelques fanatiques, alors, l'avaient abattu d'un coup de hache, et tué Jean de la Lande, par surcroît i^.

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« Jamais il n'eut au milieu de ses souffrances, rapporta la Relation de 1647, ni dans les plus grandes cruautés de ces perfides, aucune aversion contre eux ; il les regardait d'un œil dé compassion, comme une mère regarde Un sien enfant frappé d'une maladie phrénétiquè ; d'autres fois il les contemplait comme des verges dont Notre- Seigneur se servait pour châtier ses crimes ; et comme il avait toujours javOué ceux qui le corrigeaient, il adorait la justice de soti Dieu, et honorait les verges dont il le punissait i^. » Et mélancoliquement, Marie de l'Incarnation commentait : « Je suis bien éloignée dé mériter une mort aussi heureuse ^^. »

Ainsi s'ouvrait l'ère des martyrs pouf la mission des Jésuites, et cet évétieraent attestait que les belles lueurs de paix devant lesquelles s^étaient clos les yeux du P. Massé n'étaient sans doute qu'un arc-en-ciel éphémèrCj et que la Nou^ velle-Francej de nouveau^ serait bientôt menâôée. Maisonneuvê était alors en ÎPrance, où des affaires de famille l'avaient rappelé *. Son absence de Villemarie dura vingt-huit mois. Son contact à Paris aveô MM. de Montréal, les informations

* Les rechefches de M. A.-Léo Leymarie Hé laissent rien subsister des affirmations de Dollicr de Gasson, reprises par ï'aillon, d'après lesquelles Maisonneuvê aurait été alors rappelé en France par l'assassinat de Sort beaii-frêré et l'imminence d'un second mariage de sa mère. L'assassinat de François Bouvot, sieur de Cheuilly, beau-frère de Maisonneuvê, n'eut lieu qu'en 1651.

ACHÈVEMENT J)Ë LA CHnÉîî'IÉNTiS CÀÏîAfiîÉNîSE ig7

qu'il leur donnait, lèe rendaient très impatients d'achever leur oeuvre en pourvoyant d'un siège épiscopal cette Nouvelle- France, filleule dé leur ferveur : ils étaient décidée à doter l'évêché futur. Déjà, en l'été de 1645, ils avaient proposé comme évêque au cardinal Mazarin l'un d'entre eux, M. Legauffre, qui, de maître des comptes s'était fait ecclésiastique, et qui prolongeait avec zèle toutes les œuvres d'assistance aux malades, d'assistance aux prisonniers, naguère commencées par son directeur, M. Glande Bernard, « le pauvre prêtre ». M. Legauffre, après avoir refusé la mitre qui s'offrait, avait consenti à faire retraite, dix jours durant, pour redemander l'avis de Dieu; au cours de cette retraite, Dieu l'avait soudainement appelé à lui.

Mais l'idée d'un évêché survivait : M. de Maisonneuve et MM. de Montréal en conversaient ; M. Godeau, évêque de Vence, en saisissait, le 25 mai 1646, l'assemblée générale du clergé de France. Après avoir rendu hommage à la mémoire de M. Legauffre, qui pour ce grand dessein avait légué dix mille écus, M, Godeau disait que, faute d'évêque, l'Église canadienne n'était qu'à moitié une Église chrétienne; et l'on convenait de s'adresser à la Reine, au cardinal, pour l'érection de Tévêché. Le cardinal, bienveillant, promettait au futur prélat, sur sa cassette, douze cents écus de pension.

Mais lorsqu'on Nouvelle-France ce projet

s'ébruita, Marie de l'Incarnation écrivait : « Pour moi, mon sentiment est que Dieu ne veut pas encore d'évêque en Canada, le pays n'étant pas encore assez fait. D'ailleurs, nos Révérends Pères y ayant planté le christianisme, il semble qu'il y a de la nécessité qu'ils le cultivent encore quelque temps sans qu'il y ait personne qui puisse être contraire à leurs desseins ^^. » De fait, pour l'instant, le projet d'un évêché canadien n'eut pas de suite : la turbulence des Iroquois allait imposer à MM. de Montréal et à M. de Maisonneuve d'autres pensées et d'autres soucis ^^.

II. — La catastrophe de la mission huronne et du peuple huron.

« J'aimerais quasi autant, écrivait un jour le P. Viraont, être assiégé par des Lutins que par des Iroquois : les uns ne sont guère plus visibles que les autres ; quand ils sont éloignés, on lés croit à nos portes, et lorsqu'ils se jettent sur leur proie, on s'imagine qu'il sont encore en leur pays^'''. » Leurs proies, en 1647 et 1648, proies saisies ou proies convoitées, c'étaient les Trois-Rivières, qu'ils assaillaient ; le Fort Richelieu, qu'ils brûlaient ; Sillery, où ils poussaient une pointe. Villemarie abritait un triste défilé de fugitives, femmes Algonquines ou d'autres nations sauvages , narratrices douloureuses des atrocités iroquoises. A Québec, le gouverneur Montmagny recommen-

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çait de croire que c'était une folle entreprise, de vouloir se maintenir à Villemarie. Mais la Gour, brusquement, le remplaçait par d'Ailleboust, et ordonnait qu'on format sans délai, contre l'Iroquois, . un camp volant de quarante hommes.

D'Ailleboust devait, en 1649, installer ce camp volant dans l'île même de Montréal, et le grossir, deux aps plus tard, de trente soldats nouveaux ^^. Maisonneuve avait rapporté de France l'ordre formel de commencer l'établissement effectif de Villemarie ; sans retard, il inaugurait la distribution des terres, trois en 1648, quatre en 1650, quatre en 1651 ; une justice seigneuriale, avec greffe et tabellionage, fonctionnait dès 1648 ^^ ; Villemarie voulait vivre.

Au delà de Villemarie, en vingt mois, une double ruine se consomma : celle de la mission des Jésuites en terre huronne, et celle même du peuple huron. « Il ne faut pas s'imaginer, lisait-on dans la Relation de 1647, que la rage des Iroquois et la perte de plusieurs chrétiens et de plusieurs catéchumènes soient capables d'évacuer le mystère de la croix de Jésus-Christ, ni d'arrêter l'efficacité de son sang. Nous mourrons, nous serons pris, nous serons brûlés, nous serons massacrés, passe. Le lit ne fait pas toujours la plus belle mort 20. »

Le premier glas retentit lorsque le 14 juillet 1648 les quatre cents familles huronnes installées à Saint- Joseph furent surprises » à la chapelle même, à la fin d# la messe du P» Daniel, par une

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bande d'Iroquois. Le Père, sentant la mort toute proche, trempa son mouchoir dans l'eau, et baptisa, par aspersion, tous les catéchumènes -qui étaient là. Les Iroquois tuèrent, incendièrent ; ils emmenèrent près de sept cents prisonniers. Gefut une joie pour eux, de laver leurs mains dans le sang du P. Daniel, a vaut de jeter son cadavre aux flammes ^i, H était le frère de ce marin dieppois qui, en 1629, au moment ou les Kirke s'emparaient de Québec, avait, en compagnie du P. Vimont, planté le drapeau français au Cap Breton ; il scellait par sa mort les quatorze ans de vie qu'il venait de consacrer à l'apostolat de la T^ouveUe-France.

La mission comptait alors dix-sept Pères, sous la direction du P. Ragueneau ^^, qui, avant d'enseigner le catéchisme aux Hurons, avait, au collège de Bourges, enseigné les humanités à celui qui devait être le grand Condé. Ragueneau, dans l'hiver qui suivit la mort du P. Daniel, inspecta le labeur qiie poursuivaient les Pères : « Pour moi, écrivait-il, je n'aurais jamais cru, même après cinquante ans de travail, pouvoir contempler la dixième partie de la piété, de la vertu, de la sainteté, dont j'ai été partout le témoin dans les visites que j'ai faites de ces églises ; et ce qui m'a le plus ravi, c'est de voir que ces sentiments de foi soient entrés si avant dans des cœurs autrefois si barbares 23. » Dans les diverses résidences huronnes, à Saint- Ignace, à la Conception, à Sainte- Marie, à Saint-Jean, l'affluence des sauvages

exigeait, dans les premiers mois de 1649, que chaque missionnaire dît deux messes.

Mais u,n carême sanglant se préparait. Les Iroquois, en mars, promenaient dans Saint-Ignace la mort et la flamme 2^. Puis ce fut le tour de Saint-Louis, dont la défense fut organisée par le P. Brébeuf et par un jeune Jésuite arrivé depuis six mois, « l'homme le plus faible et le plus délicat qu'on pût voir ^5 ^^ Gabriel Lalemant. Au troisième assaut, les Iroquois furent vainqueuré : pour les deux Jésuites, la dernière heure était venue 26.

Leur arracherles ongles des pieds et des mains fut l'affaire d'un instant ; ils durent ensuite, en tête des prisonniers, marcher quatre kilomètres jusqu'à SaintJgnace, où, pour leur supplice, des poteaux étaient dressés. « Levons les yeux en haut, » criait Brébeuf aux Hurons ; et les Hurons de lui répondre : « Père, ne crains rien, nos âmes seront au ciel, pendant que nos corps souffriront ici-bas. » Le dialogue se poursuivait ; « Dieu verra nos douleurs, disait le Père, lui-même sera notre récompense. » Et les Hurons reprenaient : « Prie le maître de la vie qu'il ait pitié de nous ! nous ne cesserons de prier qu'en expirant. » Pour qu'enfin Brébeuf cessât de prier, et d'exhorter ses compagnons de martyre , on lui fendait la bouche, on lui coupait les lèvres. Ce que fut son supplice, son coadjuteur Christophe Régnant put le deviner ensuite, à la vue de son cadavre :

i92 LES ORIGINES RELIGIEUSES DU CA-NADA

J'ai VU et touché, raconta-t-il, quantité de grosses ampoules qu'il avait en plusieurs endroits de son corps de l'eau bouillante que ces barbares lui avaient versée en dérision du saint baptême. J'ai vu et touché la place d'une ceinture d'écorce toute pleine de poix et de résine qui grilla tout son corps. J'ai vu et touché les brûlures du collier de haches qu'on lui mit sur les épaules et sur l'estomac. J'ai vu et touché ses deux lèvres qu'on lui avait coupées à cause qu'il parlait toujours de Dieu quand on le faisait souffrir. J'ai vu et touché tous les endroits de son corps, qui avait reçu plus de deux cents coups de bâton. J'ai vu et touché l'ouverture que ces barbares lui firent pour lui arracher le cœur ^'^.

