TROISIÈME PARTIE
Les Pères Dominicains.—L’archevêque et son coadjuteur.—Un arbre à fruit singulier —Le collège des Pères du Saint-Esprit.—L’hôpital.— Aspect de la ville. — Les vautours vidangeurs.— Excursion botanique dans le jardin.—Eucalyptus, cocotiers, massifs de ketmies, haies de crotons, vignes, herbe-de-guinée, bananiers, etc.—Agoutis, —La cathédrale avec la place publique.—Les coulis et leur costume étrange.—Boutique de barbier économique.— Diner chez l’archevêque.— Mangos.—Départ de Mgr Flood. — Léglise du Rosaire.— Prêché à la cathédrale.—M, Mélisant, le Dr Lota, M. Devenish.— Visite à Ste-Anne.—Le jardin des plantes ; merveilles végétales ; bambous gigantesques, palmiers, muscadiers, cannelliers, ananas, lianes, etc., eto.
Port-d'Espagne, jeudi 12 avril.—Nous avions quelques lettres de recommandation pour les bons Pères Dominicains, mais n’en eussious-nous eu aucune, l'hospitalité nous eût tout de même été offerte, tant les Pères sont polis et bienveillants, et tant aussi ils ont bonne opinion des Canadiens. M. l'abbé Mont-
miny, curé de St-Agapit, qui est passé par ici l’année-dernière,
n’a pas peu contribué à confirmer la bonne réputation déjà acquise en ces quartiers aux français du Canada.
La résidence des Pères, qui sont exclusivement chargés de la desserte, non seulement de la cathédrale, mais de la ville entière, porte ici le nom de presbytère, bien que ce soit un véritable couvent.
C'est une vaste construction en bois à deux étages, en forme d’une H, construite et disposée comme le sont la plupart des résidences dans ces pays tropicaux, c’est-à-dire offrant le plus d'ombre possible, tout en laissant partout la libre circulation de l'air. Les ouvertures, portes et fenêtres, donnant sur les vérandas qui bordent les murs de toute part, sont sans vitres, n'étant closes que par des persiennes, très légères, qu’on ouvre et ferme à volonté, Ces vérandas sont partout fort larges, et, abritées par le toit,elles mettent à l'abri de la pluie en permettant à peine au soleil d'atteindre les murs quelques instants durant la journée. Tout le corps du logis n’a aucune division dans le sens de sa longueur, mais seulement des cloisons transversales pour séparer les chambres les unes des autres. De cette facon, chaque chambre se trouve avoir double issue, sur la véranda d'avant, et sur celle d’arrière, de sorte que les ouvertures correspondant les unes aux autres, on peut toujours avoir un courant d'air, même durant la nuit. Aussi, malgré la haute température de ces régions, j'ai, quant à moi, à peine eu à souffrir de la chaleur, et me suis fort bien accommodé de ce climat qu’on donne cependant comme si redoutable,
Le corps principal qui relie entre elles les deux ailes, est occupé par le réfectoire, la chapelle, etc., et les ailes, sont pour les cellules des Pères et les autres pièces nécessaires au service de la maison.
L’aile du nord, longeant la rue qui se trouve entre le presbytère et la cathédrale, renferme les chambres réservées aux
étrangers. C'est là qu'avec M. Huart je fus installé, au
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deuxième, ayant vue d’un côté sur la rue, la cathédrale, la place publique, et de l’autre sur une petite cour intérieure, cultivée en jardin, et portant à ses angles de superbes chouxpalmistes, encore jeunes, mais émettant cependant des feuilles de huit à dix pieds de longueur, dont l’une venait s'étendre sur la véranda en face de ma chambre, lorsqu'elle n’était pas retenue par le toit que l’arbre dépassait déjà en hauteur.
Outre deux arbres-du-voyageur encore jeunes, je vois encore dans le même parterre, grand nombre d’autres arbres et arbrisseaux, presque tous en fleurs, dont je me propose bien de faire une connaissance plus intime,
L'Ordinaire ici se compose d’un archevêque avec son coadjuteur qui résident à quelque distance de la cathédrale. Le vieil archevêque, Mgr Gonin, qui ne compte pas moins de 74 ans, vient tous les dimanches dire sa messe à la cathédrale à sept heures, et assiste ensuite à la grand messe, à 94h. Il appartient aussi, de même que son coadjuteur, Mgr Flood, à l'ordre de S. Dominique. L’archevêque est français et le coadjuteur irlandais; l’un et l’autre parlent également le français et l'anglais.
A la récréation qui suivit le souper, nous faisons la connaissance de tout le personnel de la maison.
Les Pères, chargés de la desserte de la ville, sont au nombre de douze, avec quatre frères lais, dont un noir, et quelques serviteurs laïcs, cuisiniers, grooms etc. Les bons Pères ont beaucoup à faire, car à part la cathédrale, ils ont encore deux succursales, le $S. Rosaire et le Sacré-Cœur, puis des hôpitaux, orphelinats, casernes etc., ajoutez à cela les dévotions que leur suggère leur zèle, comme mois de Marie, enfants de Marie, confréries etc., et l’on ne sera pas étonné qu'avec une population de
plus de 18,000 catholiques, la besogne ne soit parfois fort onéreuse,
Nous avions hâte de faire la connaissance du P. Marie-
Joseph;,'dont M. Montminy nous avait fait tant de compliments, et pour lequel il nous avait aussi donné une lettre de recommandaticn, Le bon Père parut très flatté d’avoir des nouvelles de son ami du Canada et nous témoigna des égards tout particuliers,
Le P. Bertrand, prieur de la communauté, est actuelle. ment en Europe; c’est le P. Hilaire, le sous-prieur, qui le remplace.
Le P. Hilaire n’a pas encore quarante ans, et a déjà été prieur de sa communauté; mais à peine a-t-on fait sa connais. sance, qu’on ne tarde jas à reconnaitre que ses talents et ses nombreuses qualités—et j'ajouterai sa solide piété—l’appellent aux charges les plus importantes de son ordre. Toutes ses qualités et ses graves fonctions ne l’empêchent cependant pas d’être un très aimable causeur, Homme instruit, poète à ses heures, d’une humeur charmante, ne dédaïgnant pas parfois le calembourg, il sait donner à la conversation un entrain qui plait toujours sans nuire à son intérêt.
Port-d'Espagne, vendredi 13 avril.—Il fait ce matin une chaleur excessive, aussi je me sens faible, quoique que j'aie bien dormi durant la nuit ; la fatigue du voyage, avec la chambre vaste et bien aérée qu’on m'a donnée, ont contribué, je pense, à m’amener ce sommeil, car les lits dominicains exigent un certain apprentissage pour accoutumer les gens du nord à s’en accommoder, Imaginez un lit de sangle, sans autre matelas que la toile qui retient les deux montants, mettez là dessus deux draps de coton avec deux oreillers, et vous avez le lit complet, J'omets la cousinière en mousseline qui nous enveloppe de toutes parts pour nous mettre à l'abri des cousins, car cette gaze au dessus de la tête ne peut en aucune façon suppléer à l’édredon qu'on rencontre d'ordinaire dans nos lits au Canada. Il faut, dit-on ici, obvier à la chaleur autant que possible, Soit ; mais j'aimerais autant une couche plus molle et un peu plus propre
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SÉJOUR A TRÎNIDAD 127
à retenir le calorique, que de me faire rouer les côtes par les ondulations d’une toile qui, n'étant plus vierge, a plus d’une fois été forcée de céder en certains endroits à la pression à laquelle elle était soumise. Au reste, si je mentionne ces petites misères, ce n’est pas pour m'en plaindre, car lea Pères nous ont offert de faire mettre des matelas dans nos lits ; mais c’est plutôt pour peindre plus exactement la position telle qu'elle était. Si ces bons religieux n’ont pas d’autres couches, toute l’année durant, ne pourrons-nous pas, nous, pendant quelques semaines seulement, nous en contenter ? Allons, me dis-je, essayons du dominicain, qui sait......? si j'étais plus jeune...
Nos messes dites, nous prenons, je ne dirai pas le déjeûner, car ces bons religieux jeñnent tous les jours, mais seulement une tasse de café avec quelques bouchées de pain, comme nous le faisons chez nous en carême. Puis, comme nous voulons avant tout aller présenter nos hommages à l'archevêque, le P. Hilaire veut bien lui-même nous y conduire. Nous montons dpnc dans l’une de leurs voitures et enfilons les rues,
Les pères, avec une senle résidence, ayant à pourvoir à différentes dessertes à distance, n’ont pas moins de quatre voitures pour les transporter d’un poste à l’autre, et chaque matin, ce n'est guère avant dix heures que ces courses se trouvent terminées. Le bon Père nous fait observer que c'est en vertu de dispenses qu’ils se servent ainsi de voitures, car d’après leur règle, ils ne devraient aller qu’à pied. Mais eu égard à la perte de temps qu'entraîneraient de si fréquents déplacements, et aux grandes chaleurs de ce climat, les supérieurs ont jugé à propos d’adoucir la règle à cet égard.
L'archevêque, Mgr Gonin, paraît un peu courbé par l’âge mais conserve encore toute son énergie et sa fermeté de caractère pour remplir, non seulement les importantes fonctions de sa charge, mais encore les rigoureuses prescriptions de sa règle dereligieux. Il n’y a pas jusqu’à l’habit des enfants de S. Domin-
gue qu'il ait voulu conserver, n’oyant absolument que sa croix pectorale pour le distinguer des autres religieux.
Le vénérable vieillard nous accueille avec une touchante bienveillance, et nous présente à son coadjuteur, Mgr Flood, qui est encore jeune, et paraît plein de santé et de vigueur.
Comme Mgr le coadjuteur devait partir le lendemain même pour aller donner la confirmation dans d’autres îles, l'arche. vêque nous invita à aller prendre le dtner à l’archevêché pour voir encore une fois, avant son départ, Mgr Flood que nous n’aurions probablement plus l’occasion de rencontrer.
De l’archevêché le P. Hilaire nous conduit au collège des Pères du St-Esprit, qui se trouve tout auprès. Il nous présente au P. Supérieur, qui nous fait visiter son établissement. Les élèves, qui sont au nombre de 250, étaient alors en vacance, de sorte que la maison était à peu près déserte.
De là, toujours en compagnie du P. Hilaire, nous nous rendons à l'hôpital, situé près des limites de la ville du côté ouest. Cet hôpital, que le P. Hilaire a sous ses soins, est tenu par des tertiaires dominicaines laïques, qui ne sont encore qu’au nombre de cinq, et qui devront plus tard faire les vœux de religion. Les salles nous ont paru tenues avec une propreté irréprochable. Il y avait seulement de 15 à 18 malades.
Je ne puis suffire à noter tout ce qui se présente partout à mes regards, presque toujours nouveau pour moi, et le plus souvent inconnu. C’est surtout en fait de plantes que ma curiosité est vivement frappée, et que :*es connaissances botaniques se trouvent en défaut. En fait de fleurs, c’est partout une abondance qui va jusqu’à la prc:usion, et le plus souvent d’un éclat, d’une richesse, que je n'aurais pu soupçonner. Il n'ya pas que les plantes herbacées—elles sont ici assez rares—qui donnent des fleurs ornementales, mais tous les arbrisseaux et jusqu'aux grands arbres. J'en ai remarqué, parmi ces derniers, devant la cathédrale, d'au moins soixante pieds de hauteur avec
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un tronc tout couvert d’aiguillons, et une tête offrant une masse compacte d’une belle couleur lilas. Ici ce sont des Dracœnas, à feuilles allongées, toutes panachées des différentes nuances du rouge, depuis le sang vif jusqu’au brun chocolat ; là ce sont des haies ou files sans fins de Ketmies (Hibiscus) littéralement couvertes de leurs patères rouges, roses, jaunes, etc., et souvent doubles simulant des roses monstres ; et partout des Crotons avec leur variété infinie de coloration dans le feuillage. Ajoutez à cela par-ci par-là, des Cierges (Cereus) gigantesques, poussant leurs bâtons anguleux au dessus des toits des résidences qu’ils avoisinent ; des lianes flexibles enlaçant de grands arbres et mariant leurs fleurs à celles des troncs rigides qui les supportent. Mettez y des Orchis parasites, qui fixées sur de hautes branches, mêlent leurs lougues feuilles monocotylédones au feuillage divisé des dicotylédones légumineuses sur lesquelles elles ont pris naissance ; et vous comprendrez que partout c’est du nouveau, de l'étrange, de l’étonnant, j'oserais dire du merveilleux, Plus j'examine, plus j’observe, plus j'ai lieu de m'’étonner et d'admirer la richesse et l'abondance de cette flore tropicale.
Mais ne voilà-t-il pas que devant la porte même de l’archevêché, je rencontre un arbre d’une vingtaine de pieds de hauteur, tout chargé de fruits d’un rouge clair, brillant, de consistance assez tendre, de la grosseur d’une poire moyenne avec sa graine, brune, grosse, réniforme, non pas renfermée dans le fruit, mais plantée à son extrémité en dehors. Allons, dis-je à M. Huart, nous n’avons pas assez à nous étonner des merveilles que nous rencontrons ici dans les productions végétales, il faut encore s’extasier devant l’absurde que n’a pas su répudier la nature ; venez voir un fruit qui porte sa graine à son extrémité, nue, sans protection, au lieu de la renfermer dans son centre, de la couvrir de sa pulpe!
—Comment appelez-vous ce fruit, demandai-je à notre groom qui se tenait auprès ?
—C'est la pomme-d’acajou.
—Pomme-d’acajou? mais ce n’est certainement pas là le fruit de l'arbre qui nous fournit le bois d’acajou qu’on emploie dans la meublerie; le nom vulgaire est ici en contradiction avec les données de la science, puisque le véritable acajou, Suwietenia mahogani, Linné, appartient à Ja famille des Légu. mineuses, et le présent arbre avec ses feuilles simples, n’appartient certainement pas à cette famille.
—Ce fruit est-il bon à manger ?
—Quelques uns en mangent, mais généralement on le re. jette.
Ayant pu saisir une branche qui portait des fleurs, j'ai constaté sans peine que loin d'être une légumineuse, l'arbre appartenait à la famille des Anacardiacées ; les botanistes lui donnent le nom de Cassuvium pomiferum, Lamarck, et on le désigne généralement sous le nom de Pomme-l'acajou ou Acajou-à-pommes; les anglais l'appellent Cushew, Fig. 9.
Er l’ét'diant plus attentivement, j'ai pu reconnaître qu’en fin de compte, ce fruit n’était pas un écart de la nature, comme il semble l’annoncer. La partie rouge qui semble le fruit, n’en est que le réceptacle, et la production grisâtre, réniforme, qui se voit au bout, est le fruit même, qui renferme sa graine dans son intérieur. Cette graine, grosse, blanche, qui se trouve renfermée dans ces coques coriaces, m'a paru de si bonne mine, que je n'ai pas hésité à me la porter à la bouche, et je l'ai trouvée de fort bon goût.
