LA GROTTE DES NYMPHES
Lundi, 2 novembre. — J'avais le projet de retourner à Patras par le bateau de ce soir, mais je suis informé qu'il aura tout au moins vingt-quatre heures de retard. J'ai donc deux journées devant moi. Je vais seulement visiter la grotte des Nymphes, et consacrer le reste de la journée à lire et à écrire ces notes.
Avec la voiture on ne va pas plus loin que le petit mamelon qui sépare la baie de Wathy de celle de Déxia ; là, il faut monter à pied sur le flanc septentrional d'un des contreforts de l'Hagios-Stéphanos, la colline de Saint-Nicolas. Nous passons près de quelques moulins ; puis d'assez mauvais chemins, parmi les vignes et les oliviers, nous mènent en une demi-heure à l'entrée de la grotte. Il faut un guide sûr pour indiquer cette ouverture, car elle est fort étroite et tout à fait dissimulée dans les rochers.
« A l'extrémité du port de Phorkys est un olivier aux longues feuilles et, tout auprès, une grotte délicieuse et sombre consacrée aux nymphes qu'on appelle Naïades. A l'intérieur se trouvent des. urnes et des amphores de pierre ; les abeilles y déposent leur miel. Là sont encore de grands métiers en pierre où les nymphes tissent des voiles de pourpre, chose admirable à contempler ; une eau vive y coule sans cesse. Cette grotte a deux portes : l'une, tournée vers Borée, est accessible aux mortels. L'autre, plus divine, regarde le Notus ; les hommes ne la franchissent point, c'est le passage des dieux immortels. » [Od., XIII, 102-112.)
Ce qui est frappant dans cette description, c'est la situation des deux ouvertures. Celle du nord nous a livré passage, bien qu'avec peine, et celle du sud n'est qu'une simple fente, praticable en effet aux seuls dieux immortels. Une sorte de petit vestibule fait suite à l'entrée, puis l'on descend, à gauche, par une pente raide, dans la grotte proprement dite ; elle se compose de deux belles salles à voûte conique communiquant largement entre elles. Le sommet de la première s'ouvre à l'air libre par une cheminée de rochers.
C'est une conséquence naturelle de la structure de ces roches que les eaux d'infiltration en aient dissous lentement le calcaire et formé ces draperies de stalactites, ouvrages merveilleux des nymphes sur leurs métiers de pierre.
L'humidité a pénétré les broussailles entassées sur le sol pour allumer un feu ; néanmoins, après quelques efforts, la flamme brille et nous pouvons contempler l'ensemble de la grotte dont les bougies ne suffiraient pas à percer l'obscurité. Ce fut certes là une bonne cachette pour les dons des Phéaciens, pour les trépieds magnifiques, les bassins, l'or et les riches vêtements.
En sortant, je me suis arrêté pour contempler encore une fois les deux jolies baies dont l'une est le port de Phorkys, et je me suis souvenu de la belle prière d'Ulysse.
« — Nymphes, naïades, filles de Jupiter, je ne croyais plus
jamais vous revoir, je vous salue vous qui, bienveillantes, avez exaucé mes vœux. Je vous offrirai encore des présenLs comme jadis, si, dans sa bonté, la fille de Jupiter me donne de vivre et fait croître en force mon fils chéri. »
Quelle création de génie que ce personnage d'Ulysse ! Il est l'ingénieux roi d'Ithaque, l'un de ces mortels privilégiés qui exaltent l'homme dans sa propre estime et le relèvent vis-à-vis de luimême. Ne résume-t-il pas en lui tout ce qui ennoblit l'humanité, tout ce qui la soutient dans la lutte contre la fatalité inexorable ? La beauté puissante du corps qui force l'amour des immortelles, la souplesse féconde de l'esprit qui lui vaut mieux encore, l'amitié d'élection, constante et dévouée, de la plus exquise des déesses. « — Non, s'écrie le sage Nestor, jamais je n'ai vu les dieux aimer aussi ouvertement que Pallas Athéné quand elle protégeait ce héros. »
La dignité souveraine d'un fils de rois l'accompagne dans les disgrâces de la fortune. L'expérience consommée du hardi voyageur le ramène à son foyer, « plein d'usage et raison », comme dit le vieux poète.
Enfin je ne sais si mon admiration m'abuse, mais il me paraît être en ces temps reculés la personnification de l'homme qui conduit son âge et qui marche à la tête de ses contemporains. Et, dans ce moment même (est-ce le souvenir d'un poète qui appelle celui d'un autre poète ?), je songe aux beaux vers c[ui retracent l'entrevue de Dante et d'Ulysse dans la Divine Comédie. Le grand Florentin a compris que la joie du retour n'habita pas longtemps dans le cœur du héros.
