‹ Une erreur judiciaire: l'affaire DreyfusChapitre 55 sur 69 · EXPERTISE · texte numérisé non relu

EXPERTISE

de rÉcrilure du Document attribué au Capitaine Dreyfus

Après comparaison dudit document avec des spécimens

de l'écriture authentique du capitaine Dreyfus

écrits dans les années 1890 et 1895

Par M. Thomas Henry Gurbin

Membre de la Société royale de Microscopie (Angleterre),

Membre de la Société royale de Géographie (Angleterre),

Expert en écritures,

Expert attaché au Ministère des Finances (Whitehall, Londres),

à la Préfecture de Police (Scotland Yard),

à la Banque d'Angleterre, k l'Association des Banquiers ainsi qu'à d'autres

corps constitués.

M. Gurrin a témoigné dans des expertises en écriture pendant plus de douze ans, soit devant les juges de la Cour suprême, soit devant les juges de la Cour d^assises, soit devant les juges des Sessional Courts. Il a eu à s'occuper de centaines de cas avec un succès presque constant et peut affirmer en conscience qu'il possède une très grande expérience en matière de faux ou d'écriture déguisée.

Ayant eu tout le temps nécessaire pour examiner et analyser récriture du document attribué au capitaine Dreyfus, et ayant fait une soigneuse étude comparée de cette écriture avec l'écriture authentique dudit,î telle qu'elle ressort de spécimens écrits par lui dans les années 1880 et 1895, je suis à même de pouvoir confirmer l'expertise préliminaire fournie par moi sur ce sujet le 9 mars dernier.

Je dois déclarer que dans cette analyse je ne me suis servi que des copies lithographiées des documents, et non des originaux : je n'ai donc pu, dans mes recherches, m'aider du microscope. J'espère qu'un temps viendra où je pourrai le faire.

Néanmoins, comme la plupart de mes déductions sont tirées de traits caractéristiques qui sont clairement visibles à l'œil nu, j'ai de très grandes raisons pour croire que le microscope confirmerait et corroborerait simplement les conclusions que j'ai tirées.

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De lexamen du document attribué au capitaine Dreyfus^ auquel j'ai consacré une grande partie de mon temps pendant une période de plusieurs semaines, j'ai acquis la conviction que l'écriture n'est pas déguisée, mais que, dans une écriture bien différente de la sienne, on a introduit intentionnellement des similitudes.

Afin d'être clair, je dois expliquer les termes : par écriture déguisée, j'entends celle d'une personne qui a écrit avec l'intention de dissimuler autant que possible sa véritable écriture, mais sans aucune intention d'imiter l'écriture d'une autre personne. Par écriture simulée, j'entends l'écriture d'une personne s'efforçant d'imiter l'écriture d'une autre.

Une écriture déguisée peut se reconnaître moins par d'occasionnelles ressemblances de forme, que par la présence des idiotismes familiers à son auteur, idiotismes qui lui échappent généralement.

Quand il s'agit d'une personne instruite, nous trouvons, d'après mes propres observations, dans son écriture déguisée, les capitales ainsi que les petites lettres caractéristiques, altérées dans leur forme, et ce, dans le but de donner à l'ensemble un aspect général différent. Celui qui veut imiter écrit fréquemment plus grand ou plus petit que d'habitude, et souvent l'altération à la fois dans les formes et dans la dimension est maintenue d'un bout à l'autre du document. Plus souvent, l'auteur d'un écrit déguisé revient^ à son insu, à ses formes habituelles, fournissant ainsi un argument qui le trahira. L'œil de l'observateur voit ces ressemblances; et, si un examen détaillé montre que, même sous ce déguisement, les idiotismes qui caractérisent l'écriture sincère se rencontrent, nous aurons une preuve certaine que l'écriture est déguisée.