En certains autres endroits des pays chauds, comme à Haïti, par exemple, on exploite largement l’Acajou-à-pomnmes ; on retire de ses fruits un vernis à meuble, une glue, une huile caustique très inflammable, une teinture, et une boisson par la fermentation. On voit que c’est là un arbre précieux, mais on ne sait pas l’exploiter à Trinidad,
La ville offre un aspect très satisfaisant, sans tendre toutefois au grandiose ; les rues sont superbes et se croisent toutes à
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Fig. 9—Acajou-à-pommes. Uassuvium pomiferum, Lam.
angles droits. Un filet d’eau de chaque côté, coule continuelle. ment le long des trottoirs, ce qui ne contribue pas peu à main. tenir leur propreté. On a ici un immense avantage pour la confection des trottoirs, et même des édifices, dans le concret, amas de pierres cassées noyées dans du ciment; on bâtit ainsi une immense dalle de chaque côté de la rue, d’environ trois pieds de largeur, légèrement inclinée vers le trottoir, avec son bord relevé jusqu’à à la hauteur de celui-ci, et après quelques jours seulement, grâce à la chaleur excessive du spleil, le tout prend la fermeté d’une pierre compacte, allant ainsi d’un bloc à l’autre, ou plutôt d’une extrémité de la ville à l’autre, sans aucune fissure ni solution de continuité.
C'est dans la gorge de cette immense dalle sans fin que coule l’eau de chaque côté, et c’est là aussi que l’on voit les nombreux vautours fouiller dans les débris qu’entraine le courant à la recherche de leur nourriture. La présence de ces hideux oiseaux, avec leur cou üénudé et leur mine disgracieuse, n’est pas l’un des caractères des moins étranges, comme cachet particulier à cette ville.
Ces oiseaux peuvent se compter par centaines, et ils sont
si peu farouches, qu’ils se rangent à peine pour nous laisser
passer ; j'en ai vu plus d’une fois, dans le voisinage du marché surtout, disputer aux chiens certains débris que leur offraient des amas de déchets. De taille un peu inférieure à celle du dindon, et avec les allures domestiques de la plupart de nos volatiles de basse-cour, on les croirait à peine capables de voler; et non-seulement ils peuvent s'élever rapidement dans les airs, mais on les voit souvent planer à de très grandes hauteurs, les ailes tendues, sans apparence de mouvements. Les croix des églises, les toits élevés, le sommet des grands arbres, leur servent souvent de postes d'observation ; et une carcasse quelconque a-t-elle été reconnue quelque part par l’un d’eux, on en voit aussitôt accourir par dizaines de tout côté, planer quelques instants au dessus de l'objet convoité, puis s'abattre incontinent
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et faire tout disparaître en un instant. Ils sont d’une telle voracité, qu’un cadavre de chien, de cochon, de chèvre, etc., est dans un instant dépécé et réduit aux plus gros os qui seuls demeurent en place. De couleur noire avec une tache blanchâtre vers l'extrémité de l'aile, on croirait cette aile mutilée ou déchiquetée lorsqu'on les voit planer dans les airs.
Ces vautours ont été importés depuis bien des années et se sont prodigieusement multipliés. Une loi veille à leur protection en infligeant une amende à ceux qui leur donnent la mort. Comme je l'ai dit plus haut, on a essayé, sans réussir, à les acclimater à la Martinique et à Ste-Lucie, mais sans prendre, je pense, les précautions nécessaires pour leur propagation.
En plusieurs endroits, des maisons en retraite sur la rue, avec les parterres et les massifs de fleurs qui les précèdent, nous montrent des résidences tout-à-fait princières, et rompent fort agréableranent cette monotonie que présentent d'ordinaire nos villes commerciales du nord; ajoutons que l'air est souvent embaumé du parfum que répandent ces fleurs en si grand nombre, et presque toujours à odeur excessivement concentrée,
Il était près de onze heures lorsque nous revimes au presbytère, enthousiasmés de tout le nouveau que nous rencontrions à chaque pas, et charmés de l'accueil que nous recevions partout,
Mor: preunier soin dans l'après-midi est de faire une visite minutieuse dans le jardin des Pères qui entoure presque la maison, C’est là que je me propose d'établir le champ particulier de mes études et de mes chasses ; car ce jardin, de vastes dimensions, occupant un bloc entier, bordé d’une rue sur chacune de ses quatre faces, contient des arbres, des arbrisseaux, et une foule d’autres plantes. Deux larges allées, se croisant à angle droit au milieu, le partagent en quatre grands carrés, sans compter les autres pièces longeant les murs ou avoisinant la laison,
‘ L’allée transversale qui se trouve immédiatement au bas du perron, est bordée de chaque côté, d’une superbe rangée de ketmies, à fleurs rouges, doubles ou simples, toujours en profusion.
L’allée principale qui s'étend jusqu’au mur d'arrière, est bordée d’abord d’eucalyptus très élancés, puis de cocotiers chargés de leurs énormes fruits. Une haie de crotons garnit les espaces entre ces arbres. Sur les côtés, près des murs, se trouvent des bananiers en grand : ::mbre, très vigoureux, et se courbant sous le poids des énormes " ,.:e8 de fruits qui leur pendent du fatte, L'allée transversale du lieu est garnie de chaque côté de poteaux auxquels sont attachés des ceps de vignes, destinés à former un tunnel de cette allée. Mais ces vignes sont toutes languissantes, ayant été atiaquées par ces redoutables fourmis qu’on rencontre partout ici, et qui,en très peu de temps, les ont dépouillées etde leurs fruits et de leurs feuilles, On a été obligé d’entourer et ceps et supports de cordons enduits de goudron pour arrêter les maraudeuses dans leurs déprédations, mais la santé des plants était déjà, je pense, trop fortement compromise, pour leur permettre de reprenüre leur vigueur première. Il est probable aussi que la culture de la vigne réussirait mieux sur les collines au pieds des montagnes, que dans cette plaine où.une humidité excessive de cinq à six mois de durée, succède à une sécheresse non moins longue et encore plus dommageable à la santé des plantes. Quelques grappes cependant qui par-ci, par-là pendaient au treillis, montraient une apparence des plus encourageantes.
Les vastes carrés en culture sont presque tous, je ne dirai pas convertis en prairies, mais plantés en foin, car ici on ne sème pas le foin, mais on le plante, par talles allignées au cordeau. C'est l'herbe-de-Guinée, Panicum jumentorum, que l'on plante ainsi pour la nourriture du bétail, et surtout des chevaux que l’on tient à l'écurie. (Comme cette graminée peut être coupée cinq à six fois dans l’année, il n'en faut qu'un
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carré très peu étendu pour suffire à la nourriture d’un cheval. On la coupe à mesure du besoin, et on la sert ainsi aux animaux toujours verte, la laissant à peine se faner avant de la leur livrer, Je pense que nos chevaux ne l’estimeraient guère au début, car sa feuille rude au toucher et sa tige assez consistante, paraissent offrir une nourriture peu appétissante à ces: nobles bêtes. Il va sans dire qu’on la coupe toujours avant la maturité, même avant qu’elle ne montre sa panicule de graines, ettelle est sa vigueur de végétation, qu'au bout de quelques jours seulement, elle paraît à peine avoir souffert de la tonte.
J'avais déjà vu plus d’une fois des cocotiers, mais nulle part je n'avais pu les examiner de près. Le cocotier, Cocos nucifera, Linné, appartient, comme l’on sait, à la famille des palmiers. Il dépasse rarement vingt pieds en hauteur (1) avec un tronc de dix à 15 pouces, et des feuilles pinnées de 8, 10 et 12 pieds de longueur, qui souvent, le tronc étant penché, atteignent le sol. Comme la plupart des arbres des climats tropiœux, le cocotier semble n’avoir pas de saison qui lui soit propre pour la maturité de ses fruits ; il est rare qu’on ne voye pas sur le même arbre, à côté de ses panicules de jolies fleurs jaunâtres, des fruits de différentes grosseurs, depuis celle d’une noisette jusqu’à la taille de 6 à 7 pouces qu'ils atteignent à la maturité, Je craignais toujours de m'approcher de ces arbres, lorsqu'il ventait, redoutant la chute de quelques uns de ces énormes fruits; mais la divine Providence a si bien réglé toute chose, que ces lourdes noix ont un pédoncule assez fort pour les retenir contre les plus grands vents ; aussi, sur des centaines que j'ai pu examiner, je n’ai jamais rencontré un seul fruit sur le sol détaché spontanément de l'arbre.
On plante le cocotier pour ses fruits dans les jardins, mais on le trouve aussi à l’étet sauvage sur le bord de la mer et des
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(1) Au Brézil, me dit-on, on voit des cocotiers de 50 à 60 pieds de lauteur, Je sais qu’il y en a de plusieurs espèces,
rivières. Nous en avons vu, en passant à la Martinique, en véri. tables forêts dans des plaines basses au fonds de certaines baies,
À la maturité, l’amande de la noix de coco en gemplit entièrement l'intérieur, mais jusque là le milien est toujours rempli par un liquide lactescent qu'on affectionne beaucoup ici, Tous les matins, on rencontre par les rues, tratnées par des bourri. ques, des charrettes remplies de cocos verts, et de tous côtés on voit les hommes, les femmes, les enfants s'approcher pour s’abreuver du liquide recherché. Le vendeur, d’un coup de ces . forts coutelas dont on se sert pour la coupe de la canne-à-sucre, fait partir la pcir ‘a du fruit, et le livre ainsi au consommateur qui sans pius taruur en ingurgite là même le contenu. On les vend d'ordinaire un cent la pièce. Lorsque les fruits n’nnt pas été trop remués, te L; ile intérieur est parfaitement limpide, et il surprend par sa fraîcheur, malgré la haute température du lieu. J'ai goûté plus d’une fois de ce liquide, qu’on prend d'ordinaire le matin, mais, tout en lui trouvant un goût assez agréable, il m'aurait fallu un usage de quelque durée pour me le faire particulièrement affectionner.
On tire du coco une matière textile et une huile qu’on exploite sur une grande échelle en certains quartiers.
Les eucalyptus, qu'on s'est plu à tant vanter dans ces dernières années, n’ont pas donné ici les résultats qu’on en attendait. Les arbres de vingt-cinq à trente pieds de hauteur paraissent souffreteux, montrant par-ci par-là quelques branches sèches et émettant de la gomme en plusieurs endroits de leurs troncs. Ils sont loin d’avoir l'air de santé et de vigueur de ceux que j'ai vus aux Trois-Fontaines, près de Rome.
Pendant que j'étais à faire ainsi l'examen des plantes du jardin, je n'ai pas été peu surpris de voir tout-à-coup deux petits animaux étranges, traverser l'allée devant moi pour « cacher sous la haie, Bruns, un peu plus grands que le lièvre, ils en avaient quelque peu la ressemblance et en partageaient
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aussi l2s allures. N'ayant qu’un rudimeut de queue avec les pattes postérieures beaucoup plus longues que les antérieures, la lèvre supérieure fendue comme chez le lièvre et laissant
paraître deux grandes incisives, les rangeaient sans plus d’examen, dans la famille des rongeurs.
—Quels sont ces animaux, demandai-je au Père qui était près de moi À — Ce sont des Agoutis ; il y en a 8 ou 9.
—Sont-ce des animaux sauvages propres à l’île ?
—Oui, les Agoutis sont communs dans nos bois, mais ceuxci sont à peu près apprivoisés. D'ailleurs notre jardin étant de tout côté entouré d’un mur, ils ne peuvent s'enfuir. Attendez, je vais les faire venir.
Puis, prenant un morceau de pain, il se mit à les siffler, et aussitôt cinq à six se montrèrent, s’empressant à l'envie de saisir les bouchées de pain qu’on leur envoyait,
On fait souvent la chasse aux Agoutis pour leur chair; mais comme elle retient toujours une forte saveur de venaison, elle ne plaît pas à tout le monde. ;
Une singulière faculté de cet animal, est qu’il ne boit pas.
Il se nourrit de fruits tombés des arbres, de racines, de bourgeons et même de feuilles; c'est un omnivore.
La femelle met bas quatre à cinq fois par année, et élève de quatre à cinq petits qu’elle allaite peu de temps et qui croissent très vite.
Les naturalistes donnent à l’Agouti le nom de Dasyprocta agouti, Illiger.
La cathédrale, qui occupe un bloc entier de la vaste place publique qui partage presque la ville en deux parties, est un grand édifice à trois nefs, en belle pierre blanchâtre, reflétant un air de propreté fort agréable. Commencée en 1816, ce n’est qu'en 1832 qu'elle a été livrée au culte. Son autel principal qui est en beau marbre d'Italie, à la façon des grandes basiliques
Européennes, est situé en avant du sanctuaire, avec une vaste chapelle en arrière. À droite, à côté du chœur, est la sacristie, et du côté apposé la chapelle de S. Dominique, qui possède aussi un autel en marbre.
Un orgue à trois claviers, de trente régistres, fabriqué à Londres, plusieurs statues et peintures, ornent l’intérieur du temple ; parmi ces dernières, la mort de S. Joseph, par je ne sais quel artiste, m'a paru avoir un mérite plus qu’ordinaire, La chaire et le trône de l’évêque sont en bois du pays et d’un travail de sculpture remarquable, On voit aussi dans le bas un superbe baptistère en marbre. Les fenêtres des longs-pars, portent vis-à-vis chacune un grand œil de bouc à verres colorés, qui ne contribuent pas peu à tamiser la lumière d’une manière fort agréable. La façade, qui est flanquée d’une tour de chaque côté, porte aussi un grand vitrail à trois compartiments, avec sujets religieux peints sur les vitres. Les tours qui renferment chacune une horloge, contiennent en outre douze cloches, d’un poids cependant tout ordinaire.
La place publique, qui porte le nom de Marine Square, est bien trop longue pour sa largeur. Comme les rues coupent à angle droit pour la traverser, elle se trouve ainsi partagée en quatre ou cinq blocs, sur l’un desquels est une vaste fontaine faisant jaillir l’eau claire et limpide de l’aqueduc que possède la ville. Cette place qui s'étend de l’ouest à l’est est bordée de chaque côté par une avenue sur laquelle s'étendent de nombreux étalages de marchands,.et comme les côtés de chaque carré portent chacun une ligne de grands arbres, mahoganés et autres, ces arbres se trouvent à former voute au milieu par la réunion de leurs branches, et lorsqu'on se rapproche de la cathédrale, on voit quatre gigantesques palmiers servant comme de candelabres à l'édifice religieux qui se montre au milieu, L’allée centrale dans toute la longueur de la place est macadémisée, mais les côtés, entre les arbres, sont tout couverts d’un épais gazon, qui sert souvent de couche aux nombreux coulis
qui en font presque habituellement leur résidence,
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Les coulis sont les habitants des Indes Orientales qui émigrent en Amérique depuis une quarantaine d'années. Ils sont aujourd'hui au nombre de 60,000 dans Trinidad, c’est-àdire formant un tiers de la population totale. Ils se partagent en hindous , mahométans et chrétiens. Les premiers sont de beaucoup les plus nombreux. Comme les mahométans ne doivent boire ni vin ni liqueurs fortes, la tentation de savourer le bon rum qu'ils voient déguster par leurs co-nationaux, les engage souvent à abjnrer les prescriptions de Mahomet,
Les coulis, quoique avec forte teinte de noir souvent, ont les traits fins et réguliers ; ils n’ont. ni la chevelure laineuse, ni les affreuses lèvres en grouin des africains. Ils sont aussi plus intelligents et plus susceptibles de civilisation.
