PREFACE XIII
teurs du P. Le Clercq comme pour ceux du grand Arnauld, les Relations n'étaient plus qu'un document discrédité.
On ne pouvait attendre du dix-huitième siècle qu'il revisât ce jugement. Quand Voltaire écrivait avec une dédaigneuse frivolité : « Les Iroquois nuisirent beaucoup à la colonie^ prirent quelques Jésuites prisonniers^ et, dit-on, les mangèrent », il eût été fort empêtré pour trouver, dans les Relations ou dans l'estimable livre du P. Charlevoix, écrit d'après les Relations, le nom du martyr Jésuite que les sauvages aU" raient mangé ^. Quand Vabhé Raynal, dans cette Histoire philosophique et politique des établissements des Européens dans les deux Indes qui fut le plus grand succès de librairie de la fin du dix-huitième siècle, déclarait que la ville de Montréal était née de « quelques cabanes qui s'étaient comme formées au hasar'd en Î6W^^», il n'aurait eu qu'à ouvrir les Relations pour constater que ce premier groupement de cabanes avait été le i^ésultat d'un plan longuement concerté, dans la vieille France, par' quelques âmes pieuses, et scellé par un vœu sous les voûtes de Notre-Dame de Paris. S'il est vrai que ce soit la marque même du fait religieux, d'être une avance de l'homme répondant aux avances de Dieu, Vhistoire de Montréal naissant^ Vhistoire du vœu de « Messieurs de Montr^éal y> succédant aux visions de M . de la
Dauversière, de ces bonnes volontés humaines se mettant à la disposition des suggestions divines^ réalise dans toute sa plénitude la définition du fait religieux. Mais à la première page des annales de Montréal ^ la très courte pensée du philosophe qu^ était Uahhé Raynal supprimait V homme comme elle supprimait Dieu ^ pour ne maintenir^ en toute cette histoire^ d'autre ouvrier que le hasard. Charlevoix, qu'il avait luj le plaçait pourtant en présence du rôle historique des missionnaires ^ mais tout de suite V esprit a^ philosophique » de Raynals' évadait vei'S un autre genre de considérations. « Les missions, expliquait-il, nous ont délivrés de ces esprits inquiets qui pouvaient incendier leur patrie et qui sont allés porter les torches et les glaives de V Evangile au delà des mers '^H,et Von sentait, en lisant ces lignes, que Raynal savait plus de gré aux missionnaires d^ avoir quitté la vieille France que d'avoir civilisé la Nouvelle- France.
Chateaubriand, qui avait lu Charlevoix, lui tmssi, et qui V avait mieux lu, consacra tout un chapitre aux Missions de la Nouvelle-France, au quatrième livre du Génie du Christianisme : « Si la France, y lisons-nous, vit son empire s'étendre en Amérique par delà les rives du Meschacébé ; si elle conserva si longtemps le Canada contre les Iroquois et les Anglais unis, elle dut presque tous ses succès aux Jésuites. Ce fut eux qui
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sauvèrent la colonie au berceau. » Les Brébeuf, les Lalemant, les Jogues, « qui réchauffèrent de leur sang les siUons glacés de la Nouvelle- France^'^ -f)^ obtinrent de Chateaubriand V hommage que le philosophisme leur avait refusé.
On souhaiterait que Michelet se fût laissé acheminer vers les Relations des Jésuites par cet hommage de Chateaubriand ; le caractère pittoresque^ r allure vivante de ces documents V auraient certainement séduit^ s'il les eût un seul instant regardés. Mais Michelet n'ouvrit pas les Relations; Vidée quil s'en faisait était même si vagué qu'il les croyait envoyées n presque de mois en mois^^y)^ comme le sont nos modernes Annales de la Propagation de la foi. Et Michelet, sans les avoir ouvertes, déclara que les Jésuites du Canada ne furent que des « martyrs politiques », et que « la Compagnie envoyait là-bas ce qui l'embarrassait, parfois de saints idiots, par fois des membres compromis qui avaient fait quelque glissade ** ».
La vérité, ainsi lésée, trouvait sa revanche aux Etats-Unis, dans deux œuvres historiques considérables, celle de George Bancroft et celle de Francis Parkman,
« La force entière de la colonie canadienne.
écrivait Bancroft dans son Histoire des Etats- Unis, reposait sur les missions ^^ .. . Ce ne furent ni Vesprit d' entreprise commerciale^ ni Vambition du monarque, qui portèrent la puissance de la France au cœur du continent américain ; ce fut la religion. » Bancroft saluait, dans la Nouvelle- France comme dans la Nouvelle-Angleterre, des créations de (f. V enthousiasme religieux » , et volontiers il revenait sur cette observation que « la première de ces créations fut la Nouvelle-France ». « Bien avant que les pèlerins eussent abordé au cap Cod, ajoutait-il formellement, des missionnaires venus de France avaient introduit la foi catholique dans la partie orientale du Maine... L'histoire des travaux des Jésuites se rattache aux origines de toutes les villes renommées dans les annales de V Amérique française : pas un cap ne fut doublé, pas un fleuve exploré, sans qu^un Jésuite n'indiquât le chemin^^. »
Nos vieux missionnaires, caricaturés par Michelet, étaient mieux vengés encore par le portrait que traçait d'eux Francis Parkman. Cet Américain de Boston, élevé dans Vunitarisme, et qui devait finir dans V agnosticisme, était convaincu de la supériorité des civilisations protestantes sur la civilisation catholique; V émulation coloniale entre Angleterre et France dans r Amérique du Nord lui apparaissait comme un épisode du conflit séculaire entre la