LE NORD DE L'ILE
Dimanche, 1" novembre. — Je vais me rendre ce matin en voiture à Stavros pour y déjeuner. J'emporte une énorme bouteille d'excellent vin d'Ithaque, gracieusement offerte par le beau-frère de mon hôte, qui le remplace en son absence. Le vin comptait déjà parmi les produits d'Ithaque, sous le règne d'Ulysse, et sans doute il était comme aujourd'hui capiteux et riche en alcool.
Nous suivons d'abord la même route que dans notre dernière promenade.
Elle monte en pente douce sur le flanc occidental de la baie de Wathy, au milieu des jardins plantés de figuiers et de citronniers. Chaque arbre est soutenu par un petit mur qui retient la terre végétale autour de ses racines. Ensuite le chemin redescend
le long de la haie de Déxia, puis longe celle-ci d'abord et plus tard le golfe de Molo.
Nous laissons à gauche la route de l'Aétos. Dans les enclos des maisons, les rosiers sont en fleurs; des figuiers au tronc tourmenté se penchent sur le golfe. Puis la route remonte en lacets jusqu'au col qui unit l'Aétos au Xérilon et qu'on nomme Agros. C'est là le point le plus étroit de l'île.
Pendant cette ascension la vue est magnifique. Au fond s'étendent les côtes de la Grèce; au premier plan, les collines qui entourent Wathy, capricieusement découpées et surmontées de moulins à vent. Au delà de l'entrée du golfe, on aperçoit le beau rocher d'Atakos , avec ses deux sommets jumeaux. De grandes coupures aux teintes les plus riches entament ses flancs.
La route est excellente. On la doit aux Anglais qui ont beaucoup fait pour les îles Ioniennes pendant leur protectorat. D'ailleurs tous les transports se font ici à dos d'âne et par suite les ornières sont inconnues.
Ma voiture est conduite par un jeune cocher à la physionomie fine. C'est une exception dans ce pays. Certains voyageurs sont restés dans l'admiration devant les types de beauté qu'ils ont rencontrés à Ithaque. J'avoue que j'ai été moins heureux. Les hommes présentent des traits énergiques sans doute, mais nullement réguliers. Pour les femmes, une existence pauvre et rude vient faner leur beauté avant son épanouissement. Elles n'ofl^i'ent plus l'élégance classique des jeunes filles d'Athènes ou des paysannes de Sparte, et c'est à Corfou seulement que l'on retrouve le type un peu lourd, mais si pur encore, de la race italienne.
Au delà du col, nous voici sur le flanc ouest du Nériton: c'est le plus charmant souvenir que j'aie conservé de mon voyage. Le temps est magnifique et pourtant frais, car nous sommes en novembre. A gauche, nous dominons le canal d'Ithaque, calme et bleu, dans lequel plongent les montagnes de Céphalonie. La route
serpente entre les oliviers, les myrtes, les arbousiers, les lauriers, les rhododendrons, qui se détachent sur l'azur du ciel. C'est la nature du midi dans toute sa grâce : des vignes, presque enfouies dans les pierres, escaladent les pentes. Au fond, le long de la côte, le bleu sombre de la mer prend par places les tons de la turquoise. Sur un promontoire se dresse un petit moulin peint en rouge, avec ses fines ailes de moulin grec sur lesquelles on étend des voiles ; on entend au loin les clochettes des chèvres qui piquent de points noirs la verdure des broussailles entre les rochers. Il n'y a pas un coin du tableau qui ne soit une fête pour les yeux. La rampe de la route elle-même prend des teintes dorées qui, dans cette symphonie de la nature, semblent s'efforcer de soustraire à la vulgarité un ouvrage des hommes.
Il y a une très grande analogie entre le paysage des îles Ioniennes et celui des environs de Nice. Mêmes rochers, même végétation de la zone méditerranéenne, mêmes constructions presque, car ici et là se fait sentir l'intluence italienne. Ainsi tous les éléments du décor sont semblables et quiconque a visité nos belles stations d'hiver peut se représenter assez exactement l'horizon qui s'étend en ce moment sous mes yeux.
C'est par ce flanc de la montagne que la demeure d'Eumée devait communiquer avec la ville, si celle-ci s'élevait dans la vallée de Polis.