Ils sont économes à l'excès, se privant souvent de la nourriture suffisante pour mettre des épargnes de côté ; aussi plusieurs d'entre eux parviennent-ils à acquérir des fortunes considérables. On cite deux marchands de Port-d'Espagne ne valant pas moins chacun de $120,000. Le prêt à intérêt leur sert souvent à augmenter leur pécule ; à 10 par cent par mois, comme ils l’exigent, les capitaux se multiplient rapidement.
Leur costume tranche si étrangement sur les accoutrements ordinaires des gens civilisés, qu'ils ne manquent pas de frapper les étrangers qui les voient pour la première fois. Si tout-àcoup deux ou trois de ces individus pouvaient se montrer dans les rues de Montréal ou de Québec, je n'ai pas de doute que nos chevaux même prendraient l’épouvante à leur vue, et que la
police les ferait aussitot disparaître comme outrageant le décence de rigueur.
Imaginez des hommes de bonne taille, à peau plus ou moins noire, portant aux reins une ceinture se composant d’une longue bande de coton qu'ils croisent et enroulent d'une façon dont je n’ai jamais pu me rendre compte, mais disposée toutefois de manière à former un énorme sac qui leur pend jusque sur les genoux. Ajoutes ensuite une couverture de tête
quelconque plus ou moins avariée, avec une chemise de coton descendant au milieu des cuisses, et vous avez le costume com. plet du coulis tel que nous le voyons dans les rues et surtout sur la place publique de Port-d’'Espagne. Mais ce qui ne contribue pas peu à rendre cet accoutrement encore plus disgracieux, c'est que ces hommes sont entièrement dépourvus de muscles saillants aux bras, aux jambes et aux cuisses. Plantez deux bâtons noirs pour supporter une masse allongée ayant quelque peu la forme d’un tronc humain, et vous aurez l'ap. parence du coulis tel qu’il se présente vu à distance.
Ne sont-ils pas bien faits, observai-je à M. Huart, pour aller avec les vautours, aux longues pattes, au corps noir et à la mine disgracieuse ? On dirait vraiment qu'ils ont quelques liens de parenté. S'il n’en peut être ainsi, ils ont du moins les uns et les autres, plus d’un point dans les allures qui les met. tent en harmonie. Ils viennent d’ailleurs du même pays.
Leurs prêtres ou brahmanes, pour les indous s’entend, portent absolument le même costume, leur chemise cependant est un peu plus longue, et toujours nette, d’un beau blanc.
J’en étais à me demander pourquoi ce sac qu’ils se disposent ainsi entre les jambes, lorsque j'en vis un, un jour, y mettre la main pour en retirer un couteau. Je compris dès lors que cette poche commune tenait lieu de celle de nos blouses, pantalons, vestes, etc. pour loger les différents objets que l’on porte sur soi.
Dans les campagnes, on se passe généralement de la chemise, et tout le costume se réduit à un turban sur la tête et à ce brayet autour des reins.
En général les enfants vo:.' nus jusqu’à l’âge de 7 à 8 ans, et même souvent de 10 à 12, cependant ce sont les garçons seuls qu’on voit ainsi sans vêtements, je n’ai jamais rencontré de petites filles en cet état au-delà de 3 ou 4 ans; comme si une parcelle de pudeur retenue par les mères les avait induites à leur inspirer quelque soupçon de réserve.
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Une autre particularité dans les habitudes de ces indiens est, lorsqu'ils conversent entre eux, non pas de se tenir debout, en cercle, mais bien accroupis en ployant leurs genoux. Comme les femmes aussi bien que les hommes prennent aussi cette posture, on comprend que le brayet est également nécessaire aux unes comme aux autres. Je m'étonnais toujours de Voir sur la place publique des cercles de ces indiens passer des heures, et presque des journées entières, dans cette fatigante et disgracieuse posture; mais je comprends que leur manque de mollets et de muscles saillants leur rend cette position moins pénible ou plutôt supportable.
Les femmes des coulis sont toutes de fort petite taille, accusant une grande différence avec celle des hommes. Leurs traits réguliers les rendent assez jolies, et elles ont d'ordinaire un air fort agréable. Ajoutons qu'elles ne partagent pas la maigreur de leurs maris, et que leurs bras et leurs jambes, qu'elles portent toujours nus, sont pourvus des muscles qui e, Leur costume aussi n’a rien de disgracieux. Outre la couche qu’elles portent comme les hommes, elles ont une petite juppe qui leur vient à mi-cuisses, et par dessus le tout une chemise ou robe, en indienne à couleurs de bon goût, qui leur descend un peu plus bas que les genoux. Cette chemise, qui est toujours sans manches, n’a qu’une petite ouverture sous le menton.
Elles sont toutes très avides de joyaux. Toutes portent un anneau à la narine, avec bracelets aux bras, aux jambes, et souvent des anneaux aux doigts et aux orteils. J’en ai vu quelques unes avec de grands anneaux en or passés dans la narine et dans l'oreille. Beaucoup ont le cartilage entre les deux narines percé, pour porter une superbe plaque d’or, avec frange au bas, qui leur couvre toute la bouche jusqu’au menton. Qnelques unes portent autour du cou un collier de pièces de monnaies d'or ; il n’est pas rare d'en rencontrer qui ont ainsi en joyaux pour quelques centaines de piastivs en valeur.
Comme ces femmes se marient fort jeunes, à onze où douze ans, et qu’elles ont ainsi à supporter avec les fatigues de la maternité des travaux fort pénibles, elles atteignent la décrépitude de très bonne heure; à 25, et 30 ans, ce sont déjà des vieilles, défraichies, fanées, usées. Etant beaucoup mo‘ nombreuses que les hommes, elles imposent leur volonté leur caprice dans le choix d’un mari; et la polygamie est quelquefois prise ici en sens inverse, c'est-à-dire que ce n’est pas l’homme qui a plusieurs femmes, mais bien l'épouse qui a plusieurs maris, et il est arrivé plus d’une fois que lorsqu'elle voulait se défaire de quelqu'un d’entre eux, le poison ou le poignard a su faire son œuvre.
Ce qui me frappa étrangement dans les allures des coulis, ce sont leurs boutiques de barbier qu’ils étalent sur la place publique. Rien de plus simple. Un rasoir, une tasse de fer blanc, avec un morceau de savon, voilà tous les ustensiles nécessaires. Le raseur avec le candidat à la rasade, s’accrc pissent en se ployant les genoux l’un en face de l’autre, là, le gazon, à côté de l'allée des passants. * Le premier sauce les doigts de sa main gauche dans sa tasse remplie d’eau, les frotte un peu sur son morceau de savon que retient une coque de coco, et les passe ensuite sur les lèvres et le menton de son client. N'’allez pas croire qu'il voile la face noire de son client de la blanche écume du savon, c’est à peine si on en voit des traces. Puis s’armant de son rasoir, il le promène sur la figure de son vis-à-vis, en l’épilant plus ou moins exactement,
—Mais, direz-vous, pas de serviette? pas d'eau pour se laver ?
—Rien de tout cela; qu’il se frotte la figure de ses doigts, et la toilette sera terminée.
Je craignais toujours, en voyant ces barbiers à l'œuvre, qu'un accident quelconque, le heurt d'un passant, par exemple, venant à faire perdre l'équilibre à l’un des deux acteurs, n’amenût l’autre à se blesser sur le rasoir, Mais il paraît que rien de tel
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Samedi, 14 avril.—Déjà je ne me sens plus des fatigues du voyage, et la chaleur m’accommodant comme d'ordinaire, je me trouve tout-à-fait acclimaté.
Je continue dans l’avant-midi mon exploration du jardin. Comme je tenais beaucoup à recueillir des coquilles terrestres, je fouille avec soin entre les racines, à demi aériennes des cocotiers; et je suis tout triomphant d’avoir pu y trouver six à sept exemplaires d’un petit bulime qui m'était déjà connu, c’est le Buliminus octona, Gmelin, à coquille subcylindrique, presque hyaline et assez fragile.
— Prenez garde, me dit un Père, en fouillant ainsi au pied des arbres, vous pourriez y rencontrer de nos redoutables myriapodes; c’est là qu'ils se tiennent d'ordinaire.
—Comment! vous entretiendriez de si vilaines bêtes dans votre jardin? y en avez-vous déjà rencontré ?
—Non; mais c'est au pied des arbres, sous les feuilles et les herbes qu’on les trouve.
—Dans les bois, passe ; mais dans un jardin clos de murs de toutes parts, pas possible, Aussi, sans aucune crainte, j'ai continué à fouiller dans les feuilles et les décombres de tous les recoins, sans rien trouver de redoutable, J'aurais été moins surpris d’y rencontrer des scorpions, mais comme j'avais déjà fait la connaissance de ces intéressantes bestioles, en Floride et en Orient, je ne les redoutais nullement,
Vers les 11h., toujours accompagnés du P. Hilaire, nous nous rendons à l’archevêché pour répondre à la gracieuse invitation que l'archevêque nous avait faite la veille.
On nous fait, comme la première Fo l'accueil le plus bienveillant,
L'heure du diner arrive bientôt, et nous passons'au réfectoire,
L’archevêque occupe le bout de la table, qui est assez petite, il me fait mettre à sa droite et M. Huart à sa gauche, le P, Hilaire prend place à côté de moi, et Mgr Flood occupe l'autre extrémité de la table.
Le Frère Vincent, qui est le factotum de la maison, se tient debout près de nous pour le service,
Si les deux évêques mènent d'ordinaire une vie de religieux, la table pour cette fois n'avait rien qui rappelât le dominicain, Voici, à peu de chose près, qu’elle en était le menu: soupe, pigeons, bœuf rôti, poulets, coussecouches, patates, haricots, petits pois, salade, costarde, jus d’ananas à la glace et préparé je ne sais comment, mais délicieux, mangos etc, etc.
J'avais déjà précédemment goûté aux mangos, et ils ne m'avaient plu qu’à demi, mais en voyant le bon archevêque, au dessert, en déguster un énorme avec une évidente satisfaction, je me décidai à renouveler l’essai. Et j'avoue que cette fois, je ne trouvai pas le fruit-au-beurre indifférent. On les prise beaucoup ici ; quoiqu'’ils soient tràs communs, tout le monde parle des mangos, comme d’un régal. Il faut remarquer aussi qu'il y a mangos et mangos, les fruits des arbres greffés surtout sont bien supérieurs aux autres.
Les mangos, qu'avec bien plus de raison on devrait appeler mangues, sont les fruits du manguier, Mangifera indica, Linné, arbre des Indes, Orientales, qu'on trouve maintenant duns toutes les Antilles. Cet arbre, de 30 à 40 pieds, à feuilles simples, alternes, coriaces, et à fleurs en panicules terminales, appartient à la famille de Térébinthacées. Il a l'écorce raboteuse et le bois cassant, Son fruit, qui varie en grosseur suivant les variétés depuis celle des moyennes pêches à celle des grosses poires, est un peu comprimé, plus gros à sa base, avec un sillon sur le côté, il renferme un noyau pierreux entouré d’une enveloppe fibreuse désagréable aux goumets; su peau, de couleur jaunâtre à la maturité, est lisse, mince, et laisse échapper des gouttes résineuses aux moindres piqûres; sa
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SÉJOUR A T'INIDAD 5
chaire est d’un jaune orangé de carotte, et sa saveur se rapproche un peu de celle du beurre ou encore d'avantage de celle de la térébenthine à laquelle il faut s’accontumer.
Pendant que nous étions à table, un singe qu'on retient captif dans la cours, se passait la main à travers les palettes des persiennes, sollicitant quelques friandises, en même temps qu’un perroquet s’efforçait de lui faire concurrence, en débitant des gammes de toute façon. Il va sans dire que le bon Frère Vincent n’était pas toujours sourd à de telles invitations.
Mgr Flood qui faisait ses préparatifs de départ, m'invita à entrer dans sa chambre pour voir sa chapelle portative, Je ne fus pas peu surpris de voir qu'il disposait toute chose sans le secours de personne.
—Mais, Monseigneur, n’avez-vous pas un secrétaire, pour s'occuper de ces détails ?
—Je suis à moi-même mon secrétaire et mon serviteur, On n’est jamais plus libre que lorsqu'on ne dépend de personne.
—Et vous allez ainsi, seul, faire vos visites pastorales ?
—Comme vous le voyez. Les curés qui m’hébergent sont eux-mêmes toute ma suite.
J’admirai comme la chapelle complète, calice, missel, bottes aux Saintes-Huiles, mitres, etc., se disposait dans un ordre parfait dans une valise encore assez petite.
Le bon évêque s'était engagé à aller faire une visite d'adieux au couvent qui est tout auyrrès, mais ses préparatifs ne lui en laissant pas le temps, il nous iuvita à aller saluer les bonnes sœurs et visiter leurs élèves, en faisant valoir ses excuses pour son absence,
C'est très bien, dis-je à M. Huart, allons avec le P. Hilaire, recevoir des honneurs épiscopaux par accident, en attendant que ces honneurs arrivent par droit au bon religieux.
Nous nous rendons donc au couvent, où nous trouvons toutes les élèves, blanches et noires, en grande tenue, pour la
visite épiscopale qu'on attendait. Nous offrons les excuses de Monseigneur, et les bonnes Sœurs nous font monter sur l’estrade tout préparée pour entendre les pièces de chant qu’on devait exécuter.
Mettez des religieuses quelque part, et vous êtes sûr que l'ordre, la propreté, la mise, convenable s’y montreront sans tarder. Les petites noires surtout m'intéressent particulièrement ; ce ne sont plus ces enfants sales, déguenillées, insouci# , qu'on rencontre par les rues, mais des petites filles propres, Lien mises, avec un air de naïve modestie dénotant qu'elles ont sû profiter des leçons qu'on leur a données. De toutes petites récitèrent des compiiments en anglais et en français avec un aplomb et une grâce dont on les aurait crues incapables.