Nous trouvons dans une écriture simulée des formes semblables a celles de l'écriture imitée, en ce qui concerne particulièrement les traits et les lettres caractéristiques; mais, en général, nous trouvons non seulement un retour inconscient aux formes ordinaires à son auteur, mais encore absence des idiotismes graphiques de la personne dont l'écriture est imitée.

En parlant d'écriture déguisée et d'écriture simulée, j'ai fait allusion aux idiotismes de l'écriture. En quoi consistent ces idiotismes?

Ce sont les traits caractéristiques observés dans l'écriture par ceux qui ont étudié la théorie de l'écriture autrement que d'une façon superficielle, et qui, par de longues études et de l'expérience, ont acquis légitimement le titre d'expert. Ces traits caractéristiques se trouvent dans le coup de plume, dans le rapport qu'il y a entre les pleins et les déliés j dans la relation d'une lettre avec une autre lettre, d'un mot avec un autre; dans la position des lettres par rapport a la ligne horizontale, dans celle des jambages de chaque

Googh

lettre par rapport à la ligne verticale, dans le parallélisme ou le non-parallélisme des rampes et des queues, dans la séparation plus ou moins grande des lettres et des mots, dans la ponctuation, l'emploi des capitales, des accents, et dans cent autres détails que le véritable analyste doit trouver. Il n'est pas difficile à un calligraphe habile de simuler la forme d'une écriture, car ceci n'est qu'une affaire d'imitation- mais pour reproduire les innombrables traits habituels à une écriture quelconque, il faudrait posséder plus de talent que le meilleur expert.

Je vais à présent donner la preuve de mon assertion, à savoir que le document attribué au capitaine Dreyfus n'est pas d'une écriture déguisée, mais bien d'une écriture simulée.

J'ai étudié deux spécimens lithographies de l'écriture du capitaine Dreyfus, l'un daté de 1890 (1), l'autre de 1895 (2), et j'ai analysé les particularités qui lui sont familières. Il y en a beaucoup. J'ai observé minutieusement les principales particularités qui se trouvent dans la formation des lettres. J'ai étudié ses idiotismes en matière de ponctuation, de parallélisme, de coup de plume, de pleins et de déliés; j'ai étudié le rapport existant entre la ligne des lettres et la ligne horizontale, et, en un mot, tout caractère particulier que j'ai pu découvrir durant les deux mois que j'ai consacrés à l'examen des documents.

J'ai trouvé dans certaines lettres caractéristiques du document incriminé des similitudes avec l'écriture du capitaine Dreyfus. Ces similitudes ont trait à la capitale C, au chiffre 2, aux lettres finales « es », a la feçon de pointiller 1' « i » au moyen du trait initial de la lettre suivante, ainsi qu'a quelques autres détails, mais dans ces lettres ou chiffres, je ne trouve pas que l'imitation soit toujours exacte : il y a des dissemblances dans le coup de plume si on le compare avec le même trait fait par le capitaine Dreyfus. Les lettres ne présentent pas dans la ligne horizontale la même irrégularité que l'on trouve généralement dans l'écriture du capitaine Dreyfus ; les pleins et les déliés ne sont pas distribués de même, les virgules sont différentes, la longueur moyenne des rampes et des queues est aussi différente. En un mot, les traits familiers qui caractérisent récriture du document incriminé diffèrent complètement de ceux qui caractérisent l'écriture du capitaine Dreyfus. En ftiit, selon moi, il eût été impossible au capitaine Dreyfus de pouvoir si radicalement s'émanciper des idiotismes qui marquent ses écrits à la fois de l'année 1890 et de l'année 1895.

(1) Voir page 288.

(2) Voir page 282.

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Je veux désigner maintenant quelques-unes des particularités de récriture du capitaine Dreyfus :

Irrégularité très marquée dans la ligne d'écriture;

Changement constant du niveau des lettres;

Habitude de faire la première lettre d'un mot plus grande que la lettre suivante;

Certaines lettres, les « m, n, q, v, g »; sont beaucoup plus hautes que les autres;

D'autres lettres, tel le « c », beaucoup plus hautes que la ligne d'écriture et descendant à un niveau beaucoup plus bas que la lettre suivante.