C'est donc quelque sentier près de nous que suivirent les héros de l'Odijssce : Eumée d'abord s'en allant prévenir Pénélope du retour de son fils; puis Télémaque lui-même préparant à son père les voies du retour; enfin, Ulysse accompagne de son fidèle porcher.
A gauche, au-dessous de nous, se groupe autour d'une source le petit village de San Giovanni. Peut-être est-ce la fontaine des Nymphes, construite par Ithacus, Nérite et Polyctor.
« Tout autour s'étendait en cercle un bois sacré de peupliers
qui s'abreuvent d'eau, et la source glacée coulait du haut d'une roche; au-dessus, on avait élevé en l'honneur des nymphes un autel où tous les voyageurs offraient un sacrifice. » {Od., XVII, 208.) Nous contournons une des arêtes du Nériton, et nous voici en face du charmant village de Levké, caché dans la verdure des oliviers, des cyprès et des amandiers. Les caroubiers surtout montrent partout leur feuillage sombre et leurs fleurs d'une odeur si particulière, à la fois pénétrante et fade. Les petites maisons sont soigneusement bâties de ce beau calcaire qui est presque du marbre. On ne peut rien voir de plus gracieux et de plus riant. Aussi a-t-on voulu placer en ce lieu la métairie de Laërte. Mais le mot Agros qui la désigne dans VOchjssre ne s'applique guère aux pentes escarpées qui entourent le village; de plus le continuateur, à qui nous devons cet épisode de la fin du poème, fait descendre Ulysse pour se rendre près de son père, y.a-ré|iav. Cet indice ne se rapporte pas à la position de Levké par rapport à Polis. Il est vrai que le poète du XI° chant, l'évocation des morts, fait descendre également Laërte quand il veut se rendre à la ville,
XaTÉp/cTX'..
Hercher, qui se refuse à reconnaître aucune conformité entre les descriptions du poème et l'Ithaque moderne, a exploité cette contradiction. On peut l'expliquer ici en reconnaissant au xari du mot x.xTÉc/£TX'., un sens plutôt moral, et en traduisant simplement : « Jamais Laërte ne retourne vers la ville » (parce que l'insolence des prétendants l'en exile).
On éviterait mieux toute subtilité, me semblc-t-il, si l'on reconnaissait avec la critique moderne la collaboration de plusieurs aèdes. En effet, le poète du XP chant, comme nous l'avons vu, n'a jamais placé à Ithaque la scène de son récit. Aucun renseignement topographique ne se rencontre dans son œuvre; il est donc fort possible qu'il ne connût pas l'île, et il ne faut pas attacher dimportance à ses expressions.
Le poète du XXIV" chant, au contraire, connaissait plus probablement Ithaque. C'est lui qu'il faut suivre, et Levké ne peut occuper la place du domaine de Laërte. Comme nous le verrons plus tard, il faudrait le chercher plutôt au lieu qu'on appelle, sans raison : l'Ecole d'Homère.
A ce propos, j'expliquerais de même une autre difficulté bien embarrassante pour la géographie homérique. Nous lisons au livre IX", vers 21^ et suivants:
a J'habite Ithaque, exposée au couchant; autour d'elle se trouvent de nombreuses îles, rapprochées les unes des autres, Dulychium et Samé et Zacynthe boisée. Ithaque est la plus rapprochée du couchant, tandis que les autres regardent l'aurore et le soleil levant. »
Or, si Samé est bien Céphalonie, ceci est le contraire de la vérité, car Ithaque est au levant par rapport à Céphalonie. On peut, il est vrai, traduire Zô'po:, non par couchant, mais par ténèbres, et dire : « Ithaque est tournée vers les ténèbres infernales... vers l'Enfer «; or, l'Enfer d'Homère s'ouvre dans les monts Acrocérauniens, vers l'Epire, et ainsi la description se trouve exacte. L'explication est ingénieuse. On pourrait penser plus simplement que l'aède du IX* chant ne connaissait pas Ithaque. Ceux qui ont placé dans l'île la scène de leur récit l'avaient visitée, tout au moins, et peut-être quelqu'un d'entre eux y était-il né. Car Ithaque est parmi les sept villes qui se disputaient l'honneur d'avoir vu naître Homère. A mon avis, cette prétention semblerait démontrer qu'un des chantres célèbres de l'époque homérique tirait réellement son origine d'Ithaque.