Ces religieuses sont du même ordre que celles que nous avons vues à Ste-Lucie, des Sœurs de St-Joseph de Cluny.
Mais voici l'heure du départ arrivée pour Mgr Flood, nous retournons donc à l'évêché, et trouvons les voitures toutes prètes pour le transport au quai.
Le vénérable archevêque veut bien m'inviter, avec M. Huart, à prendre place dans sa voiture, et le P. Hilaire monte avec Mgr Flood. Ainsi s'opère le départ de l’évêque pour sa visite pastorale, sans plus de cérémonies; suite de voitures, cloches, rien de tout cela.
Arrivés sur le quai, le vieil archevêque voulait aussi mettre pied à terre, mais comme il faisait un fort vent avec quelques grains de pluie, nous l’engageons à garder son siège dans la voiture. Mgr Flood nous sert affectueusement la main, descend dans la chaloupe, et, matelotsaux rames pour le transporter au steamer mouillé au large. Il doit d’abord se rendre à Ste-Lucie et à quelques autres îles pour donner la confirmation, Son absence doit se prolonger au delà d’un mois,
Mgr l'archevêque voulait nous ramener au presbytère, mais nous le faisons consentir à ce que nous allions plutôt le
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reporter à sa résidence, Arrivés à l'évêché, nous avons peine à résister à ses instances pour nous faire entrer de nouveau et prolonger davantage la conversation. On ne peut voir plus de bonhommie, de sans gêne, et d’affectueux accueil que dans ce vénérable et digne prélat. Son thème, chaque fois qu'il nous rencontre, est toujours de faire en sorte que nous puissions lui envoyer des prêtres du Canada, car à Trindad, comme en bien d’autres endroits dans ces quartiers, les prêtres sont bien trop rares, et ce n’est qu'avec des difficultés sans nombre qu’on parvi:nt à remplacer les postes qui deviennent vacants. Mgr Gonin n’a pas moins actuellement de six cures vacantes qui toutes attendent des curés. Le service cependant est assez facile, et les revenus bien suffisants pour un honnête entretien. Chaque curé recoit soixante gourdes (ce sont nos piastres) par mois, et le tarif des différents services est très élevé, les honoraires des messes basses sont ici d’une gourde, et les prêtres en sont toujours fournis. On n’a pas l'habitude ici de faire chanter des services aux enterrements, mais on fait dire un grand nombre de basses messes, (1)
Mais n'allez pas croire que ce sont les paroissiens qui payent ces $60 par mois à leur curé, c’est l’évêque même, En outre, après vingt ans de service, tout curé a droit à sa retraite avec un traitement de 850 par mois.
Mais d'où viennent ces ressources à l’évêque, demanderezvous ?
Du gouvernement, L'évêque reçoit du gouvernement £ 1000 par an et soixante gourdes par mois pour chaque curé. On aurait lieu de s'étonner d’une telle générosité de la part d’un gouvernement protestant, mais, comme en Canada, on &, à Trinidad, un traité dont il faut respecter les stipulations,
La cession de Trinidad par la France à l'Angleterre a eu Jieu
(1) Il y a actuellement un curé Canadien à Trinidad, c’est le Rév. C. F. Sirois, ci-devant procureur du collège de Rimouski ; il est curé de la paroisse de Cédros, à l'extrémité sud de l'ile,
en 1797 ; comme les vauriens qui gonvernaient alors la France regardaient peu aux conditions, en cédant leurs colonies, pourvu qu’on leur donnât de l'argent, ils consentirent bien volontiers à servir ainsi les intérêts de la religion en retour des concessions qu'on leur fit alors.
Plusieurs curés qui ont servi leurs vingt années, sont actuellement en Europe, au repos avec leur rente. Je dois dire cependant qu'on a changé s:tte règle depuis quelques années. L'évêque recoit bien le montant stipulé du gouvernement, mais en nommant des curés, il s'engage à pourvoir à leur entretien sur leurs vieux jours, sans leur allouer la rente d'autrefois, et sans aussi faire une obligation de la retraite après vingt ans.
La province ecclésiastique de Port-d’'Espagne ne comprend que deux diocèses et un vicariat apostolique, savoir : le diocèse de Port-d’Espagne, et celui de Roseau, avec le vicariat apostolique de la Guyane anglaise,
Le diocèse de Port-d'Espagne se compose des îles qui suivent : Trinidad, Grenade, Tabago, St-Vincent et Ste-Lucie,
Le diocèse de Roseau s'étend aux îles ci-dessous : Dominique, Antigue, Montserrat, St-Kitts, St-Thomas et Ste-Croix.
Le vicariat apostolique est restreint à la Barbade avec la Guyane sur la terre ferme,
Le P, Hilaire m'avait proposé de le remplacer en chaire le lendemain à la grand’messe, alléguant que ce serait lui rendre un grand service. Je reconnaissais bien que je devais quelque chose à ces bons Pères pour la généreuse et si cordiale
hospitalité qu’il nous donnaient, mais je pensais que ma faiblesse :
habituelle de poumons, mon manque de préparation, et aussi le manque de connaissance de l'auditoire auquel je m'adresserais pouvaient me faire une excuse convenable pour ne pas me substituer dans la chaire aux Frères-Prêcheurs, qui semblent avoir des droits particuliers à l’occuper, Cependant je ne fus pas peu surpris de ï:re, sur l'ordo pour le lendemain qu’on apporta à la
pour re ce qui nable q A convent la robe sacrée, (
La les figu:
la mise toire, malgré qu'il est rend tou naguère g'anderr et tout 1 le serve
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SÉJOUR A TRiNIDAD 149
grande salle après le souper, Prædicator : Revsimus Provancher ; il fallut donc s’exécuter,
Dimanche, 15 Avril.—C'était tout un événement que la visite de deux prêtres Canadiens à Trinidad, aussi pour lui donner plus de solennité, le P. Hilaire ne manqua pas d'inviter l'archevêque au dîner. Monseigneur vint donc dire sa messe à 7h. comme d'ordinaire, assista à la grand’messe, et attendit pour prendre le diînèr avec nous.
Tel que réglé la veille, j'allai célébrer à 6h. à l’église du Rosaire, dans un autre quartier de la ville où me transporta l'une des voitures de la maison.
Je ne fus pas peu édifié de voir l’affluence et la bonne tenue des assistants à l’église du Rosaire. Je distribuai la sainte communion à plus de cent personnes, sur lesquelles on pouvait à peine compter quinze blanches. Presque toutes les négresses, pour recevoir la communion ge couvrent la tête d’un grand voile, ce qui n’ajoute pas peu à la mise décente et tout-à-fait convepable qui les distingue d'ordinaire.
A la grand’messe, à la cathédrale, il me fallut donc, tel que convenu, monter en chaire. C’est précédé du bedeau noir avec la robe bleue de rigueur, que j’allai, avant de monter à la tribune sacrée, demander la bénédicion à l'archevêque,
La vaste nef était bien remplie, et ici, comme à Roseau, les figures blanches se: iblent faire exception. Je fus frappé de la mise tout-à-fait convenable et de la bonne tenue de cet auditoire. On prêta à mes paroles une attention tout particulière, malgré le peu de préparation que j'avais pu y apporter, Mais qu'il est beau, ce spectacle que nous offre le catholicisme, qui rend tous ses enfants véritablement frères! Ces figures noires, naguère encore courbées sous le jong de l’esclavage, différant si grandement de nous par les mœurs, les allures, les habitudes, et tout leur genre de vie, adorent le même Dieu que nous, et le servent de la même manière ; ils écoutent avec respect sa parole, acceptent ses commandements, se nourrissent du même
pain divin, combattent dans la même lice, et aspirent au même but, Nous sommes réellement des frères; et malgré les dissonnances apparentes qui nous séparent, nous sentons, au pied des autels, l’action Île la charité qui nous rapproche et nous fait aimer les uns les autres |
Oui! l'Eglise fondée par Jésus-Christ, est véritablement catholique, universelle. J'ai été en Europe, en Afrique, en Asie, et me voici en Amérique près du milieu de la terre, et partout, j'ai rencontré des frères. Malgré des climats différents, des mœurs, des coutumes, des races diftérentes, un genre de vie tout différent, il semble que je ne sois étranger nulle part, J’entre dans l’église, et me voici chez nous. Qu'importe que ceux qui la remplissent aient la figure noire, j'y retrouve nos autels, nos croix, nos calices, nos missels, nos ornements, notre langue, les enfants noirs qui me servent me répondant dans la langue liturgique.
L'Eglise, dans sa sagesse, a statué sur la fixité et la permanence de son langage propre, pour ne pas abandonner son institu. tion divine aux fluctuations des coutumes et changements qui distinguent les institutions humaines. Tempora mutantur, et mutamur cum illis, a chanté la poète; mais l'Eglise qui n’appartient pas au temps, est soustraite à cette règle ; sa langue est aujourd'hui ce qu’elle était il y a mille ans, et elle seïa telle jusqu’à la consommation des siècles,
Les différents peuples qui se partagent le domaine de la terre, se distinguent en diverses nationalités, dont chacune se montre jalouse de conserver les caractères qui lui sont propres. Or la langue est peut-être parmi ces caractères le plus puissant, le plus efficace, pour assurer à une nationalité sa conservation permanente,
“ Si les Canadiens français, ai-je dit en passant, abandonnés à eux-mêmes parmi une race ennemie, après à peine plus d’un siècle, ont vu leur nombre s’augmenter de 60,000 jusqu’à plus de 2,000,000, c’est qu'ils portaient cette divise inscrite sur
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leur :nière : NOS INSTITUTIONS, NOTRE LANGUE ET NOS LOIS ! La langue est souvent la sauvegarde de la religion. Enlevez sa langue à un peuple, et il finira tôt ou tard à se fondre avec la nationalité au milieu de laquelle il se trouve, en épousant ses coutumes et ses habitudes, et, malheureusement souvent aussi, ses croyances religieuses.” ?
J'ignorais alors qu'il se faisait des efforts soutenus pour angliciser le peuple de ces colonies anglaises, et surtout pour en faire disparaître la langue française. Aussi ai-je reçu après, force félicitations de ceux qui résistent autant qu’ils le peuvent
à ce mouvement.
Comme coutumes particulières, je noterai que l’évêque ne donne pas ici la bénédiction au peuple après l'instruction, c’est au prédicateur même à le faire, et après la messe, on chante le Domine salvum fac regem, avec le verset et l’oraison que le prêtre chante au missel.
Après la chapelle, chez les Dominicains, c’est le réfectoire qui requiert le plus d’attention. Jamais viande ne peut paraître dans ce réfectoire, et toujours le silence doit y être observé. Le général même de l'Ordre ne peut y donner le Deo gratias; ce droit est réservé aux seuls évêques qui appartiennent à l’ordre. Si quelque Père a dispense de la règle, pour faire gras, en raison de sa santé, il lui faut manger dans une autre pièce, il ne peut alors prendre sa place au réfectoire. Il en est de même des étrangers que l’on reçoit, s’il ne veulent s’astreindre au maigre, ils doivent prendre leurs repas dans un autre réfectoire, Mais cela n’a lieu que pour le diner seulement, car les autres repas sont toujours en maigre. Il va sans dire que pour M. Huart et moi, le réfectoire principal ne nous a vus au dîner que les vendredis, tous les autres jours c’est dans un autre réfectoire que nous avons pris notre dîner.
C'est aussi dans ce réfectoire que se prenait le diner aujourd’hui, auquel assistait l'archevêque pour honorer les deux prêtres Canadiens. Il y avait à part nous, un autre étranger
dans la personne d’un M. Mélisant, jeune plantenr originaire de Marseille, qui avait comme nous passé la nuit au presbytère, et que les Pères m'ont paru favoriser tout particulièrement.
Il va sans dire que la table sujourd’hui ne ressemblait en rien à celle du réfectoire principal, et que la santé des deux Canadiens fut proposée par l'archevêque même.
On fait usage ici de vin comme en France, et on le prend Tarement sans l’assaisonner avec de la glace. On fait une consommation extraordinaire de glace, dans toutes ces îles, contrairement à ce qui se pratique en Orient ou dans le midi de l’Europe. Et, fait bien digne de remarque, malgré le contraste® frappant de la haute température de ces lieux avec un liquide glacé, on ne mentionne aucun cas de ces pleurésies ou fluxions de poitrine dont l’eau froide est si souvent la cause dans nos climats.
La glace qu’on consomme est ou importée de New-York, ou fabriquée ici.
Il paraît que les refroidissements subits sont plus dangereux ici pour le corps en général, que pour l'estomac en particulier ; on cite plusieurs cas de personnes, entre autres celui d’un Père nouvellement arrivé, qui, pour s'être mouillé les pieds seulement sans changer aussitôt de chaussure, ont été pris d’inflammations violentes, qui en quelques jours seulement les ont conduites au tombeau. Il en est de même des indigestions, qui sont toujours sérieuses et souvent fatales,
Comme nous sommes ici dans le pays du rum, on en fait un usage assez fréquent, pour se mettre à l’abri de ces accidents dus au refroidissements subits. Toutes les fois qu'après une marche ou un exercice qui a pu nous échauffer le sang, on a à prendre du repos dans un appartement plus frais, on prend un petit coup de rum pour se mettre à l'abri de ces accidents.
Les offices du soir, vêpres et chapelet, n'ayant lieu dans les diverses églises qu’à 7h., nous avons dans l'après midi la
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visite du Dr Lota et de M. Devenish, avec lesquels nous passons quelques agréables quarts d'heure,
Le Dr Lota est le héros de cette scène de la Martinique que j'ai rapportée précédemment, dans laquelle il a failli perdre la vie et où il a vu sa résidence réduite en mille pièces. Heureuse faute, nous disent les Pères, car elle nous a donné dans ce brave citoyen un modèle du chrétien pieux. J'avais remarqué cette figure le matin parmi les assistants à ma messe à l'église du Rosaire. Je dois dire que la figure du docteur tranche étrangement parmi les faces noires qui composent les masses ici. De bonne taille, haut en couleur, cheveux blonds grizonnants, il est facile à distinguer parmi tous les autres. Nous lui remettons la lettre d'introduction que M. de Pompignan avait bien voulu nous donner, et le brave homme nous fait l'honneur de nous inviter à aller prendre le diner chez lui, le dimanche suivant. Il choisit le dimanche, par ce que sa nombreuse clientelle lui laisse d'ordinaire plus de loisirs ce jour là que dans la semaine. Le docteur a une fille religieuse dans un couvent de Lyon.