Les virgules sont remarquablement grandes et faites généralement d'un trait droit et net.

Les rampes et les queues sont généralement longues.

L'accent de la préposition « a » est constamment omis.

Pour déguiser son écriture et pour produire le document incriminé, le capitaine Dreyfus aurait eu à méditer attenti\'ement sur chacune de ces particularités.

Il aurait eu à changer sa ligne d'écriture, qui est irrégulière, en une ligne régulière où l'uniformité est un trait distinctif. Même avec la connaissance du départ, Taccomplissement d'un pareil changement serait difficile.

Il aurait fallu qu'il prît garde à la dimension et à l'aspect général des virgules, à la hauteur des rampes et des queues, aux initiales « n, m, c » et « g », ainsi qu'à la dimension du « v », soit employé comme initiale, soit autrement. Il aurait eu à surveiller la forme habituelle du « d » minuscule, ainsi que l'alternance des pleins et des déliés. Je ne puis pas concevoir la possibilité d'exécuter simultanément toutes ces opérations mentales.

Au contraire, dans récriture du document incriminé, nous trouvons, comme trait caractéristique, une grande, sinon absolue uniformité dans la dimension des petites lettres.

Les lettres sont généralement au même niveau de la ligne.

Les initiales C, Q, G, V, M et N correspondent en dimension aux autres lettres, et rien ne frappe dans leur aspect qui puisse contraster avec le reste des lettres.

Rien de remarquable relativement à la dimension des virgules;

Les rampes et les queues sont courtes ;

Il y a, en outre, un coup de plume où l'alternance des pleins et des déliés diffère totalement de ce qu'on trouve dans l'écriture du capitaine Dreyfus.

Au cours de mon rapport, je placerai en regard des exemples pris dans récriture authentique du capitaine Dreyfus et dans l'écrit qui

lui est attribué; le lecteur impartial pourra voir ainsi la dissemblance qu'ils présentent et juger si mes conclusions sont bien fondées.

1° — D'abord, en parcourant l'écriture authentique, je remarque,, à la fois dans la lettre datée de 1890 et dans celle de 1895, l'omission invariable de l'accent de la préposition « à ». Il y en a six exemples dans Tun des documents, et cinq dans l'autre. Ce fait se répétant dans deux documents écrits en 1890 et en 1895, montre clairement que cette omission était familière au capitaine Dreyfus dans la rédaction d'une lettre. Mais, dans la lettre qui lui est attribuée, je constate que cette préposition est invariablement accentuée. Assurément, puisqu'il avait l'habitude d'omettre l'accent dans son écriture vraie, il n'aurait jamais pensé k le placer, dans un écrit déguisé, même sur une majuscule.

VirauleSj etc. — Pour ce qui est de la ponctuation, on trouve certains caractères particuliers dans les deux lettres du capitaine Dreyfus, et ces caractères sont les mêmes pour les deux lettres : ces signes sont grands, hardis et fréquents. Mais il n'y a rien de particulier dans la ponctuation de la lettre incriminée; il y a très peu de virgules employées, et celles-ci sont beaucoup plus petites que celles de l'écriture authentique; en outre, elles diffèrent d'aspect.

Mon avis est que la personne qui a écrit ce document a essayé d'imiter quelques-unes des particularités de l'écriture du capitaine Dreyfus; mais elle y a mal réussi et n'a pas du tout saisi les habitudes générales du capitaine Dreyfus.

La force de Thabitude est tout aussi sensible dans la façon de commencer et de finir les lettres, dans la dimension des lettres et parties de lettres, dans la régularité ou l'irrégularité de la ligne d'écriture, dans la longueur des rampes et queues, etc.^ etc., que dans la forme des lettres mêmes.