Gabriel Lalemant, enveloppé de morceaux d'écorce de sapin auxquels on projetait de mettre le feu, avait d'abord été traîné devant Brébeuf agonisant ; et reprenant le mot de VEpître aux Corinthiens, il lui avait dit : « Voilà que nous sommes, mon Père, donnés en spectacle au monde, aux anges et aux hommes. » Brébeuf avait répondu en inclinant doucement la tête. Tout de suite commencèrent pour Lalemant dix-sept heures de torture, qui n'exemptèrent de brûlures aucune partie de son corps, pas même les yeux, où furent enfoncés des charbons ardents. On l'abattit enfin d'un coup de hache sur l'oreille gauche, qui lui mit la cervelle à nu. Naguère, dans sa cellule, Lalemant avait dit à son âme : « Sus donc, mon âme, perdons -nous saintement pour donner ce contentement au cœur sacré de Jésus-Christ * : il

' I«ea ïaoii « GGDur g^cré de JéBus«Ghr ist "»> emjpioyés dans

ACHEVEMENT DE tA (îBRéflÉNÏÉ CANADIENNE 193

le mérité et tu ne peux t'eii dispenser, si tu ne veux vivre et lûourir ingfaté à son amour ^s. >j Les Iroquois avaieni accompli les désirs dé Gabriel LalemàDt ; et son confrère le P. Gamier écrivait k un Jésuite de Èdtirges : « Le P. de Brébeuf et le P. Lalemant n'ont pas été fait môûrii' par un tyfan qui persécutait l'Église, côiàme fai^ saient Iss anciens tyrans» Mais nous les appelons martyrs, parce que les ennemis de nos HttroDs leur ont fait iDeaucoup endurei" en dérision de nôtre Sainte fdi* Bénissez Dieu, je vous prié, de là faveur qu'il à faite à cette mission, dônnâtit cette Gouroûne de gloire à ces deux sei*viteurs de sa majesté ^^. »

Artisans de leur propre rttinè ,- les Hûrôns incéndièréilt lès. quinze bourgades qui restaient encore intactes ; ils n'étaieat plus qu'un peuple errant ; leur déracinemeût,- commencé par les iroquois, était achevé par leur propre affolement. Par bandes, ils arrivaient à Sainte-Marie, deman^ dant une protection, un repos, du pain ; en Un àii, plus de trois mille furent baptisés. Certains se dirigèrent vers les montagnes du Petun ; d'autres vers la Nation Neutre ; il y en eut qui obtinrent de s'installer dhéîs le& Iroquôis pour y fonder le village de Saint-Michel, première bourgade éhrétienue. La résidence de Sainte-Marié était dès lors sans défense contre les attaques ; il fallait

cette lettre, sont antérieurs de plus de trente ans aux visions de saiiité Mdrguèrite-Mâtie à î»afay-le-Moiiial.

194 l'Es ORIGINES RELIGIEireES DU CANADA

qu'elle se transportât dans un endroit moins exposé. Trois cents familles huronnes, réfugiées dans l'île Saint- Joseph sur le lac Huron, appelaient auprès d'elles las Jésuites : ils consentirent. Le 14 juin 1649, ils embarquèrent leurs provisions, leur mobilier, incendièrent la résidence où depuis dix ans se dépensait leur zèle ; et par leurs soins, quelques jours plus tard, s'édifiait dans l'île Saint-Joseph un nouveau fort Sainte-Marie, où ils allaient s'établir ^o.

Ils eurent un instant de tranquillité pour s'y aménager ; car les Iroquois, durant les derniers mois de 1649, faisaient diversion vers la Nation Neutre et détruisaient la résidence de Saint-Jean. Le P. Garnier, qui était là, n'avait dans la vie ni besoins ni désirs : il se nourrissait de glands, de racines amères^ et déclarait qu'il ne voulait pas choisir un emploi, « estimant que Dieu, alors, n'était pas obligé d'être de la partie ^^ ; » là où ses supérieurs le mettaient en faction, il attendait, avec une égale quiétude, les fatigues ou la mort. Le 7 décembre 1649, les Iroquois le tuèrent ^^. Le surlendemain, ce fut au tour de son compagnon, le P. Chabanel, d'être assassiné par un Huron qui, imputant aux Jésuites les malheurs de sa famille, voulait se venger sur l'un d'eux. Émouvante destinée que celle de Noël Chabanel ! Il était en Nouvelle-France depuis 1643, étrangement rebelle aux langues sauvages ; il avait, plusieurs années durant, désiré retourner en France ;

soudainement, en 1647, au jour de la Fête-Dieu, se reprochant de tels désirs, il avait fait vœu de <c stabilité perpétuelle » dans la mission des Hurons, avec l'espoir qu'à défaut de l'effusion du sang, il ferait là « son martyre dans l'ombre ». Et ce « martyre dans l'ombre », qui s'était prolongé deux années encore, se terminait par l'effusion de son sang ^3. Ainsi mouraient les Jésuites, un à un, tandis qu'en France certains bruits nocifs, volontiers répercutés par les polémiques jansénistes, les accusaient de s'occuper surtout, au Canada, d'acheter des fourrures pour thésauriserai.

« Vous êtes les pères de notre patrie », leur disaient, en l'Ile Saint-Joseph, dans la nouvelle résidence de Sainte-Marie, les infortunés Hurons 35^ Le temps n'était plus où les Hurons attribuaient leurs malheurs à ces « sorciers d'Europe » : ils attendaient de la mission, aujourd'hui, une consolation, un appui, des vivres. Mais ils arrivaient en si grand nombre, que la provision de blé d'Inde apportée par les Jésuites, les glands et les racines qu'ils avaient su mettre en réserve, furent bientôt consommés, et sans cesse de nouvelles bouches survenaient. L'hiver amena la famine : l'île Saint-Joseph prenait un aspect de cimetière où se seraient promenés, tout décharnés, les morts sortis de leurs tombes ; on se nourrissait de tout, même des cadavres ; des maladies contagieuses sévissaient. Le P. Ragueneau adressait

198 IiBS ORIGINES AELIGIEUSES DU ÛÂNADÀ

à Rome, àti général des JésuitdSj d'épouvantables détails sUr cette détresse, et il ajoutait i « Jamais nous n'avons recueilli de si grands fi'uits de nos travaux : jamais la foi n'a poussé de si profondes racines 5 jamais le nom chrétien n'a été plus glorieux qu'au milieu des ruines dô cette malheureuëè natioil ^.^^ »

Au printemps de 1650^ deux capitaines hurons vinrent trouver le Père : w La mort, lui dirent-ils, t'en a ravi plus de dix mille ; tu nous portes danô tes mains et dans ton cœtir. Jette les yeux du côté de Québec pour y transporter lés restes de ce pays perdu. » Les missionnaires se rassemblèrent, organisèrent, pour ^'éclairer^ des prières de Quaratite-^ Heures, éxàminèrëiii entrée eux, « (Juinze, seize et vingt fois », les suggestions huronnës, et conclurent qUé par la bouche de ces capitaines Dieu avait parlé. Le 10 juin 1650^ sur une longue file de barqUes, les missionnaires, qu'escortaient trois cents Hurons, faisaient exode vei^s Québec : l'île Saint- Joseph, comme le reste du pays hui'on, était abandonnée 37^ Et dans Québec se reposait le pf oblème i Gomment nourrir ces iboUches nouvelles * ?

* Cette année-là même, l'abbé Le Sueur de Sainl-Sauveur iriaugut-àit à Québec, sûr là côte Sâirite-Gerieviève, la chapelle Saint-Jean : malgré le péril extérieur, la petite colonie persistait à s'installer, à s'enraciner (Gossèlin, Jean Bourdon et son ami l'abh'é de SàinUSàûvéûr.Tp. 137 ét^niv.); et lès Ffariciscairls, à PatiSi faisaient une série de démarches,' d'ailleufs sans succès, pour reprendre au Canada leur œuvre d'évangéUsation (Christiah Le Gti^cQ, Premiéf Ètablîs^èmeAt dé la foi, l, p. 4§8-6l5Î):

« Je n'ai jamais rien vu de si pauvre ni de si dévot que les Hurons », écrivait l'Hospitalière Marie de Saint-Bonaventure ^^. On se privait, chez les Ursuliues, pour permettre à Marie de l'Incarnation de leur distribuer quelque pitance, quelques vêtements. Le flot de ces misères coïncidait avec le retard des aumônes attendues de la métropole, avec l'incendie qui, à la fin de 1650, détruisait la maison des Ursulines, et qui les lais-^ sait elles-mêmes sans vivres, sans vêtements 3^. Mais la leçon de charité qu'elles avaient constamment donnée ne pouvait être perdue, et dans cette catastrophe elles en bénéficiaient. Québec, au début de 1651, fut une bourgade qui se mortifiait, pour venir en aide aux Ursulines comme aux Hurons.

Il fallait qu'au printemps la résidence de Sainte- Marie ressuscitât. Les Indiens néophytes de Sillery devenaient à ce moment même, sous la tutelle des Jésuites, maîtres d'une seigneurie d'une lieue de front sur quatre lieues de profondeur, aux environs de Québec ^^; mais pouvait-on mêler à ces Algonquins les pauvres Hurons fugitifs, qui leur ressemblaient si peu ? A proximité de Québec, aussi, les Jésuites possédaient File d'Orléans : c'est là que le P. Ghaumonot conduisit quatre cents Hurons, bientôt suivis de deux cents autres ; et dans cette île, une « réduction » se fonda**. Pour peu de temps encore, hélas!

car derechef, en 1656, les Hurons devront dé^

ménager, sous l'implacable poussée des Iroquois ^2.

III. — < Les angoisses de Villemarîe et de la Nouvelle-France.

Les Iroquois, acharnés à la destruction d'un peuple, avaient laissé Villemarie, pour un moment, respirer un peu ; niais on avait eu, là, d'autres sujets d'alarme, Mlle Mance, en 1649, recevait de France certains échos qui l'effrayaient fort. Était-il possible que MM. de Moiitréal, à la nouvelle de la catastrophe huronne, songeassent à l'abandon de leur œuvre au profit des missions du Levant 43? Sans délai, elle courut à Québec, s'embarqua. En quelques semaines elle fut en France.

Paris traversait alors des heures tragiques : la Fronde forçait la Cour de s'exiler à Saint-Germain ; les Parisiens, investis par l'armée royale, menacés de la famine, trouvaient deux bienfaiteurs qui, par les chemins couverts de neige, encombrés de soudards peu rassurants, s'en allaient à Saint-Germain demander l'aumône pour les pauvres gens de Paris : ces deux quêteurs étaient M. Olier et M. de la Dauversière ^.

Mlle Mance, assurément, n'eut pas de peine à ramener leurs pensées vers le Canada ; elle consolida, peu à peu, les bons vouloirs des autres Messieurs de Montréal, et fit établir des actes

notariés qui consolidaient leurs droits en terre canadienne ; elle obtint de Mme de Bullion, pour le défrichement de» terres au profit d« l'hôpital, deux mille livres, et de la Société de Montréal, deux cents arpents. Mlle Mance, victorieuse, repassait la mer, en août 1650, avec cette autre joie, de pouvoir annoncer à la Nouvelle-France que celui qui venait d'être choisi comme directeur de leur Société s'appelait M. Olier ^^.

« Je me souviens, écrivait un jour M. Olier, d'avoir vu parfois juscpi'en Canada les opérations de Dieu dans les âmes des personnes du Montréal , entré autres de Mlle Mance, que je voyais pleine de la lumière de Dieu, dont elle était environnée comme un soleil. » Il avait jadis, un jour de 1643, entendu le Christ lui signifier qu'il ne devait être que le cœur de la Compagnie de Montréal, — le cœur, dont « la vie demeure cachée ;>, mais qui « donne la vie et le mouvement à tout, sans qu'on s'en aperçoive ^^ ». Aujourd'hui, de par la volonté de MM. de Montréal, ce privilégié des interventions d'en haut, qui «voyait » ainsi Dieu vivre au Canada, devenait désormais le directeur légal de leur entreprise : les destinées de la cité de Villemarie allaient être surveillées et secondées par un mystique dont les regards s'évadaient de terre pour mieux apercevoir cette ville de la Vierge, sa ville aimée, sa ville élue. Mlle Mance, aii Coeur de cette bourgade, était, de plus en plus, une magnifique institutrice d'énergie. Nombreux furent

les habitants de Villemarie qui depiandèrent, d'urgence, qu'on leur donnât des terres à défrir cher ; les actes de concession marquaient exprésr sèment qu'elles leur étaient confiées a afin de pror purer, par ce moyen, la propagation de la foi ^? ».

