C. — Intensité des mouvements
I. La force, l'énergie, l'intensité du mouvement se révèle, dans récriture, à la vitesse, à Tangulosité, à la fermeté, à l'épaisseur du tracé.
Son étude est capitale, car le faible ne peut pas se donner une force qu'il n'a pas et le fort a beau cacher la sienne, elle se trahit toujours en quelque endroit.
II. La vitesse me paraît bien supérieure chez Dreyfus, même en éliminant de la comparaison le commencement du bordereau, écrit avec une lenteur relative, et en ne considérant quo ses dernières
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lignes, les plus rapides. Mais rien n'est plus difficile k apprécier que la vitesse d'une main qu'on n'a pas vue écrire et il faudrait trop de développements délicats pour établir ici l'infériorité de l'écrivain anonyme. Il se peut aussi que la nature du papier du bordereau ait nui à la vitesse. Ce qui est indubitable^ c'est qu'à rapidité égale de deux mains dans le balancement des pleins et des déliés, la vitesse dans le tracé, par conséquent la puissance déployée, est en raison directe de son amplitude, et l'on sait combien souvent la plume de Dreyfus s'échappe en de longs traits.
III. Uangulosité du tracé est un signe de force. L'angle exige un arrêt brusque du mouvement^ il suppose la lutte et l'immédiat triomphe. La courbe, elle, est le fruit de l'union des forces opposées.
Il est des angles sans importance parce qu'ils sont faciles et que presque personne n'en est incapable. Ainsi la plupart des angles aigus au sommet des lettres, ceux de F « u », par exemple-, ainsi les angles aigus à la base des lettres, quand ils suivent ou précèdent une courbe en arcade, comme dans 1' « n » ou V « m » corrects. Userait trop long d'expliquer pourquoi ces angles sont faciles. Tous les autres sont significatifs, et ils le sont d'autant plus que récriture est plus rapide et qu'ils sont plus ouverts, parce qu'ils exigent alors plus d'énergie.
Il n'y a guère, dans le bordereau, d'angles à la base des lettres qu'unis aux arcades de V « m », de 1' <c n », de 1' « r » terminal {fig. 10, page 175) et de quelques finales en « t ». Ce sont des angles insignifiants. Entouré de traits droits, l'angle inférieur se trouve si rarement qu'on pourrait le dire absent.
Au contraire, presque partout, et surtout dans la seconde partie de la pièce, écrite avec plus de rapidité, les courbes frappent l'œil. Aux lignes 20 à 29, les « d », les « c », les « e», les « v » s'arrondissent jusqu'à la mollesse, etlaliaison des mots « le tenir » jusqu'à l'alTaissement. L'arrondissement donne à certaines lettres une allure insolite : dans « guerre » et « Madagascar » (lignes 18 et 12), au mot « y » (ligne 23), les « g » et les « y » en sont tout aplatis *, les « g » commencent par un « u ». La rondeur aplatit aussi quelquefois les « d » et r « m » (« Monsieur, document » et « dont », lignes 3, 15 et 5). C'est encore la courbe qui, jointe au rapetissement, caractérise ces petites « r » que Dreyfus ignore (Jifl'. 10, page 175). Elle atteint jusqu'aux « z », qui revêtent une forme spéciale (lignes 2, 32 et 27), et produit quelques « o » presque absolument ronds. (Voir^flT. 17.)
Si, d'un examen prolongé du bordereau, l'œil encore imprégné de son arrondissement, on passe aux autographes de Dreyfus, on sera
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frappé de la constante énergie de leur mouvement. Les « m » et les « n » ne sont ni des « m » et des « n » calligraphiques, ni des « u »• Dans les lettres à la base naturellement arrondie, la courbe est souvent remplacée par un angle, ainsi dans les « i », les « t » et même les <c o », et quand elle est conservée, comme dans les « c » et les « u », son amplitude est minime, elle est presque de Tangle, et, dans
Fig. 17. — Arrondissements et mollesse du bordereau, angulosité de Dreyfus.
les cas les plus favorables au rapprochement, elle reste loin de la mollesse du bordereau {fig^ l'^)-
L'écriture de Dreyfus contient même des angles droits et obtus, les plus malaisés de tous. Les « r » finaux sont souvent formés d'un simple trait ascendant se détachant directement d'une liaison horizontale. Quand ils ne sont pas trop microscopiques pour comporter une formation compliquée, les « r » médian x ont au moins un angle
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obtus OU droit, parfois deux, offrant alors une tête carrée peu commune. Jamais ils ne sont, comme dans le bordereau, formés au sommet d'un simple angle aigu facile ou d'un arrondissement {flg. 17).