Or, je remarque dans l'écriture du capitaine Dreyfus un manque absolu d'uniformité dans la dimension de lettres et parties de lettres qui^ si elles étaient faites normalement, seraient de même dimension et cette remarque est frappante quand on considère les documents datés de 1890 et 1895.

^ Voici des exemples à l'appui de cette assertion, extraits des facsimilé joints à ce rapport. Ils comprennent les mots suivants :

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Nous trouvons la même particularité dans le document de 1895 avec les mots :

"^^^^"^^^^i^^P J^-^/t.^^^ "^L^r^^ç^^t^ ^^^i^^vn^'^^^^'

Mais il est évident, d'après les mêmes mots qui se trouvent dans le document attribué au capitaine Dreyfus, que Fauteur de ce document n'avait pas la même habitude. Témoin les mots suivants du fac-similé.

'Ecrit Incriminé :

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Dans ce dernier écrit les lettres sont plus uniformes dans leurs dimensions -, la différence dans ces dimensions n'est pas frappante comme celle qui existe dans les dimensions des lettres du capitaine Dreyfus -, dans tous les mots les lettres sont placées plus uniformément au même niveau. A ce propos, je remarque que, dans l'écriture authentique, il y a certaines lettres qui^ employées comme initiales, sont généralement beaucoup plus grandes que les autres lettres du même mot : la lettre « q », par exemple, a généralement son sommet beaucoup plus haut que la ligne.

Voyez maintenant les exemples suivants sur les fac-similé renfermant les mots :

« Que, qui, que, que, que, qui, qui, que, qu, quatre, que, quelques, que, que. »

Mettez ces « q » — lettre initiale — en regard des « q » — lettre initiale — dans le document attribué au capitaine Dreyfus :

« Que, quelque, quelques, que, que, que, que. »

Si Ton compare les « q » — initiale — du document incriminé avec ceux du capitaine Dreyfus, on sera obligé de convenir que la différence ne saurait guère être plus grande.

Or, la même remarque est à faire pour les « g » — lettre initiale — .

Voyez le mot « guerre » dans le document incriminé et comparez-le aux mots « genre », « généralement », et « grands » de l'écrit de l'année 1890, ainsi qu'avec les mots « gré » et « gardiens » de récrit de Tannée 1895.

Le capitaine Dreyfus fait le « c » minuscule très grand et dépassant souvent par la base la letti^e suivante* il est quelquefois commencé par un petit point et d'autre fois par un petit trait initial.

Je donne les exemples suivants :

Document de 189ô :

Mettez ces mots en regard des mots du document incriminé commençant par un petit « c », à savoir :

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Ecrit incriminé :

CJUt

En comparant ces mots qui commencent tous par le « c » minuscule, il est évident pour l'observateur impartial que les mots qui sont reconnus pour avoir été écrits parle capitaine Dreyfus ne présentent pas une uniformité générale dans la dimension des lettres prises dans leur ensemble, tandis que dans la pièce qu'on dit être du capitaine Dreyfus, il y a apparence générale d'uniformité dans la dimension des lettres. Mon expérience me dit que si, chez un homme qui écrit, il y a, relativement à la grosseur des lettres, irrégularité et absence d'uniformité, il est très peu probable qu'en déguisant son écriture il puisse lui donner un aspect régulier et uniforme.

Cette comparaison nous montre, en second lieu, que lorsqu'un mot commence par la lettre « c » minuscule, le capitaine Dreyfus fait généralement cette lettre plus grande que la plupart des autres lettres qui se trouvent dans le même mot, en lui faisant dépasser par la base le niveau de ces autres lettres*, mais elle nous montre aussi que dans le document attribué au capitaine Dreyfus cette particularité, qui semble être chez lui une habitude, n'existe pas.

