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geusement dans les mascarades qu’on voit détaler dans les fêtes carnavalesques de nos grandes villes. Aussi paraissons-nous exciter quelque intérêt à tous ceux qui nous rencontrent, toutes ces faces noires ont l’air surprises d’un tel accoutrement,
Mais nous avions compté sans les cailloux et raières de la ronte, qui nous sassent comme si nous étions dans une véritable trémie. Malgré la lente et paisible marche de la bête, chaque pas imprime une secousse de recul à nos sièges, si bien qu’il nous faut lutter incessamment pour retenir nos chaises sur le plancher de la voiture. Nous reconnaissons bientôt que la seule position tenable est de rester debout, et que nos chaises ne sont qu'un embarras de plus pour ajouter à notre malaise.
Aussitôt en dehors du village, qui ne se compose que de quelques cabanes, la route est à peu près déserte. Ces cabanes paraissent toutes occupées par des coolis ; on les voit aux portes en costume encore plus simple que ce que nous avior iusque là rencontré. Les hommes qui paraissent à leur ter 'e repos, ne portent qu’une simple serviette à la ceinture, et su. presque partout étendus sur des bancs ou tréteaux en bois brut pour se livrer au sommeil. La route serpente à travers des arbrisseaux étalant par-ci par-là des masses de fleurs des plus brillantes. Le terrain est partout sablonneux et extrêmement sec. Nous voyons sur le bord du chemin, surtout lorsqu'il se trouve ombragé par quelque grand arbre, de nombreux ananas qui poussent là spontanément; mais comme toutes les plantes sans culture, ils paraissent très maigres, peu succulents, à chair très pauvre. La chaude asphalte est, dit-on, très favorable à leur croissance, mais le manque d’eau et l’absence de tout soin donnent à. ces fruits sauvages, d'ordinaire si savoureux, une bien chétive apparence.
Le lac de bitume est à 138 pieds au dessus du niveau de la mer; 138 pieds répartis sur plus d’un mille de distance ne constituent pas une montée bien appréciable, aussi n'étaient les cahots de la route et les voitures impossibles qu’on nous offre, le trajet ne serait qu’une courte et agréable promenade.
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Nous montons toujours lentement, je ne dirai pas paisiblement, car nous sommes incessamment bercés, cahotés, sassés, bousculés tantôt à droite tantôt à gauche, tout près parfois d’être rejetés sur le sol, sans rien découvrir devant nous que des arbrisseaux qui arrêtent la vue, et parmi lesquels se montrent ça et là quelques acajoux-à-pommes, Cassuvium pomiferum, avec leur graine en dehors du fruit, comme je l’ai fait remarquer plus haut. Nous observons cependant qu’à mesure que nous avançons, la végétation devient de plus en plus pauvre et plus rare. Enfin nous contournons un petit massif de feuillage, et nous sommes en face du lac, ou plutôt sur le lac même, car nul rivage autre que les arbustes qui le bordent n’en détermine l'étendue.
Le terme de lac est improprement appliqué ici, car qui dit he, donne à entendre une étendue d’eau au milieu des terres, or il n’y a pas d’eau ici, du moins pour constituer la masse principale. C’est le bitume, l’asphalte qui s’est solidifiée et offre une surface unie absolument comme nos lacs couverts de glace en hiver, avec cette différence que des bouquets de feuillage, simulant des îles, se montrent ça et là, et que la surface, au lieu d'offrir un niveau parfait, paraît comme moutonnée, montrant ici certaines éminences ou soulèvements, et là certaines dépressions dans lesquelles se trouvent des flaques d'eau. (Ces petits réservoirs, de deux à douze pieds de largeur et de deux à cinq pieds de profondeur, sont tantôt complètement isolés les uns des autres, et tantôt se déchargent l’un dans l’autre. On voit même des petits poissons sillonner ces filets d’eau, et une carcasse d’alligator que nous trouvons près de l’un d’eux, nous donne la preuve que ces reptiles ne dédaignent pas de sen faire des lieux de retraite,
Le lac peut mesurer environ trois milles de diamètre, et paraît bordé de l’autre côté d’arbres de haute futaye,
La vue de cette plaine noire et solide, avec l’atmosphère de bitume que nous respirons à pleins poumons, produit d’abord
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un sentiment d’étonnement par son étrangeté, qui fait place bientôt à une sensation de malaise et de tristesse, d'autant plus intense qu’écrasés par cette lourde atmosphère qu’un soleil brûlant nous lance perpendiculairement sur la tête, nous nous disons qu’il ne fait pas bon habiter ici, et que cette merveille, toute merveille qu’elle soit, doit être vue promptement et brièvement. Involontairement nous nous reportons au Tartare décrit par les poètes grecs.