Ces considérations sur l'origine du poème facilitent singulièrement la tâche pour nos recherches. Appuyé sur cette opinion, je ne vois plus pour moi ni une difficulté, ni une contradiction sérieuse dans le poème. Sans doute, et nous l'avons dit, les descriptions ne sont pas très explicites. Il demeure certain pour
tout esprit attentif que la plupart des auteurs de l'Odi/ssce ont bien connu Ithaque et se sont représenté dans leur vrai cadre les allées et venues de leurs héros.
Après Levké, la route commence à descendre lentement vers Stavros. Bientôt ai)paraît la montagne du nord de Tîle, l'Exoï, très noble de forme et de contour. Son pied, garni d'oliviers et de cyprès, plonge dans les eaux bleues du port de Polis que prolonge de l'ouest à l'est la vallée de ce nom. Bientôt nous dominons cette vallée elle-même, que le village de Stavros couronne au fond. Au-dessus d'elle, au flanc de la montagne, on a trouvé des ruines antiques et de nombreux tombeaux. Les monnaies recueillies s'échelonnent du vu" siècle avant Jésus-Christ jusqu'aux derniers temps de l'Empire romain.
Nous allons résumer les raisons qui engagent à placer en ce point la capitale homérique. Il est remarquable que celle-ci n'est jamais nommée autrement dans l'Odyssée que -ô/,iç, la ville. Or, ce nom de Polis, conservé à la vallée qui nous occupe, est fort caractéristique, et bien plus significatif que le nom de château d'Ulysse donné aux ruines de l'Aétos. II n'y a pas là, en effet, l'association naturelle à l'imagination populaire d'un des grands souvenirs du pays à un monument d'un sens mystérieux. Le mot de Polis n'a qu'une signification vague en lui-même. Il semble bien cjuici nous sommes en présence d'un nom traditionnel et non pas d'une appellation nouvelle, suscitée par des souvenirs classiques renaissants. L'île, sans doute, a été presque dépeuplée au Moyen-Age par les incursions des Turcs. Pas si complètement cependant, que toute tradition ait été nécessairement interrompue.
Une seconde preuve est très forte. Quand les prétendants, inquiets du voyage de Télémaque, se décidèrent à l'assassiner à son retour, ils dressèrent une embuscade.
« Allons, dit Antinoos, donnez-moi un vaisseau rapide et vingt
compagnons, afin que je lui tende une embuscade à son retour, que je l'épie dans le détroit qui sépare Ithaque et les bords escarpés de Samé, et que le voyage qu'il a entrepris pour son père lui soit fatal. « (IV, 669-672.)
Et plus loin, vers 841-847.
« Montés sur les vaisseaux, les prétendants naviguaient sur les routes humides, méditant dans leur cœur une mort cruelle pour Télémaque. Il est, au milieu de la mer, une île hérissée de rochers, entre Ithaque et les bords escarpés de Samé. C'est la petite île d'Astéris, qui offre aux vaisseaux des rades commodes et d'un accès facile. Les Achéens s'y mirent en embuscade pour attendre Télémaque. »
Or, dans le canal d'Ithaque il n'y a qu'une seule île ; elle est située en face de Polis. Télémaque revenait du sud, et le poste était fort mal choisi si la ville eût été construite elle-même au sud de la petite île. Il est assez frappant également que, de la vallée de Polis, le canal d'Ithaque est presque entièrement caché par la saillie du Nériton : c'était donc une nécessité pour les prétendants de choisir un autre poste d'observation que la ville elle-même, ou même qu'un des sommets de l'Exoï.
La petite île qu'on nomme aujourd'hui Dhaskalio commande au contraire tout le canal. Il est vrai de dire qu'elle répond mal à la description du poème. Car les rochers en sont bien bas et, si les rades sont commodes, elles sont du moins peu spacieuses.
Ce concours de circonstances est assez décisif en faveur de Polis. Nous trouverons, à propos des pâturages d'Eumée, une nouvelle confirmation du fait que nous venons d'établir de notre mieux.
Bientôt nous arrivons à Stavros, où nous laissons la voiture. Un crieur public procède à une vente sur la place. Je m'éloigne de ce bruit et je vais m'asseoir sous un olivier pour relire quelques passages du poème. Car voici l'heure de réveiller ses souvenirs.
