COMPARAISON DES ÉCRITURES
L'écriture est tout entière une forme et un assemblage de formes, mais, pour que le travail de comparaison des formes ait une valeur scientifique et permette d'affirmer ou de nier que deux écritures proviennent de la même personne, il faut remonter des formes gra-
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phiques a leur cause, qui est le mouvement de la main, et étudier ce mouvement lui-même sous ses faces diverses.
On peut considérer les mouvements de la main dans leur amplitude, leur direction, leur force (ou intensité), leur continuité, leur adaptation, leur liberté, leur beauté. Je laisserai de côté ce dernier caractère, dont la détermination fait naître trop de difficultés (1).
A. — Amplitude des mouvemekts.
I. L'amplitude des mouvements correspond surtout aux dimensions de récriture.
II. Ce qu'on perçoit au premier regard, c'est une ressemblance. Telle, entre deux hommes vus de loin, immobiles, la ressemblance de carrure et de taille. Si Ton excepte la plus ancienne des lettres de Dreyfus, celle du 14 juillet 1890, on trouve des deux côtés sen-
Fig. 1. — La ressemblance d'amplitude (2).
(1) Cette classification est inspirée par celle que propose, dans VEcriture du 15 mars 1896, M. Crépieux- Jamin, le savant auteur de V Ecriture et le Caractère, Les classes de M. Crépieux-Jamin sont les suivantes : intensité, formCj dimension, direction, continuité, ordonnance.
(2) Dans mes citations des pièces dont sont tirés les exemples, le chiffre romain indique le numéro de la pièce, le premier chiffre arabe la page, le second la ligne.
Il va sans dire que les figures ne donnent que des exemples et que celui^ qui voudrait se convaincre de la complète justesse de mes observations devrait se reporter aux lettres elles-mêmes.
J'ai choisi de préférence les exemples dans les mots semblables ou analogues, bien que souvent d'autres mots eussent été plus favorables à mes démonstrations.
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siblement la même hauteur moyenne des petites minuscules .: « m, n, o, r, u », etc., qui forme ce qu'on appelle le corps de l'écriture. Cette hauteur oscille entre 1 et 2 millimètres. L'espacement des lettres est plus ressemblant encore 5 prenons au hasard quelques mois semblables : « après, cette, extrêmement, intéressants, officier, quelques », leur longueur est presque identique {flg, 1).
Mais, si visible qu'elle soit, cette ressemblance est de faible signification. Elle est loin d'avoir l'importance de la similitude de taille et de carrure entre deux hommes. Le corps de l'écriture est ce qui varie le plus aisément. Chacun peut s'en convaincre en traçant quelques mots à la craie sur une planche noire; sans effort, instinctivement entraîné par les dimensions du cadre et de l'outil scripteur, il fera des lettres qui seraient ridicules sur le papier. Presque tous, selon les circonstances, selon notre état d'esprit, selon la plume et le format, selon que nous avons plus où moins à écrire, nous augmentons our nous diminuons l'amplitude des mouvements de notre main. Dans le bordereau lui-même, la grandeur moyenne des minuscules est bien différente suivant qu'on considère les quatorze premières lignes, ou les seize dernières, qui semblent avoir été écrites à un autre moment : elle est de 1 millimètre au mot « renseignements », ligne 3, de 2 millimètres au mot « dernier », ligne 15.
III. Ce qui est significatif, ce n'est pas la moyenne, ce sont les inégalités d'amplitude, les variations de grandeur, et leurs rapports, en un mot les proportions.
Deux choses frappent l'œil exercé dans l'écriture de Dreyfus, et plus longuement l'œil observe, plus il en est frappé.
C'est d'abord la disproportion entre les petites et les grandes minuscules : les « f », les « g », les « j », les « p », atteignent couramment 10, 12 et 14 millimètres, et l'on trouve même un « j » dépassant 2 centimètres.
Bien plus, cette tendance aux grands mouvements, contrastant avec la petitesse du corps de l'écriture, conduit Dreyfus à déformer les petites minuscules elles-mêmes : en 1890 comme en 1897, on trouve dans son écriture des « c » surmontant la ligne de 4 à 5, des « s » la surmontant de 6 à 7 millimètres, — et je ne parle pas de 1' « s » en forme d' « f » que Dreyfus emploie quand la lettre est redoublée, mais des « s » ordinaires. — Au début des mots, presque tous les « m » et les « n » sont haussés dans leur premier jambage, au point de prendre parfois une allure de majuscules, et il n'est pas de lettres qui ne soient alors fréquemment agrandies. Depuis janvier
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1895, dans nos autographes, on voit jusqu'aux « v » s'allonger pour revêtir la forme de « b » {fi g. 2).