M. Sil. Devenish, fait bien le couple avec le docteur ; c’est un beau vieillard, encore tout frais avec ses cheveux blancs, grand, ayant encore toute l’agilité de sa jeunesse, et d’une humeur que la gaîté n’abandonne jamais. Il parle français, anglais, italien, espagnol, et que sais-je encore, a fait son stage militaire en France, parcouru toute l’Europe, est venu en rapport avec les personnages les plus marquants, et a rapporté de tout cela une foule d'anecdotes et de réminiscences qu’il sait rappeler avec un entrain plein d’attraits et d'intérêt, Il vous chantera des bouts d’opéra italien, vous déclamera du Shakespeare, ou vous récitera de ses vers français, de telle façon que vous êtes embarrassé au début sur le caractère à lui attribuer, et ne savez trop quel jugement porter sur l’ensemble, Il parle de zoologie, de géologie, de botanique, d'histoire, de littérature française, anglaise, italienne, et avec cela a toujours le calembourg prêt pour mieux vous écarter encore sur le jugement à porter,
— Vous êtes naturaliste, me dit-il ? à la bonne heure, jé vous verrai avec plaisir, car c'est une étude qui m'a grandement plu.
—Quelle partie de l’histoire naturelle a particulièrement fixé votre attention ?
Oh! je suis à peu près comme le Jack of all trade du proverbe anglais, master in none; j'ai mordu partout et n'ai rien approfondi, Cependant, ma position d'ingénieur civil, chargé d’arpenter l’île entière, m’a mis en moyen d'étudier avec plus d'avantage la botanique et l’erpétologie. Je dis la botanique, mais particulièrement les essences ligneuses ; quant aux plantes herbacées, je les connais peu. Je n’ai pas présenté moins de 235 espèces de bois de Trinidad, à l'exposition de Londres de l'année dernière; j'aurai du plaisir à vous montrer ces spécimens. Quant aux reptiles, je crois connaître tous ceux de notre île.
—Avez-vous des serpents venimeux ici ?
— Nous en avons trois, je dirais mieux deux, car l’un des trois le boa, pour être dangereux, n’a cependant pas de venin, Nous avons donc le serpent-à-sonnettes, qui n’a pas de sonnettes, Lachesis mutus, Daudin, le serpent corail, Ælaps corallinus, Schlegel, et le boa Eunectes murinus, Cuvier. Mais on peut dire en général qu’à Triniäad nous n’avons pas de serpents à redouter; le‘boa et le crotale sont devenus rares, le premier ne se rencontre-que dans les baies marécageuses de la rive est qui sont peu fréquentées, et le second dans les montagnes solitaires, Quant au serpent corail, qui ne se trouve aussi que dans les bois, sa petite taille ne le fait guère redouter. Nous n’avons ici rien de comparable au redoutable fer-de-lance, le trigonocéphale de la Martinique et de Ste-Lucie.
— Votre nom, me suis-je permis d'ajouter, dénote une origine anglaise, vous appartenez probablement à cette nations lité ? |
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—Mon père était irlandais, ma mère allemande, et je suis né sur mer, voilà pourquoi je suis français.
Voilà l’homme ; véritable Protée, il vous échappe au moment où vous avez le plus d'assurance de le saisir,
Vers les quatre heures, je pousse une petite reconnaissance dans la partie est de la ville, près du bord de la mer, jusqu’à une petite rivière alors presque à sec ; aussi à raison de son manque d’eau durant la sécheresse, est-elle appelée Rivière sèche, Dry river. Je vois sur ses rives une quantité de petits crabs, de deux pouces environs, qui au moindre bruit, s'enfoncent dans les trous qui leur servent de retraites,
Le bord de la mer n’est rien moins qu'agréable ici. Plat, entièrement vaseux, il est presque inabordable, et les nombreux décombres qu’on y apporte tous les jours, ajoutent encore au peu d’attraits qu'il possède par lui-même. Les quais sont peu nombreux et peu considérables, vu qu’ils ne peuvent servir qu’à de petites embarcations, les gros vaisseaux étant foreés de mouiller au large.
J'avais été frappé des allures des coulis que je voyais tout le jour sur la place publique ; je ne suis pas moins étonné de voir ici leurs résidences. (C’est bien la demeure réduite à sa plus simple expression. Quatre piquets fixés en terre, reliés entre eux avec des feuilles de palmier, et portant une toile (une vieille voile de vaisseaux) pour couverture, voilà la demeure construite. Elle peut bien mesurer huit pieds en tout sens ; les enfants nus sont là à la porte se roulant dans la poussière, à côté de poules en recherche de quelques graines qu’elles
| peuvent rencontrer, ou à la poursuite des nombreuses fourmis
qu'on voit partout,
Je n’ai pas été peu surpris d'apprendre que la marée se fait très peu sentir ici, de quatre à six pieds, m'a-t-on dit, Quelle en est la raison ? Je n’en vois pas d'autre que l’étroitesse des bouches, aux deux extrémités de l’île, qui sert comme de couvercle à la concavité du golfe de Paria. L'eau
de l'océan soulevée à la haute mer à l'équateur, n’a pas le temps de se retirer par ces étroites bouches, avant le retour du flux ; de là ces marées peu considérables et à peu près toujours les mêmes. Sans doute qu’il en doit être autrement sur la côte est qui se trouve en plein océan.
La récitation du chapelet, le chant des vêpres, avec le salut du saint-Sacrement eurent lieu à 7h., comme à l'ordinaire avec une assistance remplissant toute la vaste église, comme aux offices du matin.
J'ai cru pouvoir remarquer, de même qu’à Roseau, que les bonnes voix étaient assez rares dans ces quartiers, et qu'en général les chœurs sont peu remarquables et le plus souvent fort pauvres.
Lundi, 16 avril. — Ayant à me pourvoir de quelques petits articles de toilette, je vais dans les magasins, ce matin. On y parle partout le français et l'anglais ; jai cru remarquer cependant que l’anglais était plus généralement employé. La cause en est, je pense, à ce que presque tous les marchands sont des anglais. Tous les commis sont des noirs.
Les prix des articles, manchettes, cols, chaussettes, pantoufles etc., sont à peu près les mêmes qu’à Québec. Important directement d'Angleterre comme nous, on conçoit que les prix doivent aussi être à peu près les mêmes, bien que le trajet soit un peu plus long pour eux que pour nous.
Il y a ici grande confusion dans la désignation des monnaies ; les anglaises et les américaines paraissent être les plus communes ; on parle rarement du franc français. On domne la piastre, le dollar américain, le nom de gourde, et les actions de la gourde sont exprimées en cents. On a cepi à une désignation particulière pour le 10 cents ou dème « aéricain, c'est l'escalin, On dit communément quatre escalins, cinq escalins, pour quarante cents, cinquante cents. Lorsqu'on compte en chelins, c’est toujours le sterling qu’il faut entendre.
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Comme il nous tardait, à M. Huart et à moi, de faire la visite du jardin botanique que possède la ville, nous nous décidons à y ailer ce matin même. Nous nous rendons sur la place publique, et montons dans le premier tramway allant dans cette direction.
Les voitures des tramways sont toutes à côtés découverts, n'ayant que des toiles qu'on rabat à volonté lorsqu'il faut se protéger contre la pluie. Les bancs sont en travers, pouvant contenir chacun quatre personnes seulement. Cette disposition nous permet de pouvoir examiner à notre aise toutes les rues par où nous passons. Ces voitures sont tirées par deux forts mulets qui, malgré la chaleur, dévanceraient en peu de temps nos chars urbains de Québec.
Je reconnais en passant l’église du Rosaire où j'étais venu célébrer la veille.
Les rues m'étonnent toujours par leur aspect étrange, et surtout la profusion de fleurs que l’on voit partout.
Les résidences ont plutôt l'air d’appartenir à un village prospère, qu’à une cité commerciale. On n’en voit aucune à quatre ou cinq étages comme dans nos Villes du nord, presque. toutes sont à un seul ou deux étages. (C’est sans doute pour pouvoir résister avec plus d'avantage aux secousses des tremblement de terre, assez fréquents dans ces régions, qu’on emploie ce genre de construction. Quelques unes sont en pierre, mais le plus grand nombre sont en bois ou en briques.
Comme on nous avait dit de garder le tramway jusqu’à l'extrémité de sa course, nous ne descendons de la voiture que lorsque les rails font défaut, en face d’une maison à droite qui paraît la dernière dans cette direction, et ayant à gauche une immense commune où nous voyons des troupeaux de vaches paissant à l’ombre d'arbres gigantesques, à branches disposées en étages et s'étendant horizontalement à une grande distance du tronc, de sorte que chacun d’eux couvre un espace considétable,
LR: s :
—Comment appelez-vous ces arbres, demandai-je au conducteur de notre voiture ?
—Cow tree fut sa réponse, ou encore Rain tree.
Cow tree, Rain tree me font bien comprendre que ces arbres peuvent être très utiles aux vaches pour les gar :ntir du soleil et même de la pluie, mais ne servent guère à me renseigner sur la famille botanique à laquelle ils peuvent appartenir,
Comme nous nous informions sur la route à suivre pour parvenir au jardin botanique, qu’on nous avait dit être tout près du terminus du tramway, un galonné noir qui était descendu avec nous, et que nous devinâmes être un facteur de J° poste, s'offrit à nous y conduire, devant lui-même s’y rendre, disait-il.
Nous continuons donc en se compagnie. La route est ici en pleine campagne ; nulle habitaticu en vue. Bientôt nous laissons la commune à gauche, et, appuyant sur la droite, nous, suivons une route dans une belle plaine aux pieds des collines que nous voyons tout près.
Nous examinons en passant quelques arbres isolés par-ci, par là, et d'immenses talles de bambous, de pas moins de dix à quinze pieds de diamètre et à travers lesquelles un chat ou même un rat n'aurait pu passer, tant les tiges étaient pressés les unes contre les autres. (Ces tiges pouvaient mesurer de quatre a six pouces de diamètre, avec une distance de dix-huit à vingt-quatre pouces entre les xœuds, et atteignant une hauteur de vingt-cinq à trente pieds. C'étaient les premiers que nous voyions aussi vigoureux.
Mais il fait un soleil à nous rôtir debout, qui nous tombe droit sur la tête, et malgré nos ombrelles, nous nous sentons épuisés par la transpiration qui perle de tous nos pores. Cependant nous marchons, et marchons toujours, sans voir apparence de changement.
— Avons-nous encore loin, pour parvenir au jardin, pis dai-je au facteur noir !
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— Nous arrivons, dit-il.
—Il en serait bien temps, car nous nous sentons fatigués, —Dans une couple de minutes, nous serons rendus.
Nous continuons donc.
Mais voici que la route fait un angle à gauche, et sur la droite se présente une superbe résidence, où notre facteur doit entrer, nons disant de l’attendre, qu’il revient aussitôt.
Nous poursuivons dans cette nouvelle route, passons un petit ruisseau, et apercevant, à notre gauche, tout près de nous un petit clocher,
— Mais qu'est-ce, demandâmes-nou, que ce clocher ? — C’est l’église de Ste-Anne.
—Mais où est donc le jardin botanique, que vous disiez être tout près ?
—Pas loin d'ici, suivez-moi encore,
—Non, nous n’allons pas plus loin. Nous allons entrer saluer le curé de cette église.
—Et souhaitant le bonjour à notre nègre, nous. entrons au presbytère, dont nous ignorions aussi Lien l'existence, que le curé nous était étranger, n’ayané jamais entendu parier de lui.
La véranda, comme partout ailleurs, est chargée de pots de fleurs, les portes sont grandes ouvertes, et l'ombre que projettent sur la maison des grands arbres qui l'entourent, nous fait entrevoir le lieu le plus propice que nous puissions désirer pour faire une halte dont nous sentions grandement le besoin,
Nous sonnons, et la portière nous invite à rentrer. Nous demandons à voir le curé.
Il se présente aussitot, C'est un gros irlandais qui malgré son embonpoint, semble ne pas souffrir de la chaleur qui nous accable, (C'est le Rév,
P. O'Hanlan, qui approche bien la soixantaine, et qui avec toutes ses allures irlandaises, parle bien le français.
En deux mots, nous lui racontous notre aventure. * ,
Mais ce nègre, dit-il, vous à fait prendre une fausse dir=c. tion ; vous êtes tout près du jardin botanique, il est vrai, mais pour y parvenir vous avez parcouru la courbe du cercle, au lieu d’en suivre la corde, Vous allez prendre un verre de vin, et continuerez ensuite si vous le désirez.
Une bouteille cachetée est apportée, et nous tronvons délicieux le vin de notre confrère irlandais, autant par sa qualité, qui n'était pas à dédaigner, qu’en raison du besoin que nous sentions de rafraichissements pour réparer nos forces.
Après un petit quart d'heure de conversation avec le bon Père, voyant qu'il était déjà onze heures passées, nous nous décidâmes à remettre à un autre jour la visite du jardin, et à refaire notre route pour retourner au presbytère,
Nous déclinâmes donc, l'offre que nous fit le brave curé de prendre le dîner avec lui, et nous remtmes en marche avec un nouveau courage pous atteindre le terminus du tramway. Nous arrivâmes au presbytère, juste à l'heure du midi, bien disposés à faire honneur au dîner qui allait bientôt sonner,
Il nous arrive, dans l’après midi, un compagnon de chambres, dans la personne d’un jeune prêtre italien employé au Vénézuéla, M. l'abbé Petrus De Marco, plein de gaîté et de bonhommie ; malheureusement impossible de nous comprendre ; il ne parle que l'italien et l'espagnol, et vaudrait à peu près autant pour nous du sanscrit ou du chinois. Nous essayons le latin, mais sans plus de succès ; notre manièrs, ou plutôt sx manière de prononcer la langue de Virgile, ne nous permet pas de nous comprendre. Nous rions aux éclats des longues tirades qu'il nous débite, sans pouvoir même deviner le sujet dont il veut nous entretenir, lui-même rit de son côté, car il est très gai, et semble avide de causer; mais il perle toujours à des personnes qui l’entendent fort bien, sans pouvoir le comprendre.
A la fn, dis-je à M. Huaït, il doit y avoir un moyen de
nous e phrase
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nous entendre ; essayons l'écriture. Je lui écris donc une phrase latine, et lui dis en la lui présentant : lege.
Il lit, mais grand Dieu ! de quelle manière !
Ah ! voilà donc sa manière de prononcer le latin ; je n’aurais jamais pu parvenit à le comprendre, si je ne l’eusse ainsi mis à l'épreuve par la lecture.
J'ai entendu maints italiens parler à Rome, et presque toujours je suis parvenu à les comprendre ; mais pour lui, la chose m'était impossible. Il faut dire aussi que sa manière d’articuler, ajoutait encore aux difficultés de son langage peu connu de nous.
