SCENE IV
LA COMTESSE, NOMOFF.
NOMOFF.
Ah! Madame, que d'excuses n'ai-je pas à vous faire.... Il m'a fallu reconduire un ami... qui était venu me voir... et j'ai dû lui montrer le chemin par l'escalier de service.
LA COMTESSE
Il y a assez longtemps que je suis ici... et, je vous avoue, je commençais à perdre patience.
NOMOFF.
Si je l'avais su, Madame.... Mais je ne vous attendais pas de sitôt....
LA COMTESSE
« Je ne vous attendais pas » est joli! Et « de sitôt » est splendide. Comment, une femme, dont vous vous dites... l'ami, s'annonce chez vous, et vous ne l'attendiez pas! Vous prétendez avoir, pour cette femme... de l'affection....
NO MO F F
De l'affection, Madame? un culte, voulez-Vous dire...
LA COMTESSE
Et vous trouvez, qu'elle est venue trop tôt! Tenez, mon ami, c'est plus que delà franchise! Et, si le motif, qui m'a fait venir chez vous, n'était pas un motif sérieux...
NOMOFF.
Ah ! Madame, que de grâces n'ai-je pas à vous rendre !
LA COMTESSE
De grâces? Et pourquoi donc?
NOMOFF.
Mais pour ce que vous me dites, un motif sérieux... suis-je assez heureux!
LA COMTESSE
Àh ! c'est ainsi que vous le prenez.
NOMOFF.
Mais, Madame, j'avais cru comprendre, que vous avez deviné ce que, tant de fois j'ai été sur le
point de vous dire... que vous avez compris, combien est sérieuse cette passion, que jusqu'ici j'ai su refouler au fond du cœur... que vous vous êtes laissée toucher par...
LA COMTESSE
Pas de déclaration, mon cher M. Basile... trêve aux grands mots ! Je vous ai dit, que c'est un motif sérieux, qui m'a amenée ici, et je vous le répète. . . rien de plus sérieux! J'aurais même dû vous dire, une affaire sérieuse...
Une affaire, Madame? Et en quoi donc puis-je vous être agréable? Veuillez vous expliquer.
LA COMTESSE
Volontiers; mais, d'abord, asseyons-nous.
(Elle s'assied.) NOMOFF (qui est allé prendre une chaise, à part.)
C'est pour le coup, que je ne m'y attendais pas! Pour un verre d'eau froide, ma foi, c'en est un! (haut) A vos ordres, Madame la comtesse; trop heureux de la confiance, dont vous voulez bien m'honorer.
LA COMTESSE
Cette confiance, mon ami, vous l'avez complètement méritée. N'est-ce pas vous leT prouver une fois de plus, que d'être venue ici?
nom o F F.
Et s'il ne dépend que de moi de la justifier, parlez, Madame, je suis tout oreilles, (à part) Que peutelle avoir à me demander?
LA COMTESSE (à part).
Que pourrais-je bien lui dire et comment sortir de cette impasse! (haut) Oh! rien ne presse ; j'aime mieux vous expliquer l'affaire qui m'amène, à tête reposée. D'ailleurs ce n'est pas précisément de moi qu'il s'agit, mais... d'une de mes amies... qui s'étant laissée aller à une démarche un peu risquée, se trouve dans le plus grand embarras pour trouver un moyen d'en sortir... honorablement.
NOIOFF.
Oh ! mais ceci est très-grave, comtesse, et vous aviez raison de traiter de sérieuse l'affaire, à laquelle je dois le bonheur de vous recevoir chez moi.
Je me permettrai seulement d'observer, qu'en matière semblable, les hommes en général sont mauvais conseillers; moi, du moins, pour ma part, je' me déclare d'avance bien peu compétent à trouver une solution.
LA COMTESSE
Ali! voilà bien les hommes ! Avant même de savoir de quoi il s'agit, du moment qu'il vous semble qu'il y a complication, vous ne voulez plus en être, vous battez en retraite. Une paille sur votre route — et vous reculez.