Les Iroquois, hélas ! firent vite reparler d'eux, Lorsque en 1650 Cyrano de Bergerac voulait voyager aux États de la Lune, et qu'il « montait à deux lieues d^ Paris en ligne presque perpendiculaire tandis qu'au^-dessous de lui la terre contir^ nuait sa révolution », l'aventureux touriste imarr ginait qu'il tombait soudainement en Ganadiii-èt qu'y voyait-il ? Une expédition se préparant contre les Iroquois ^?. En mai 1651, la menace iroquoise devint terrible. Ce fut dans Villemarie un gémissement, quand aux pqrtes mêmes de Phôpital ces sauvages tuèrent Boudard dit Grand- Jean, et emmenèrent avec eux, pour la tuer en leur pays, sa femme Catherine Mercier. Mis en goût, ils multiplièrent les perfides surprises ; sur l'ordre de Maisonneuve, toutes les maisons furent vidées ; la population civile s'entassa dans le fort. Deux cents Iroquois assaillirent l'hôpital ; ils s'y heur^ tèrent au major Lambert Closse, qu'entouraient seize soldats ; et devaiit cette poignée de héros les deux cents prirent la fuite. « C'est une mer- Tsilie, écrivait le P. ïlagueneau, que les Français de Villemarie n'aient pas été exterminés ^^. ». La mission du Jésuite Druillettea auprès de H

ACHÈVEMENT DE LA. GHRÉTIENTé CANADIENNE 201

Coup des commissaires à Boston demeurait inefficace : les Anglais refusaient de nous venir en aide ^o.

Seul, l'héroïsme pouvait nous procurer le salut : derechef, en octobre 1652, le major Closse, abordant avec vingt-quatre hommes plus de deux cents Iroquois, promenait parmi eux la mort et la terreur ; et lorsqu'ils s'enfuyaient, emmenant sur leurs épaules plus de vingt cadavres et quarante blessés, ils gémissaient en leur langage : « Nous sommes tous mqrts &*. »

Les Indiens convertis des Trois-Rivières s'armaient contre les Jroquois. « Ce sont les ennemis de la prière, disaient-ils ; pour les combattre, volontiers nous exposons nos vies '^^. » Exposer leurs vies, dans ce pogte d'avant-garde, c'était à pror prement parler les sacrifier. Car en 1651, les habitants se ^entaient serrés de si près, qu'ils attribuaient leuy salut à un miracle ; en 1652, les Iroquois tendaient un piège au gouverneur et à la garnison du poste, et c'était un grand mas-, sacre ^^.

D'autres rôdaient du côté des Attikamègues et faisaient parmi les Jésuites une autre victime. Ces Attikamègues étaient de bons sauvages, presqpie idylliques, sur qui le P. Buteux, supérieur de la résidence de Trois-Rivières, régnait par la tendresse. Il les convertissait en les aimant. D'eux-mêmes ils s'organisaient en une petite république chrétienne : des prières publiques, des

chants religieux, des sermons dé leurs capitaines, maintenaient leur ferveur en haleine, quand le prêtre n'était pas là; même des femmes, des enfants, s'improvisaient prédicateurs. « On eût dit, écrivait le P. Buteux, que Dieu les réservait comme un saint Siméon ou une sainte Anne la prophétesse, pour avoir connaissance de Jésus- Ghrist. Quelle confusion pour moi de voir comme ces pauvres barbares, sans prêtre, sans messe ni autre secours, se maintiennent dans une pureté et ferveur ! » Le succès même encourageait son ardeur d'apôtre ; au printemps de 1652, il se sentait poussé plus loin, toujours plus loin, « jusque vers la mer du Nord, pour y trouver de nouveaux peuples et des nations entières où la lumière de la foi n'eût jamais encore pénétré ^^ ». Il risquait une rencontre, celle des Iroquois ; mais loin de la redouter il la désirait. «.Je m'estimerais trop heureux, disait-il, si Dieu avait permis que je tombasse entre leurs mains. Un acte d'amour de Dieu est plus pur au milieu des flammes, que ne le sont toutes nos dévotions séparées des souffrances^^. » Les Iroquois l'exauçaient, en le blessant de deux balles, en l'assommant, en jetant son corps à la rivière, et Marie de l'Incarnation écrivait : « C'est une perte incroyable pour la mission ^^. »

Ces lugubres nouvelles jetaient Québec dans les transes : matin et soir, la minuscule capitale entrait publiquement en prières ; chacun faisait vœu de se confesser et de communier une fois le

mois. Le douloureux spectacle qu'offrait la ville menacée n'empêchait pas l'hospitalière Catherine de Saint- Augustin, venue de France depuis 1647, de la considérer comme son « petit Paradis ^"^ » . Jadis, en son cloître de Bayeux, le P. Vimont avait découvert en elle «une jeune prétendante aux souffrances du Canada* » ; et M. deLongpré, son père, ayant Iule récit du martyre du P. Jogues, s'était dessaisi de la requête qu'il avait adressée au Parlement de Rouen pour qu'on empêchât sa fille de quitter le royaume. Anne d'Autriche, au demeurant, avait signifié aux vicaires généraux de Bayeux qu'ils la laissassent libre d'émigrer ^. Si périlleuse que fût la menace iroquoise. Mère de Saint- Augustin ne regrettait pas d'être partie, et se demandait seulement avec quelque angoisse, si les Iroquois permettraient à Québec de durer. Elle écrivait dès 1651 : « Nous ne nous pressons pas pour achever le reste de nos bâtiments, à cause de l'incertitude où nous sommes si nous demeurerons longtemps ici. Dieu veuille par sa grâce que nous ne soyons pas dans la peine de le quitter ! Je ne sais ce que Dieu veut faire de ce pays ; mais je puis vous assurer qu'il en est bien ébranlé ^^. » Cette incertitude était "une souffrance» mais ne devenait jamais une faiblesse. Catherine de Saint- Augustin, pour s'obliger à rester au Canada, allait bientôt faire devant Dieu le vœu de

* Le mot est du P^Ragueneau, premier biographe de Catherine de Saint-Augustin.

« stabilité ^Q». Les âmes demeuraient dignes, à Québec, de l'hommage qu'à cette époque même saint Vincent de Paul rendait à l'œuvre canadienne. « Je la regarde, écrivait-il à l'une des Hospitalières, comme l'une des plus grandes qui se soient faites depuis quinze cents ans, et ces saintes âmes qui ont le bonheur d'y travailler comme des âmes vraiment apostoliques qui méritent l'approbation et le secours de l'Eglise ^K »

Villemarie n'est plus ! murmurait-on dans Qué^ bec au printemps de 1653 : des messagers qu'avait envoyés là-bas le gouverneur Lauson avaient eu peur de trop s'aventurer ; sans débarquer, ils avaient prêté l'oreille, constaté que dans Villemarie aucun bruit ne se faisait entendre. Derrière le voile du brouillard, Villemarie les avait pris pour des Iroquois ; et dans un grand silence on avait préparé la défense. Ils s'étaient éloignés, et étaient revenus dire à Lauson : Villemarie n'est plus^^! On supposait que tous les habitants étaient deyenus captifs des Iroquois. Les jours s'assom^ brissaient. Marie de l'Incarnation écrivait à son fils : « Si je voyais seulement sept ou huit familles françaises retourner en France, je croirais comr mettre une témérité dé rester ^^ » ; et déjà^ parmi les colons, certains timides se rembarquaient 64, qui plus tard, d'ailleurs, lorsque Pierre Boucher, le gouverneur des Trois-Rivières, les rencontrera à Paris, aspireront impatiemment à reprendre la route d'outre-mer.

ACHEVEMENT DE LA CHRETIENTE CANAlOtENNE gOg

ÎV. -^ Màisônîièûvê en tràucè: là VôûatiôH canadienne de Mârgtiefîtë Ëôùfgèoys.

Ces timides durent croiser, sur l'Océan, M. de Maisonneiive^ qui, parti pour Paris à l'automne de 1651, rentrait en août 1653^ et qui, Une fois encore, allait sauver le Canada. On s'était rendu comple, à Villemarie, en cette douloureuse aûnéô 1651, que la bourgade avait besoin d'un renfort de soldats -, et qu'il en fallait au moins cent : Maison'^ neuve s'était décidé à passer en France pour les amener ; et s'il échouait, il se proposait d'inviter Mlle Mance à reconduire au pays natal leâ épaves de ce qui aurait été Villemarie. Avant qu'il ne partit, elle lui dit en substance : « Yoilà, sur les fonds de l'hôpital, vingt-deux mille livres, pour vous aider à réunir une recrue, et voici, bien que je n'aie pas le droit de vous lé livrer, le nom de ma bienfaitrice ; elle s'appelle Mme dé BuUion; voyez-la » ! Maisonneuve, à Paris, bien discrètement et sans nulle allusion aux libéralités antérieures, trouva l'occasion d'entrer en rapporta avec Mme de Bullion, et de parler devant elle, incidemment, de la situation désespérée de Ville-' marie; quelques jours après, M. de Lamoignon recevait, pour aider MM. de Montréal à lever une recrue, vingt mille livres, données, dis&it-il, par ujae personne de qualité 6^.. ; Maisonneuve n'avait pas le droit de remercier Mme de Bullion, il re» mercia Dieu. Il allait, Confiant dans l'avenir,

ramener au Canada, avec ces gens de guerre, la fondatrice d'une congrégation nouvelle.

Mme de Gheuilly, sœur de M. de Maisonneuve et de la sœur Louise de Sainte-Marie, abritait en son appartement de Troyes une demoiselle qui venait de dépasser la trentaine, et qui avait tour à tour tenté d'être Carmélite, puis Clarisse, puis fondatrice d'un petit institut religieux en l'honneur des voyages de la Vierge Marie. Elle avait nom Marguerite Bourgeoys ^^. L'insuccès de ces divers essais la laissait incertaine de sa vocation. Depuis ce dimanche d'octobre 1640 oii la statue de Notre-Dame des Nonnains, trônant sur son beau portail, avait fait sur elle une impression qui l'avait « changée et touchée », Marguerite Bourgeoys s'occupait activement de la « congrégation externe » des jeunes filles, que dirigeait au couvent de Notre-Dame sœur Louise de Sainte- Marie; elle fut même, douze ans durant, la préfète de ces quatre cents demoiselles, qui par amour pour la Vierge se consolaient qu'on les appelât les bigotes. On lui demanda, un jour, si elle voudrait « être de la partie, quand les religieuses de Notre-Dame iraient à Montréal » ; elle accepta d'avance, avec élan. Un jour de 1653, elle voyait en songe un grave personnage, tout habillé de brun, et dont elle ne savait trop s'il était ecclésiastique ou laïque; elle le revoyait en personne, quelques jours plus tard, dans le parloir des nonnes ; il la pressait de se faire maîtresse d'école

à Villemarie. Ce personnage n'était autre que M. de Maisonneuve. Les religieuses alors de dire: Nous aussi, nous voulons partir ; voilà treize ans que nous le voulons ! Maisonneuve répondait qu'il lui fallait à Montréal, « pour les écoles, des filles séculières et non cloîtrées, qui pussent se transporter où le bien du prochain réclamerait leurs services ». Alors les sœurs, se retournant vers Marguerite, voulaient l'empêcher de partir, en lui disant: Soyez-nous fidèle. Mais celle-ci répliquait : J'ai bien promis d'être de la partie, si vous alliez là-bas ; mais je n'ai pas promis, si votre départ tardait trop, de n'y pas aller sans vous !

