‹ Une erreur judiciaire: l'affaire DreyfusChapitre 47 sur 69 · HABITUELLE · texte numérisé non relu

HABITUELLE

I. Ce n'est qu'a priori que cette hypothèse est possible. Je n'aurais jamais songé à émettre la supposition que les écritures comparées émanent de la même personne et qu'ainsi Dreyfus, auteur certain des pièces de comparaison, est l'anonyme qui se cache dans le bordereau, si je ne savais que cet écrit lui a été attribué par la justice, qui, pour tenir encore le glaive et la balance, n'a plus, dit-on, les yeux bandés.

En effet, Monsieur, si vous avez eu la patience de suivre par le menu mon long exposé, si vous avez peut-être eu l'idée de compter les innombrables différences que j'ai signalées entre les deux écritures, vous comprendrez que cette hypothèse est absurde. Rien, absolument rien n'y pousse, dans l'étude approfondie à laquelle je me suis livré. Examinons-la cependant, comme si elle était vraisemblable.

IL 11 est des moyens instinctifs de dissimulation. L'homme qui ne veut pas qu'on le reconnaisse change d'habit, rase sa barbe ou la laisse pousser, et met des lunettes noires.

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Pour récriture, les moyens instinctifs sont tout aussi simples et leur succès est fréquent. C'est surtout le changement de la pente de récriture : son redressement, son renversement même. C'est aussi le changement de la grosseur de l'écriture : son grossissement si elle est petite, sa diminution si elle est grosse, l'un ou lautre si elle est moyenne, et de préférence, en ce dernier cas, son grossissement, qui est plus facile et qui aide à la lenteur. Le profltne, ignorant les analyses subtiles de la science, s'y laisse tromper.

Au surplus, l'emploi de ces moyens n'exclut pas le recours à d'autres, plus perfectionnés. Au contraire, ils peuvent faciliter la tache du faussaire. Le redressement, en particulier, donne du calme à la main et permet de la maîtriser mieux.

Ici, que voyons-nous? Ce qui est ressemblant dans les deux écritures, c'est justement la grosseur et la pente! Dreyfus aurait intentionnellement renoncé à ces moyens faciles. Ils avaient pourtant leur utilité; quand on cherche l'auteur d'une lettre anonyme, dans une administration où Ton dispose d'autographes par centaines, ce sont les ressemblances frappantes qui, attirant l'attention, empêchent de passer d'une pièce à la suivante. Ce désintéressement d'un faussaire est invraisemblable.

Il est un autre moyen, pour ne pas être reconnu, — le meilleur, aurait dit M. de La Palice, — c'est de ne pas se montrer. C'est difficile quand il faut agir, ce n'est pas impossible. Au lieu de montrer sa démarche, on peut sauter à cloche-pied. Au lieu d'écrire, on peut dessiner : dessiner vraiment, à la manière des architectes sur leurs plans, ou tracer les lettres à la règle, ou calligraphier lentement, selon de bons principes et dans les formes banales de l'école, ou suivre en les calquant les traits d'une autre écriture.

Rien de semblable ici. Pour calquer une lettre comme le bordereau, il faudrait commencer par la dicter à quelqu'un d'autre, et alors, pourquoi la récrire en la calquant, au lieu d'user de l'original? Le bordereau n'est pas non plus de la calligraphie banale, c'est une écriture courante et personnelle.

On peut aussi écrire à la machine, ou rassembler des mots et des lettres découpés dans un journal ou dans un dictionnaire.

Autre procédé, qui viendra naturellement à l'esprit, pourvu qu'on ait une teinture de graphologie : imprimera la main un mouvement uniforme et régulier, en adoptant un système d'écriture : écrire tout rond, ou tout anguleux, par exemple.

Rien encore d'analogue ici.

A défaut de tous ces moyens, que fait l'homme qui veut se cacher? Il récolte par-ci par-là, il invente au besoin quelques tracés bien

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différents des siens, auxquels il s'exerce et qu'il glisse dans son

écriture.

