‹ Une épopée mystique [microform]Chapitre 7 sur 83 · PREFACE XXIII · texte numérisé non relu

PREFACE XXIII

le grand honneur de professer à Vuniversité de Liège un cours que f intitulais : Colonisation et mission au dix-septième siècle : le Canada en était le point central., et je m'essayais à montrer comment 2'expérience canadienne avait peu à peu familiarisé beaucoup de Français^ instinctivement sédentaires., avec Vidée d^une « plus grande France » , et comment V opinion française , spectatrice du lointain labeur des missionnaires, comprit lentement, à leur école même, ce que devait être la colonisation.

Pendant longtemps, en France, les Français qui voulaient s'expatrier virent s' insurger contre eux la littérature; et la littérature est une force. C'était une mode poétique, renouvelée de l'antiquité classique, de prêter aux peuples très lointains, et très ignorés, certaines vertus de l'âge d'or, et de souhaiter qu'au lieu d'être soumis à notre règne ils fussent au contraire protégés contre nos indiscrets voyages. Ronsard, dans son Discours contre la fortune, se représentait le sauvage d'Amérique

D'habits tout aussi nu qu'il est nu de malice,

et s' adressant à Villegagnon, qui essayait, au Brésil, œuvre colonisatrice., il lui disait:

Que si tu leur apprends à limiter la terre, Pour agrandir leurs champs ils sejeront la guerre. Vivez, heureuse gent, sans peine et sans souci. Vivez joyeusement,' je voudrais vivre airisi^^.

Montaigne^ au chapitre 31 du premier livre des Essais qui s'intitule: Les Cannibales, racontait qu'il aidait vécu longtemps avec un homme qui avait passé en Amérique dix ou douze ans. Cela inquiétait Montaigne^ que des Français émigrassent ainsi là-bas ; cela l'inquiétait^ pour les sauvages, car il les entrevoyait, de loin, comme des peuples m purs encore et vierges, à qui les lois naturelles commandent encore ».. Pourquoi dès lors les mettre en contact avec nos vices, dont ils seraient bientôt « abâtardis »? Montaigne s'amusait à louer leurs mœurs, et leur langue, et leur industrie. « Tout cela ne va pas mal, s' écriait-il, mais quoi! ils ne portent pas de haut-de-chausses ! » Il nous trouvait un peu ridicules, d'oser les qualifier de barbares: « Nous les pouvons bien appeler barbares, eu égard aux règles de la raison, mais non eu égard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie. »

Nous voilà loin de l'idée de colonisation, et nous voilà loin, qu'on le remarque aussi, de l'idée de mission, car enfin, pas un seul instant, ce sceptique de Montaigne ne paraissait songer que les Européens pussent porter aux races exotiques certaines vérités que ces races exotiques ignoraient, et qu'il y avait en Europe une religion qui, pour accomplir le programme de son fondateur, devait aspirer à rayonner chez ces peuples, chez tous les peuplés. Que nous

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