Partez! lui conseillait après quelques jours de réflexion son directeur, M. Jendret. Mais subitement elle hésitait: s'en aller ainsi, sans aucune compagne, lui faisait peur. M. de Maisonneuve, insistait M. Jendret, est l'un des premiers chevaliers delà Reine des Anges; et M. Profit, prêtre debonjugement, lui aussi, puis M. le grand vicaire de Troyés, ayant pris chacun trois jours pour réfléchir, conclurent comme M. Jendret. Marguerite entendait la Vierge elle-même lui confirmer ces conclusions, et lui dire : « Va, je ne t'abandonnerai point. » Mais elle craignait beaucoup « les illusions ». « Si cela est de Dieu, pensait-elle, je n'ai que faire- de rien porter pour mon voyage ; si c'est la volonté de Dieu que j'aille à Villemarie, je n'ai besoin d'aucune chose. » Elle partit « sans denier ni mailles », n'ayant qu'im petit

208 LES ÔftIÔlNËS tlÉttaiEtJSEâ BU CAÎÏA&A

paquet qu'elle pouvait porter sous son bras* Ainsi monta^'elle dans la voiture publique qui circulait entre Troyes et Paris. Son oncle et Mme de Gheùilly-j qui, eux aussi, allaient à Paris, eurent tous deux uû mouvement de réVdltô lorsqu'elle leur confia qu'elle voulait pousser jusqu'au Canada ; et les dernières semaines que Màrguetite passa sur le sol de France fui'ent singulièrement troublées. Car elle recevait de Troyes lettres sur lettres y qui la rappelaient ; la personne cheiz qui elle logeait à Paris était la propre sœur du provincial des Garmesy et voulait la conserver pour le GarmeL Marguerite» chancelait* elle courait chez les Jésuites de la rue Saint-Antoine ; elle y recevait le donseil formel de passer en Canada, comme l'y invitait M. de Maisonnëuvë. Celui-ci, d'ailleurs, comptait tout à fait sûr elle: il avait des « bardes » , qu'il la chargeait de transporter ; il lui avait remis quinze écus blancs pour leS fraie de ce transport et pour diverses emplettes ; ils devaient tous deux se retrouver à Nantes, pouf s'embarquer.

De Paris àNantês, Margueritefutmalcionsidérée. Son petit paquet la sig'nalait comme une « fille sans conséquence »: à la voir ainsi, seule, au milieu des soudards qui au lendemain dé la Fronde pullulaient dans les auberges, on la prit pour « une personne suspecte, qu'on ûe devait recevoir qu'avec peine dans une honnête compagnie ».

Chaque hôtellerie à peu près lui réservait un

affront. A Nantes même, les humiliations continuèrent. N'était-ce pas le signe que ces voies extraordinaires où elle s'engageait étaient des voies d'illusion ! Le Provincial des Carmes de Paris insistait auprès d'elle, jusqu'à Nantes, pour qu'elle se décidât en faveur du Garmel ; son confesseur de Nantes l'y poussait également. Derechef, .«lie se sentait hésitante, ébranlée, et tout en même temps désolée : elle s'en allait pleurer dans l'église des Capucins, toute seule. « En ce moment, raconte-t-elle, toutes mes peines furent changées, je reçus là une très forte impression et une très grande assurance qu'il fallait faire le voyage. » Le 20 juin 1653, elle s'embarquait à Saint-Nazaireavec M. de Maisonneuveetune recrue de cent treize hommes ^'^.

La Nouvelle-France les attendait fiévreusement : Mlle Mance était accourue de Villemarie à Québec, pour être prévenue, tout de suite, de l'arrivée des secours ; l'hostie était publiquement exposée, pour accélérer cette arrivée. « Les Iroquois ont fait tant de ravages, écrivait le 12 août 1653 la Mère Marie de l'Incarnation, qu'on a cru quelque temps qii'il fallait repasser en France. L'habitation de. Montréal leur a puissamment résisté et donné la chasse, avec perte de leurs gens^s. » Le 22 août, le Jésuite Poncet, surpris au Cap Rouge par les Iroquois, était emmené captif '°^. Le 22 septembre, enfin, la flottille de Maisonneuve arrivait à Québec.

Le P, Lemercier, dama aa Relation, saluait << cette boun^ escouade d'ouvriers, gemblables à ciux qui rebâtissaient jadis le temple de Jérugalem, maniant la truelle d'une main et l'épée de l'autre, braves artisans, tous savants dans les métiers qu'ils professent, et tous g^ns de cœur pour la guerre ?^. » « Ce qui nous reste aujourd'hui de oes gensrlà, écrira plus tard, en 1672, l'historien de Montréal, DoUier de Casson, sont de fort boni habitants, dont le nom sera, je l'espère, mentionné dans le livre, de. vie, pour la récompense de leurs bonnes actions a ; et le P, Qharlevoijf, qui, dans le premier quart du xviii^ siècle, rgneontrera au Canada « quelques-uns de ces premiers colons presque centenaires » , les déclarera « presque plus respectables encore par leur probité, leur candeur, la piété solide dont ils faisaient profession, que par leurs cheveux blancs, et le souvenir des services qu'ils avaient rendui à la colonie '^^ »• Ces gens de cœur, ces « fort bons habitants », ces vaillants d'une <î piété solide » n'eurent pas à se battre immédiatement, car quelques semaines à peine après, ayoir connu leur arrivée, la nation Iroquoise des Agniers entrait en pourparlers pour la paix, et cette paix était scellée, au mois de, noYcmbre, par la libération du P. Ponçet^

ACHÈVEMENT DÉ LA. CHRÉTIENTÉ CANADIENNE gil

V. — Ii'Qrg£ini§atipn de Montréal ; Frepiier essai d'une mission iroqupise.

La reepue qu'avait amende M. de Maisonneuve fit bientôt sou entrée, dans Villemarie. Mlle Bour^ geoys s'édifiait en regardant ces futurs défenseurs de la ville, a hommes doux et religieux, spirituel t lemeçt changés comme le linge qu'on met à la lessive 72 » : les trois quarts d'entre eux venaient du Maine et de l'Anjou, spécialement de cette région de la Flèche, où sans cesse l'Esprit soufflait pour entraîner des âmes au Canada, âmes de Jésuites ou de nonnes, de soldats ou de labou" reurs i'?. Et M. de Maisonneuve s'édifiait, lui, en regardant cette « excellente fille nommée Marguerite Bûurgeoys » , cette « personne de bon sens et de bon esprit, » dont il disait à Mlle Mance : « Sa vertu est un trésor qui sera un puissant secours au Montréal. Au reste, c'est encore un fruit de notre Champagne, qui semble vouloir donner à ce lieu plus que toutes les autres provinces réunies en^ semble '4. » Mlle Mance ne pouvait éprouver aucune jalousie à l'égard de cette arrivante ; c'était une Champenoise, comme elle.

Rapidement, on se mit en mesure de protéger l'hôpital contre les récidives éventuelles des Iror quois ; on y construisit une église, pour que Dieu veillât, et deux redoutes, pour que les hommes veillassent. Deux autres redoutes sortirent de terre, pour la protection des colons qui s'instal-

laient hors du fort. Il plaisait à M. de Maisonneuve de parachever, en les entremêlant, l'organisation de la vie militaire et l'organisation de la vie dévote : en hommage aux soixante-trois années qu'avait passées sur terre la Vierge Marie, il groupait soixante-trois chrétiens de Villemarie en une Compagnie de la Sainte Vierge. La mission de ces volontaires d'élite consistait à monter tour à tour la garde : chaque dimanche, Maisonneuve les exhortait, assignait à chacun, pour la semaine suivante, son jour de communion ; et leurs prières accompagnaient leurs pas lorsqu'ils allaient prendre leur faction '^^.

Maisonneuve, jusque-là, n'avait jamais expressément renoncé au mariage : à l'instigation de Mlle Bourgeoys, il y renonça formellement, par un vœu. Son esprit d'ascétisme, chaque jour plus exigeant, plus subtil, l'amenait à éteindre, dans tout son extérieur, l'éclat même de sa dignité ; le fondateur et gouverneur de Villemarie sortait « en capot gris », comme les hommes du commun.

Quatre ans durant, dans le fort même où il résidait, Mlle Bourgeoys l'aidait à son perfectionnement spirituel, tout en s'occupant du ménage. Car les privations mêmes dont on avait souffert à Villemarie avaient, durant les huit premières années de la cité, coûté la vie à tous les enfants sans exception ; et Mlle Bourgeoys eut quatre années à attendre avant de pouvoir s'employer comme institutrice ''^.

Elle eut la glorieuse joie défaire rétablir, sur la montagne dominant Villemarie, la croix qu'avait autrefois plantée Maisonneuve et que les Iroquois avaient renversée'^''' : il sembla, ce jour-là, que par le geste de Mlle Bourgeoys, Villemarie renouvelait, devant Dieu et devant l'Iroquois, la tenace volonté de vivre et de durer.

Oi) élisait, en juin 1654, un receveur des aumônes pour le bâtiment de l'église dé Villemarie '8 j et dans une lettre du 8 mars 1655, adressée au ! gouverneur et lieutenant général Lalison, Louis XIV ordonnait qu'il y eût en Montréal « un magasin pour y mettre tous les vivres et munitions, bardes et marchandises que les habitants jugeraient nécessaires » , et qu'ils les pussent « faire venir de France sans qu'il fut permis à aucun de l'empêcher » jet la raison de sa royale sollicitude, c'était, il le redisait expressément, «la gloire de Dieu et le progrès du christianisme parmi ces peuples barbares ''^ ».

L'Iroquois, on le devine, ne fut pas long à relever la tête : l'enterrement rituel des haches de guerre, auquelpro cédaient les nations iroquoises chaque fois qu'elles signaient une paix, n'était jamais que provisoire. Québec impuissant, en 1656, vit les Agniers. fondre sur l'île d'Orléans, y faire, brusquement, soixante prisonniers hurons ; ils poussaient la bravade jusqu'à mettre à mort un Frère jésuite près deSillery, et jusqu'à blesser mortellement, sur le fleuve Ottawa, le P. Garreau ^o.

214 LÊ& ÔfetÔli«gâ ftÊLÏÔlËUSES DU CANADA

Chez utie autre ti^ition iroquoise, celle des Onnôntàgtiéë -, l'èâprit piiblio paraissait plus propice : le Jésuite Simon Lé Moyne, expert eh leur latigue, faiiiiliôr àVèc léuré généalogies, avec les légen^ des de leilr passé, trouvait chez eux uU très bon accueil lorsqu'en aDÙt.l6B4 il pénétrait comme ambassadeur dans leur pays, où jamais Européen n'avait mis le pied ; deux heures durant, devant une assemblée où d'aUtres nations iroquoises étaient représentées j il « parlait en se promenant, cottinie un acteur sur Un théâtre » ; un «capitaine » lui répondait, et, soutenu par les « acclamations puissantes » des sauvages^ le suppliait d'établir en terré iroqUoise une résidence française^ « Mettez-^ vous dans le cœur du pays, disâit-il à Le Moyne, puisque vous devez posséder notre cœur- Là, nous irons nous faire instruire, et de là vous pourrez vous répandre partout. Ayez poUr nous des soins de pères, et noUs aurons pour vous des soumissions d'enfants ^i. »

On demeurait circonspect ; mais trop douter de la sincérité de ces âmes, c'eût été, peut-être, douter d'un coup de la grâce. Des massacreurs de la veille devenant les ouailles du lendemain : cela se voyait datte l'histoire de l'Église; Le P. Ghaumonot, si pleinement maître des idiomes iroqUois qu'il savait ttiêttie manier la phraséologie poétique de des peuples, prit avec lui le P. d'Ablon, docte niélôinattè, qui allait s'attacher, lui, à les séduire par là muëique, aimée des peuples enfants ; ils

ACHÈVEMENT Ï)E M eMflETlfi(r(TÉ CANADIENNE 24^

recevaient tous deux, et le Christ aussi j un si déférent accueil, que le P. d'Ablon alla chercher à Québec, en 1656, quatre autres Pères, trois Frères Jésuites, (3t qiiaràiâté-sépt Français ^ pôtir construire pfèà du lac Gatinêtitahàj éh plein pays irOqtiois, Un fort Sâinte-Mâfie 82. Léâ bâptéfllès se faisaient ndillbreiix ; ôû écrivait à Marie dé l'Iacarûaliôn que le progrès dé l'Évangile était g-rând 83,

Tout d'Uti coup, en avril 1658, par quelques chefë àUiiâ, les miâisiônûâirés apprirent que daiis un conseil secret, tenu par les anciens dé la Gônfédéfâtiôn irôquoisQ, leur àrrêstâtiôti âVàit été décidée, â l'iUstigatiôû des Agniéf s i peu d'héUrés les gépai*âiéttt d'Un ïiiâffcyi'ê probable. Leur sang répandu, c'était l'ôxplôsiôù irtitftédiàtê d^uue uou*" véllè gUéfre, dont l'éttjeU serait l'avéûir dé là colonie. Peùdant qUé les sauvages sô lâisâaiêUt induire par Un jeune Françâiâ à faire Un festiu, où des libations et des airs de ïïiUâique lôs plongeaient daus le sômnièil) ittiëâioUUâirès et colons de Gannèûtahà ë'eilibà^quaieilt tîlaudëstiûeiflént, aileUciéUëèméUtj ué laissant defrièfë eux que léS chiens et léë ôôqs, et reprenaient la ï-outè de QuébêC; Ainsi s'âohcValôpreniiei^ essai démission chez les lïôqUôiS ; et bientôt, âoUs le coup dé leurs menaces j « on fut cinq sômainés à Québec sans avoif de repos ni jour ni ntiitjtant pout-Sê fôftifièi* que pôui^ se gardée 84 ».