Les M majuscules de forme typographique sont nettement anguleux au centre (fig. 17 et pièce VII, lignes 2 et 15).
Les « e » finaux ne s'arrondissent jamais a leur base, tandis que
dans le bordereau ils s'arrondissent presque toujours. Quelquefois
même, le délié se prolonge par un mouvement circulaire qui Fentraîne
jusqu'au-dessus de la lettre. Ainsi aux mots « note » et « campagne »,
lignes 7 et 14. Ailleurs, on trouve l'ébauche du même mouvement
circulaire, en particulier aux trois mots « note » et au mot « relative »,
lignes 4, 10 et 12, où 1' « e >> forme un demi-cercle presque parfait.
Dreyfus ignore complètement ces formations, qu'on peut voir à la
figure 9, page 175, rapprochées de finales de Dreyfus. C'est un de ces
rapprochements qui suffirait, comme tant et tant d'autres, à prouver
que Dreyfus n'est pas l'auteur du bordereau.
IV. L'énergie se manifeste aussi dans la fermeté et la netteté du tracé. Sur ce point encore, incontestable supériorité de Dreyfus. Le plus ferme de ses autographes est la seconde de nos pièces, d'août 1890, mais le moins ferme et le moins net est plus net et surtout plus ferme que le bordereau, dont il faut presque uniquement considérer la seconde partie, la lenteur du début enlevant à sa fermeté relative la plus grande partie de sa signification.
V. A vitesse égale, un tracé exige d'autant plus de force qu'il est plus appuyé. Dans les deux écritures, autant qu'on en peut juger
ISi^.
^t,^'!>.\k,}, £;^'^C^Vi. 2^ t c*^9uJe:S-
Fig. 18. — Massues du bordereau.
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par des fac-similé^ rappuiement est moyen et peu digne d'attention. Sauf sur un point, cependant.
Le bordereau contient de nombreux traits graduellement épaissis jusqu'à leur extrémité, comme des massues : plusieurs finales, la barre du « t » de conduite et même quelques traits descendants (les « p » d'apporter, T « f » de modifications), que j'ai rassemblés dans la figure 18.
Pas une seule massue chez Dreyfus. Les finales se prolongent rarement dans la direction de la ligne et, quand elles le font, elles se terminent par une pointe. Les barres de « t » vont de même en s'amincissant et les barres descendantes, souvent remarquables de fermeté, conservent d'un bout à l'autre la même épaisseur.
VI. En somme, la force du mouvement est incomparablement plus intense chez Dreyfus.
Sur un seul point, l'anonyme montre une énergie supérieure. Il n'y a point là contradictiou. L'énergie a ses manières d'être; c'est une autre force qui se révèle dans la course d'Achille « aux pieds légers » et dans le geste d'Hercule assénant un coup de sa massue. L'écriture de Dreyfus est toujours courageuse- l'autre est celle d'un lâche, et un lâche peut être brutal.
D. — Continuité du mouvement graphique.
I. L'étude de la continuité du mouvement graphique, en d autres termes, de la fréquence et de la position des levées de plume, est l'une des plus probantes dans la con^paraison des écritures.
Kien n'est plus difficile que d'éviter, en faisant courir la plume, les associations de lettres auxquelles elle est accoutumée, ou d'adopter des associations qu'elle ignore, surtout quand elles obligent aux formations spéciales dont on verra des exemples.
IL L'écriture du bordereau est plus discontinue que l'autre, on s'en convaincra par l'inspection de la figure 19, les levées de plume y sont plus fréquentes, et l'on chercherait en vain, sous la main de Dreyfus, des mots coupés en quatre ou cinq morceaux, comme « difficile » et « modifications ». D'autre part, le bordereau contient de longs mots tracés d'un seul jet -, ainsi « responsables » et « manœuvres ». Y a-t-il là contradiction?
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Nullement. L'anonyme ne lève la main qu'en des circonstances déterminées, qui ne se rencontrent ni dans « responsables », ni dans « manœuvres ».