—N'est-ce pas là, dis-je à M. Huart, le Styx des anciens ? La fournaise qui entretenait la liquidité de la masse s’est refroidie ; Caron a laissé là sa barque et a échangé ses rames contre la pelle du piocheur, voyez-le à l’œuvre un peu plus loin.
En effet, la voiture nous amène tout près de trois à quatre piocheurs qui chargeaient le bitume dans des charrettes. La croute est assez solide pour porter les chevaux et les plus lourds fardeaux. Les travailleurs, armés de pics, dégagent le bitume qui se casse en gros blocs parfaitement secs. Prenant ces blocs dans leurs bras, ils les jettent dans des charrettes qui s’éloignent aussitôt qu’elles ont leur cherge. Nous voyons de cinq à six partis de travailleurs ainsi occupés à exploiter l’inépuisab'e mine.
Comme je voyais la surface près du trou dans lequel travaillaient les hommes avec leurs pics, toute raboteuse et inégale : qu'est-ce que ceci, leur demandai-je ?
—C'est le trou que nous avons creusé hier, dirent-ils, qui s’est rempli dans la nuit, Demain, celui dans lequel nous sommes actuellement, mesurant de trois à quatre pieds de profondeur, sera semblablement rempli.
Je me hasardai à marcher sur cette nouvelle pâte ramenée au niveau, et elle résista parfaitement, seulement il ne fallait pas rester longtemps stationnaire au même endroit, car les
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Pendant que nous étions à examiner ces hommes à ce travail d'extraction, les deux gamins qui nous avaient suivis s'ébattaient dans une flaque d’eau du voisinage, confondant leur peau noire avec la couleur des bords de leur baignoire.
Les filets d’eau qui coulent ça et là sont très limpides et servent d’abreuvoirs aux hommes et aux bêtes. C’est l’eau des pluies qui retenues par cette surface imperméable, s’épanche dans les rigolets et dépressions. Que cette eau ait une saveur de bitume, rien de surprenant, car ici on ne sent que bitume, on ne voit que du bitume, et on ne respire que des émanations de bitume, Ces émanations sur le lac sont parfois littéralement étouffantes. De temps en temps il vient des souffles nous assaillir, plus chauds, plus odorants, et plus lourds que d’ordipaire, si bien qu’on se sent pressé par le malaise de chercher quelque soulagement dans l’ombre de ces petits îlots de feuillage qu’on trouve par-ci par-là.
Laissant là notre voiture, nous nous avançons sur le lac, accompagnés de nos conducteurs, jusqu’à une assez grande distance, tout près du quart de sa largeur, nous servant de planches que nos gamins ermportaient pour traverser les filets d'eau, lorsque nous ne pouvions pas les emjamber,
La surface paraît un peu moins solide en allant vers le centre, et même il se rencontre des endroits où la poix s'échappe liquide par certaines boursoufflures. Et chose étonnante, c’est que l’on peut manipuler cette poix sans qu’elle s'attache aux doigts, faisant ainsi mentir le proverbe : “ nul ne touche la poix sans en être souillé.”