NO MO F F
Oh ! Madame, il y a paille et paille. Le cas dont vous avez touché quelques mots, n'est pas de ceux, que Ton saute à pieds joints. Vous-même, Madame, ne venez -vous pas de dire, que votre amie se trouve dans le plus grand embarras.
LA COMTESSE
Ah ! voilà le grand mot lâché ! Embarras ! Voilà ce qui vous effraie, vous autres hommes ! Vous voudriez, que la vie coule toujours calme et tacite, comme un ruisseau dans une rigole, sans que le moindre obstacle, la moindre difficulté ne vienne en
aêner le cours. Mais, convenez, mon cher monsieur Basile, que c'est là une prétention, pour le moins très-étrange. Songez donc, que les plus grands courants... et, tenez, sans chercher bien loin, notre Neva, par exemple, quoiqu'enchassée dans des murs de granit et n'ayant pas à craindre les éboulements, qui pourraient lui obstruer le passage, la Neva, elle aussi a ses difficultés de libre mouvement... elle a les vents contraires. Eh bien! nous voyons pourtant, qu'elle s'en tire assez honorablement, sans trop en faire pâtir les naïfs, qui s'obstinent à trouver fleuris ses bords non fleuris.
KO MO FF
Oui, Madame, mais la Neva a son canal de dégagement.
LA COMTESSE
Eh bien! C'est précisément là, qu'est le mot de l'énigme... Avoir son canal de dégagement! C'est là tout le secret du problème.
NOMOFF.
Peut-être, Madame ! Mais, ne le trouve pas qui veut. Il'est de ces situations dans la vie, qui, vues de côté, ne paraissent aux yeux des indifférents,
ni compliquées, ni embarrassantes, mais qui, pour ceux qui s'y trouvent, présentent des difficultés presqu'insurmontables. Témoin, le cas où je me trouve... Figurez-vous, Madame...
LA COMTESSE
Ah! pardon, laissez-moi d'abord vous conter ma petite histoire. N'oubliez pas, que la parole est à moi... je suis la première en date. Vous me direz votre souci après.
NOMOFF.
Rien de plus juste, Madame.
LA COMTESSE
Je vous disais donc, que j'ai une amie, qui s'est laissée aller à faire une démarche... risquée. Par un enchaînement de différentes circonstances, qu'il est parfaitement inutile de vous détailler, elle a promis un rendez-vous.
NOMOFF.
Qui lui avait été demandé?
LA COMTESSE
Oui et non. Si l'on peut appeler demande l'expression tacite d'un désir, qui, s'il n'est pas formulé par les lèvres, ne se lit pas moins dans le regard, dans la voix, à chaque pas et journellement... oh! alors, positivement oui, ce rendez-vous a été demandé... Mais, si vous prenez ce mot dans son acception la plus étroite, c'est non; car, de demande, il n'en a pas été faite.
NOMOFF.
Mais alors, Madame, il a dû y avoir une raison bien forte, pour amener votre amie... passez-moi le terme, Madame... à offrir un rendez-vous.
LA COMTESSE
Oh! ceci serait... trop long à raconter... et d'ailleurs, ne vous l'ai-je pas dit, il est parfaitement inutile de vous détailler les circonstances, les mobiles, qui ont amené mon amie à faire une chose, qui la met actuellement dans le plus grand embarras. Qu'il vous suffise de savoir que c'est dans un moment d'humeur, d'emportement peut-être, que mon amie a accordé ce que du reste elle savait être ardemment désiré... que c'est par suite d'une filia-
tien d'idées, difficile à expliquer et encore plus difficile m à comprendre, que, elle, dont le mari est la perle des hommes...
Ah! votre amie est mariée?
LA COMTESSE
Oui Et elle porte à son mari plus que de l'attachement... elle "l'adore! Jamais entre eux, le moindre petit nuage, toujours la plus parfaite entente cordiale que Ton puisse imaginer, en un mot un bonheur sans mélange, un amour mutuel, que rien n'était venu troubler jusqu'ici. Et c'est dans un moment, où il s'était passé une., chose, qui... à première vue, a semblé à mon amie être un motif suffisamment sérieux, qu'elle a fait la promesse, que vous savez... inconsidérément... mon amie le reconnaît parfaitement... mais, enfin, elle l'a faite... Que voulez-vous? Il y avait, paraît-il, de l'orage dans l'air! Et maintenant, avez-vous compris?