Mais alors, changeât-il même en outre la pente et la grosseur de ses lettres, il reste de son écriture habituelle tout ce qull n'en a pas changé. Il reste au moins quelque chose. Ici, il n'y a rien, j'entends rien qui soit significatif, car il est clair qu'un « u » est toujours un « u». Que trouve-t-on de ressemblant? La dimension du corps des minuscules et la pente de l'écriture, facteurs insignifiants, on le sait ; la liaison directe de V « o » à V « n » et rabaissement de 1' « s » finale rapetissée, abréviations communes à la plupart des écritures rapides-, quelques formes, enfin, qu'en toute sincérité je n'ai pas pu trouver Toccasion de signaler, quoique je les eusse remarquées, parce qu'elles sont dépourvues de tout caractère et qu'une classification scientifique des mouvements de la main élimine naturellement les faits négatifs : la forme d'un S et d'un C majuscules, qui n'ont de remarquable que leur banalité (lignes 4 et 15 du bordereau et pièces VII et VIII) et la forme d' « x » qui sont ceux que tout le monde apprend à l'école (« extrêmement » et « fixe», lignes 15 et 19 du bordereau, rapprochés de « fixe », pièce II, page 4, ligne 1). Et voilà tout. Encore une fois, ce n'est rien.

Ce n'est donc pas non plus à cette feinte que Dreyfus aurait recouru.

III. Il aurait recouru au plus extraordinaire des moyens, à un procédé inouï dans les annales du faux : bien qu'il ne cherchât point à faire retomber les soupçons sur un autre, il se serait composé de toutes pièces une écriture différente de la sienne et il se serait si bien assimilé cette écriture, que personne ne connaît pourtant, qu'il pourrait s'en servir couramment sans jqu'aucun trait lui échappe qui trahisse son écriture ordinaire, celle que chacun connaît-, bien plus! cette seconde écriture serait d'autant plus différente de son écriture connue qu'il l'écrit plus vite, la difficulté serait d'autant mieux vaincue qu'elle est plus grande : car on a vu que les lignes 23 à 29 du bordereau, les plus rapides, sont aussi les plus différentes des autographes de Dreyfus, par l'arrondissement excessif de leurs lettres, p'ar la foiblesse et la mollesse de leur tracé, par l'espacement des jambages, qui viennent s'ajouter à la diversité des formes.

A ce compte, la justice pourrait attribuer le bordereau, dans sa matérialité, à l'un quelconque des quarante millions de Français. De celui-là même qui n'écrit jamais, on est bien plus en droit de supposer qu'il dissimule une écriture ignorée-, fût-il charron ou charpentier, il a suivi l'école, il sait écrire. Il est des millions de Français, même, qu^on pourrait accuser plus vraisemblablement

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que Dreyfus de posséder en secret récriture du bordereau^ puisque, encore une foiS; ce qu'un faussaire cache le plus volontiers, c'est ce qui attire l'attention : la pente et la grosseur de l'écriture, semblables dans la plus grande partie du bordereau et chez Dreyfus.

La supposition que Dreyfus s'est composé une seconde écriture est donc une pure absurdité.

Prenons pourtant l'hypothèse au sérieux. Examinons-la.

Il faudrait que Dreyfus, non seulement eût appris la graphologie dans ses loisirs, mais fût un graphologue habile, un spécialiste en écritures. Quelque intelligent qu'on soit, eût-on même appris la graphologie, il est des choses qu'on n'aperçoit pas. Peut-être verra-t-on qu'on a la tendance de tracer les « r » finaux en remontant {fig^ 10, page 175), qu'on fait grande la première de deux « s » qui se suivent {fig. 19, page 185, aux mots « intéressante, assez »), qu'on a des « x » pointus, des mots en pointe {fig. 3, page 169), qu'on met de grandes boucles aux « j » et aux « g » ( fig. 2, page 168), qu'on oublie les points sur les « i» et l'accent sur la préposition « à » {fig, 22, page 191). Maison ne verra pas qu'en certains cas on a des « a » qui, même microscopiques, tournent régulièrement àgauchefyï^/. 12, page 177), des « q » qui ne reposent pas sur la ligne {fig, 5, page 171), des « r » formant à leur base un angle obtus {fig, 10 et 17), etc., etc. On ne songera pas à modifier des choses tout à fait insignifiantes, qu'on sait n'avoir jamais trahi personne, comme de banals points sur les « i » , pour adopter une forme exceptionnelle, le point de 1' « i » uniàla lettre suivante; on inventera peut-être quelque forme bizarre, on sera incapable d'inventer ces formations ingénieuses que j'ai montrées dans le bordereau, fruit d'une longue habitude et non d'une recherche consciente, et qui sont curieuses sans être choquantes ni bizarres {fig, 21 j page 189).