C'est là le lieu qu'Ulysse appelait de tous ses vœux quand il aspirait au jour du retour ; c'est l'existence à celte place que le héros préférait à l'immortalité. Et les beaux épisodes du retour se pressaient dans ma mémoire.
a Auprès d'eux, un chien couché leva la tête et les oreilles. C'était Argos, le chien du vaillant Ulysse qu'il avait nourri luimême, mais dont il n'avait pas joui ; autrefois, les jeunes gens le menaient à la poursuite des chèvres sauvages, des cerfs et des lièvres ; mais alors, en l'absence de son maître, il gisait négligé sur un amas de fumier entassé devant les portes, jusqu'à ce que les serviteurs d'Ulysse l'enlevassent pour fumer le domaine immense. Là était couché le chien Argos tout rempli de vermine. Dès qu'il aperçut Ulysse auprès de lui, il agita la queue et baissa les oreilles ; mais il ne put s'avancer vers son maître. Le héros le vit et se détourna pour essuyer une larme qu'il cacha sans peine à Eumée
a Pour Argos, le destin de la noire mort s'empara de lui dès qu'il eût revu Ulysse après vingt ans d'absence. »
N'éprouve-t-on pas à lire ces belles pages comme une émotion héréditaire, si je puis m'exprimer ainsi ? Il semble que l'effet en soit décuplé sur nos cœurs par le sentiment confus que les générations sans nombre se sont attendries à ces scènes touchantes. Mais il faut borner ces citations.
Le guide me rejoint bientôt avec les provisions, et nous nous dirigeons, pour déjeuner, vers une maison de campagne qui appartient à mon hôte; elle est située au milieu de ses vignes au-dessus de Stavros, près du village d'Exoï. Nous emportons une lettre de l'ecommandation pour le gardien.
Nous traversons un beau bois d'oliviers, peut-être le bois sacré d'Apollon dans l'Odyssc'e. Au-dessus de nous, à gauche, se cacî;e le Castro de Stavros, aux murs cyclopéens analogues à ceux de l'Aétos. Voici une source antique, Sto Mclanhydro, dans laquelle
certains auteurs reconnaissent Aréthuse, mais certainement à tort. Ce serait plutôt la fontaine où les servantes d'Ulysse allaient puiser de l'eau, « obéissantes à l'ordre d'Euryclée, fille d'Ops, fds de Pisénor, la plus noble des femmes ».
Enfin, nous voici au but. Je m'aperçois que le pavillon de mon hôte ainsi que la chapelle voisine de Saint-Anastase couronnent le rocher qu'on appelle l'Ecole d'Homère.
Ce fut sans doute le domaine de Laërte. Comment trouver un lieu plus classique pour y prendre le repos de midi ? Le maître d'école de Stavros, qui nous accompagne depuis le village, veut bien me promener dans les ruines. 11 ne parle que le grec, mais, après quelques semaines de séjour en Grèce, on saisit déjà les mots importants.
Ces vestiges sont principalement des escaliers taillés dans le rocher pittoresque que domine la maisonnette Au-dessous, un puits ouvert dans le roc; enfin, un peu plus loin dans les vignes, une sorte de caveau à coupole. Une riche verdure couvre ces débris antiques. La vue vers l'Orient est grandiose. A gauche, les montagnes de Leucade ferment l'horizon. En face, c'est le cap septentrional de l'île d'Ithaque dont les flancs présentent les teintes les plus riches ; à nos pieds, les vignes et les oliviers, et par la vallée qui descend de Stavros à l'est on aperçoit encore ces beaux rochers de l'Acarnanie aux formes si pures. A droite, enfin, se dresse la masse imposante du Nériton.
Il y a quelques raisons de placer en ce lieu la métairie de Laërte : d'abord, c'est à peu près le seul point, à portée de la vallée de Polis, que l'on puisse dire véritablement au milieu des champs. (XVI, 150.)
De plus, on y pourrait descendre en venant de la ville, comme nous l'avons vu. Enfin, nous exposerons bientôt un troisième argument.
Je suis convaincu pour moi que, dans sa pensée, le poète
plaçait le vieillard au milieu de ce paysage. Comment ne pas relire ici la touchante scène de reconnaissance entre le père et le fils? Que de détails charmants!