Dans plusieurs flaques d’eau on voit la surface se couvrir de bulles d'air, par l'effet des gaz venant de l’intérieur ; si l’on approche une allumette de ces bulles, elles s'enflamment ellesmêmes aussitôt,
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Le gouvernement loue le droit d'exploitation à certaines compagnies, et on n’extrait pas moins chaque année de 40,000 tonnes du précieux bitume ; cependant les trous sont toujours remplis à mesure qu’on en creuse, et la masse ne paraît en aucune façon diminuer. Des géologues qui ont exploré Trinidad n’estiment pas à moins de 4,500,000 tonnes la masse totale, quantité suffisante pour couvrir les rues de toutes les villes principales du monde entier,
On sait que l’asphalte, en outre des diverses app. cations que l’on en fait dans les arts et l’industrie, est particulière. ment employée à couvrir les pavages des rues des villes,
—Evidemment, dis-je à notre nègre conducteur, il faut être bon chrétien pour vivre ici, car nul doute que ce ne soit là une bouche de l'enfer, la marmite de satan n'ayant qu’une mince croute figée à sa surface.
—Pas enfer en tout, dit le nègre ; le bon Dieu aime les noirs ; il nous donne une récolte toujours prête, sans nous obliger à semer.
—Savez-vous au moins le reconnaître, et vous comportezvous en bons chrétiens ?
—Nous nous efforçons de le devenir.
—Tant mieux alors et que le bon Dieu vous’ bénisse.
Midi était sonné depuis assez longtemps déjà, et nos estomacs activés par la marche, les cahotements du véhicule et la chaleur écrasante de l'endroit, nous faisaient sentir qu'il fallait songer au retour, Nous reprenons donc notre tombereau et faisons nos adieux au lac, non pas au bitume, car il se trouve partout ici, sur la route, sur le bord de la mer, et sans nul doute sous le village même, le sol qui le porte n'étant qu’une mince couche de terre arable appuyée sur le bitume même, preuve ces maisons qui quoique assez légères, ont peine à conserver leur aplomb, s'enfonçant tantôt d’un côté et tantôt d’un autre.
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Il passait une heure lorsque nous descendîmes devant la hutte où nous avions déposé notre panier.
—Combien pour le voyage et la belle voiture, dis-je au nègre, car nous n’avions pas fixé le prix d'avance ?
—-C'est trois gourdes.
—Trois gourdes, pour moins de deux heures ! Vous vous donniez tout-à-l’heure un diplôme de bons chrétiens, et vous n'êtes rien moins que des brigands, des voleurs sans merci, qui rançonnez les voyageurs sans aucun égard pour la justice. Tiens, ajoutai-je, voici une gourde et un quart, et détale sans rien dire, car c’est encore plus qu'il ne t'appartient.
Nous pénétrons dans la hutte, où l’hôtesse nous reçoit fort poliment ; mais n’était le soleil qui nous rôtit à l'extérieur, nous aurions préféré prendre notre réfection au dehors, car c’est partout une malpropreté repoussante. Mais “ ventre affamé n'a pas d'oreilles,” dit le proverbe, et estomac épuisé n'est pas susceptible davantage, ajouterai-je.
Nous paraissons être des objets de curiosité pour les enfants de l’hôtesse et trois ou quatre autres gamins qui se rangent avec eux, ils nous entourent et épient chaque mouvement que nous faisons.
Une fillette de 13 à 14 aus, assise sur une chaise près de nous, épiait tous nos mouvements d’un air hébêté, lorsque sa mère vint mettre dans son tablier blanc un gros enfant noir totalement nu ; nous nous étonnons toujours de ces allures si contraires à tout ce que nous voyons chez nous,
Il ÿ avait dans le coin de l'appartement une table chargée de linge, de guenilles, de vaisselle sale, le tot couvert d’une bonne couche de poussière. Nous refoulons les objets pour avoir au moins un coin libre, la propriétaire ayant l'air de nous abandonner absolument à nous-mêmes,
Comment allons-nous manger ici nous dîmes-nous ? comment boire dans ces vases ?...
Mais qu’elle n’est pas notre surprise en ouvrant le panier dont nous a pourvus le prévoyant M. Maingot, d'y trouver un superbe poulet rôti, une bouteille de vin, une canistre de confitures, puis des assiettes, des verres, couteaux, fourchettes serviettes etc.
Nous sommes vraiment des enfants gâtés, dis-je à M. Huart, et nous allons faire un repas comme Lucullus n’en fit jamais de meilleur.
Et de fait, il fallait voir avec quelle promptitude le poulet fut expédié, et le réconfortant cherry absorbé, sans compter les confitures et les autres accessoires.