Ne dolcexza del figlio, iiè la pietà Del veccliio padre, iiè '1 debito amore, Lo quai dovea Pénélope far liela, Vincer potern dentro a me l'ardore Ch' i' ebbi a divenir del niondo esperto E degli vizii uinani e dfl valore :
Il est reparti sans trêve pour explorer les voies de la civilisation naissante ; car il est l'instrument des dieux cléments à l'humanitc, l'artisan prédestiné du progrès de la race, conscient déjà de la mission du peuple hellène.
Et, repassant dans ma mémoire le récit de la mort du roi d'Ithaque, je me rappelais, dans son discours à ses compagnons, la noble conclusion qu'il semble prendre pour devise.
Considerate la vostra seraenza :
Fatti non foste à viver come bruti, Ma per seguir virtude e conoscenza.
Il a plu pendant l'après-midi, et je ne me suis pas beaucoup éloigné de mon gîte.
La place publique de Wathy est assez animée. Au tond, un petit monument rappelle sir Thomas Maitland, le premier gouverneur anglais des îles Ioniennes. On y remarque encore le cabaret d'Ulysse, le cercle de Pénélope, etc. Çà et là, au coin des rues, se dressent des cadrans solaires.
Le port paraît peu fréquenté ; je n'y ai vu que les deux bateaux qui m'ont emmené et remmené. Il renferme encore un petit stationnaire de la marine grecque et la prison de la ville bâtie sur un îlot qu'elle recouvre entièrement.
Sur le quai, les gamins pèchent avec des tridents de gros poulpes, dont quelques-uns rappellent de loin la pieuvre de Victor Hugo ; ils n'inspirent pas ici la même terreur. C'est l'hexapode antique, si nettement représenté, si décoratif sur les jetons d'or retrouvés par Schliemann dans les tombeaux de Mycènes.
Le soir, il faut aller, une lanterne à la main, à travers les ruelles sombres et boueuses qui longent le port, pour prendre nos repas à l'auberge du Parnasse.
Le seul animal de boucherie connu à Ithaque, c'est la chèvre. Cette viande est meilleure qu'on ne pourrait le penser et ressemble
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moins au mouton qu'au bœuf, bien que plus dure que la chair de ce dernier. A la longue pourtant, cela devient un peu fatigant. Bouillon de chèvre ; côtelettes, ragoût, rôti, rognon de chèvre, ces derniers excellents ; lait et fromage de chèvre.
Parfois un coq ou quelques petits poissons viennent varier le menu. Les légumes sont du céleri, des choux, des chicorées sauvages. Les fourneaux sont inconnus et le repas se prépare directement sur le feu.
La salle à manger du Parnasse est peu spacieuse. L'ornementation des murailles est originale. Elles portent des gravures naïves où sont retracés les exploits d'un lutteur célèbre, dompteur de taureaux et de panthères. Sur un panneau, à la place d'honneur, une planche détachée d'un ouvrage de médecine du siècle dernier explique au moyen de nombreuses figures l'opération de la cataracte.
Ce soir, deux jeunes gens traversent cette salle pour y gagner une chambre contiguë. Le premier en ouvre la porte, disparaît soudain et dégringole avec fracas dans l'étage inférieur par une trappe ouverte à l'entrée. On m'assure qu'il en est quitte pour une forte bosse à la tête.
Après mon dîner, notre agent consulaire, M. Caravias, a l'aimable pensée de venir me voir. Nous causons en anglais et il veut bien me prêter différentes brochures sur Ithaque. Lui-même porte un nom historique dans l'île ; car autrefois deux familles ennemies, les Caravias et les Pétala, comme les Montaigus et les Capulets, se partageaient l'influence sur les deux versants de la vallée de Wathy. Les Pétala régnaient sur le flanc de l'Hagios- Stéphanos et c'est encore leur nom qu'il porte dans la bouche du peuple. On désigne ce massif par un adverbe qu'on pourrait traduire en ces termes : « du côté des Pétala » .
Au contraire, comme nous l'avons vu, les montagnes du nord portent chacune un nom propre ; on dit l'Anoï et l'Exoï.
C'est une des raisons qui me font reconnaître le Nériton et le Néion dans ces deux sommets; — dans l'antiquité comme aujourd'hui on n'avait peut-être pas créé de dénomination particulière pour ces rochers du sud de l'île que les caries nomment Hagios- Stéphanos ou San Stefano en italien.