VI. — Sulpiciens, Hospitalières de Saint- Joseph, et Religieuses de Notre-Dame, à Montréal.

Dans Villemarie , cité mystique , bastion solitaire du Dieu qui se suffit à lui-même, les âmes dirigeantes, planant au-dessus de ces menaces, avaient hâte d'achever, comme si le sol était solide, l'organisation religieuse de la Nouvelle-France. Un Maisonneuve, une Jeanne Mance, cheminaient entre la Nouvelle-France et la France pour la consolidation et le développement de l'Eglise canadienne.

Ily avait quatorze ans déjà que, sous la direction de Marie de la Ferre, les premières Hospitalières de Saint-Joseph, conformément au vœu tenace de M. de la Dauversière, avaient été érigées en communauté régulière dans l'Hôtel-Dieu de la Flèche : elles étaient même assez nombreuses, en peu de temps, pour s'essaimer ,à Baugé et Laval en 1650, à Moulins en 1651 ^5.

M. Olier s'intéressait si vivement à leur avenir, qu'au lendemain même de la bénédiction de la première pierre du séminaire de Saint- Sulpi ce, il invitait M. de Bretonvilliers, futur supérieur des Sulpiciens , à de royales libéralités à l'endroit des H ospitalières de la Flèche ; et Bretonvilliers et ses frères s'engageaient à payer toutes les constructions qu'entreprendraient ces charitables filles ^^.'^

Cependant, en 1652. leur fondatrice Marie de la Ferre succombait à Moulins. De son côté, M. de

la Dauversière vieillissait : Maisonneuve et Mlle Mance, tant pour couronner ses édifiants desseins que pour le bien du Canada, voulaient qu'avant sa mort les religieuses nées de ses visions fussent installées outre-mer, et que les sauvages bénéficiassent de cette admirable règle de dévouement qui imposait aux Hospitalières de « bien prendre garde de se laisser endurcir le cœur par l'habitude et accoutumance d'être avec les malades et de laisser prendre pied au chagrin qui pourrait naître de l'impatience et mauvaise humeur de quelqu'un d'iceux, ou de la continuité et assiduité du travail et fonctions viles et incommodes environ eux ^'^. »

Il y avait quatorze ans, également, que s'étaient réunis autour de M. Olier les premiers prêtres de Saint- Sulpice ; il y avait huit ans qu'on avait demandé à Nantes quelques-uns d'entre eux, pour la formation des clercs. M. Olier, paralysé par deux attaques, voisinait avec la tombe. Maisonneuve et Mlle Mance, tant pour accomplir sa pensée que pour l'avantage de l'Église canadienne, voulaient qu'avant sa mort la Nouvelle- France, possédât des prêtres de M. Olier.

Au début de 1656, Maisonneuve était à Paris : il voyait MM. de Montréal. Le 31 mars, entre eux et les Hospitalièrea de la Flèche, un acte était conclu, d'après lequel trois ou quatre d'entre elles s'installeraient à l'Hôtel-Dieu de Villemarie, dont elles seraient propriétaires ^^^ Quelques

§18 tË3 dkïGiNëë ftËti&îfeusÈâ Dû Canada

èemaines après, M. Olier désigfiait) pour Villemarié, quâtfe prêttëë de là cômffltihauté dé Saint- Sillpice ; M. de Qûeylus, qu'il fit supérieur du petit groupe ; M. Sôuàrt, iiëvëU de cë Fraiiciscain Lé Gârou qUé nous aVôûs réôéontré^ Uûé quarantàiue d'aniiéeë plus tôtj Jjaritti les prëffliêrâ apôtres du Gâuada; MM. Galinier et d'AUët. Il semblait à MM, de Montréal que l'heure approchait où ils devaient s'effacer, dans Villëiûâriè, devant une hiérarchie d'Église. Ils reveuaienli à leur vieille idée, d'UÉi évêché éU NoUVellè-Frânôô ; ils faisaient annoncer par M. Gode&Uj à l'asgèniblée du clergé de 4656, qu'ils dôUnèrâiètitàôet évêehé et au chapitre la moitié de l'Ile de Montréal avec tous les droits seigneuriaux et tous les reVéUtis attachés à ces droits; et M. Gôdeau, publiquement, faisait savoir àMàzarin, le 10 janvier 1657) qu'ils souhaitaient comme évêque M. de Quéylus 89. Satis que rien à cet égard fût résolu. M; de Queylus et leS trois autres Sulpiciens, s'étant assuré auprès de l'ârchevêqué dé Rouen les pouvoirs nécessâïres pour exercer une juridictioU en Canada, étaient conduits de Saint-Nazaire à (Juébec par M. de Mai-" sbnneuve ; ils s'en allaient, dé là, loger à Yil* lemarie, dans l'hôpital de Mlle MaUee^O;

Villernarié désormais àVait son clergé : M -> Olier, àvâût dé mourir lé 2 avril 1657, avait expédié à la Viérgé de Montréal j à la <.( diViuè Dame » dont il avait voulu de XôMt temps être le « chapelain, » quatre serviteurs de sôu choix •; et le registre de

ÀGHÊVfeMË]^T DÉ tA. GHRÉf ÎENÏÉ GàKàDÎeNNE ^19

là paî'oièse de Montréal, contenant leS délibéra*tidns delà fabrique, ë'ôuvrait le 21 no^éinbre 1657 par l'élection d'un marguillier ^i.

Villëinârie désormais avait aussi àes éooleâ ; elles s'inauguraient lé 25 novembre, jour de la fête de sainte Catherine j dans une ètable de pietré que M. de Maisônneuve donnait à Mlle Bôur^ geôys : cette étàble avait servi de colombier, i.e loge pour les bêtès à éornes; elle abritait, maintenant, « lé peu dé garçons et de filles capables d'apprendre » ; bientôt elle devenait le siège d'une congrégation externe de jeunes filles > pareille à celle dé Notre-Dame dé Trôyes, et qui faisait accueil à iiné Iroquôisé baptisée ^^.

Mais Mlle Bôurgéoys, même avec lé concours de soii amie Marguerite Picàut, se Sentait bièû seule pour une aussi lourde tâché ; et d'àUtrô part, Mlle Mance, qu'Uiié chute aVait rendue fort infirmé, souffrait tant dé ne plus pouvoir Soigner les tnàiàdôs, qu'elle aVàithâte devoir arriver leâ Hospitalières de la Flèche. Or, Un obstacle avait surgi : l'acte qu'elles avaient côuclU en 1056 avec MM. de Montréal lés obligeait à servir lés pauvres gratuitement et à s'entretenir avec ciUqUaûtè éduS de pensioti. Elles hésitaient à pâSser la lUer, craignant qU'àVéô si peu de ressources elles n'eussent du pain, là-bas, ni pour leurs paUVrëSj ni pour élles-mêîUeS.

Les aspirations de Mlle BôUrgeoys et de Mlle Màncé les ÎUduisîreîit tOUtéS deux à tih

voyage de France, en l'automne de 1658. Le bras disloqué de Mlle Mance la faisait beaucoup souffrir lorsqu'en octobre elle débarquait à la Rochelle ^^. Elle voulait, tout d'une traite, à la Flèche, voir M. de la Dauversière, causer avec les Hospitalières : Mlle Bourgeoys l'y mena, portée sur un brancard. M. de la Dauversière, en ces semaines-là, avait auprès de lui son ami Pierre de Kériolet, le fameux pénitent breton, de libertin devenu ascète, et qui complétait ses propres victoires sur Satan en l'expulsant des autres âmes par des exorcismes : l'atmosphère était propice pour des colloques qui visaient à chasser Satan des âmes sauvages ^^.

Les deux voyageuses, ensuite, prenaient la route de Paris. Mlle Mance, arrivée, interrogeait les chirurgiens. Son bras pourrait-il jamais, encore, soigner des malades ? Ils lui signifièrent que non. D'où elle concluait, de plus en plus impérieusement, qu'il lui fallait des Hospitalières fléchoises. En cette fête de la Chandeleur, où jadis il avait paru à M. de la Dauversière, puis à M. Olier, que Dieu s'occupait spécialement du Canada, Mlle Mance courait près du tombeau de M. Olier, touchait de sa pauvre main la boite où les Sulpiciens avaient enfermé le cœur de leur fondateur.

Le lendemain, MM. de Montréal, réunis en assemblée, apprenaient de Mlle Mance que sa main était soudainement redevenue valide par

la vertu de M. Olier. Tout Paris criait au miracle : on coupait des morceaux de sa robe ; et pour se dérober aux obsessions parfois indiscrètes des personnes pieuses, elle ne sortait plus qu'en voiture. Elle pourrait donc continuer à soigner les malades, à Villemarie! Mais Mlle Mance, souple dialecticienne, expliquait à présent qu'il lui fallait des Hospitalières fléchoises pour qu'après elle son œuvre durât. Gomment discuter, d'ailleurs, le désir d'une personne pour qui Dieu et M. Olier témoignaient tant de complaisance ?

Sous l'impression de la merveilleuse guérison, Mme de Bullion donnait à Mlle Mance vingt-deux mille livres, avec quantité de cadeaux pour Villemarie. Les Hospitalières pouvaient partir : leur vie était assurée ^'^.

Déjà Mlle Bourgeoys conduisait promptement à la Rochelle, pour s'embarquer avec elles, les trois compagnes qu'elle était allée chercher à Troyes, en vue des écoles de Villemarie, et qui avaient nom Aimée Ghâtel, Catherine Grolo, Marie Raisin. Leurs familles les regrettaient fort, et M. Ghâtel père faisait coudre cent cinquante livres d'or proche la baleine du corset de sa fille, afin qu'elle eût d'avance de quoi subvenir aux frais du voyage de retour. Mais Mlle Ghâtel ne songeait qu'à partir, et nullement à revenir.

Et le départ tardait, car les Hospitalières se faisaient attendre ^6, Un instant tout parut compromis : l'évêque d'Angers, leur ordinaire.

LES ORtaîîi«â R8M0lEtîSB^ ptî ^AMM

s'opposait à leui* exode 5 et M. de Ift DauveJTgière, leur foudateur, n'était pas en mesure d'insister, il agonisait ! Puis brusquement, à la fin de mai 1659, Févêque levait son veto, M- de là Dau^ versière retrouvait la santé, ©t les sulpiçiens Vignal et Lemaître arrivaient à la Flèche ppuy emmener les Hospitalières au .Canada, où l>ieRtQt ils allaient mourir, victimes des Iroquais, .