Ainsi, si nous nous reportons aux fac-similé (chaque série se compose de la lettre incriminée et de deux lettres authentiques), nous trouvons dans la série 1 le contraste relatif à la préposition «à » : Dreyfus omet l'accent d'une façon invariable-, l'auteur de la lettre incriminée au contraire ne l'omet jamais.

Dans la môme série, nous trouvons la dissemblance marquée dans la ponctuation et dans la dimension des virgules : dans le document incriminé il y a quatre virgules seulement, tandis que dans les écrits authentiques il y en a seize d'une part et dix-huit de l'autre.

Dans la série 2, nous constatons l'irrégularité dans la grandeur des lettres, le manque d'horizontalité dans les mots, alors qu'il y a régularité et horizontalité dans le document incriminé.

Dans la série 3, nous trouvons des exemples de cette irrégularité portant sur la grandeur de certaines lettres initiales (q, s, m, n, c, v). Dans l'écriture authentique, ces lettres sont, je ne dirai pas invariablement,[mais généralement beaucoup plus grandes que les autres lettres appartenant au même mot. Tandis que, si nous examinons

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les mêmes lettres du document incriminé, nous ne trouverons pas le plus petit indice d'une telle particularité.

Mais ce n'est pas tout. Il faut en effet remarquer que la forme de ces six lettres est, en général, très différente dans le document anonyme.

Lettres authentiques :

Document incriminé :

Dans les pages lithographiées marquées des lettres T, H; G, j'ai donné des fac-similé de l'écriture anonyme et de l'écriture authentique qui nous montrent ces six lettres telles qu'elles sont dans chaque écriture ; si on les compare, je suis sûr que la différence sautera aux yeux de tous. Les lettres sont placées consécutivement telles qu'elles se présentent dans les documents.

Dans la série 4, j'ai constaté une différence sensible dans les «d» minuscules. Dans l'écriture authentique, toutes les fois que le « d » minuscule est employé comme lettre initiale, il est écrit comme ceci : ^ et même quand cette lettre est placée au milieu d'un mot, il est rare qu'elle soit écrite ainsi ^ tandis que dans le document anonyme, sur vingt-sept exemples du « d » minuscule, deux seulement sont ainsi formés ^. Quant aux autres, soit au commencement des mots, soit autrement, ils présentent cette forme ^ . On sait que beaucoup de personnes se servent de ces deux formes de « d », mais, à coup sûr, le témoignage des écrits authentiques de Dreyfus, en 1890 et 1895, suffît à prouver qu'il emploie rarement le « d » à boucle et presque toujours le « d » droit; tandis que l'auteur de l'écrit incriminé se sert généralement du « d » bouclé, 4^' et non du « d » droit.

Sur la feuille T, H, G-, j'ai donné des fac-similé de « d » minuscules du document incriminé et des fac-similé de la même lettre des écrits authentiques, de façon qu'on puisse juger de la différence d'un seul coup d'œil.

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On y verra aussi des exemples de la façon dont Fauteur de l'écrit incriminé forme les doubles « s » : le premier « s » est court, le second « s » est long- il y a trois exemples exactement semblables. En face, je donne des exemples qui montrent que Dreyfus fait habituellement les doubles «s » petits et égaux ^; dans les deux cas où il emploie un type différent, il place le loxig- « s » d'abord, et ensuite le petit « s », comme ceci -^z et non pas comme cela ^ .

On verra aussi sur cette feuille des exemples de la feçon dont Fauteur du document incriminé forme les deux « ff » : les œillets sont courbés vers la gauche et non vers la droite; en outre, ces deux lettres réunies sont plus penchées que les autres, tandis que Dreyfus courbe toujours Toeillet du côté droit et donne à ces lettres une position verticale.

Voici encore une autre particularité digne de remarque : dans les lettres authentiques de Dreyfus des années 1890 et 1895, les lettres « q, a; g » et « d » sont fréquemment écrites avec un trait initial à

gauche, comme ceci : ^i^ T^ "^ ^ ? ce qui forme

œillet dans le corps de la lettre. Il y a plusieurs exemples de cette particularité dans les écrits authentiques (série 5).