On peut supposer un procédé plus simple que l'invention d'une écriture : que Dreyfus a pris pour modèle l'écriture d'autrui. Mais, même alors, eût-il été capable d'analyser ce graphisme étranger jusqu'en ses finesses? eût-il remarqué que les « q » sont à la hauteur de la ligne {fig. 5, page 171)? que la plume se lève après le « t » {fig. 19, page'185) ? que 1' « e » n'est souvent qu'un point entre deux déliés et que les « r » médiaux sont des moitiés d' « u », moins inclinés que le reste de l'écriture (J?r;. 21, page 189)?

IV. Passons outre, une fois encore. Reste l'exécution : il faut écrire de cette écriture inventée, empruntée. Ce n'est pas de copier avec lenteur quelques lignes écrites par un autre qu'il s'agit, il faut écrire de soi-même un texte nouveau. Et ici, tous les hommes de science, tous les hommes sensés même qui ont observé les écritures et réfléchi

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à ee que c'est qu'écrire, diront sans hésiter : cela est impossible. Ecrire n'est pas suivre une route tracée en passant à droite ou à gauche, selon son plaisir, c'est mettre en action et laisser agir ses nerfs et ses muscles. Or, dans chaque individu, le système musculaire et ner^ eux a son individualité et tout ce qui est agit selon sa nature. C'est pour cela que nous avons tous une écriture différente, ayant tous appris la même.

Aussi, il est hors de notre pouvoir d'écrire vite, lâchant ainsi la bride a nos nerfs et à nos muscles, sans qu'ils trahissent leur individualité, quelque effort que nous fassions pour les diriger-, qu'on songe qu'en une seconde la plume trace aisément dix à douze traits et que chacun de ces traits, souvent même chacune des parties de ces traits a son individualité. Surveiller le moindre détail est au-dessus des forces humaines. Cela est surtout vrai quand on possède, comme Dreyfus, une écriture marquée d'un cachet très personnel.

Bien plus, il est hors de notre pouvoir d'écrire vite en changeant certains caractères fondamentaux de notre graphisme, son intensité, par exemple : de faire des traits mous et flouS; si nos mouvementîs sont naturellement fermes et nos traits nets, d'arrondir nos angles ou de rendre anguleuses nos lignes courbes. Nous pouvons le faire en écrivant lentement et en produisant une écriture uniforme qui trappera le graphologue par son insincérité, tandis que, dans sa deuxième partie, le bordereau est écrit très vite et que l'écriture y a toute la variété et toute la richesse de détails d'une écriture bien personnelle.

Comment donc Dreyfus aurait-il pu ne pas céder k sa propension a l'amplification, puis à la réduction progressive des mouvements graphiques? Comment aurait-il pu se donner la mollesse des lignes 21 et suivantes de la lettre anonyme? Comment aurait-il pu faire que l'écoulement de sa force nerveuse ne soit pas vif et saccadé? Comment aurait-il pu éviter ces continuelles excitations qui lancent sa main dans la hauteur? Et comment, enfin, pourrait-il se faire que les anal( gies avec l'écriture naturelle de l'écrivain, qui existent au commencement du bordereau, allassent s'atténuant avec V accroissèment de vitesse, jusqu'à disparaître presque absolument, comme disparaishent aux lignes 22 à 29 du bordereau les analogies avec récriture de Dreyfus?

D'ailleurs, l'hypothèse d'un faux de Dreyfus n'expliquerait pas tout ce que le bordereau a de louche, et notamment ces grossissements subits, au milieu de l'écriture petite (lignes 3, 4, 15, 17, 18), — puisque lui-même a l'écriture petite, — et la plus grande liberté des mouvements aux dernières lignes, quand l'écriture devient plus grosse.

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Conclusion : l'hypothèse que Dreyfus a écrit le bordereau, en y dissimulant sou ^^.riture habituelle, est une pure absurdité.

On pourrait aussi bien, Teniuête judiciaire ne réussissant pas, je suppose, — je suppose! — à établir que Dreyfus a jauiais eu connaissance du manuel de tir dont parle le bordereau, l'accuser, sans^ aucun indice, d'en avoir été prendre connaissance dans la planète Mars, auprès de quelque savant indigène qui l'aurait lu à distance, par «luelque procédé merveilleux qu'ignorent encore les Terriens arriérés.

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