Toute une nuit, la Flèche fut en tumulte ; le peuple étôil debout, s'opposant à leur départ, Cette Judith Moreau de Brésoleg, déeignée pour être à Yillemarie la supérieure, avait dû, qiiatorze ans plus tôt, s'évader de sa noble famille, qui habitait Blois, et qui l'avait retirée, par la force, du couvent de la Visitation ; cette soeur Macé, qui l'accompagnait, avait dix goutenir trois ans de lutte contre ^on père, l'armateur de Nantes, pour obtenir la permigsion d'allqr dang un oQUvent aussi lointain quê celui de la Flèche, Et voici que cette Bléaoiee, que eette Nantaise, émigraient vers l'hôpital de Montréal, celle-ci pour y faire les gros ouvrages, Qelle4à pour y être pharmacienne et pour devenir, suivant la naïve expression des sauvages séduits par l'eîfica' cité de ses remèdes, « le soleil qui luisait ^"^ ». Elles s'expatriaient ainsi, pour soigner une poignée de malades -^ trente à peu près ■-" dans une bourgade de quarante maisons où il n'y avait même pas trois cents habitants ; elles allaient occuper là-feas, au-dessus des salles des malades, une pe-

ACHEVEMENT m tk eJlBBTlENTK ÔAKADIENNE 223

tite chàmbi'e de viijgt-ci»q pieds oarréa, sorte de greuier eu plaîiohes mal jointes, où la pluie tom^ bait, où la neige entrait, Yoilà la destinée vers laquelle les acheminait M. de la Dauveraière.

Lea esprits s'excitaient contre ce gentilhomme» qui avait déjà fait passer au delà de l'Oeéan quel' ques honnêtes filles delà région. On voulait enlever las soeurs lorsque à cheval elles sortiraient du eloître pour prendre le chemin de la Rochelle. Il fallut que dans les rues de la Flèche les gentilshommes qtii les escortaient dégainassent, pour les défendre contre la foule, qui voulait malgré elles lea retenir. Trois mois encore se passèrent à la Rochelle, par suite d'a,utrea chicanes ; enfin, le 2 juillet 1659, un vaiaaeau sur lequel montèrent quelques familles de Saintonge emportait au Canada, parmi deux cents passagers, deux congrégations nouvelles : lea Soeurs de Notre-Dame et lea Hospitalières de Saint' Joseph ^.

Les Rochelaig, au moment où l'on leva l'ancre, virent un vieillard lever la main, d'un geste de bénédiction ; et sur ses lèvres retentissaieat les mots de l'Évangile ; « Maintenant? Seigneur, voua renvoyez en paix votre serviteur, selon votre parole ! » Ge vieillard n'était autre que M. delaDanversière. Lorsque sur l'horizon de l'Océan le vaisseau se fut effacé, il reprit la route delà Flèche» Très fatigué, il portait sur lui, néanmoins, tous ses ins^^ trumenta de pénitence. Au. poida de ses mortifications volontaires s'ajouta le fardeau subit d'une

catastrophe : il apprit,. en rentrant, la perte d'un navire où il avait engagé cent mille livres : pour lui, c'était la ruine. Son ami Kériolet ne s'était pas trompé, quand il lui avait dit: « L'enfer a reçu la permission de vous cribler. » Devant les permissions données à Satan par Dieu, M. de la Dauversière s'inclinait, soumis *. Son œuvre de Montréal était achevée : il allait se mettre à la disposition de la mort, comme d'une visiteuse divine. Le prêtre qui l'assistait en cette rencontre suprême n'était autre que M. de Faucamp, son plus vieux collaborateur dans l'œuvre de Montréal, tardivement entré dans les ordres. M. de la Dauversière souffrait beaucoup. «Vous voyez l'homme de douleur » , disait-il à son ami ; et puis se reprenant : « Non, Jésus-Christ seul a pu prendre ce titre. Je ne suis qu'un lâche qui ne sait pas souffrir. » Il se calomniait, cette science depuis longtemps lui était familière. Il en sut faire usage au soir du 6 novembre 1659, pour bien mourir 99.

* Les affaires domestiques de M. de la Dauversière avaient tellement périclité que Mlle Mance, au lendemain de sa mort, fut, quelque temps durant, très inquiète au sujet des vingt mille livres jadis données par Mme de BuUion pour l'hôpital de Montréal, et dont M. de la Dauversière était dépositaire, comme procureur de la Compagnie de Messieurs de Montréal. Cette inquiétude s'atteste dans deux lettres de Mlle Mance, trouvées et publiées par M. A.-Léo Leymarie ; et il résulte de ses recherches qu'en 1667 l'affaire était encore pendante, etque Mgr de Montigny-Laval donnait une procuration à Abelly, évêque de Rodez, et à deux autres hommes d'iiglise, pour la régler.

VIL —Un évoque de Québec : Montigny-Laval.

Il y avait désormais deux familles spirituelles au Canada : Jésuites et Sulpicienss, et tandis que MM. de Montréal souhaitaient une mitre pour une tête sulpicienne*, Marie de l'Incarnation désirait un évêque « uni, pour le zèle de la religion, aux Jésuites ». Elle ne pouvait comprendre qu'on accusât ceux-ci de « gêner les consciences » ; on vit ici, observait-elle, « dans une sainte liberté d'esprit ». Et le P. Ragueneau, constatant que depuis l'arrivée des Sulpiciens les Jésuites conservaient à peu près toute leur clientèle d'âmes, hormis trois ou quatre pénitents, citait ce fait au Père général pour lui témoigner que la Compagnie « ne faisait pas peser sur les consciences un joug intolérable ^^^ ». Les Jésuites dès les premiers mois de 1657, avaient, par l'entremise du P. Paul Le Jeune, attiré les regards de la Cour sur M. François de Montigny-Laval *o*. Naguère, aux collèges delà Flèche et de Clermont, le jeune Montigny s'était enrôlé dans les congrégations pieuses que dirigeait le P. Bagot. L'évangélisation du monde obsédaitla pensée de ce Jésuite ; son nom se retrouve auxorigines de notre séminaire des Missions étrangères; et dans les petits laboratoires de ferveur qu'il créait autour de lui, chacun envisageait le salut des

* Il convient d'observer d'autre part, que la compagnie dés Cent Associés avait, en juin 1651, écrit au général des Jésuites pour lui demander un évêque {Thwaîtis, XXXVI,p. €8-73).

sauvages non moins que son propre salut. A cette école, Montigny-Laval, qui appartenait à la maison de Montmorency, avait acquis une façon de répugnance pour une vie sacerdotale trop confortable. Son âme s'était sentie comine dépaysée dans les fonctions d'archidiacre d'Evreux ; le dessein qu'on avait eu de faire de lui un vicaire apostolique au Tong-kin était demeuré en souffrance ; il attendait, dans l'obscurité d'une ascétique retraite, que Dieu disposât de lui pour les sauvages ^°'^.

Sa retraite, c'était cet Ermitage de Caen, où M. de Bernières se faisait instituteur de sainteté, pour les laïcs et même pour les prêtres. L'ancien chevalier servant de Mme de la Peltrie, l'ancien organisateur de l'émigration des Ursulines, rendait, sans le savoir, un nouveau service au Canada, en achevant la formation intérieure de celui qui en devait être le premier évêque, et en l'engageant à « réveiller et entretenir par des prières, des lectures spirituelles, des regards amoureux sur la vie et la passion du Christ, la tendance qu'a notre âme à s'écouler en Dieu *^^ ».

Dans l'été de 1658, l'accord était fait entre Rome et la France pour que Montigny devînt au Canada vicaire apostolique i°^ : sacré le 8 décembre à Saint-Germain-des-Prés, il retournait à Caen prendre congé de M. de Bernières, avant de prendre congé de la France. « Devenu évêque, lui prescrivait celui-ci, vous ne vous servirez que des moyens évangéliques, qu'employaient les apôtreô»

ACHÈVEMENT DE LA. CHRETIENTE CANADIENNE 22l

qui abhorraient la prudence humaine et ne suivaient que la folie de la croix. Il vaut mieux n'être pas évêque, que d'être un évêque humain. Ce serait un grand malheur quel'évêché empêchât d'être.un parfait chrétien. Vous ne craindrez ni les souffrances ni aucun danger de mort. Le pur esprit de Jésus-Christ porte à la petitesse, à la pauvreté dans lès habits, la table, le logement, l'équipage. » Montigny-Laval, au delà dés mers, se comportera en « homme saint, père des pauvres et du public »; il se conduira comme « un autre saint Thomas de Villeneuve pour la charité et pour l'humilité » , et il écrira à ses confrères delà Compagnie du Saint- Sacrement : « Bien que séparé de votre Compagnie de plus de douze cents lieues, je ne le serai jamais d'esprit ^^'^. » Ainsi exécutera-t-il les volontés de M. de Bernières, volontés testamentaires en quelque sorte, puisque, peu de semaines après les avoir énoncées, M. de Bernières mourait.

Ces disparitions de M. Olier, de M. de laDauversière, de M. de Bernières, semblaient ainsi scander les actes successifs par lesquels achevait de se constituer l'Église canadienne : avec les premiers éléments d'un clergé, avec deux nouveaux essaims de nonnes, avec un évêque, cette chrétienté allait entrer dans une nouvelle période ; l'âge héroïque était clos, l'âge de l'organisation commençait*. La Nouvelle-France, pourvue d'un vicaire

* Au civil, aussi, l'on s'acheminait vers une organisation nouvelle i k lapérieelé durant laquelle les Jésuites avaient eu une part

^?8 tES ORIGINES RELIGIEUSES DU ClANADÀ

apostolique, prenait place désormais dans la catholicité, comme une personnalité distincte : quinze ans plus tard, Pape ei Roi feront de ce vicaire l'évêque de Québec ; la mère-patrie possédera un diocèse au delà des mers. De ce diocèse, des missions continueront de rayonner, dont l'une, celle du Jésuite Marquette, ouvrira à la civilisatioii la vallée du Mississipi ; mais la Nouvelle-France ne sera plus un pays de mission.

L'heure était proche où les deux compagnies qui avaient présidé aux destinées canadiennes, celle des Cent Associés et celle des Messieurs de Montréal, allaient tour à tour s'effacer, l'une au profit du Roi, l'autre au profit du clergé, représenté, dans l'espèce, par le séminaire de Saint- Sulpice. A partir de février 1663, tous les droits de propriété, justice et seigneurie, que possédaient au Canada les Cent Associés formant la Compagnie de la Nouvelle-France, seront considérés par Louis XIV comme réunis à la couronne de France; et quelques prérogatives qu'il accorde, en terre canadienne, à la Compagnie des Indes occidentales, c'estluiqui régnera là-bas, par un intendant; la Nouvelle-France, à certains égards, ressemblera à une province de France. A partir de cette même année 1663, de par la volonté des cinq derniers

effective au gouvernement de la colonie allaient succéder, par l'installation d'un intendant à Québec, d'autres pratiques poli tiques, dont les ouvrages de M. Thomas Ghapais sur Jean Talon et de M. Henri Lorin sur Frontenac soulignent la nouveauté et définissent la portée.

ACHÈVEMENT ÔË. LA CÔRéf lËNTÉ GANAOÏËNNE 2"2d

survivants des Messieurs de Montréal, Messieurs de Saint*Stilpice, fils légitimes de M. Olier, destinés à être les éducateurs du clergé canadien, posséderont l'ile dé Montréal, et le fort, et la métairie, et les terrés des alentours.

Les originales initiatives par lesquelles s'était inaugurée la vie canadienne avaient accompli leur besogne ; elles avaient voulu faire un présent à la France, à l'Église ; tout était mûr, désormais, pour que l'Église de Rome, et le clergé de France, et le roi de France, pussent prendre possession du présent, et Marie de l'Incarnation pouvait écrire dès 1660 : « Le pays peut se passer de la France pour le vivre ^^.»