Comme nous avions à attendre encore plus d’une heure avant le retour du bateau de Cédros, j'en profitai pour faire une excursion sur la grève à la recherche des mollusques, après avoir visité l'usine où l’on cuit le bitume pour le mettre en barils avant de l’expédier La poix est fondue dans d'immenses chaudières en fer et versée toute chaude dans des barils. Elle se fige bientôt en se refroidissant et devient aussi dure que la pierre.
La grève ici, en dehors des bancs de: bitume, est toute sablonneuse, et me parut partout d’une stérilité désolante,
Comme une couple de gamins me suivaient, l’un d’eux me fit observer certaines petites dépressions, en forme de trous qu’on aurait récemment remplis de sable humide, Il y a là, me dit-il, un petit animal. Et enfonçant ses doigts dans le sable, il en retire en effet un crustacé encore nouveau pour moi,
C'est une espèce d'écrevisse, d’un pouce et demi environ, mais dont la carapace constitue presque tout le corps; la queue, qui est en pointe, est très allongée et repliée sous le corps, les deux premières pattes sont terminées, an lieu de pinces comme dans les écrevisses, par une palette dilatée et allongée, formant une main monodactyle.
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c'était une hippe, Hippa emerita, Fabricius ; je rapporte mon individu à cette espèce, bien qu’il ne s'accorde pas en tous points avec la description, les antennes latérales qui devraient être deux fois plus longues que les intermédiaires, sont ici à peine plus longues et toutes plumeuses, sans avoir la base lisse, J'ai supposé que l'animal n’était encore qu’à l’état larvaire, et qu’il aurait pu revêtir ces caractères plus tard.
Voyant la grève sablonneuse si pauvre, je change de direction, et cherche sur les bancs de bitume qui se projettent dans la mer; mais c'est à peu près la même disette. Je ne trouve que quelques exemplaires d’une Littorina que les vagues, lors des grosses mers, ont lancée là. Je ,crois devoir la rapporter à l'espèce ziczac, bien qu'elle me paraisse plus polie, plus lisse,
Eprouvant le besoin de boire, et ne voulant pas goûter à l'eau de bitume, je donne cinq cents au gamin qui me suivait pour aller me chercher des oranges. Il revient dans une minute avec son chapeau plein.
— Mais qu'est-ce ? dis-je, à cette vue,
—C'est cela ; quatre pour ur cent, c’est bien vingt pour cinq cents,
Et quelles oranges ! grosses comme le poing, parfaitement mûres, délicieuses.
S'il y a plus d’une chose désagréable, à LaBréa, je me plais à déclarer leurs oranges sans pareilles,
Mais voici notre bateau en face, et sans plus tarder nous sautons dans la chaloupe pour nous y transporter,
Les passagers sont peu nombreux ; à part quelques étrangers, ce sont des femmes avec des produits de jardins qu'elles vont vendre à Port-d'Espagne. La mer est plane comme un beau miroir, et la marche du bateau nous amène un air relativement rafratchissant, de sorte que notre excursion s’accomplit dans les circonstances les plus favorables, tant pour notre comfort personnel, que pour nous permettre de jouir des points de vue
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variés à l'infini que nous offre la côte, avec ses crénelures de la rive, ses plages sablonneuses, ses massifs de cocotiers et autres palmiers, ses superbes champs de canne à sucre, et ses marais tout couverts de cette végétation compacte de plantes herbacées, qu’on prendrait pour des mousses gigantesques tapissant le sol, n'étaient les bouquets de fleurs brillantes les émaillant ça et là.
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A 4 h. nous touchons le quai de San-Fernando, et comme M. Maingot ne se laisse jamais surprendre en fait de prévenances, nous trouvons son groom au quai qui nous attend avec sa voiture.
Je rappelle à M. Huart la gracieuse invitation que nous avait faite le Dr Lota d'aller le lendemain prendre le diner chez lui; mais nous n'avons encore qu’entrevu San-Fernando, pour ainsi dire, et comme nous ne sommes pas pour revenir, il faut profiter de l’occasion pour en faire une plus ample connaissance, sauf à faire valoir nos excuses à notre retour, auprès de l’obligeant et aimable docteur.
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