« — De plus, mon père, je veux te nommer les arbres que tu me donnas jadis dans ce verger bien cultivé, et que je te demandai, tout jeune enfant, en te suivant au jardin ; nous parcourions ces allées et tu me les nommais l'un après l'autre. Tu me donnas ainsi treize poiriers, dix pommiers, quarante figuiers; tu me promis de me donner cinquante rangées de ceps alternant avec des sillons de blé ; et ces vignes étaient chargées de grappes de toutes sortes, lorsque, du haut des airs, les saisons de Jupiter les avaient visitées. »
Je voudrais exposer maintenant en quoi mon sentiment diffère de celui du baron de Warsberg, le dernier visiteur de l'île qui ait fait part au public de ses impressions. Son récit possède une chaleur communicative et ses conclusions au sujet des localités homériques sont fort vraisemblables. Si jamais ces lignes lui tombent sous les yeux, je le prie d'excuser une discussion qui ne m'empêche pas d'estimer en lui un admirateur fervent et éclairé des poèmes d'Homère.
Sur trois points, mon opinion ne s'accorde pas avec la sienne. Le premier est sans importance. Il place la capitale d'Ulysse presque dans la vallée de Polis. Je la voudrais pour moi au-dessus de cette vallée, mais assez haut au flanc sud de l'Exoï. Peu concluantes en effet me semblent les raisons tirées des allées et venues de Télémaque pour placer la ville tout près du bord de la mer. A la fin du chant 11% quand il fait équiper son vaisseau par ses compagnons, aucun mot n'indique cette proximité.
Dans le même chant, on lit au vers 261 : « Télémaque, s'éloignant de l'assemblée, vint sur le rivage de la mer; il purifia ses mains dans l'onde blanchissante et adressa cette prière à Pallas. »
Personne ne croira, dit-on, que Télémaque se soit imposé la
fatigue de descendre et de remonter une pente fort raide pour aller laver ses mains.
Mais ce n'est pas précisément pour cela que Télémaque se dirigea vers le bord de la mer. Je traduirais ainsi : « Télémaque se dirigea vers le bord de la mer (pour distraire son esprit attristé par les intrigues des prétendants), et alors, voulant invoquer Pallas, purifia d'abord ses mains. »
De plus, à placer la ville sur les pentes de l'Exoï, je vois trois avantages : la position serait ainsi analogue à celle d'Athènes, de Mycènes et de Corinthe. Une acropole était une nécessité dans ces temps troublés et les vallées semblaient alors peu sûres. Ensuite, dans ce cas, on descendait réellement de la ville pour se rendre à l'École d'Homère, ou métairie de Laërte. Enfin le texte de Cicéron serait ainsi justifié.
Mais, en m'appuyant sur ce que je viens de dire, je vais avancer une autre conjecture sur un point plus important, c'est que le Néion de rOdyssce n'est pas la montagne d'Hagios-Stéphanos que les habitants lettrés nomment ainsi, depuis qu'on a réveillé les souvenirs homériques.
C'est, pour moi, l'Exoï, la montagne du nord, qui domine la vallée de Polis. En effet, dans le chant IIP, oeuvre d'un poète bien renseigné sur la topographie de l'île, Télémaque dit à Nestor : « Nous venons d'Ithaque, située au pied du Néion. » Avec l'opinion accréditée, cette épithète est inexplicable et inexpliquée. La vallée de Polis est en effet fort loin de l'Hagios-Stéphanos. Qu'on ne vienne pas dire qu'Ithaque s'entend de l'île et non de la ville. Outre que l'île est constituée précisément par la montagne et non située au pied de cette montagne (comme peut l'être une ville), le Néion serait toujours mal choisi pour caractériser Ithaque, dont le Nériton est le sommet le plus élevé et le plus connu. Pour la ville, au contraire, le choix de l'épithète est naturel et excellent, si le Néion est bien devenu l'Exoï, comme je le pense.
Mais une autre circonstance est très frappante. On reconnaît sur les pentes mêmes de riIagios-Stéphanos cinq points, aussi bien établis que possible, de la géographie homérique. Ce sont le port de Phorkys, la grotte des Nymphes, les pâturages d'Eumée, la fontaine d'Aréthuse et le Porto Andri où débarqua Télémaque.
