‹ Une erreur judiciaire: l'affaire DreyfusChapitre 43 sur 69 · LE BORDEREAU · texte numérisé non relu

LE BORDEREAU

puisque telle est, depuis le procès, son appellation commune.

Je n'en ai sous les yeux qu'une reproduction, dans deux numéros du Matin du 10 novembre 1896, et en deux exemplaires d'un tirag-e spécial. Bien que l'écrit ne porte pas de signature et que, chose curieuse, aucune marque, aucun paraphe officiels n'en attestent l'authenticité, cette authenticité m'est assez prouvée par la provenance du document : il me vient à la fois de l'accusation, par le Matin^ qui Ta publié, et de la défense, par vous, qui me le communiquez. C'est donc pour moi le bordereau tout court. S'il ne l'est pas, il suffira, pour ma sauvegarde, qu'on sache ce que j'entends désigner sous ce nom.

Bien que le fac-similé du Matin montre des taches imputables à Fusure, peut-être même à l'imperfection du cliché, les traits en sont assez fins et précis, on les voit s'épaissir ou s'amincir assez nettement pour qu'on puisse le considérer comme une reproduction fidèle. Mais une anomalie m'a aussitôt frappé.

Les lignes 11, 12, 13, 14, 15, 17 et 18 présentent aux mots : « artillerie, relative, manuel, campagne, document, disposition, ministère y>, une interruption du tracé, et ces interruptions, qui se correspondent d'une ligne à l'autre, coupent chaque ligne en deux parties légèrement distantes et de hauteur inégale. La rupture est surtout évidente au mot « document » (ligne 15), où le délié précédant le « t » présente une séparation qui supposerait, dans l'écriture, une levée de plume incompréhensible (1). A la seule ligne où il n'yjjit pas de rupture, la ligne 16, on retrouve l'inégalité de hauteur. Les lignes 11 à 18 sont ainsi coupées toutes selon une même ligne verticale, de forme sinueuse. En outre, Y « a » de « campagne » est incomplet et 1' « m » de « manuel » offre quatre jambages, comme si le premier avait été coupé en deux et que les deux fragments eussent été juxtaposés.

Ces constatations m'ont naturellement conduit à l'idée d'une déchirure de la pièce originale. Informations prises, le bordereau était effectivement déchiré lors de sa découverte.

La déchirure n'affecte qu'une partie du document. Elle suit cependant une ligne qui, prolongée en haut et en bas, coupe le ma-

(1) Voir figure 14, page 179, comment j'ai pu restaurer les lignes 15 à 18 simplement en coupant le fac-similé selon le tracé de la déchirure et en le recollamt de manière que le délié du « t » suive une ligne droite.

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nuscrit tout entier. Or, si le bordereau avait été déchiré, ou lacéré, dans son milieu, étant encore d'une seule pièce, les lambeaux auraient été soutenus et leur place fixée par les parties voisines restées intactes, et la jonction des lèvres de la plaie serait exacte. Il feut donc admettre qu'au moment de la déchirure du bordereau la partie comprenant les lignes 11 à 18 était séparée des autres.

Cette séparation est-elle aussi Teffet d'une déchirure du bordereau postérieure a sa confection, et alors la lettre eût été écrite sur une page seulement, ou bien la lettre elle-même fut-elle écrite sur plus d'une page? Cette dernière hypothèse est la plus probable. On constate qu'a partir de la ligne 19, dès le commencement du troisième morceau, les hgnes sont plus serrées, et c'est un phénomène fréquent que le resserrement des lignes au début d'une page nouvelle quand l'écrivain craint de manquer déplace. En outre, comme l'espace est minime entre les jambages extrêmes des lignes 18 et 19, il serait surprenant qu'une déchirure horizontale passant entre elles eût été assez rectiligne pour ne pas même les effleurer. Il en est autrement entre les lignes 10 et 11 : ici l'espace est assez grand pour que la déchirure ait pu s'y produire sans toucher à l'écriture. Ou bien, donc, le bordereau a été écrit sur trois pages, les lignes 11 à 18 formant la page 2, ou bien il a été écrit sur deux pages, les lignes 19 à 30 formant la page 2 et les lignes là 18 la page 1, qui aurait été déchirée dans sa largeur d'abord, entre les lignes 10 et 11, puis dans la longueur du second fragment, lignes 11 à 18.

Autre observation. Les quatre fac-similé dont je dispose présentent de légères différences dans l'écartement des lignes et des lettres, je m'en suis assuré par un calque soigneux* ces différences peuvent provenir de la différence des papiers, de leur plus ou moins d'humidité lors du tirage, d'un rétrécissement divers de clichés refroidis. Mais il est à remarquer que le fac-similé le plus mauvais dans son ensemble est le meilleur sur un point : c'est le seul qui, à la ligaie 15, donne un tracé net du « t » de « document », du mot « est » et du premier « t » d' « extrêmement ». Serait-ce là le résultat d'une retouche du cliché net, ailleurs le plus usé, ou, tout au contraire, d'une usure du cliché mauvais sur ce point, pourtant le plus net ailleurs, ou encore y aurait-il eu plusieurs photographies du bordereau, réparé dans l'intervalle en cette partie plus malmenée que d'autres dans l'original, à en juger par l'état du premier <:< m » d' « extrêmement », qui, dans tous les fac-similé, présente une rupture révélatrice d'une déchirure ou d'un froissement du papier? — il serait téméraire de se prononcer, mais, quoi qu'il en soit, nous sommes mis en garde contre la fidélité de nos fac-similé dans cette seconde partie de la ligne 15.

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J'ajoute que^ dans nos quatre exemplaires, il y a des lacunes difficilement imputables à Tétat des clichés : à la fin de la ligne 25, au mot « partir », ligne 30, au mot « quelques », ligne 3, dont les deux trous correspondent à une lacune du fac-similé du Matin au mot « note », ligne 4, et au mot suivant : « renseignements », dans lequel la chute de V « i » pourrait bien être causée par un froissement et par un déplacement des lettres « es rensei », isolées du reste de la ligne par une déchirure et mal recollées. J'observe que, si les lignes 19 à 30 forment une seconde page écrite au dos de la première, la déchirure des mots «je le », ligne 25, pourrait être la même que celle des mots « quelques renseignements » et « note », lignes 3 et 4. Je rappelle qu'il est avéré que le bordereau est écrit sur un papier-calque, probablement délicat et d'un froissement facile. Et je conclus :

Que le bordereau a été écrit sur deux pages au moins, dont la dernière comprend les lignes 19 à 30-,

Que la partie comprenant les lignes 11 à 18, — qu'elle ait constitué dès le début une page distincte ou qu'elle ait été séparée par une première déchirure des lignes là 10, — a été déchirée dans toute sa longueur et que de l'imperfection du recollage résulte, dans nos fac-similé, une altération des lettres voisines de la déchirure et un changement dans la position relative des deux parties de la ligne;

Que cette même partie de la pièce a peut-être été déchirée dans toute sa largeur entre les lignes 14 et 15 et qu'en tout cas le « t » de « document », le mot « est », le premier « t » et le premier « m » d' « extrêmement» sont sujets à caution -,

Que le bordereau a peut-être été déchiré sur d'autres points, en particulier aux lignes 3, 25 et 30, où les mots « quelques renseignements », << je le » et « partir » ont subi des altérations, qui modifient probablement, à la ligne 3, non seulement le détail de plusieurs lettres, mais la direction générale de la ligne.

J'entreprends maintenant la comparaison des écritures.

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