Sur ce sol canadien, qui était l*ob]et d'une sorte de remise, il y avait beaucoup de ruines, et beaucoup de promesses. Des deux cent mille Algonquins qui il y a vingt ans encore occupaient lé nord du territoire, il restait quelques milliers de chas, seurs ! Un millier de vagabonds, voilà ce qui subsistait dés trente-sept tribus de Aurons qui jadiiS groupaient trente ou quarante mille âmes. Le scorbut, la faim, la guerre, avaient décimé les populations sauvages, et Mgr dé Montigny-Laval écrivait mélancoliquement au Pape : « Elles ont procuré plus d'habitants à l'Église triomphante qu'à l'Églièe militante. » Du moins se réjouissait-il de voir <^ les barbares convertis au christianisme, à travers les forêts, a travers des pays sans routes, faire connaître la foi autour d'eux ^^"^ » .

Et l'intendant Talon, bientôt, allait insister auprès des missionnaires pour qu'ils s'occupassent de « franciser » ce qui restait d'indigènes, en dépit des expériences qui ne permetttaient guère d'espérer qu'une culture française pût avec quelque efficacité leur être brusquement inculquée ^^^.

Le regard de Mgr de Montigny-Laval se portait sur l'autre catégorie de ses diocésains, surjes deux mille cinq cents Français qui peuplaient la colonie 1^^, Français d'origines très diverses, paysans en majorité, mais marchands aussi, ou bien chirurgiens, ou bien juristes, et comptant même, parmi eux, treize familles de gentilshommes. Le vicaire apostolique, à qui les violentes sévérités qu'il exerçait contre lui-même donnaient quelque droit d'être sévère pour les autres, tenait à leur sujet un langage assez dur, assez pessimiste : « Je ne vois personne, ici, écrivait-il, sûr le zèle et l'autorité de qui on puisse compter pour l'affermissement de la religion. La plupart n'ont pas le moindre souci de la propagation de la foi et ne recherchent que leurs intérêts propres ^^^. »

Un tel jugement contrastait étrangement avec l'histoire canadienne des vingt-cinq dernières années.

Ge Canada, dont le nouveau pasteur parlait avec ce sourcil âprement froncé, pouvait prouver, cependant, ne fût-ce que par son état civil, qu'il était une fort vertueuse colonie : à Québec, en quarante ans, sur six cent soixante -quatorze nais-

sances, il n'y en avait eu qu'une d'illégitime ^i*. Dans ces bourgades à demi théocratiques qu'étaient Québec et Villemarie, où la police temporelle et la police des âmes ne faisaient qu'une seule et même police, « les méchantes gens ne pouvaient vivre, ainsi que l'écrivait le publiciste Pierre Boucher; ils y étaient éclairés de trop près ». « On a remarqué que le passage de la Mer avait purifié les habitants », déclarera bientôt le Franciscain Le Glercq ; et protestant contre la légende d'après laquelle la colonie ne se serait « formée que de personnes de néant», il rendra cette justice aux gouverneurs et aux missionnaires de « n'y avoir rien souffert d'impur, de libertin ou de mal réglé 11^ » . Maisonneuve ne badinait pas quand les bonnes mœurs étaient en jeu; les archives de la paroisse de Montréal nous apprennent qu'en 1657, pour châtier un certain Jean de la Saudraye qui avait « voulu attenter contre l'honneur » d'une dame Millot, il confisquait les trois arpents et demi défrichés par le coupable, et les attribuait, moitié à l'église de Montréal, moitié aux enfants nés et à naître du ménage Millot ^^^. « Le ton de la colonie canadienne était ascétique » , écrit très justement un historien américain, M. Charles W. Colby *. Le pays était si sérieusement pro-

* Lorsque pourtant M. Colby ajoute {American historical Beview, VU, 1901-1902, p. 45) que « la discipline de Genève sous Calvin et sous Bèze n'était pas beaucoup plus stricte que la censure qui existait à Québec sous les Jésuites et à Mont-

tégé contre les immigrants indésirables que, dans les ports de France, « avant d'embarquer les filles pour le Canada, il fallait qu'il y eut quelqu'un de leurs parents qui attestât qu'elles avaient toujours été sages ; » et pour les accueillir, Mme Bourdon à Québec, Mlle Bourgeoys à Montréal, avaient organisé des œuvres d'hospitalité **^.

Ce Canada où Mgr de Montigny-Laval débarquait n'était pas seulement une terre hostile au péché, c'était, au jour le jour, une terre d'héroïsme. Par esprit de devoir et parfois d'ascétisme, les garnisons militaires de» forts de Richelieu et de Montréal acceptaient d'être « renfermées plus étroitement qu'aucuns religieux ni aucunes religieuses dans les plu& petits monastères de la France ^^^ ». Le règlement de Maisonneuve, du 18 mars 1658, concernant l'armement des habitants de Montréal, obligeait chacun à tenir se& armes en état » , à (f marcher ordinairement armé » , à se retirer au lieu de sa demeure tous le& soirs, quand la cloche du fort sonnerait la retraite ^^^. Sans cesse guettés, sans cesse traqués par les terribles Iroquois, qui « venaient en itengtrds, attaquaient en lions, fuyaient en oiseaux », les travailleurs du sol, venus de France, souvent, avee des engagements de trois ans, se complaisaient

réal sous les Sulpiciens », il semble oablîer ce fait, relevé par M. Salone {la Cûlonisation de la Noavelle-France, p. 106-107),' (pi'une seule fois, durant toute la période qui nous occupe, le clergé canadien fît appel au bras séowliar.

ACHÈVEMENT DE LA CBRÉTïENTÉ CAKADIENNE 233

pourtant à l'idée de se fixer là comme colons, et de défricher, bon an mal an, un arpent et demi de terre 11' durant les années qui leur restaient à vivre ; ils savaient que cette dure besogne les mettait quotidiennement face à face avec le péril de la mort, de la mort par la main de l'Iroquois, et ils consentaient à ce péril. Ils avaient appris, au pied de la chaire, que le jour *t où leurs corps auraient tous été grillés pour la défense dé la religion et par les ennemis de la foi » , leurs âmes deviendraient « saintes et glorieuses », comme des âmes de martyrs i^^. Un enfant de douze ans, François H^rtel, vu instant captif des Iroquois, écrivait de chez, eux au P. Le Moyne : « Mon Père, je vous prie de bénir la main qui vous écrit et qui a un doigt brûlé dans un calumet pour amende honorable à la majesté de Dieu que j'ai offensé. L'autre a un pouce coupé, mais ne le dites pas à ma mère i^^. » En. leur virile simplicité, ces lignes d'un enfant illuminent l'état d'âme des deux cents colons de tout sexe et de tout âge qui, durant la guerre iroquoise, furent victimes des sauvages, l'état d'âme de ces dix-sept hommes qui bientôt^ sous la direction de Daulac, dans les quatre journées épiques du Long- Saut, devaient, une fois de plus, sauver Villemarie. On appartenait, tous ensemble, à un petit noyau chrétien venu d'au delà des mers, on avait,, avec soi, apporté la chrétienté, on s'était groupé en une sorte de marche qui chaque jour aspirait

à reculer ses frontières et, avec elles, les frontières de la civilisation, fille du Christ.

Marie de l'Incarnation, en 1662, écrira joyeusement à son fils :

M. Boucher, le gouverneur des Trois-Rlvières, a confirmé de bouche au roi qu'on peut faire au Canada un royaume plus beau et plus grand que celui de la France. C'est le sentiment de ceux qui disent s'y connaître. Il y a des mines en plusieurs endroits, les terres y sont fort bonnes. 11 y a surtout un grand nombre d'enfants : ce fut un des points sur lesquels le roi questionna le plus M. Boucher *. Cela est étoi>nant de voir le grand nombre d'enfants, très beaux et bien faits, sans aucune difformité corporelle, si ce n'est par accident. Un pauvre homme aura huit enfants et plus, qui l'hiver vont nu-pieds et nu-tête, avec une petite camisole sur le dos, qui ne vivent que d'anguille et d'un peu de pain, et avec tout cela ils sont gros et gras ^^^.

Survenant au milieu d'un tel troupeau, si vertneusement endurant, si prompt à tous les sacrifices, à tous les héroïsmes, de quel œil donc Mgr de Montigny-Laval le regardait-il pour devenir aussitôt si grondeur ? C'est qu'il était de ces hommes qui dénoncent, comme un mal déjà acquis, le péril qu'ils prévoient. Au moment où s'inaugurait son épiscopat, les Français de la

* Les détails que donnait au roi Pierre Boucher, il allait en 1663 les donner au public dans son Histoire véritable et naturelle des mœurs et productions du pays de la Nouvelle-France, qui sera un livre de propagande populaire pour engager des colons à venir au Canada.

Nouvelle-France, qui jusque-là n'avaient eu qu'à verser leurs sueurs sur le sillon ou leur sang dans les embuscades, pouvaient désormais pratiquer librement la traite des fourrures, offrir, en échange des fourrures, l'eau-de-vie, que Mgr de Montigny-Laval allait appeler l'eau-de-mort ^^i. Des convoitises s'éveillaient, auxquelles souvent il serait indifférent que le sauvage alcoolisé devînt une brute, pourvu que le commerçant en fourrures devînt riche. Mgr de Montigny-Laval, à peine débarqué au Canada, surveillait l'éclosion de ce nouvel état d'esprit ; il s'armait, sans délai, pour cette lutte antialcoolique qui devait le mettre aux prises, non seulement avec une partie de ses diocésains, mais avec les fonctionnaires de Golbert. Et tout son épiscopat visera à maintenir en toute leur intégrité, bon gi-émal gré, les aspirations spirituelles des premiers colons, ces aspirations d'où la civilisation canadienne était éclose, comme éclôt une bonne œuvre, fruit commun de la grâce et de l'amour.

La bonne œuvre, même, prospérera ; et cette prospérité réjouira les dernières années de Marie de l'Incarnation. Un jour de l'année 1669, elle écrira :

Les Iroquois se sont rendus souples à notre sainte foi ; ils sont un grand peuple et un grand pays ; ils font baptiser tous leurs enfants, et tous se rendent assidus à la prière et à l'instruction. L'on a, de plus,

^6 LES OHIGINES RfîtlGiËÛSEë OÙ CANABA

découvert de grandes nations qui sont à plus de trois cents lieues au-dessus de nous, tous barbares qui n'avaient jamais entendu parler de Dieu ni vu de Français. Il s'est trouvé que Dieu a tellement disposé leurs cœurs que ce sont les plus affables du monde, dociles en sorte qu'ils veulent embrasser notre sainte foî dès qu'ils ont entendu parler de la grandeur de nos saints mystères ; ils font baptiser tous leurs enfants pendant qu'eux se font instruire... Lorsque nous sommes venus, il n'y avait que cinq ou six petites maisons tout au plus, tout le pays était de grandes forêts pleines dehalliers ; maintenant Québec est une ville; et au delà et environs, quantité de bourgs et de villages, enl'étendiie déplus de cent lieues ^^^.

Ainsi s'accompliront lentement, parmi les déceptions nouvelles que tenait toujours en réserve la belliqueuse astuce des Iroquois, les deux rêves des premiers missionnaires et des premières Ursulines : peupler le Canada, et puis y convertir ce qu'ail y restait de sauvages, en attendant que d^autres apôtres, un Marquette, un Albanel, s'en aillent, plus au loin, dans les lointaines profondeurs de la vallée du Mississipi ou de la baie d'Hudson, aborder d'autres terres vierges, d'autres âmes vierges.

YIII. —Les aspects religieux de la primitive histoire canadienne.