Enumérons ces circonstances et voyons si elles s'accompagnent chez Dreyfus du même effet interrupteur. J'ai rassemblé de nombreux exemples à la figure 19, en choisissant de préférence des mots identiques.
K^u Wii,^ ùMr ^uy^c^
H î,/. 2,19. Uji^lL^ .
Fig. 19. — Les levées
AyO^
de plumes.
L'anonyme lève la plume après les « i » et les « e » pour le tracé du point ou de l'accent, a moins que ces lettres ne soient très proches de la fin du mot, qui elle-même impose la levée. {You\fig. 19 aux mots « désirez, difficile, extrême(ment), intéresse, intéressants, ministère, modifications, formations ».)
Il la lève presque toujours après les « t » pour le tracé de la barre, même dans les « t » doubles, qui ne sont pas liés. (Voir les mots
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« cette, extrême(ment), modifications, formations, (re)mettre, très ».) Il la lève encore après les « s » tournant à gauche, sans doute parce qu alors il faudrait, pour la liaison, une boucle de gauche qui répugne à sa main. (Voir« sont », Jig. 19, et «disposition», lignes 17
et 25.)
Il la lève de même après les grandes boucles à gauche des « j » et des « g », qu'il ne trace pas avec assez d'aisance pour en continuer le mouvement {fig. 19, aux mots : « guerre, jours »). Il y a un « y » lié, au mot «envoyé », ligne 19, mais la boucle n'est pas formée.
Il la lève enfin après les « j » formés d'une barre pourvue d'un crochet à droite, parce qu'alors la liaison enlèverait à l'écriture sa lisibilité, en faisant de Y « y » une sorte de « p ». {Flg, 19, aux mots : « je ».)
III. Dans tous ces cas, Dreyfus, dont l'écriture est exceptionnellement continue, ne lève jamais ou lève rarement la plume.
J'ai soigneusement dépouillé les pièces II et III et j'ai trouvé 38 levées de plume seulement après les « i », contre 155 « i » liés à la lettre suivante. Exemples figure 19, aux mots : « désir, difficile, intéressante », et aux mots : « ministère » et suivants.
Dreyfus ne lève quasiment jamais la plume après une lettre marquée d'un accent, qu'il le supprime, comme il le fait d'ordinaire, ou qu'il le conserve. (Voir, outre lafigure 20, aux mots : « désir, extrême, extrêmement, intéressante », la pièce II, page 3, lignes 5, 10, 11, 12, 13, 16, 17, 21, 22, 24, la pièce V, page 1, lignes 2, 8, 10, 11, 14, 16,17, 18, et la pièce VI, page 4, lignes 4, 6, 8, 9, 10, 13, 14, 15, 16, 17, 19, 22,23.)
De même après les « t ». J'ai compté, pièce II, 120 « t » liés à la lettre suivante contre 3 seulement non liés. (Voir, figure 19, les mots : « cette, lettres, extrême, extrêmement, intéressante, très » et les finales en « tion ».)
De même après les « s », qu'il ne craint pas, grands ou petits, de boucler vivement à gauche. (Voir : « sont, intéressantes. »)
Il n'y a pas un « g » sur cent qui s'interrompe. Eu vingt-quatre pages, j'en ai découvert trois, à grand'peine. (Voir : « gens, garnisons. »)
Les « j » sont toujours absolument liés. On voit, à la figure 19, des exemples du mot « je » dans les deux écritures. Ceux de gauche sont quatre des cinquante-deux « je » de nos autographes de Dreyfus, ceux de droite sont les quatre «je » du bordereau.
Le J majuscule présente la même différence dans le «Je » du bordereau {Jig. 19) et des pièces de comparaison, — en y comprenant le mot « Jeudi », pièce V.
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Les doubles « s » ne sont pas moins significatives. Le plus souvent, Dreyfus préfère à la forme ordinaire la forme ancienne, une des « s » s'allonge à Tinstar d'un « f ». Jamais alors, la grande « s » n'est isolée-, toujours, sans aucune exception, elle est unie à ses voisines. J'en ai relevé vingt-deux exemplaires et Ton en trouve deux à la figure 19, aux mots : « intéressante, assez ».
