‹ Une épopée mystique [microform]Chapitre 8 sur 83 · PRÉFACE XXV · texte numérisé non relu

PRÉFACE XXV

pussions être^ chez les sauvages, les messagers de notre foi, cette idée ne semblait pas même effleurer sa pensée ; ce qu'il insinuait^ c'est que, si nous allions chez eux, nous y serions, tout simplement, les messagers de notre immoralité.

Au demeurant, Montaigne ne méconnaissait pas qu' on pût faire du trafic « avec ces nouveaux pays, qui, il n'y apas cinquante ans, ne savaient ni lettres, ni poids, ni mesures, ni vêtements, ni blés, ni vignes, mais qui ocrent déjà la négociation des perles et du poivre ». Mais tout de suite, en son esprit, une prudence casanière reprenait le dessus. « J'ai peur, disait-il, que nous avons les yeux plus grands que le ventre, comme on dit, et le dit-on de ceux auxquels l'appétit et la faim font plus désirer de viande qu'ils n'en peuvent em.pocher. Je crhins aussi que nous avons beaucoup plus de curiosité que nous n'avons de capacités; nous emhrassons tout, mais Je crains que nous n' étreignions rien que du vent. »

Un économiste comme Sully, un quart de siècle plus tard, était si fortement obsédé par une pareille crainte, qu'il écrivait au président Jeannin : « Nous ne devons pas prétendre pour nous la conservation et possession de telles conquêtes, comme trop éloignées de nous, et par conséquent disproportionnées au naturel et à la cervelle des Français, que je reconnais, à mon

XXVI LES ORIGINES tlELIGÎËtJSlÊS ÛU CANADA.

grand regret, n'avoir ni la persévérance ni la prévoyance requise pour telles choses, mais qui ne portent ordinairement leur vigueur, leur esprit et leur courage qu^à la aons^rvjoiion de ce qui leur touche de proche en proche, et leur est incessamment présent devant les yeux: tellement que les choses qui demeurent séparées de notre corps par des terres ou des mers étrangères , ne nous seront jamais quà grande charge et à peu dhitilité 2-'. » Ainsi parlait Sully , et nettement, dans ses Economies royales, il condamnait ceux qui voulaient peupler le Canada, prétendant qu' « on ne tire jamais de grandes richesses des lieux situés au-dessous de quarante degrés ^^ ». Ces justifications morales et politiques denotre instinct sédentaire réapparaissent à maintes reprises dans notre littérature du dix-septième siècle. M. Louis Deschamps, dans son Histoire de la question coloniale en France , fait observer que Von « compterait vingt fables de La Fontaine où le trafic de mer, les voyages aux lointains pays, les chercheurs de nouveaux mondes, sont moqués et bafoués, voire condamnés ^' ». Dans la fable : L'homme qui court après la fortune et l'homme qui l'attend dans son lit^ La Fontaine nous dira du premier : ■

Tout le fruit Qu'il tira de ses longs voyages^ Ce fut cette leçon que donnent les sauvages : . Demeure en ion pays, par la nature instruit ^^.

ϻREFACE : XXVII

Et Boileau fera écho ^ lorsque, paraphrasant e Parvi contentum d'Horace, il demandera:

A quoi bon ravir l'or au sein du nouveau monde? Le bonheur tant cherché sur la terre et sur Vonde Est ici, comme aux lieux où mûrit le coco, Et se trouve à Paris, de même qu'à Cuzco.

On ne le tire point des veines du Potosè.

Qui vit content de rien possède toute chose ^^.

Voilà donc toute une lignée d'écrivains, de Montaigne à Boileau, qui très expressément dissuadaient le Français de devenir colonisateur.

Mais en face d'eux se dressaient, avec des iconomistes comme Jean Bodin et Montchrestien, \es apôtres de Vidée de mission. Les deux ouvrages capitaux publiés en 1588 par le Jésuite icosta et en 1613 par le Carme Thomas de Jésus îur la prédication de l'Evangile, les volumes et 'es brochures de Marc Lescarbot, V ouvrage historique du Franciscain Sagard, et puis, quarante ans durant, les Relations des Jésuites sur le Canada, — « instrument de réclame incomoarable », a dit M. Emile Salone ^^ — f^<^poaient 'ci la porte des consciences chrétiennes 'it leur entr' ouvraient des horizons lointains. V. Pourrons-nous trouver aucune excuse valable ievant le trône de Dieu, disait au roi Lescarbot ians Z'Épître préliminaire à T Histoire de la ^Nouvelle-France, quand ceux de l'Occident, qui nous tendent les bras il y a cent ans passés,

nous accuseront du peu de pitié que nous aurons eu d'eux^ et nous attribueront le défaut de leur conversion? Si nous ne savions Vétat auquel ils sont^ nous serions hors de reproche ; mais nous le voyons, nous le touchons, nous le sentons, et rCen avons aucun souci ! » Et cela peinait Lescarhot d'entendre des chrétiens de France questionner: « Y a-t-il des trésors? Y a-t-il des mines d'or et d'argent » au Canada? et que personne ne demandât: « Ce peuple-là est-il disposé à entendre la doctrine religieuse ^^ ? »

Et cela peinait Sagard, vingt ans après Les-

carbot, que des chrétiens auxquels il parlait de

cent mille âmes à gagner s'enquissent avec une

avide curiosité s' il y aurait aussi cent mille écus

à retirer. « O cœurs de bronze! écrivait-il, vous

n'êtes point du parti de Dieu. Hélas ! si le bon

saint. Denys et les autres saints martyrs qui nous

ont les premiers apporté la parole de Dieu eussent

eu ces basses pensées de la terre, nous serions

encore à être chrétiens^^. » Sagard, après Les-

carbot, voulait qu'on émigrât pour Dieu, et que,

pour Dieu, on entremêlât parmi les sauvages

des familles de bons et vertueux catholiques^'' . »

Lorsque Boileau dira aux Français, pour les

dissuader d'émigrer : A quoi bon ravir Vor? les

lecteurs des Relations évoqueront ces autres

émigrants qui s'en allaient au loin, eux, pour

ravir des âmes, et pour les donner a Dieu ; et

lorsque La Fontaine ajoutera : « Demeure en

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