III- — Le bordereau est-il l'œuvre d'un faussaire
I. On Ta vu fpage 194), cette question s'impose à l'expert : le bordereau est suspect par le défaut de liberté des mouvements graphiques, et puisqu'il n'est pas de Dreyfus, il faut chercher s'il n'est pas sorti de la plume d'un faussaire autre que lui.
II. L'absence de liberté des mouvements n'est pas la seule chose qui frappe dans le bordereau. On ne peut lui dénier une ressemblance grossière avec les autographes de Dreyfus. Or, cette ressemblance apparaît plus ou moins selon les endroits, et pas partout.
Elle est nulle aux lignes 26 et 27, les plus rapidement jetées sur le papier, elle n'est qu'éparse aux lignes précédentes, moins rapides, elle est presque constante aux quatorze premières lignes, les plus lentement trac-^es et qui sentent Tapplication, je l'ai dit, qui sont même par moments calligraphiées. Dans cette première partie du document, l'analogie de pente et de^grosseur est plus sensible et, surtout, c'est II seulement que l'écriture se rapproche de celle de Dreyfus par sa fermeté et sa relative angulosité, qui fera place plus loin à un franc arrondissement.
Comment se fait-il que l'écriture du bordereau ne ressemble pas a celle de Dreyfus quand elle est vraiment courante et qu'elle lui ressemble quand l'anonyme s'applique, alors que l'écriture de Dreyfus n'est nullement une écriture appliquée? Je n'ai pas besoin d'écrire la réponse.
III. Toutes les obscurités disparaissent si Ton admet l'hypothèse du faux et qwe le faussaire a tenté d'imiter le graphisme de Dreyfus, en s'y prenant comme tout autre ignorant s'y serait pris : en imitant l'allure générale de cette écriture étrangère, sans étudier le
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détail de ses formes, ce qui ne peut donner qu'une imitation grossière.
L'histoire du bordereau est alors facile à faire. Dans une première séance, le faussaire écrit posément, avec application, et il ne réussit pas trop mal. Quelques grosses lettres lui échappent, en particulier 1' « an » de « Sans » (ligne 1), 1' « i » d' « intéressants », très choquant (ligne 3), les « u » d' « une » et les deux premières lettres de « note » (ligne 4), mais ces élans sont aussitôt réprimés. Bientôt, pourtant, instinctivement, n'ayant pas coutume d'écrire avec lenteur, il accélère son allure. Mais il parvient à se contenir et, à part l'angle vif inattendu de la finale du mot « manuel », produit [par une contraction nerveuse, et le mot « de » suivant, qui ressemble, par sa rondeur et son aplatissement, au « ne » de la ligne 26, il arrive au terme sans encombre. Les derniers mots : « 14 mars 1894,» sont très lents. On se rappelle que la chute et les irrégularités des mots « artillerie, relative, manuel, campagne » aux lignes U à 14, viennent de la déchirure du bordereau et que si, dans la pièce originale, il y a là quelque chose d'anormal, il est impossible d'en juger dans nos fac-similé.