C'est un des traits caractéristiques de l'écriture authentique de Dreyfus-, j'en ai observé de nombreux exemples dans les écrits de 1890 et 1895 ; mais j'ai cherché vainement la moindre trace de cette particularité dans l'écrit incriminé- je n'y ai rien trouvé qui ressemblât à cet idiotisme si fréquent dans l'écriture vraie de Dreyfus. D'après moi, ceci est une nouvelle preuve que l'auteur de l'écrit incriminé, bien qu'il ait réussi à y apporter quelques points de ressemblance avec l'écriture de Dreyfus, a complètement échoué dans la reproduction des traits caractéristiques ûxmiliers à l'écriture de ce dernier.

La dissemblance que j'ai indiquée s'étend aussi de ûiçon remarquable aux autres lettres : j'en donnerai la preuve sous la foi du serment, et quand il sera nécessaire, devant n'importe quel tribunal.

Il y a, dans le cas qui nous occupe, un autre point très important au point de vue juridique.

Un expert consciencieux, qui a acquis son expérience dans une foule de cas, n'oserait fonder son jugement sur la simple constatation de quelques points de ressemblance dans l'écriture. Ces points de ressemblance doivent se retrouver dans le fond de l'écriture et doivent révéler les formes habituelles adoptées par son auteur.

Je déclare que, dans le cas présent, l'écrit incriminé ne révèle pas les manières familières à l'écriture de Dreyfus; bien au contraire, l'écriture est d'un caractère fort différent; condamner un homme

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sur des documents comme ceux que j'ai devant moi, serait monstrueux.

Mais, même en supposant que les similitudes ou points de ressemblance fussent plus grands, plus nombreux et plus frappants^, je déclare que, même alors, Fopinion de l'expert devrait être corroborée par de fortes preuves complémentaires.

Je tus témoin l'année dernière d'un cas où un homme était poursuivi pour certains écrits. Comme on lui faisait remarquer la grande ressemblance de son écriture et des écrits en question, il répondit que ces écrits n'étaient pas de sa main, mais qu'ils étaient de la main d'une personne qui se trouvait présente au tribunal, et qu'il désigna. On demanda à ces deux personnes d'écrire sous la dictée et en même temps, ce qu'ils firent simultanément. A l'étonnement général des personnes présentes, on constata la ressemblance parfaite de leurs écritures. De fait, il eût été impossible dans la pratique de les distinguer.

La seule dissemblance qu'il fût possible d'apercevoir entre les deux écrits n'était visible qu'au microscope. C'était un cas sans précédent dans les annales de la Cour et dans la pratique de ceux qui en furent témoins; mais la démonstration oculaire qui en avait été donnée était indéniable.

En présence de ces faits, ayant, entre les mains, le fac-similé de la lettre attribuée au capitaine Dreyfus, laquelle ne présente que quelques vagues points de ressemblance avec sa véritable écriture, car elle ne possède aucun de ses traits caractéristiques, je me demande comment il me serait possible d'avoir, pendant une minute seulement, l'idée que la preuve est faite et que la lettre est de sa main?

Toutes mes observations m'ont amené à la conviction que ce document ne fut jamais écrit par le capitaine Dreyfus.

La conclusion de ce rapport est, je le répète, que le document incriminé n'a pas été écrit par le capitaine Dreyfus, en admettant que le fac-similé que j'ai par-devers moi soit une reproduction fidèle de l'original, et enfin, je crois sincèrement qu'il a été condamné pour un crime dont il est innocent.

Pendant que ce travail se poursuivait, j'ai été nommé expert en écritures près la Cour d'assises d'Anvers, pour me prononcer sur le cas du testament contesté de feu M. Hunot, d'Anvers (Belgique).

Thomas Henry GURRIN.

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