A propos d'aucun d'eux, il n'est question du Néion, qui pourtant les domine tous, s'il est l'Hagios-Stéphanos. Ecoutons encore la description de Pallas sur les bords de la baie de ^^'^athy :
a Voici le port de Phorkys. Ici, à l'extrémité, c'est l'olivier aux longues feuilles, et tout auprès, la grotte délicieuse et sombre consacrée aux nymphes qu'on appelle Naïades. Voilà le Nériton, ce mont revêtu de forêts. » (XIII, 351.)
Ainsi la déesse ne parle aucunement du Néion qu'elle toucherait pourtant de la main; et elle indique le Nériton situé au delà du golfe de Molo. Si, au contraire, le Néion est l'Exoï, combien cela est naturel, puisqu'il est entièrement caché et fort éloigné du point où se tient Pallas.
Mais, dira-t-on, comment le mont Hagios-Stéphanos n'est-il pas nommé dans l'Odyssce ?... C'est que, aujourd'hui, il ne Test pas non plus dans la bouche du peuple. Je tiens ce renseignement de M. Caravias. Ce nom d'Hagios-Stéphanos n'existe que sur les cartes, et nous l'avons employé faute de mieux. LExoï et l'Anoï, comme opposés l'un à l'autre dans la pensée des habitants, forment véritablement deux montagnes. L'Hagios-Stéphanos est plutôt une sorte de massif rocheux sans sommet bien distinct... « un emplacement qu'on aperçoit de loin. » (XIV, 6.)
Enfin, les deux élévations, qui encadraient la ville, quand on arrivait dans le port, devaient surtout caractériser l'île, et bien mieux que le massif éloigné du sud où passaient les troupeaux. Comment le sommet qui domine la ca|)itale n'aurait-il pas eu de nom ?
En troisième lieu, je pense que le port de Réithron n'est pas
le golfe de Molo ; c'est cette baie qu'on nomme en italien le Porto Affalis, entre l'Exoï et le cap nord de l'île. Ce port Réithron est cité dans les deux vers que M. de Warsberg considère avec raison comme très importants pour la topographie d'Ithaque, mais dont il tire des déductions qui ne me paraissent pas convaincantes. Au premier chant, Pallas, pour donner de bons conseils à Télémaque, prend la figure de Mentes, chef des Taphiens, et s'exprime ainsi :
« Mon vaisseau est arrêté là, près de la campagne, loin de la ville, dans le port Réithron, au pied du Néion couvert de forêts. » (I, 185, 186.)
« Écoutons M. de Warsberg : « Le port de Réithron était loin de la ville et près du Néion. Donc le Néion était loin de la ville. » Voilà une conclusion trop triomphante. Un polytechnicien fraîchement émoulu ne se paye pas de raisonnements si peu mathématiques. Une autre hypothèse est possible en effet. Le Néion se dressait de toute sa masse entre la ville et la baie Réithron. Donc celles-ci étaient éloignées l'une de l'autre et pourtant toutes deux au pied du Néion, ûxô. (C'est le même mot qui sert pour la ville au chant III et pour le port au chant I".)
Mais allons plus loin. Le port Réithron n'est pas le golfe de Molo ; car la première pensée de Mentes eût été de s'arrêter au fond du golfe, au pied du Nériton, pour s'épargner de faire à pied tout le tour des côtes.
On peut objecter que le Nériton n'offre pas d'abri sûr, et le chef taphien aurait pu désirer d'abriter son vaisseau. Alors l'abri naturel, c'est le port de Phorkys, le même que celui des Phéaciens. Pourquoi ce nom qui s'appliquerait à tout le golfe, si vous admettez que Mentes n'a pas osé laisser son vaisseau dans ce golfe lui-même ?
Au contraire, c'est le Porto Affalis qui est le port Réithron. Car il est près de la campagne 'Aypô;. Ce mot, dans l'Odyssée,
46 l'M-: EXCURSION A ITIIAQrP,
s'applique aux pâturages d'Eumée, mais aussi à la métairie de Laërte. (XVI, 150; XXIV, 205.) Ensuite, le point d'abordage naturel en venant de Taphos (aujourd'hui Méganisi), c'est Porto AfTalis qui en est plus près que le golfe de Molo. Il suffit de jeter les yeux sur la carte. D'ailleurs Pallas assurait ainsi suffisamment sa ruse, car, de la ville située au flanc sud de l'Exoï, on ne peut découvrir ce port AfTalis. Télémaque ne pouvait donc reconnaître qu'aucun bateau n'attendait vraiment le faux Mentes. Enfin, Affalis est au pied du Néion, si le Néion est devenu l'Exoï, et ainsi mes deux dernières propositions se confirment l'une l'autre.