Une bonne œuvre, une oraison en action : c'est sous cet aspect qu'apparaît, de l6lô à 1660, l'œuvre canadienne ^ œuvre tragique parles luttes

ACHEVEMENT DE LA GEraÉTIENTE CANADIENNE 23^7

qui sans cesse l'interrompent, et sereine, pourtant, grâce aux prières dont elle fut constamment tissée. Lisez les actes successifs dans lesquels les rois, les ministres, les compagnies commerciales, montrent à l'énergie française la route du Canada : dans la profusion des phrases de chancellerie on des formules de tabellions, on voit émerger, tout d'un coup, une incidente, un simple mot, qui rappellent la fonction religieuse de la France. Consultez, sur l'origine même des vocations qui les poussèrent au Canada , une Marie de l'Incarnation, une Jeanne -Mance, une Marguerite Bourgeoys : chacune vous confie, avec des détails d'une précision vivante, les impulsions divines qui décidèrent sa destinée. Sachant que c'est Dieu qui les a menées outre-mer, et qui les y a guidées, elles auront l'impression permanente que Dieu mène l'histoire du Canada ; par l'expérience qu'elles ont du vouloir de Dieu sur elles, elles mesurent la place que tient le Canada dans les coîiseils du Très-Haut. Des humains qui sur terre s'agitent, et qui sont les instruments inconscients du plan divin, et làhaut^ Dieu le Père en son ciel, seul avec son Verbe et son Esprit, faisant collaborer ces humains à cette fin suprême, l'avènement du Christ : ainsi se présente, dans le Discours de Bossuet, l'histoire du monde antique, antérieur au règne de la grâce. Mais dans l'histoire canadienne, belle flo'raison de ce règne, le ciel que l'on voit intervenir est un ciel peuplé de saints, les dévotions qui ho-

norent ces saints, ou qui leur font appel, deviennent facteur d'histoire.

Les plus lointaines origines des missions huronne et iroquoise, où les trouvons-nous ? Nous devons les chercher au collège de la Flèche, dans cette effervescence des imaginations, dans cette exaltation des ferveurs, auxquelles donnait lieu le culte d'un Ignace, d'un François Xavier, canonisés tous deux en 1622. Qu'on lise le petit écrit qui s'appelle : le Triomphe des saints Ignace de Loyola, fondateur de la Compagnie de Jésus, et François-Xavier, apôtre des Indes, au collège royal de la même Compagnie à la Flèche, ou le sommaire de ce qui s^est fait en la solennité de leur canonisation depuis le dimanche 54 de juillet 1622 Jusqu^ au dernier jour du dit mois^^. Prières et chants, pièces de vers et harangues scolaires, représentations dramatiques et tableaux vivants, pièces d'artifice et machineries scéniques, tout cela visait, huit jours durant, à ce que l'on pourrait appeler l'éducation missionnaire des élèves, et même des jeunes Pères. Au point de départ du rôle historique et civilisateur que plusieurs d'entre eux allaient jouer au Canada, il y avait l'ascendant de saint François-Xavier, de saint Ignace, et le besoin de les imiter.

Les plus lointaines origines de Montréal, où sont- elles ? Elles sont dans cette chambre de famille, — à la Flèche encore, — où M. de là Dauversière, aux alentours de l630j réunissait les

siens lorsqu'il avait communié, le matin, à Notre- Dame-de-Ghef-du-Pont. « La vie de cet homme, a-t-on pu écrire de M, de la Dauversière, relève plus de l'hagiographie que de l'histoire, et rappelle par plusieurs points celle de M. Dupont, le saint homme de Tours ^^4, » Rentrant de l'église, il faisait s'agenouiller, devant une petite madone, Mme de la Dauversière et ses cinq enfants, dont deux entrèrent au séminaire et dont deux se firent moniales ; il mettait dans leurs mains des cierges allumés ; et dans cet appareil il lisait, en son nom et en leur nom à tous, un acte solennel par lequel ils s'engageaient, tous ensemble, à « procurer l'honneur et l'estime de la Vierge Marie et de sa sainte et immaculée conception ». A ce pieux engagement de M. de la Dauversière, des visions succédèrent,, au cours desquelles il sut aVec clarté comment il pouvait, comment il devait procurer cet honneur; et sur son chemin il trouva M. Olier, MM. de Montréal. « Je m'imagine voir dans la personne de M. Olier, écrira plus tard le Franciscain Le Clercq, un autre saint Paul, qui prend en main la carte du Nouveau Monde, pour en faire la conquête et le soumettre à l'empire de Jésus-Christ » ; et MM. de Montréal se déclaraient impatients de « faire célébrer les louanges de Dieu dans un désert où Jésus-Christ n'a point été nommé, et qui auparavant était le repaire des démons ^25 )>, Dq pjeux apôtres, pressés de faire honorer la Vierge, et de

faire honorer saint Joseph, et de traquer les démons : Toilà les parrains de cette Société de Montréal, dont M. Salone, l'historien de la colonisation canadienne, a pu écrire : « Si le sang des colons canadiens n'a pas été prodigué en vain, si le Canada a été sauvé, il n'y a aucun doute

qu'il ne le doive, avant tout^ à son intervention ^26. ,, ^

Ges Français du Canada ont conscience d'aider le Christ à vaincre ; cette pensée les exalte, les enfièvre. Parfois leurs mystiques ferveurs voient et entendent le Christ, voient et entendent les -démons. Ges âmes collaborent à la plus grande œuvre qui puisse se faire sur terre, la création d'un peuple ; et pourtant à certaines heures, on dirait qu'elles vivent dans l'au-delà, devant des horizons qui ne sont plus ceux de la terre. Une extase, un jour, transporte en paradis le P. de Brébeu.f ; il y voit Marie entourée d'un chœur de vierges ; il en sait plus sur le ciel, désormais, que ce docte rhétoriqueur qu'est à Paris le P. Caussin, auteur de six volumes sur la Cour sacrée. Brébeuf, d'autres jfois, voit le Christ lui ouvrir ses bras, l'embrasser, lui pardonner ses péchés ; ou bien il se sent, en rêve, obsédé par la vision dlnnombrabîes croix, et, d'uii geste quï voudrait être innombrable, aspirant à les saisir toutes ^'^'^. Les démons lui apparaissent sous la forme de bêtes enragées, ou de fous. Catherine de Saint- Augustin, l'Hospitalière de Québec, celle que les

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sauvages appellent la « grande fille », la « fille des filles » , propage là-bas la dévotion au Cœur Sacré de Marie, éclose, en sa patrie normande, de la piété du P. Eudes i^s ^ proprement parler, elle se sent désignée par le Christ pour porter la croix pour les pécheurs. Il lui semble entendre les démons dialoguer entre eux, et se raconter, l'un .qu'il a « donné de l'exercice à la côte de Beaupré », un second qu'il « a trouvé du gain aux Trois-Rivières », un troisième qu'il a mis la zizanie dans Montréal; et lorsque, en 1663, d'atroces tremblements de terre secoueront le Canada, elle verra le Christ darder sur cette terre des flèches panachées, et des démons ébranler le sol, et puis, dans la main du Christ, une fiole remplie de 1' « ire » de Dieu, mais saint Michel et le P. Brébeuf retenant le bras divin ^~^. La vie de Catherine, que publiera en 1671 le P. Ragueneau, est « une sorte de vie à thèse » , où il la représente sanctifiée par les obsessions du démon, puis souffrant pour les pécheurs et les âmes du purgatoire ^^o.

Mais ces personnalités si constamment accessibles aux échos du monde céleste ou du monde infernal sont, au jour le jour, mêlées à la vie terrestre, d'une façon si intime, si active, si assidue, qu'à toute heure elles émergent dans l'histoire canadienne d'alors. Brébeuf est un polyglotte, un organisateur de missions. Jeanne Mance, pareille à cette Jeanne d'Arc dont la rapprochait naguère Mgr Bruchesi^^i^ est tour à tour une passive

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2i2 LES ORIGINES RELIGIEUSES DU CAJMADA.

et une active : une fois qu'elle a pris conscience des impulsions d'en haut, elle les sanctionne par un esprit de décision pratique ; elle prend, au jour le jour, les déterminations commandées par les heures de crise ; cette mystique est une politique ; et plus tard, dans une lettre à la Cour, le gouverneur général Denonville, faisant allusion aux vingt-deux mille livres qu'avait, en 1651 , offertes Mlle Mance à Maisonneuve pour lui permettre de lever cent hommes en France, écrivait en propres termes : « Ces hommes ont sauvé en effet l'île de Montréal, et tout le Canada aussi ^^'^. »

Catherine, en son hôpital, apparaît à Marie de l'Incarnation comme « la fille du monde la plus charitable aux malades, servant les pauvres avec une force et une vigueur admirables » ; elle joue le rôle d'agent de liaison entre les colons et leurs familles restées en France ; les courriers qui s'en retournent vers la métropole emportent parfois plus de cent lettres signées Catherine ^^3^ Marie de l'Incarnation, qui elle-même, en une seule année, prépare pour le courrier de France plus de deux cents lettres^ 3^, admire l'activité de Catherine : « Les vertus de cette trempe, écritelle à son fils Dom Claude Martin, sont plus à estimer que les miracles ^^^. » 'C'est une mystique, observons-le, qui parle d'une autre mystique, et qui vit sans cesse, elle aussi, dans une atmosphère d'au-delà^ et l'hommage qu'elle rend aux vertus humaines et quotidiennes de Catherine r

fi ces vertus de charité, de dévouement, si grandes en leur simplicité, est un limpide témoignage de l'esprit de générosité sociale qui animait, sur terre canadienne, notre mysticisme français, et qui sut, d'une poignée de nos compatriotes, tirer une nouvelle nation.

Naition catholique, et qui devait demeurer cathor lique, même lorsque, malgré elle, elle serait détachée de la France. C'est par la porte du Sainte Laurent que l'Eglise romaine pénétra pour la première fois dans l'Amérique du Nord, et c'est sous le pavillon français qu'elle y prit racine. Angleterre 01} Hollande, parsemant de leurs colonies le littoral de l'Atlantique, apportaient à leur suite l'une ou l'autre variété du protestantisme ; le Maryland, colonie créée par des catholiques et qui tout de suite avait proclamé la liberté religieuse, se fermait à l'Église romaine durant les années où il tombait aux mains des Puritains, destructeurs de cette liberté. Le Sulpicien Belmont pouvait écrire de la Nouvelle -France qu'elle était « l'unique res^ source de l'Église catholique dans toute l'Amé=rique du Nord, et une digue contre l'hérésie ^?^ ». Premiers explorateurs, premiers apôtres Franciscains ou Jésuites, premières Ursulines, avaient voulu installer, là-bas, la France et Rome : la France un jour se laissera chasser, mais l'attachement même à Rome maintiendra dans les cœurs le souvenir de la France. On continuera d'aimer et de vénérer ces navigateurs, ces missionnaires et

ces nonnes de jadis, pour l'idée qu'ils avaient eue^ idée autlientiquement française, idée généreusement humaine, de se rapprocher des sauvages, de les traiter en frères sous les auspices du Dieu dont on leur révélait la paternité, de ne faire qu'un peuple avec eux, et d'organiser la Nouvel le- France comme un centre d'apostolat, d'où se propagerait une croyance, d'où se propagerait une flamme, la même croyance, la même flamme, qui vivifiaient les âmes françaises.

Les colonies anglaises nées à la même époque nous donnent lejspectaclede quelques nobles consciences, persécutées dans leur patrie par l'anglicanisme officiel, et cherchant en Amérique un asile ; ces consciences cherchent à protéger leur Credo beaucoup plus qu'à le propager ; les épisodes d'action missionnaire, aùquels demeurent attachés les noms d'un Eliot, d'un Thomas Tupper, y sont rares ; et voici venir, bientôt, tout un îlot d'arrivants, préoccupés d'intérêts politiques ou commerciaux, les poursuivant par des procédés inhumains , considérant les Indiens comme une « vermine » qu'il faut détruire et leur pays comme une nouvelle terre de Chanaan, où il n'y a qu'à faire lé vide. Relisons, en face de cette histoire, les chroniques de la fondation de Villemarie : il ne peut y avoir, pour des cœurs français, une plus sainte leçon de pure fierté.

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