Mais il était un article sur lequel M. Huart n’hésita pas un instant et qu'il comprit du premier coup, c'est celui de la pipe. S'ils ne pouvaieut toujours s'entendre en s’échangeant des phrases, ils étaient toujours d'accord pour faire surgir des nuages de fumée plus ou moins compacts et plus ou moins odorants,
Mardi, 17 avril.-- Bien décidé à reprendre l’excursion du jardin botanique, je me trouve forcé à y aller seul ce matin, parce que M. Huart, qui s'était déjà senti un peu de fièvre hier, s'en trouve incapable,
Je prends donc le tramway comme la veille, mais arrivé à un certain endroit, je crois remarquer qu’il ne suit pas la même route, cependant je laisse passer. Parvenus à l'extrémité des raiis, je reconnais que je me trouve (. l'autre côté de la commune que nous avions remarquée la veille, où paissent plusieurs troupeaux de vaches laitières.
Je demande au conducteur si je puis de ce point me rendre au jardin botanique, Oui, dit il, en traversant ce vaste champ que vous avez devant vous,
Je m'engage donc dans ce champ à travers bœufs et vaches et quelques arbres par-ci, par-là, surtout de ceux qui m'avaient si fort étonné la veille par leurs dimensions et leur port étrange
Il va saus dire que je les examine très minutieusement et que je leur découvre de nouveaux caractères aussi intéressants dans leurs détails que frappants dans leur apparence générale. Ces arbres, avec un diamètre de 4 à 5 pieds sur la souche, s'élèvent à une hauteur de 40 à 50 pieds, avec leurs branches superposées en étages horizontaux s'étendant très loin, si bien que 200 à 300 bêtes pourraient s'abriter à la fois sous leur ombrage, On pourrait croire qu'avec nne tête offrant une masse si étendue et si compacte, ils ne pourraient que difficilement résister aux grands vents; mais la providence ÿ a pourvu; le tronc qui est assez court sans branches, est entouré de:8 à 10 grosses racines, à moitié hors de terre s'étendant de tout côté jusqu’à 15 et 20 pieds, de sorte que si la tête est lourde, la base est proportionnée pour lui faire un appui. Ces arbres étaient tout émaillés de belles fleurs roses. Ayant pu saisir quelques rameaux florifères, j'ai reconnu de suite que j'avais affaire à une légumineuse ; les feuilles sont pennées et à folioles assez petites, et les fleurs sont rangées en bouquets à l’extrémité des branches. Le nom scientifique de l'arbre est Pithecolobium saman, du grec pithecos, singe, en raison probablement que croissant dans les montagnes il offre aux singes un abri des mieux appropriés pour y chercher une retraite.
Inutile d'observer que les arbres, les sentiers, sont scrupuleusement examinés pour y trouver des insectes et noter leurs caractères propres. Je m'attendais surtout de trouver des bousiers dans ce champ occupé par des vaches, mais à ma grande surprise, je ne pus en découvrir un seul. Je vois de nombreux hyménoptères, des polistes surtout, des papillons, des sauterelles, mais je ne puis en prendre aucun. Ne prévoyant pas que j'aurais une si belle occasion de faire des chasses, je ne m'étais pas pourvu des instruments nécessaires, Ma canne à la main droite, et supportant mon ombrelle de la main gauche, j'avais cru ne pas devoir m'embarrasser davantage.
Le champ traversé, je me trouve à la maison où nous
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avions laissé le tramway la veille. Je continue donc la route, mais en suivant à gauche cette fois, au lieu de prendre la droite.
Mais bientôt je me trouve en face d’un superbe jardin où je vois au fond une magnifique résidence avec des canons de cuivre brillants sur leurs affuts, et une sentinelle à l’entrée.
—Quelle est cette résidence, demandai-je au soldat ?
—C'est celle du gouverneur.
—Et le jardin botanique, où se trouve-t-il ?
— Encore quelques pas et vous y êtes.
Je continue donc et je m'engage dans la première entrée que je trouve libre.
Un monsieur que je voyais venir de la commune à travers champs, se trouve en même temps que moi à prendre la même direction. C'était un homme déjà sur l’âge, fort bien mis et d'apparence tout-à-fait convenable. Il ne parlait que l’anglais. J'appris plus tard que c'était l’un des conseillers du gouverneur,
Comme nous cheminions côte à côte dans une allée, voilà qu'un petit serpent traverse devant nous. Le monsieur parut tout transporté à cette rencontre. Mais d’un coup de canne je lui donnai le coup de grâce. (Ce petit serpent, d’un gris uniforme, de 8 à 10 pouces de long, et pas plus gros qu’un doigt d'enfant, ressemblait beaucoup à ceux que nous avons ici. Pour sûr il ne pouvait être dangereux, et je pus même constater qu’il n'était pas venimeux.
Ayant fait connaitre au monsieur que j'étais étranger et que je venais visiter le jardin pour la première fois, il me ce nduisit avec une extrême obligeance, en divers endroits, et me nomma une foule de plantes que je n'avais encore jamais vues, entre autres un muscadier, un caféier, le thé etc., etc, Il voulut bien m3 conduire au directeur du jardin, mais celui-ci n’y étant pas, il me remit à un noir, conducteur des travaux, passablement instruit et connuissant la plupart des plantes du jardin,
Un petit ruisseau, alors à sec, mais qui devient un torrent dans la saison des pluies, traverse le jardin, et comme ses bords conservent plus d'humidité que les parties plus élevées, il y a là une luxuriance de végétation dont je n'avais pas d'idée auparavant, De grands arbres de 50 à 60 pieds sont enlacées par des lianes aussi grosses que le corps d’un homme, qui, après avoir atteint le faîte, reviennent au sol en se subdivisant en filets plus ou moins volumineux, s’enracinent là même, et grimpent de nouVeau sur Jes plantes du voisinage. C'est de cette façon que des forêts se trouvent souvent tellement enlacées et enchevêtrées, qu'il n’y pas d'autre moyen de s’y frayer un chemin qu’en employant une serpe.
Tous les grands arbres près de ce ruisseau portaient sur leurs grosses branches, une foule de plantes parasites dont les feuilles, amples, longues, et surtout les fleurs, contrastaient étrangement avec le feuillage de l’hôte qui leur offrait un refuge.
Comme dans la crue des eaux le courant devenait très fort et entrainait les terres des bords, on avait tout pavé son lit et ses côtés de pierres, comme j'ai vu qu'on l'a fait sur les bords du canal de Suez pour arrêter l'éboulement du sable, et sur les grèves de la Seine à Paris, pour les tenir toujours propres.
On me montra de vastes pépinières, à demi ombragées, où l'on fait un élevage considérable de plarites ornementales et utiles, comme bégonias, fougères, palmiers, crotons, canne-à. sucre etc., etc,
Un petit arbre d’une vingtaine de pieds de hauteur, me frappa surtout par l'éclat extraordinaire de ses fleurs. C’est bien là l’une des plus magnifiques productions végétales que l'on puisse voir, L'Ambherstia, car tel est son nom, est une légumineuse de la tribu des césalpinées, Le calice bibractéolé est à tube long, cylindrique, à limbe quatripartit, à lobes étalés. Corolle à 5 pétaie: inégaux, dont le supérieur est beaucoup plus grand que les autres. Pédoncules, bractées, calices, pétales,
cultive petites, fruits, trayant grosses
Le temps i commet Au com prit tro cieuse F les trois vivant ( toute l”, tropicali quantitk
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rées, où ales et anne-àe
ur, me C'est les que bst une actéolé étalés, aucoup DétAa les,
sont de l’écarlate le plus brillant. Chaque fleur est bien de la longueur de la main sur deux pouces de large, et réunies sur un rachis aussi semblablement colorié, elles forment des grappes axilaires, pyramidales, pendantes, d'environ 3 pieds de longueur avec une largeur de près de 10 pouces à la base. Imaginez si un petit arbre de 12 à 15 pieds, au port noble, droit, élancé, avec son feuillage délicat du plus beau vert, doit avoir de l’éclat charge de telles masses de fleurs.
Le café, qu’on cultive en plusieurs endroits de l’île, est un petit arbre de 12 à 15 pieds qui appartient à la famille des Rubiacées. C'est dire de suite que ses fleurs sont peu remarquables. Il y en a un grand nombre d'espèces. Celle que l’on cultive pour le commerce est le Coffea arabica, à feuilles assez petites, opposées, toujours vertes ; ilse charge d’une profusion de fruits, d’un rouge brun à la maturité, d’une apparence assez attrayant:, mais ayant peu de chair, par contre portant deux grosses graines dont on connait l'usage et la saveur.
Le café, originaire de la Haute-Ethiopie, était en usage de temps immémorial en Arabie, et dans les pays voisins, lorsqu'au commencement du XVIIe siècle, il fut introduit en Europe. Au commencemut du siècle dernier, un capitaine Duclieux en prit trois pieds dans une serre à Paris où l’on cultivait la précieuse plante, pour les transporter à la Martinique. Deux sur les trois périrent dans la traversée, et c’est de ce seul pied survivant qu’est venu tout le café qu’on cultive aujourd'hui dans toute l'Amérique. Sa diffusion fut si rapide dans l'Amérique tropicale, que dès 1776 on évaluait à 33 millions de livres la quantité que.la seule partie française de St-Domingue exportait en Frunce.
Le café ne peut prospérer dans un climat où le thermomètre descend au dessous de 10° ; il préfère un sol un peu humide et s’accommode très bien du penchant des collines.
Semé de graine, après 15 à 18 mois il peut être mis en
place, où on l’espace de 7 à 8 pieds entre chaque plant, et après quatre avs, il commence à donner du fruit. Lorsqu'il a atteint 8 à 10 pieds de hauteur, on l’étête, afin de forcer la tige à émettre des branches latérales en plus grand nombre, lesquelles sont d'ordinaire les plus fructifères.
Comme la plupart des plantes tropicales, le caféier, porte des fleurs toute l’année, mais c’est particulièrement au printemps et en automne qu'il donne les plus fortes récoltes.
On cueille les fruits à la main, et on les expose au soleil pour les débarrasser de leur pulpe, mais il faut avoir grand soin de remuer les tas pour éviter la fermentation, ou bien on les fait macérer dans l’eau pendant 24 ou 48 heures, pour les faire sécher ensuite.
Il en est du café comme de plusieurs autres productions de la ‘nature, le terrain, le climat, la température, ont sur sa qualité une grande influence. Le plus estimé vient de Moka, les quatre autres qui à la suite se disputent la préférence, sont celui de Java, celui de Bourbon, celui de la Guiane et celui de la Martinique ou des autres Antilles.
Le café est'une culture assez restreinte à Trinidad, bien qu'il y soit d’une excellente qualité, mais la canne-à-sucre et le cacao semblent tenir lieu de toutes les autres récoltes que l’on pourrait faire.
Le café, sous le rapport hygiénique, est tonique, stimulant, facilite la digestion et les sécrétions ; il excite les facultés intellectuelles sans trop les exalter ; cependant les personnes à constitution délicate, nerveuse ou bilieuse, doivent s’en abstenir.
. La cannelle du commerce n’est rien autre chose que l'écorce d’une espèce de laurier, Laurus gl a Linné, privée de son épiderme,
Le Laurier cannelle est aussi un joli petit arbre pouvant s'élever jusqu’à 25 au 30 pieds, mais on ne le laisse pas parvenir d'ordinaire à cette hauteur, Comme il croît en toufles,
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lorsque les tiges ont atteint 10 à 12 pieds de hauteur, on coupe les plus fortes de chaque touffe pour en enlever l'écorce, en laissant croîtie les autres plus faibles, et ainsi de suite. C’est particulièrement à Ceylan que la cannelle est le plus cultivée, et c'est de là aussi que viennent les meilleures qualités.
Le muscadier, Myristica aromatica, Lamarck, est aussi un bel arbre de 20 à 40 pieds, des climats tropicaux de l’Asie, de l'Afrique et de l'Amérique. Il appartient à la famille des Myristicidées, à fleurs dioïques et diclines, c'est-à-dire fleurs mâles et femelles portées par des individus différents, à feuilles alternes, d’un beau vert en dessus, pàles en dessous, à rameaux dressés, portant des fleurs et des fruits durant toute l’année. Son fruit est une espèce de noix de 2 à 3 pouces de grosseur, de forme un peu allongée, de couleur verte et jaunissant à la maturité. Le brou, à cette époque, s'ouvre en deux valves et laisse voir la noix qui est de couleur brune et couverte d’un arille de couleur pourpre qui se partages en branches anastomosées ; c'est cette noix qui renferme l’amande, la muscade dont on fait usage dans nos cuisines. Ce fruit ne saurait être mangé cru, à cause de son goût âcre et astreingeant, cependant, uni au brou on en fait des confitures, qu’on estime tant pour leur goût que pour leur vertu tonique. Le goût et l’âcreté de la muscade plaisent à tout le monde, à petites doses, comme condiment, mais nul ne voudrait consommer le fruit entier à la maturité; cependant grand nombre d’indiens le mâchent avec délices. Rien de surprenant en cela, si l’on considère que, malgré nos prétentions aux rafinements en tout genre, il n’est pas rare de rencontrer dans nos meilleures sociétés, des délicats à goût dépravé qui ont contracté l’habitude de mâcher du tabac, poison vif et à goût encore plus âcre et infiniment plrs désagréable que celui de la muscade,
Je ne fus pas peu surpris, lorsque je fus en présence dn premier muscadier que je rencontrai, de voir ces beaux fruits jaunes, à valves entrouvertes par le bas et laissant voir leur noix enlacée de son arille pourpre. J'avais bien vu dans les
étalages des revendeuses sur le marché, de ces boules noires cou: vertes en partie de ces lanières rouges, mais je ne soupçonnais pas que ce pussent être des fruits naturels, je pensais que c'étaient des bonbons qu’on s'était plu à configurer de cette façon; mais lorsque j'aperçus ce macis rouge sur la noix brune entre les valves de la muscade, j'ai reconnu sans peine mes bonbons du marché, que je n’hésitai plus de ce moment à classer parmi les productions naturelles. :
On me montra tout près un champ d’ananas, qu'on cultive en rangs comme on le fait de nos pommes de terre.
A chaque pas, de quelque côté qu’on se tourne, c’est du nouveau, de l’étonnant ; on passe d’une surprise à une autre, Mais ce qui est constant et se retrouve partout, c’est la vigueur, la luxuriance de végétation qui semblent viser à se surpasser d’une variété de plante à une autre. On me fit voir une liane, dont la tige aussi grosse que le corps d’un homme, enlaçait le tronc d’un arbre d’au moins 60 pieds, puis parvenue au faîte, se répandait en une multitude de tiges flexibles descendant jusqu’au sol, où elles s'enracinaient de nouveau pour se répandre sur des arbrisseaux voisins qu’elles étreignaient de leurs liens flexibles. C'est à tel point que dans les endroits humides des forêts, il est impossible de se frayer un chemin à travers ces fourrés, à moins de se servir d’une serpette tranchonte pour couper tous ces cordons entrelacés, s’interposant en barrages que ne romprait pas même un bœuf des plus vizoureux.