I>VQ\jl\jL$ BorJL
VL'b.%J^.%'SLi^M^ r^^"^^ J^ y^J^^Uyih 2/'^
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Fig. 2. — Les disproportions dans l'amplitude.
L'autre disproportion frappante est, en quelque mesure, la conséquence de cette déformation des minuscules que je viens de signaler.
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Quand Tampleur du mouvement a conduit la main des deux côtes de la ligne, comme dans les « f », les « j » ou les « p de Dreyfus, le retour à la ligne est pour la main une tâche suffisante et elle n'est point portée à hausser les traits suivants; aussi le plus long des « j » ou des « p » est suivi d'une lettre minime. Il en est autrement quand le trait agrandi surmonte tout entier la ligne; il est naturel alors que le passage aux petits traits normaux ne se fasse pas brusquement et que l'amplitude du tracé subisse une diminution graduelle. C'est ce qui arrive souvent. Alors apparaît chez Dreyfus ce que les graphologues appellent le glacUolement : une série de lettres^ des mots entiers même affectant la forme d'un glaive ou d'un coin.
YWl i.h 3 n
IX6.Fz,i6.\n^ IAxa TiiA yU^
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13,3 nui 1,1 EEzj att-i,} ^,^5j,«« ^^^ '5*«w «t*x-u, non
Fig. 3. — Le gladiolernent dans récriture de Dreyfus.
Le gladiolernent est un des signes distinctifs de l'écriture de Dreyfus; il y a surtout pour cause la tendance aux grands élans de la plume, mais aussi, comme dans la plupart des écritures gladiolées, la tendance à la réduction progressive de l'amplitude des mouvements. J'en donne quelques exemples saillants pour en laire comprendre la nature : le mot « occupera », dont les quatre premières lettres ont 4, 3, 2, 1 millimètre de hauteur, et les mot « aime, ceci, veux, dans, ma, une », ces trois derniers rapprochas de mots semblables extraits du bordereau. Ce ne sont là que des exemples; l'observateur le plus inexpérimenté en découvrira par centaines dans les autographes de Dreyfus. Il n'est presque pas d' « m »Mni-
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tiaux qui ne soient gladiolés-, les «x» doivent à ce gladiolement
une forme spéciale.
L'exagération d'amplitude de certains traits a d autres conséquences encore. Il arrive qu'après un trait dépassant de beaucoup la ligne, la main, remontant plus haut que ne l'exige la hauteur normale de la minuscule suivante, laisse cette minuscule tout entière iuchée au-dessus de la ligne et qu'elle redescende, comme par étages, à la hauteur normale, donnant à la ligne une direction descendante ou qu'elle laisse surélevée toute la suite de la ligne. est la cause principale, chez Dreyfus, de la sinuosité des lignes que j'étudierai sous une autre face en parlant de la direction. On peut voir à la figure 4 des exemples de ces formations, qui se rencontrent
Fig. 4. - La diminution progressive des déliés dans l'écriture de Dreyfus.
aussi après les lettres naturellement grandes, telles que le«p » et 1' « f » la main, instinctivement entraînée par la répétition du premier mouvement ascensionnel qui l'a conduite à la ligne, dépassant, ici aussi, la hauteur normale des minuscules. Les graphologues n'ont pas donné de nom spécial à cette formation, qui est un gladiolement a rebours, produit par la diminution progressive des déliés seuls, et non pas des déliés et des pleins, comme dans le gladiolement ordinaire. ,
L'amplitude des mouvements de la main ne correspond pas qu aux dimensions de l'écriture. Une autre manifestation de la tendance de Dreyfus à l'ampleur du mouvement au départ des mots est la torme caractéristique de ses « q », et souvent aussi de ses « g »• Quand la panse de la lettre n'a pas subi un fort agrandissement, elle plane nettement au-dessus de la ligne d'écriture. Qu'on examine les « qui » et les « que » foisonnant dans nos autographes et dont je donne quelques spécimens à la figure 5, on n'en trouvera pas un qui repose-sur la ligne, à moins qu'il ne soit agrandi. Toujours, donc, au début des mots, l'amplitude du mouvement est plus grande, bien que
sauvent Texcès d'amplitude n'ait pas son corrélatif dans un signe agrandi.