Dans le bordereau, c'est tout le contraire : la petite « s » précède la grande, qui n'est jamais liée à la lettre précédente et ne Test point toujours à la suivante. (Voir, figure 19, les mots : « intéresse, intéressants », et au bordereau les mots : « adresse, fasse, adresse », lignes 2, 27 et 28.)
IV. L'écriture de Dreyfus étant exceptionnellement continue, on comprend que beaucoup de tracés interrompus dans le bordereau ne le soient pas sous la main de Dreyfus, ainsi qu'on vient de le voir-, mais le phénomène inverse semble impossible. Il se présente pourtant, et son importance est d'autant plus grande.
Dans le bordereau, quand 1' « i » n'est pas très voisin de la fin du mot, son point, immédiatement tracé, nous l'avons vu, est ordinairement lié à la lettre suivante, avec laquelle il ne fait qu'un seul corps, de forme quelquefois curieuse, comme aux mots « pièce » et « disposition », où l'on dirait un signe sténographique (flg. 20). Cette liaison du point est un fait général. Quand elle semble absente,
113,3 ^Ly/f^^t^.^.^^Zf-u^^jf'' y^J<^uii^ Cù'^,'cy 4k. l
Ti\^k.x,hk. cM^^"^ ^C^^ h^^^'^ ^yo^ ^^. »7,
F3,6. 3,15. A''V-<< ^5A^ ^J<ju,^ /dU^ 19^-
Fig. 20. — Le point de 1' « i ».
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188 UNE ERUEUR JUDICIAIRE
dans nos reproductions, on constate que le commencement de la lettre suivante est tout voisin du point, parfois même que le point est presque une ligne dirigée vers cette lettre, ce qui fait supposer dans l'original une liaison trop fuie pour que la reproduction lait saisie, et ce qui permettrait d'affirmer, dans les cas où Toriginal luimême offrirait un tracé interrompu, que, si la plume et le papier eussent été meilleurs, ou plus grande la rapidité de récriture, la liaison se fût réalisée [fig* 20, aux mots « désirez, fixe, hydraulique ».)
Dreyfus, lui, lève la plume après le point*, la liaison est très rare, on n'en trouve que dix dans les vingt-quatre pages de nos pièces de comparaison^ et, comme la lettre suivante ne commence pas dans le voisinage du point, on ne peut pas parler d'une tendance à la liaison {fig. 21, aux mots : « crime, intelligence, poitrine. »)
Ce que Dreyfus fait plus volontiers, et ce que le bordereau ne montre jamais, c'est la liaison du point avec le corps de l' « i » luimême ou avec la fin de la lettre qui suit 1' « i » {fig, 21, aux mots : « intervenu, insister, écris, suis, tandis. »)
La dissemblance est profonde.
E. — Adaptation des mouvements.
I. Il est des gestes sans but, uniquement expressifs du sentiment ou de la sensation qu'ils accompagnent : frapper du pied, grincer des dents^ hausser les épaules, froncer les sourcils. D'autres gestes ont un but, ce sont des actes : indiquer de la main^ frapper du poing, se couvrir de son bras. Tels, tous les gestes professionnels : ceux du forgeron battant Tenclume, du mitron pétrissant la pâte, de la repasseuse approchant le fer de sa joue. Tels, les gestes de récriture.
Ces gestes sont des moyens plus ou moins bien adaptés à leur but. Plus ils sont compliqués, plus l'adaptation en est difficile. Et il n'est guère de gestes plus compliqués que les mouvements graphiques.
Ils sont d'autant mieux adaptés qu'ils sont plus rapides et que l'écriture qu'ils laissent sur le papier est plus lisible et traduit mieux, par son ordonnance, la pensée qu'elle exprime.
Les exigences de la rapidité et celles de la lisibilité se contredisent. L'adaptation parfaite est pour l'homme imparfait un rêve irréalisable.
II. Le bordereau présente, à cet égard, des mouvements dignes d'admiration. Il est difficile de concilier mieux les exigences contraires {fig, 21).
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L'AFFAJRE DREYFUS 189
Les mots commencent sans déliés retardateurs {flg^ 9^ page 175) et les lettres en sont remarquablement simplifiées.