Le jardin botanique qui est situé au pied d’une colline dont il couvre une partie, fait suite au jardin du gouverneur toujours paré d’un luxe tropical, et offre un lieu de promenade des plus instructives et des plus amusantes. Quel immense avantage d’avoir ainsi réunis dans un espace restreint toutes les produc ductions végétales d’un pays! Vous n'êtes pas obligé pour admirer la nature dans la production de ses œuvres si variées de parcourir forêts, montagnes, vallons, rochers, marais etc. c'est la nature elle-même qui, pour ainsi dire, vient au devant,
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Pourquoi donc n’en pas faire autant à Québec? C’est une petite colonie noire, de 172,000 âmes, qui nous donne ainsi en exemple une fondation remontant à 1820 ! et nous, avec notre million et demi, nous n'avons pas encore pu faire un pas dans cette voie. Ah ! c’est que là on n’est pas sous le régime du gouvernement représentatif. Ceux qui, animés du véritable patriotisme, veulent le bien de la colonie, ne sont pas soumis à ces mille exigences que les partis politiques font si impérieusement valoir sous le régime parlementaire.
Trinidad.—Sa découverte.—Ses aborigènes. — Ses martyrs. — Quelques mots de son histoire.—Sa population actuelle, son langage.—Ses productions naturelles.—£Son gouvernement ; l'instruction publique.
Avant d'aller plus loin, je crois devoir interrompre ici mon journal de chaque jour, pour faire, en quelques mots, l’histoire de cette île que je veux faire connaître particulièrement à mes lecteurs.
L'île de Trinidad, l’une des plus belles et des plus riches de toutes celles que baignent les eaux équatoriales de l’Amérique, s'étend entre les dixième et cinquantième degrés de lati. tude nord, mesurant 55 milles de long sur 40 de large, et formant une superficie de 1750 milles carrés, étendue que pourraient lui envier plusieurs petits états indépendants de l’ancien monde.
Creusée du côté ouest en fer à cheval pour parfaire le cercle avec le golfe de Paria, qui la sépare du Vénézuéla par un étroit passage de vingt milles seulement, tant à l’une qu’à l'autre de ses extrémités, elle partage du climat et des riches productions de l'Amérique du sud, avec les brises rafratchissantes dont jouissent partout les terres de médiocre étendue que
baigne la mer de tout côté.
C'est le 31 juillet 1496, que Christophe, Colomb, qui quatre ans auparavant avait doté l’ancien monde d’un monde nouveau, mit le pied le premier des européens, sur la terre d’Iere (ou Cairi, suivant l’autres) comme l'appelaient alors les habitants qui l’occupaient. Ce nom d’Iere, dans la langue du pays, signifiait colibri ou oiseau-mouche, nom imposé, sans doute, pour l'abondance de ces charmants bijoux de l'air qui encore aujourd'hui ne s'élèvent pas à moins de dix-huit espèces différentes dans cette fle.
Christophe Colomb chez qui, à l’encontre des découvreurs de nos jours, dominait le sentiment religieux, sentiment qui l'avait porté à donner à la première fle américaine qu'il découvrit le nom de Ste-Croix, frappé de l’apparence que présentent au sud de l’île les trois pics de Moruga, qu’on appelle aujourd’hui les Trois-Sœurs, donna à l’île le nom de Trinidad ou de Trinité, de l’idée du grand mystère que suggère la vue de ces trois pics d’égale hauteur et de conformation à peu de choses près semblable.
Trinidad, aussitôt après la visite du grand Génois, fut recouverte du voile de l'oubli, et ce ne fut que 36 ans plus tard, c'est-à-dire en 1532 que les espagnols songèrent sérieusement à y faire des établissements.
Ce fut à St-Joseph d’Arunna, à quelque distance dans les terres, que les espagnols fixèrent leur principal établissement. Bien que l’île fût alors occupée par les Caraïbes, nation féroce et anthropophage, on redoutait davantage les attaques qui pouvaient venir des aventuriers de mer, que celles des farouches habitants de l’intérieur. (Ces derniers cependant leur firent sentir plus d’une fois les dangers de leur voisinage.
Trinidad, comme le Canada et la plupart des autres colonie européennes établies. dans le Nouveau-Monde, compte aussi des:martyrs de la foi et de la civilisation.
Etait-ce pour faire germer de nonveaux chrétiens que Dieu permit que cette terre nouvelle fut arrosée du sang de ses
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ministres, ou pour punir les méfaits, les scandales et la honteuse exploitation de ces peuplades indigènes que faisaient souvent les nouveaux conquérants du sol? C’est là un secret que Dieu s’est réservé, mais il nous est bien permis de juger aujourd’hui que ces immolations eurent le plus souvent cette double fin, Au sang innocent des victimes répandu pour le salut de ces Âmes assises à l’ombre de la mort, se mêlait souvent le sang coupable du brigandage, de la ceupidité et de la sensualité des nouveaux possesseurs.
De même que nous avons espoir de voi: le our où les restes de nos martyrs seront exposés à notre vénération sur nos autels, Trinidad peut avec raison compter aussi sur le même honeur pour plusieurs de ses premiers missionnaires.
Parmi les plus marquantes de ces victimes du dévouement, les Pères François de Cordoue, et Juan Garcès, tous deux dominicains espagnols, s'offrent les premiers à notre admiration,
Dévorés de la soif du salut des âmes, plus encore que les conquérants n’étaient avides de conquêtes et de richesses, les missionnaires, surtont les enfants des grandes familles religieuses, quoique animés d’un motif bien différent, suivirent souvent ces derniers dans leurs poursuites aventureuses de nouvelles découvertes, pour gagner de nouveaux royaumes au Christ. Et en même temps que les découvreurs assuraient de nouvelles possessions à leurs souverains, les missionnaires qui se joignaient à eux, toujours furent les premiers à braver les périls de tout genre, à s’exiler de toute civilisation, à se condamner à mille privations, pour établir leurs conquêtes sur les âmes. Malheureusement il est arrivé plus d’une fois qu’ils ont vu leurs travaux anéantis par les scandales et l’inconduite de leurs conationaux, et ont même payé de leur vie les excès et les injustices dont se rendaient coupables ces prétendus porte-flambeaux de la civilisation, à l'égard de ces peuples pour lesquels la loi naturelle seule, plus ou moins oblitérée ou pervertie par les passions, faisait toute la règle de conduite.
Ces deux Pères avaient d’abord évangélisé les peuples de St-Dnmingue ; mais découragés de voir leurs efforts réduits À néant par la brutalité des espagnols qui exploitaient les na. turels comme des bêtes de somme, ils r'ésolurent d'aller apnoncer la bonne nouvelle à des peuples qui n’eussent pas encore subi le joug de la domination de leurs nationaux.
S’étant donc embarqués sur un vaisseau espagnol, ils se firent jeter sur l’île de Trinidad, qu'aucun missionnaire n'avait encore visitée, (C'était en 1513, à peine quinze ans après que Colomb eût découvert cette île importante.
Hélas : ils croyaient fuir les avides persécuteurs qui avaient jusque :à anéanti leurs travaux et paralysé leurs efforts, et ils les traînaient pour ainsi dire à leur suite.
À peine avaient-ils touché le sol de Trinidad, que les naturels leur firent le plus bienveillant accueil, s'estimant heureux, disaient-ils, de faire la connaissance de ces hommes de la lumière, dont ils avaient entendu parler. C’est sur le territoire de la tribu des Conquérabias, à l'endroit, croit-on, où est bâti aujourd'hui Port-d’'Fspagne, qu’étaient descendus les deux missionvaires, Maquérima, Atérima, Caroaori, et autres Acariwanas (1) qui se trouvaient là réunis, se disputaient l'honneur d'avoir les premiers les messagers de la bonne ruvelle.
Mais, tandis que la grâce semble préparer la voie à la lumière qui doit éclairer ces peuplades infidèles, satan ne voit pas sans peine les nouvelles conquêtes que l’on va faire dans ses domaines, et met tout en œuvre pour en obstruer la marche. Ré. veillant donc le. cupidité des espagnols, il leur souffle dans l'esprit le dessein diabolique d'enlever un certain nombre de ces naturels comme trophées de leurs conquêtes dans les terres d’occident, qu’on exhibera avec orgueil aux yeux des autorités européennes,
(1) Añariwanas, caciques ou chefs de tribu.
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Le choix des tribrs chez lesquelles on se rendra d’abord est fixé, et les missionnaires sont sur le point de se diviser pour se livrer sans retard à la diffusion de la bonne semence dans
une terre en apparence si bien préparée. Mais il faut qu'auparavant, ils aillent porter un message aux espagnols dont le
vaisseau allait sans retard prendre la route de l'Europe. Il fut convenu que le P. François de Cordoue irait lui-même porter le message, tandis que le P, Juan Garcès resterait à terre.
Caroaori, acariwana de la tribu des Népoios, qui occupait, croit-on, les environs de Guapo, vers l'extrémité sud de l'île, ayant obtenu la faveur d'emmener chez luile premier le P. François de Cordoue, voulut l'accompagner à bord du vaisseau, dans l'espoir de lier des rapports d'amitié avec ces puissants étrangers qui reviendraient plus tard, sans doute, les visiter de nouveau, À peine eut-il fait connaître sa détermination, que plusieurs autres, hommes, femmes, jeunes filles, poussés par la curiosité, et ne prévoyant rien à redouter, voulurent être de la partie, Le vaisseau est abordé, le message remis, et à peine le Père est-il descendu dans sa pirogue, qu: l'ancre est aussitôt levée sans qu'on permette aux trop confiants indiens de reprendre leurs embarcations. Caroaori est lui-même au nombre des victimes de cette noire trahison. On répond à ceux qui descendus dans les pirogues, réclamaient la liberté des leurs, par des coups de feu, qui sèment la mort parmi eux.
Les pirogues touchent le rivage, et comme la traînée de poudre qui fait sauter la mine en un clin d'œil, la triste nouvelle, en deux ininutes, a soulevé toutes les tribus réunies là C’est la rage portée au paroxisme, Perfidie! truhison!...,Ti faut se venger ..., Il faut faire périr par de longs supplices ces deux étrangers pour assouvir notre vengeance, avant de nous nourrir de leur chair, de nous abreuver de leur sang.
En vain les deux martyrs leur représentent-ils qu'ils détestent autant qu’eux-mêmes l’infâme trahison dont on s'est rendu coupable ; qu'ils les aiment ; qu'ils veulent faire leur bonheur;
174 UNE EXQURSION AUX CLIMATS TROFICAUX
qu’ils veulent vivre de leur vie, se faire leurs frères pour se dévouer uniquement à leur bien, Vaines remontrances ; il faut se venger.
On les lie à des poteaux ; on leur enlève les articulations des doigts des mains et des pieds les unes après les autres, on leur tranche les muscles des jambes et des bras, pour s’en repaître sous leurs yeux; on les scalpe, et à la fin on leur ouvre la poitrine pour leur arracher le cœur et boire jusqu’à la der. nière goutte de leur sang.
L'enfer avait triomphé ; satan comptait une nouvelle victoire ; mais le chœur des martyrs couronnés au Ciel recevait deux nouveaux sujets, et Trinidad comptait deux puissants protecteurs !
Colonisée quelques années plus tard par les espagnols qui y firent quelques établissements, Trinidad devint possession anglaise en 1575, par le fait de Sir Walter Raleigh qui s’en rendit maître.
Un siècle plus tard, en 1676, lorsque les établissements n'avaient encore pris que de bien faibles développements, les guerres européennes occupant toute l'attention des différentes puissances, Trinidad passa des mains des anglais à celles des français, qui la remirent quelques années plus tard à ses premiers possesseurs.
Le ler décembre 1699, eut lieu une seconde hécatombe d’européens de la part encore des Caraïbes, qui ñe souffraient qu'avec peine le joug que leurs divers possesseurs s’appliquaient, pruvait-on croire, à rendre de plus en plus lourd et intolérable,
Ce second massacre fut encore bien plus déplorable que le premier, puisqu'il ne comprit pas moins de quinze victimes, savoir : le gouverneur même de l’île, José de Léon y Echales, un Père dominicain, Juan de Mosin Sotomayor, trois fransciscains, les Pères Estévan de San Felice, Marco de Vique, et le frère Ramon de Figuérola, et dix personnagesfdes plus marquants de la colonie,
San de lil des da ment ( les sps nées,
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Impatients du joug qu'on faisait peser sur eux, et peutêtre aussi des vexations qu’on exerçait à leur égard, les aborigènes de l’île s'étaient, parait-il, concertés pour une révolte générale, dans laquelle on exterminerait jusqu’au dernier des blancs encore peu nombreux à cette époque.
On avait donc, dans ce but, organisé une grande fête à San Francisco de los Arenales, à laquelle toutes les notabilités de l’île avaient été invitées. Et voila que tout à coup, au milieu des danses et des chants de guerre, qu’on croyait donnés seulement en spectacle, une grêle de flèches empoisonnées tombe sur les spectateurs, et atteint les quinze victimes ci-dessus mentionnées,
Heurevsement qu’au milieu de l’effroi général que causa ce massacre, le reste des membres du Cabildo (1) ne se laissa pas ébranler par la peur, et poursuivit avec vigueur les auteurs de ce lâche et révoltant guet-apens. Cependant, cn fut tellemet occupé, avec le peu de forces que l’on avait alors, à la poursuite de ces criminels, que ce ne fut que seize mois plus tard, au mois d'avril 1701, qu’on put donner la sépulture à ces saintes victimes. (2)
Les prêtres de St-Joseph, avec plusieurs membres du Cabildo, suivis de soldats et de guides, et accompagnés du P. Luis, dominicain, frère de celui qui avait été tué, se transporterent donc sur le lieu du massacre pour rapporter les ossements des martyrs. Mais quelle ne fut pas leur émotion, en arrivant sur le lieu où les victimes avaient répandu leur sang, de trouver ce sang tout vermeil, comme s’il venait d’être répandu ; à l’église où avait sunccombé le P. Estévan, à la porte de la cuisine où le frère Ramon était tombé, le sang paraissait aussi frais quo s’il
(1) Le Cubildo est le conseil à qui est dévolu, avec le gouverneur, le gouvernement de la colonie,
(2) Le R. P. Bertrand, prieur actuel des dominicains de Port-d’Espagne, a mis en vers, en 1886, le drame émouvant de ce massacre, après être parvenu, non sans des difficultés multiples, à retrouver l'endroit où gisait autrefois le village de San Francisco de los Arenales.
eut été répandu de la veille. On déblaya la fosse où on avait jeté les cadavres pêle mêle, en les recouvrant à peine de terre, fosse qui n’était autre chose qu’une excavation creusée pour les fondations de la nouvelle église qu’on devait construire, et l'on trouva là encore une nouvelle preuve que Dieu voulait faire reconnaître la sainteté de ces martyrs de la foi. Les corps étaient parfaitement conservés, souples, et ie sang coulait de leurs blessures limpide et vermeil !