Dans une seconde séance, le faussaire continue. Son début est malheureux : les treize premières lettres sont beaucoup trop grosses (ligne 15). Est-ce qu'il maîtrise moins facilement sa main que précédemment? est-ce qu'il s'oublie un instant? Q.uoi qu'il en soit, dès 1' « m » de « document », l'amplitude du tracé diminue. L'écrivain est aidé dans ce rapetissement par les « m » et les « n », qui s'accumulent à cette fin de ligne-, il les arrondit à la partie supérieure, forme incommode, propice à la réduction du tracé. Mais, décidément, il est moins bien disposé, il n'a pas le calme de son premier essai : dès la troisième ligne, aux mots « disposition » et « très » (ligne 17), sa main se hâte malgré lui. Dans l'effort qu'il fait pour la contenir, l'énergie nerveuse s'accumule et elle éclate soudain dans le grossissement et la massue finale du mot « peu ». Il s'arrête un instant. A la ligne 18, les deux premiers mots sont calmes et lents-, l'incommode liaison de 1' « r » et de 1' « s », qui s'était déjà présentée au mot « mars » (ligne 14), serait modifiée dans la rapidité. Mais le même entraînement se produit : après la contention des mots « ministère de la », plus petits, le gros mot « guerre » jaillit. A la ligne 19, la volonté recommence à lutter, mais les nerfs sont 1 es plus forts : la main, prise de contractions, griffonne les mots « dans » et « responsables ». Ecrire lentement, posément, devient impossible, la rapidité augmente, les grosses lettres se multiplient : 1' « u » de « un » et 1' « n » de nombre (ligne 19), la finale de « détenteur » et le « d » de « doit », les mots « manœuvres » et
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« remettre » tout entiers (lignes 21 et 22). Ce sont surtout les « u » et les lettres naturellement courbes à leur base qui sont Toecasion de grossissements, parce que la facilité de leur tracé favorise leur ampleur. En même temps qu'à sa grandeur ordinaire, l'écriture retourne à son arrondissement normal. Tout calme a disparu, Tagitation s'accroît. Aux dernières lignes, c'est la débandade. Le faussaire s'arrête à la ligne 29, sans aucune envie d'en dire davantage. Une troisième fois, il reprend la plume. Les mots « Je vais » ressemblent tout à fait aux premières lignes du bordereau et aucun mot ne ressemble davantage à l'écriture de Dreyfus. Mais le mot « manoeuvres » est énorme.
IV. C'est peut-être aussi dans le faux que gît Texplication de quelques formations du bordereau. Les traits massues peuvent n'être que le produit d'une accumulation de force dans la main qui se contient. L'aplatissement de certains tracés peut de même avoir pour cause la contrainte que la main s'impose et qui, l'empêchant de se laisser aller^ réduit les grands mouvements de la plume. Qu'on voie surtout les « d » des mots « dont, document, dans » et « doit », lignes 5, 15, 19 et 21. Il se peut aussi que les « m » et les « n » ordinaires de l'écrivain soient [souvent arrondis a leur base. Mais, au total, les modifications qu'a subies l'écriture naturelle de l'anonyme à la fin du bordereau ont si peu d'importance réelle qu'en présence d'un des autographes sincères de l'écrivain, on le reconnaîtrait sans peine au premier coup d'œil.
V. Une autre supposition que l'imitation de l'écriture de Dreyfus semble possible : que l'anonyme a simplement cherché à dissimuler sa propre écriture, sans imiter celle d'autrui. N'avons-nous pas vu que le changement de la grosseur des lettres est un moyen instinctif de dissimulation?
C'est très invraisemblable ici. Hasard trop curieux, vraiment, qu'en voulant uniquement dissimuler son écriture, on se trouve imiter celle d'autrui, et celle précisément d'un collègue, puisque l'anonyme serait un traître et, d'après le contenu du bordereau, un officier. Puis, le changement de grosseur n'est pas le seul que le faussaire ait fait subir à son écriture; il a resserré ses jambages, augmenté l'angulosité de ses lettres, et c'est la modification qu'on fait le moins instinctivement subir à son écriture, surtout quand on en diminue déjà l'amplitude, ce qui rend l'angulosité plus difficile, en même temps que la lenteur. Le rapetissement lui-même n'est pas toujours ce qu'il y a de plus facile et, par conséquent, d'instinctif : quand l'écriture est de taille moyenne, il est infiniment plus aisé de
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la grossir, et rexamen du bordereau, avec ses grossissements imprévus, montre que la diminution de l'amplitude répu^rnait à récrivai 11. Comment donc aurait-il choisi.un procède dont sa main ne s'accommo'lait pas? Comment^ aussi, n'a-t-il pas rerouru au moyen de dissimuler qui, sans conteste, est le plus instinctif: le redressement de récriture, qui est instinctif aux écrivains anonymes pour une double raison, parce qu'il aide à la contention des mouvements et parce que son correspondant psychologique est le désir de ne pas
livrer?
Un traître véritable, prenant le parti de dissimuler son écriture, en aurait a lopté une dont sa main s'accommodât, et la mnin de notre anonyme ne s'accommode pas d'un graphisme du ^enre de celui de Dreyfus. Le bordereau ne présenterait ni contractions, ni choquantes irrégularités d'amplitude. Cet argument est pour moi sans réplique.