Qu'on étudie 1' « r » par exemple. Au commencement des mots, ce n'est qu'une moitié d' « u » légèrement recourbé à gauche. Dans le milieu des mots, presque toujours, la tête en est supprimée ou marquée par un simple arrondissement, de manière à ne causer aucun retard- ou bien, comme au mot « manœuvres », l'angle de la tête est le complément nécessaire de la lettre précédente, sans lequel on lirait « u » ou « n ». A la fin des mots, on ne trouve qu'une liaison arrondie précédant un bref trait ascendant, qu'elle joint à l'angle aigu, — le seul angle qui ne retarde pas la plume [fig. 21).
Fig. 21. — Adaptation des formes à la rapidité dans le bordereau, défaut d'adaptation chez Dreyfus.
Les « f » sont réduits à la plus simple expression, il ne leur manque que d'être toujours privés, au commencement des mots, du délié qui précède la hampe, comme au mot « formations » {fig. 21).
Les « g » sont dépourvus de leur panse, qui devient une moitié d' « u » (« gaerre, Madagascar », lignes 12 et 18), ou une simple courbure (« renseignements, campagne », lignes 3 et 14). De même les « q », sauf au début des mots où la panse, favorisée par la direction de la queue, est d'un tracé facile {fig, 21).
Les « d » se lient aux lettres voisines de la façon la plus commode.
Le « b », dans « nombre » (ligne 19), est aussi bref qu un « 1 ».
Le point des « i » est presque toujours lié à la lettre suivante non seulement épargnant une levée de plume préjudiciable à la rapi-. dite, mais encore, nous Tavons vu (page 187), n'exigeant luimême aucun trait, parce que la liaison n'est que le commencement de la lettre suivante, habilement transformée {fig. 21).
Les « z » ne coûtent qu'un trait descendant : l'arrondissement unit, sans perte de temps, la hampe à la lettre antérieure, et le crochet terminal se dirige vers le mot suivant {fig. 21).
L' « e » n'est parfois qu'un petit rond, de la grosseur d'un point, tracé à mi-chemin et mi-hauteur d'un délié qui semble unique et que ce point sépare en deux parties. C'est un signe remarquable par sa rapidité et sa clarté, que l'écriture ordinaire ignore et qu'emploient certaines sténographies [fig, 21).
Et pourtant l'écriture reste claire et lisible. C'est que les distances entre les lettres sont soigneusement observées et qu'il n'y a jamais fusion de deux lettres en un seul corps, sauf à la fin des mots, dont on peut sans inconvénient mettre l'une sur l'autre certaines lettres insignifiantes. (Voiries finales en « ts, ns, es », aux lignes 3, 8, 11, 17, 22, 25 et 26.) C'est aussi que, si brèves qu'elles soient, les formes ne sont jamais de ces formes trop originales que l'habitude de la rapidité engendre fréquemment et qui déroutent le lecteur étranger. C'est enfin que la main ne se laisse pas aller à toutes ses tendances naturelles : cela frappe surtout dans les « n » et les « m », quand ce sont de vrais « n » et de vrais « m », lisibles en euxmêmes, c'est-à-dire lorsqu'ils se distinguent des« u » par un arrondissement au sommet. Cette forme déplaît à la main de l'anonyme, comme d'ailleurs à tant de mains*, on le reconnaît à cette diminution de l'ampleur du tracé que j'ai signalée en traitant de l'amplitude et du gladiolement {fig. 7), ainsi qu'à la disparition de la courbe supérieure quand la vitesse augmente (voir les lignes 24 et 28). Les « s » recourbées sur la gauche, dans le corps des mots, semblent le fruit de ce même désir de lisibilité; elles contrarient les besoins d'une main dextrogyre.
L'accentuation est soigneuse. Pas un point sur 1' « i » ne manque, et pas un accent-, j'ai dit que, même, la plume est ordinairement aussitôt levée pour les tracer. Les « j », de même, ont leur point, sauf ceux de deux des quatre « j » des mots « je », dont le point a pu disparaître au clichage. La préposition « à » est toujours pourvue de son accent, même quand 1' « a » est majuscule {fig. 22).
Le resserrement des lignes 19 à 29 est également un signe d'adaptation. On se rappelle que, d'après mon essai de reconstitution du bordereau original, ces lignes forment une page distincte du manuscrit.
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III. Si maintenant, connaissant bien ce qui caractérise Tadaptation des mouvements chez Tanonyme, on se met en face des autographes de Dreyfus, on constate sur chaque point une opposition, ou tout au moins une différence.