Les corps furent transportés à St-Joseph, et pendant neuf jours qu’on les exposa dans l’église en y célébrant des services solennels, le miracle de leur conservation pendant seize mois dans une fosse humide, sans montrer aucun signe de décomposition, se perpétua, en ne donnant aucune odeur et sans qu'on pût remarquer sur eux la plus légère altération.
On a des documents authentiques de la sépulture des trois martyrs franciscains ; il est probable, bien que la chose ne soit pas attestée, que des mains pieuses donnèrent aussi la sépulture au dominicain Sotomayor, au gouverneur don José de Léon, et aux dix nobles espagnols qui partagèrent leur sort dans le massacre.
Aucun endroit de l’île ne porte aujourd’hui le nom de San Francisco de los Arenales ; les diverses recherches tendant à cette découverte étant toujours demeurées infructueuses. On lisait même dans l’histoire de Trinidad par M. Borde, cette note désespérante : “ Cette mission (San Francisco de los Arénales) frappée d'anathéme, ne se releva jamais plus de ses ruines, et il serait impossible d'en indiquer aujourd'hui le site certain.”
Anges de paix, abanäñnnons ces lieux, Mais marauous en la place, Et que rien ne l’efface, Pour qu’on retrouve un jour, La glorieuse trace
De ces martyrs du virginal amour, (1)
(1) Stance du drame du P. Bertrand.
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En 1885, le P. Bertrand étant allé prêcher une retraite à Tumpuna, apprit du curé, qu'un vieil espagnol pourrait peutêtre lui donner quelques renseignements sur le lieu où le massacre avait eu lieu. Il furent donc tous deux trouver le vieillard, qui ne put rien leur apprendre sur les recherches qu'ils vou-
laient faire. Cependant, il leur dit qu’un indien, demeurant dans la forêt, et connaissant bien tous les environs, pourrait peut-être les mettre au fait de ce qu'ils cherchaient. Ils se laissèrent donc conduire au conuco (cabane) de l’indien au sein de la forêt par un sentier assez difficile, si bien que pour se frayer un chemin avec leurs chevaux, il fallut le secours d’un noir qui les précédait armé d’un coutelas pour couper les lianes et autres plantes grimpantes s'entreposant en barrages sous les grands arbres de cette riche forêt. L’indien, quoique venu de la terre ferme, leur dit bien connaître l’endroit du massacre des prétres, pour y avoir été conduit bien des fois dans son enfance, par sa grand’mère, qui ne manquait pas d'aller chaque année, avec les autres indiens habitant alors cette région, prier sur la terre sanctifiée par le sang des martyrs que cette terre avait bu. S’étant donc mis à leur tête, il leur fit suivre divers gntiers, et les amena sur le bord d’une ravine où il fallut laisser les chevaux pour la descendre et la gravir à pied. Et aussitôt parvenus de l’autre côté, c’est ici, dit-il, où était San Francisco de los Arenales où furent tués les prêtres.
—Mais sous le couvert de cette verte forêt, quelles preuves pouvez-vous nous donner que ce lieu a été autrefois cultivé et habité ?
— Regardez, dit-il, en montrant des morceaux de bouteilles et de plats cassés, puis ces deux avocatiers et ces méréys (pommiers d’acajou), peut-on trouver choses semblables en forêt vierge ?
Laissons ici la parole au P. Bertrand.
“ L'indien parlait avec enthousiasme et comme absolume. « œrtain des choses qu'il racontait, et il était étonné, presque
scandalisé de la froideur et de l’:pparente indifférence avec laquelle nous acceptions ses communications, Il ne nous cacha pas son désappointement et nous dit : “ Oui, Pères, vous en pen. “ serez ce que vous voudrez, mais moi je suis bien certain que “ c'est ici que furent tués les prêtres, tous les anciens indiens le “ croyaient, ils l'ont dit à ma grand’mère, qui le croyait et moi “ je le crois aussi. Du reste, ajouta-t-il, avec un air mystérieux “et comme s’il allait faire une révélation importante, je puis “vous assurer, et bien d’autres vous le diront avec moi, que “tous les jeudis-saints et les vendredis-saints, on entend dans “ce lieu des choses extraordinaires, et plusieurs fois j'y ai “entendu moi-mème des voix qui parlaient et chantaient dans “le-lointain. 1ly a à peine quelques années, une commère à “ moi (una comadre ma), passait dans le sentier de Tamana, “lorsque arrivée en face de ce lieu, elle entendit comme un “prêtre qui disait la messe et le murmure d’un peuple qui ‘“ priait à haute voix. Elle s’avança du côté d’où venaient ces “ voix, et plus elle approchait, plus distinctement elle les enten- “ dait; mais lorsqu'elle eût gravi la petite pente au delà de la “ ravine, elle ne vit ni n’entendit plus rien.”
Ces renseignements sont bien suffisants pour confirmer la tradition que cet espace de terre actuellement encore parsemé de débris de poterie et abrité par quelques arbres fruitiers et d’autres grands arbres forestiers, est celui-là même qui a bu le sang des martyrs. ‘“ Et, ajoute le P. Bertrand, nous nous agenouillâmes pour implorer ces glorieux apôtres de la Trinidad, qui nous précédèrent ici en des temps autrement diffciles. Et comme parmi les arbres de cette riche forêt il se trouvait un grand nombre d’arbres-à encens, nous ne manquâmes pas, ajoute le Père, de détacher de leurs troncs plusieurs fragments de la résine odorante, pour-nous rappeler la bonne odeur des vertus des généreux martyrs.”
Quoique la forêt ait recouvert le lieu qui fut autrefois San Francisco de los Arenales, il parait bien évident aujourd'hui
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afirmer la parsemé uitiers et i a bu le nous agehidad, qui iles. Et buvait un as, ajoute ents de la es vertus
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que cette mission se trouvait entre Tumpuna et Arouca, à environ cinq ou six lieues de St-Joseph, sur la route de Tamana.
Après diverses vicissitudes, occupée tantôt par les français tantôt par les espagnols, quelquefois par les deux nations à la fois qui s’en d' aient la possession, Trinidad demeura à la fin possession espagnole.
Mais le développement de la colonie ne se fit toujours que fort lentement et au milieu d'épreuves sans fin. On peut juger de sa richesse d'alors par le fait suivant :
Comme on ne cultivait alors que le cacao (1), cette récolte étant venue à manquer en 1733, un édit fut émané pour imposer une taxe sur le peuple, en proportion de ses moyens, pour couvrir la halle du Cabildo de feuilles de palmier. (Couvrir en feuilles de palmier l'hôtel du gouvernement, dans un pays tout boisé, n’indigr'e guère la prospérité. D’après le recensement qu’on fit alors, la population mâle se montait à 162, dont 28 seulement étaient des blancs Dans ce calcul n’entraient point les indiens ni les esclaves dont on ne tenait jamais compte.
Er 17490, la récolte de cacao venant encore à manquer, le peuple de la colonie adressa une pétition au roi d’Espagne, le priant de le soulager dans sa détresse, qui était telle, disait-on, que la plupart ne pouvaient aller à la messe qu’une fois par an, et encore avec des habits empruntés. La tradition va même jusqu’à dire que les membres du Cabildo n'avaient à eux tous qu'une seule paire de culottes, qu'ils portaient à tour de rôle lorsqu'il leur fallait figurer en public.
La colonie demeura ainsi dans un état quasi stationnaire jusqu'en 1780, qu'un français, M. de St-Laurent, résidant à Grenade, entreprit d'en faire une colonie française, quoique soumise au gouvernement espagnol. Après avoir pris ses mesures avec les autorités, il fit passer dans l'île en 1783, un nombre considérable de cultivateurs français, auxquels se joi-
(1) On sait que c’est avec la graine du cacao que se fait le chocolat,
gnirent des émigrants de la Martinique, de St-Domingue, de la
Guadeloupe, avec des noirs des diverses autres les, si bien qu’en une seule année le chiffre de la population fut porté de 1000 à 12,000.
Enfin, en 1797, an milieu des guerres qui bouleversaient alors toute l’Europe, l'Angleterre étant aux prises avec l’Espagne, obtint de cette dernière la cession de Trinidad, qui devint de ce moment colonie anglaise, mais demeura toujours française par la religion, la langue et les habitudes. (1)
Depuis cette époque, Trinidad, sous la protection de la couronne d'Angleterre, a joui en paix des libertés que lui assurait le traité de cession, et a été toujours se développant et s’améliorant, bien qu’il reste encore une quantité considérable ai de la surface du sol à défricher.
Il est bien naturel que les gouverneurs et autres officiers ee
qui viennent d'Angleterre prendre part au gouvernement des diverses colonies, s’efforcent d’y implanter la langue d’Albion, mais malgré tous les efforts tentés jusqu’à ce jour, le français est l'angl demeuré dans Trinidad, la langue du peuple, et je doute fort qu’on françe puisse jamais le faire disparaître. Cependant, comme il n’y a pas conta. là de gouvernement représentatif, et que le gouverneur se trouve ou mi une espèce d’autocrate, libre à peu près d'imposer sa volonté qui es | comme il l'entend, on a fait dans ces dernières années de grands frança [ll efforts pour implanter l'anglais paitout. Dans les écoles on C | | semble ne voir que l'anglais ; bien que l’enseignement du fran- h Gu 1 1 çais soit libre, on n’en tient aucun compte. Quand | h Mais ce qui m'a le plus surpris à cet égard, c’est que l’au- leurs r Il torité religieuse favorise ce mouvement. .Que n’y résiste-t-on C | avec énergie ? Qu'importe à l'Angleterre que ses sujets coloniaux usage « | : NX (1) C’est par erreur que j’ai écrit aux pages 147 et 148 que Trinidad ofliciell Hi avait été cédée à l’Angleterre, en 1797, par la France ; c’est par l’Espagne dans le ste qu’il eut fallu dire. Comme, de même qu'au Canada, c’était une cession leur ad et non une conquête que livrait l'Espagne, elle imposa des conditions toujour
dont les catholiques ressentent encore aujourd’hui le bon effet,
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parlent français, espagnol au hindou, s'ils n'en sont pas moins loyaux et dévoués. La loyauté des Canadiens-français est-elle inférieure à celle des anglo-Canadiens ? Quand Sir E. P. Taché a proclamé que le dernier coup de canon qui serait tiré pour conserver le Canada à l'Angleterre le serait par un Canadienfrançais, il n’a pas été démenti, et il ne pouvait l'être.
L'autorité religieuse à Trinidad ne voit pas — du moins d’après mon humble opinion, et c’est ici une question de politique libre—que le langage est souvent la sauvegarde de la foi ? Le milieu dans lequel on vit, déteint toujours plus ou moins, sans qu’on le veuille, sans qu’on le remarque souvent, sur tous ceux qu’il embrasse. Répudiant sa langue pour adopter celle d’un autre petple, dont on fait partie, on finit bientôt par épouser aussi ses idées et sa manière de voir dans les questions libres, et de là à passer aux préceptes de foi, la chute est facile. Le fait est malheureusement confirmé par de nombreux exemples,
Mais malgré tous les efforts, réussira-t-on à faire prendre l'anglais parmi le peuple ? Je ne le crois pas. Car c’est un français à eux que parlent les noirs des Antilles, et malgré leur contact avec d’autres langues qu’ils viennent à apprendre plus ou moins, leur langage à eux, qu’ils ont toujours conservé, et qui est leur langue propre, n’en ayant point d'autre, c’est ce français, ou si on l’aime mieux ce patois.
On est étonné en arrivant à la Martinique, à Ste-Lucie, à la Guadeloupe, à Trinidad etc. de voir qu’on nous comprend quand on parle français, et de ne rien comprendre, nous, à leurs réponses.
Comme dans les écoles, les administrations, on ne fait usage que de l'anglais, que l’anglais est aujourd’hui la langue officielle de l’île, la plupart des enfants de 12 à 18 ans, surtout dans les villes, emploient volontiers l'idiome anglais lorsqu'on leur adresse la parole, mais entre eux, dans la famille, c’est toujours le français qu'ou emploie.
Le patois qu’on parle aux Antilles, est en grande partie le langage imparfait qu'emploient les enfants lorsqu'ils commencent à parler, et que nous sommes nous-mêmes les premiers à leur suggérer, losque nous voulons nous faire comprendre d'eux, Comme il fallait se faire comprendre des nègres qu’on tirait d'Afrique au commencement de l'établissement de ces îles, nègres qui avaient un idiome propre suivant les contrées d’où on les avait tirés, on leur parla comme à des enfants, et ces noirs, au lieu de perfectionner ce demi-langage, comme le font les enfants en grandissant, le perpétuèrent entre eux, et finirent par en former une langue propre, que les blancs durent euxmêmes employer pour se faire comprendre. Et encore aujourd’hui, quelle est la langue que les enfants des blancs apprennent en premier lieu ? Le patois ; par ce que les bonnes et les servantes ne parlent pas autrement. Plus d’une fois dans les familles que j'ai visitées, j'ai été étonné en adressant la parole à des enfants de 4 à 8 ans, de Voir qu’ils ne me comprenaient pas, tant que le père où la mère ne leur eût répété mes paroles en patois.
Les prêtres dans les catéchismes, au confessionnal avec les enfants, sont souvent obligés d'employer ce langage, pour se faire mieux comprendre.
Ceux qui possèdent bien ce langage s'accordent à dire qu'il ne manque pas d'énergie, de piquant dans ses tournures, et même n’est pas dépourvu d'élégance chez les gens à parole facile. Il a été récemment régularisé et grammatisé par un certain Martiniquois; la poésie même ne l’a pas répudié.
Tous les verbes sont invariablement à l’infinitif, certaines particules servant à désigner les temps. Ajoutez qu'on ne prononce pas les r r et que dans l’énonciation on emploie un accent particulier qui ne contribue pas peu à écarter davantage les étrangers. Notez encore que tous les vieux mots français qu'on trouve chez nos paysans canadiens, sont en honneur dans. ce dictionnaire,
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Ainsi on dira:
Je mange: moé qua manger ; j'ai mangé: moé quai manger. Moé quai mangé pommes hi : j'ai mangé des pommes hier.
Comment ou yé? Comment êtes-vous ?
Ravet pas tini raison douvent poule. Le ravet (coquerelle) n’a pas toujours raison devant la poule; en d’autres termes : la raison du plus fort est toujours la meilleure,
Gnon doigt pas ça pouend pices. Un doigt ne prend pas de puces.
S'ils veulent exprimer beaucoup, ils diront: en pile, en pile ; peu, pas pièce, pas pièce; un peu : un ti buin.
Mais pour mieux faire apprécier ce langage de mes lecteurs, je leur mettrai ici sous les yeux, une poésie d’un littérateur Guudeloupéen, en la faisant suivre de la traduction.