En résumé, je vois dans Ithaque deux centres principaux autour desquels se groupent les scènes et les localités nommées dans l'Odyssée. D'abord la demeure d'Eumée, très écartée de la ville, au sud de l'île ; ceux qui ont à faire en ce point débarquent au port de Phorkys ou au Porto Andri, rencontrant la grotte des Nymphes ou la fontaine Aréthuse. D'autre part, la ville, avoisinant la métairie de Laërte, ceux qui s'y rendent débarquent au port de Polis ou au port Réithron.
C'est là, du moins, une opinion qui peut se défendre; inutile de dire qu'elle n'est pas sans réplique. Je l'ai proclamé dès le début. Dans ces recherches, il faut s'attacher à la probabilité, non pas à la certitude, le texte du poème ne le permet point. C'est même cette indécision légère qui fait le charme d'une telle étude. Dans certaines limites, chacun peut se façonner à sa guise, pour encadrer ces belles scènes, un décor approprié à son goût et à son sentiment.
Après un repas réconfortant devant le beau panorama de l'Ecole d'Homère, je vais me mettre à la recherche de quelque souvenir antique à rapporter de ces lieux. Je sais qu'on y a trouvé autrefois en abondance des poteries et des monnaies ; on en rencontre beaucoup moins maintenant. Le gardien de la maison où je viens de déjeuner a quelques petites fioles en verre antique et
une pièce de monnaie qui porte d'un côté une assez belle tête de Pallas, de l'autre un griffon ; mais il ne veut à aucun prix se séparer de ces trouvailles.
Accompagné du maître d'école, je me rends dans une autre maison ; on me montre des pièces de cuivre sans intérêt, mais aussi une petite pierre gravée, assez curieuse ; c'est une agate hexagone ; elle est bien conservée ; on distingue une sorte de char attelé de deux chiens de tournure assez antique. Le cocher me paraît être un lièvre ; c'est d'ailleurs de toute antiquité l'un des gibiers d'Ithaque. Le chien Argos les chassait dans sa jeunesse.
Pline dit que les lièvres étrangers qu'on importe à Ithaque y meurent aussitôt : « In Ithaca, lepores illati moriunlur. » {Hist. nat., VIII, 58.) Il y a donc peut-être là une scène de chasse satirique. La pierre serait-elle contemporaine des beaux ouvrages analogues que Schliemann trouva dans racroi)ole de Mycènes et qui sont au Musée d'Athènes? Peut-être aussi a-t-elle quelques mois de date. Je ne suis pas assez connaisseur pour le décider; et le propriétaire en demandant un prix ridicule, je tiens à lui apprendre qu'on n'exploite pas si facilement les étrangers. Je lui tourne donc le dos.
Mon seul butin est une petite burette de terre cuite de forme gracieuse, qui garde des traces de peinture noire ; elle m'est offerte par mon aimable guide, le maître d'école de Stavros. J'aime à m'imaginer qu'elle avait sa place dans les appartements de Pénélope.
Moins coupable que lord Elgin, c'est le seul monument antique que j'aie arraché au sol de la Grèce. J'espère que le gouvernement usera d'indulgence et ne réclamera pas mon extradition.
J'avais formé le projet de revenir à Wathy par l'Anoï. On prend pour cela des mules à Stavros ; on fait ainsi l'ascension et l'on rejoint au col d'Agros la voiture qui vous ramène à \A'athy.
Mais les mules sont introuvables, le temps presse, car il faut arriver à Wathy, et surtout préparer le dîner, sous peine de mourir de faim. En ce moment, je suis bien de l'avis d'Ulysse : « Il n'y a rien de plus importun que cet odieux estomac qui force l'homme le plus malheureux à s'occuper toujours de lui. » (VII, 217.)
Au moment de notre départ, une sorte de fou s'approche de nous et nous adresse de longues invectives qui mettent en joie l'assistance. Son regard est pourtant clair et perçant ; ainsi devaient prophétiser Calchas ou Cassandre au milieu d'un cercle d'auditeurs étonnés ou railleurs.
Nous rentrons par la même route ; c'est un plaisir encore de la revoir en sens inverse.