NOMOFF
Pas tout à fait, Madame, mais je crois avoir deviné, (à part) Ce serait pourtant étrange, si jetais
tombé juste, (haut; N'est-ce pas au théâtre Michel, que ce rendez-vous a été promis ?
LA COMTESSE
Au théâtre Michel? Et pourquoi donc me demandez-vous cela?
NOMOFF.
Oh! rien, Madame, une simple indication... topographique.
LA COMTESSE
Ah! ce n'est qu'une indication que vous désirez avoir! Eh bien! non, je ne vous donnerai même pas celle-là. Ce serait trop vous mettre sur la voie. Ce que je vous ai dit doit vous suffire. Je n'ajouterai, que quelques mots... pour éclairer la position... (à part) Pauvre garçon! comment vais-je lui dire cela? (haut) Il est indispensable, que vous sachiez, que mon amie n'est que modérément portée pour celui, qui l'attend; c'est elle-même qui lui a dit qu'elle viendrait... peut-être, pense-t-il être aimé!... Elle a beaucoup d'amitié pour lui... oh! ceci il peut en être sûr... mais de là à partager les sentiments, qu'il lui porte... il y a loin... Aussi, mon amie regrette-t-elle ce qu'elle a fait et elle en est à
chercher un moyen de sortir honorablement d'une situation, qui, convenez-en, est des plus difficiles. Voyons, mon cher M. Basile, maintenant que, à part les noms, vous savez tout, venez donc à mon aide... je veux dire, à l'aide de mon amie... Donnezmoi une idée... un conseil, si vous l'aimez mieux... Que seriez-vous d'avis qu'elle fasse ?
La question, que vous me posez, Madame, est plus que difficile à résoudre, surtout pour moi, qui, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire, suis bien peu compétent en matière semblable. Je ne crois pourtant pas me tromper en disant, que dans les circonstances, que vous avez indiquées... si toutefois j'ai bien compris les positions respectives... c'est de l'homme, à qui votre amie s'est confiée, que dépendent la tournure et l'issue plus ou moins heureuses de la -situation quelque peu compliquée et embarrassante, où se trouve placée votre amie. Si c'est un homme peu loyal, un de ces fats, qui font parade de leurs succès, un de ces mangeurs de cœurs, qui serait capable de se pavaner d'une chose, qu'il ne manquerait pas de représenter aux yeux du monde comme une bonne fortune de plus à ajouter à ses autres trophées d'amour... oh! alors il ne
restera plus à votre amie qu'à subir les conséquences et à porter la peine de la démarche trop légère, à laquelle elle s'est laissée aller imprudemment. Mais, si c'est un galant homme, il appréciera la position à sa juste valeur, et lui-même, tout le premier, il aidera votre amie à en sortir honorablement.
LA COMTESSE
Vrai? Vous le croyez? Merci, mon ami, mille fois merci de vos bonnes paroles; vous ne pouvez pas vous figurer le bien quelles me font. C'est comme un baume, que vous répandez sur une plaie encore ouverte. Me voilà complètement tranquillisée et libre de ces angoisses, dont je n'avais pu me défendre... Tout cela, ce que j'en dis, c'est, vous la concevez bien, à cause de mon amie. Quel bonheur pour elle, qu'une pareille assurance, surtout quand c'est vous qui me la donnez. Merci, encore une fois merci. Mais, à propos, et votre histoire? Celle que vous alliez me dire, lorsque je vous ai retiré la parole? Il faut que vous me la contiez.
Oh! Madame, si vous voulez bien le permettre, ce sera pour une autre fois, d'ailleurs c'est si peu intéressant.
LA COMTESSE
D'autant plus volontiers, qu'il faut que je vous quitte. J'ai hâte de mettre un terme aux inquiétudes de mon amie. ïïoataiyiïcTa, Bacir.iifî ÏÏBaHOBm'B, nociio- TpHTe, tvtl jih woji KapeTa?
NOMOFF.
Cefi^aCT» (il sort par la porte du fond).