La vitesse est considérable, mais en elle-même cette écriture est moins rapide que Tautre. Les rapprochements de la figure 21 aideront a le comprendre.
Au début des mots, les déliés et les crochets font perdre un temps ou deux. Les « r » à tête anguleuse et les « z » sont deux fois plus longs à tracer que ceux de l'anonyme. La main retourne toujours à la hampe de V « f », après l'avoir tracée. L'ampleur excessive des boucles des « j » et des « g » nuit à la rapidité. La plupart des « d » médiaux ont la forme typographique. Les « i » sont rarement liés^à la lettre suivante et, quand ils le sont, ce n'est pas a Taide d'une formation nouvelle, c'est simplement que la plume traîne sur le pa-
JDreyfus ^prJL
creau
Fig. 22. — Accentuation de la préposition « à ».
pier au lieu de se lever {fig. 21). La seule supériorité de Dreyfus est dans ses finales en « e », formées d'un unique trait descendant (fig, 8, page 173).
Chose curieuse, bien que la rapidité soit moindre, la lisibilité l'est aussi. La diminution progressive dans la grandeur des minuscules amène souvent un resserrement nuisible à la clarté, les « m » et les « n » n'ont jamais la forme classique, les « r » finaux surprennent par leur originalité, les « o » directement liés à leur suite perdent, dans ce graphique anguleux, la suffisante clarté qu'ils conservent dans une écriture arrondie comme celle de l'anonyme; on voit des « ou » et des « on » qui sont des « m » (quatre exemples aux lignes 9 et 10 de la pièce V, page 2; Yoivflg, 17, page 182, à la lettre « o »). Enfin, la sinuosité des lignes et la constante inégalité qui la produit gênent la course de l'œil et nuisent à la clarté.
L'accentuation est très négligée. Dans les six premières pièces de comparaison, la préposition « à » est toujours dépourvue d'accent {fig. 22)-, ce n'est qu'en 1897 qu'on la trouve accentuée quelquefois
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(pièces VII et VIII). Les « é », les « è », les « e » ne sont guère plus favorisés et les points manquent toujours aux « j », souvent aux « i ».
Les pièces de comparaison n'offrent pas un seul exemple du brusque rapprochement des lignes constaté dans le bordereau. Les occasions pourtant ne manquent pas.
D'autre part, Dreyfus marque nettement les alinéas par un retrait de la ligne. L'anonyme ne les marque pas.
IV. Dissemblance complète, donc, ici comme ailleurs. Comme celle de l'amplitude, de la direction, de l'intensité, de la continuité, l'étude de l'adaptation des mouvements suffirait, à elle seule, à prouver que le bordereau n'est pas l'œuvre de Dreyfus.
F. — Liberté des muu\eme:n'ts.
1. Le mouvement est libre quand il s'effectue sans contrainte et nombreuses sont les contraintes de l'écriture.
Le plan selon lequel la main doit se mouvoir est déterminé par le papier. Les formes sont imposées, il faut les respecter pour que l'écriture conserve son utilité, en ne devenant pas indéchiffrable aux autres hommes. Les mouvements laissent sur le papier une trace et la main ne peut repasser par où elle a passé déjà. Les instruments graphiques sont parfois mauvais.
A ces contraintes naturelles, l'écrivain en ajoute quelquefois d'autres. Celui-ci veut qu'on admire sa belle main. Un autre a le goût des formes artistiques; il les choisit avec amour et se les impose. Un troisième contrefait autrui.
Les formes de l'écriture ont été inventées et perfectionnées par des hommes, conformément à leurs aptitudes motrices d'hommes. Kien de surprenant que pour la plupart, à un certain âge, nous arrivions à nous mouvoir selon ces formes avec autant d'aisance que si personne ne nous les avait imposées et que nous ne les eussions point apprises. La diversité des tracés que l'usage autorise facilite notre travail d'assimilation et l'habitude graphique devient une seconde nature. Nous écrivons comme nous marchons. Du plus au moins, cependant : l'œil exercé distingue bien des degrés dans l'aisance.
IL Dreyfus, qui est un fort, a triomphé de toutes les contraintes. Son écriture est remarquablement aisée, elle est libre et naturelle, absolument. Rien n'y décèle la gêne, la maladresse ou l'effort. Sa petitesse ne vient pas d'une gêne, preuve en soient ces élans hardis dont la main semble chercher les occasions. La vivacité du tracé.