[ares u
''iVn' -^ P^ ^' /^ ^ r'
ÛjUa^ U^^^' ^u*^* ^^*^** c^Vi^
Fig. 5. — Les « q» au-dessus de la ligne dans l'écriture de Dreyfus.
Citons enfin, comme remarquables par leur dimension, les déliés si curieux qui commencent beaucoup de mots. On en trouve des spécimens à la figure 9 (page 175).
IV. Eien d'analogue à tout cela dans le bordereau. Le maximum d'amplitude verticale, 9 millimètres, est atteint par 1' «f» de « frein », ligne 4; les « j » et les « g » ne dépassent pas 7 mOlimètres -, le plus grand « p », celui de « prendrai », ligne 26, n'a que 7 millimètres aussi, et aux lignes 13 et 27 on trouve des « p » rabougris de 3 millimètres de hauteur! Le mot « projet » a de même un « t » de 2 millimètres à peine. Les rapprochements de la figure 2 rendent sensibles ces différences avec l'écriture de Dreyfus.
Jamais non plus de coups de plume arrondis ou droits agrandissant le début des mots. (Voir les comparaisons des figures 2 et 9.)
De gladiolement, presque point, et d'une autre nature, dans les rares cas où il se présente. Il ne provient pas d'un excès d'amplitude, ni d'une tendance ascensionnelle, ni d'une tendance à la réduction progressive de l'amplitude des mouvements ; il provient de l'union fortuite de lettres de hauteurs diverses.
Il est dans le bordereau des lettres qui jamais ne restreignent l'ampleur du tracé ; ainsi les « r » médiaux, les « c », les « u ». Les « u » tendent même au grossissement, comme on le voit, lignes 16 et 17, aux mots « procurer» et « peu », ligne 19 au mot « dans », où r «n » a exceptionnellement ^la forme d'un « u », ligne 21 au mot «détenteur», et lignes 22 et 30 au mot «manœuvres». Les
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mots « dans » et « peu »" sont comparés, dans les figures 3 et 18 (pages 169 et 183), à ces mêmes mots écrits par Dreyfus.
D'autres lettres, les voyelles « a, e, i, o » et T ^c r » final sont quelquefois Tobjet d'un rapetissement brusque, qui les rend microscopiques (^fif. 6).
•zoy^
C^^^^u^ jk^tyx^ lS,ifj^,
Fig. 6. — Les rapetissements brusques dans le bordereau.
Cette exiguïté est caractéristique de la forme des « r » terminaux, dans lesquels elle est constante. Ce sont de gracieux petits «v», atteignant à peine une demi-hauteur. Je les ai rassemblés dans la figure 10, page 175 -, la différence avec ceux de Dreyfus est frappante.
Fait plus rare, enfin, les « m » et les « n » tendent à se rapetisser, quand Fécrivain s'efforce, apparemment dans un désir de lisibilité, de leur conserver la forme classique, que son arrondissement au sommet rend souvent incommode et peu favorable à la rapidité-, rincommodité du tracé nuit à son ampleur.
On comprendra facilement et Ton constatera {fig, 7) qu'il peut se
Fig. 7. — Les quelques gladioUments du bordereau.
produire un gladiolement, — un amincissement progressif du mot, — lorsque par hasard un « m » ou un « n » avoisine une des voyelles sujettes au rapetissement. Mais ce gladiolement, qui est exceptionnel, et dont je ne parle que pour être complet, par amour de la vérité, n'a rien d'analogue, encore une fois, avec le gladiolement constant chez Dreyfus.
De lettres planant au-dessus des autres, pas davantage. Les « que » et « qui » sont sagement assis sur la ligne {fig, 5).
V. Sur un seul point, dans le bordereau, l'amplitude des mouvements est proportionnellemment plus grande. L'allongement des finales y est presque constant, quand les mots se terminent par un « e » ou un « t ». Les « e » terminaux^ en particulier, ne sont jamais brusquement arrêtés, ils se prolongent en un trait horizontal légèrement infléchi, atteignant parfois 5 millimètres; cela tient
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