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sa netteté jusqu'à ses extrêmes limites, montrent Tabsence de Teffort. De maladresse, il n'y en a jamais ; les mouvements les plus inattendus semblent toujours, comme par un heureux hasard, ceux qui conviennent le mieux à l'écrivain -, il semble s'y livrer plutôt que les vouloir.
III. On n'en saurait dire autant du bordereau. L'impression qu'il produit est complexe.
Il est manifestement écrit en deux fois, peut-être même en trois.
La première partie, à peu près la moitié du document, s'étend jusqu'à la fin de la ligne 14^ qui termine l'énumération des pièces de l'envoi. L'écriture y forme un tout à peu près homogène par ses dimensions et son inclinaison, et par la régularité de sa tenue.
Toute celte première partie du document sent l'application. Elle est écrite avec une lenteur relative, une fermeté relative aussi, qui disparaîtra complètement dans la vitesse de la fin du bordereau. Certains tracés sont si fins, si précis qu'on dirait un dessin, ou l'œuvre d'un homme uniquement préoccupé de bien écrire. Le mignon « ts » d'intéressant, ligne 3, les lettres « rez » du mot « désirez », ligne 2, aux courbes harmonieuses et pleines de grâce, 1' « n » de « frein », ligne 4, plus gracieux encore dans son union avec 1' « i », r « r » de « sur », ligne 10, les lettres « ns de », ligne 11, l'M de « Madagascar », ligne 12, • les deux premiers « de » de la ligne 13, sont de la calligraphie, bien que les formes ne soient pas celles que les maîtres calligraphes enseignent, mais les formes habituelles à l'écrivain. L'écriture semble une tâche et, si la tâche e9t accomplie sans effort apparent, à coup sûr c'est une aisance tout autre que celle de Dreyfus. Ce n'est niMu naturel, ni de la liberté.
La seconde partie du bordereau commence à l'explication sur le manuel de tir et débute par les mots : « Ce dernier document », dont récriture, jusqu'à 1' « u », est deux fois plus grande que celle des lignes précédentes. Elle comprend les lignes 15 à 29 et l'impression qu'elle produit est tout autre.
Sauf en quelques mots épars des premières lignes : « Ce dernier... difficile à... et... l'avoir à... », on ne sent plus l'application et l'attention d'une volonté maîtresse d'elle-même et d'un organisme qui se possède. A la fin des lignes 17 et 18, avec leurs mots grossissants aux finales massuées, c'est un déploiement soudain d'énergie inutile et inexplicable. Deux lignes plus loin, dans le mot « responsables », dont la fin est informe, la main semble en proie à des contractions nerveuses qui la rendent incapable d'un mouvement réglé et telles qu'il s'en empare d'une main surmenée. Pourtant, une minute à peine auparavant, l'écrivain traçait encore, avec la même aisance habile
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qu'au début de la lettre, les mots que je viens d'énumérer. Après « responsables », peu à peu l'écriture se relâche-, aux lignes 26, 27 et 28 toute tenue a disparu, c'est une débandade de forces vaincues.
En vérité, cela est étrange. L'anonyme est un homme cultivé et ayant une grande habitude d'écrire, les formes simples et rapides de son graphisme, souvent si ingénieusement adapté, en sont le témoignage irrécusable. Comment se fait-il qu'un homme cultivé, qui a une grande habitude d'écrire, reste si loin de ce naturel et de cette liberté des mouvements qu'atteignent plus ou moins tous les familiers de la plume ?
Ce point d'interrogation en suggère un autre; c'est une question que vous ne m'avez pas posée en me demandant mon avis d'expert, mais, que je le veuille ou non, elle s'impose à moi : « Le bordereau est-il l'œuvre d'un faussaire? » Tout s'expliquerait alors : l'application, les échappements brusques, les jcontractions nerreuses, les incertitudes dans la dimension.
A priori, deux faux tout différents sont ici possibles : ou bien le faussaire est Dreyfus lui-même, dissimulant son écriture, ou c'est un autre individu. Dans le premier cas, il y a unité, dans le second dualité d'écrivains.
II. — HrPOTHÈSE d'une dissimulation par DREYFUS DE SON ÉCRITURE