‹ Une excursion en CorseChapitre 6 sur 16 · DE BASTIA A AJACCIO PAR CALVI · texte numérisé non relu

DE BASTIA A AJACCIO PAR CALVI

Après une visite à la belle grotte de Brando, nous prenons la route de Saint-Florent par le col de Teghime. La route en zigzag court au milieu des vignes et en se retournant on jouit d'une assez belle vue sur la mer et Tétang de Biguglia.

Près du col (541 mètres) il n*y a plus que des rochers et dos maquis; quant à la vue, elle est assez restreinte.

Au delà, la route descend au milieu de vastes espaces couverts de vignes ; de nombreuses jeunes filles au teint bruni vont et viennent sur la route portant sur leur tête de grandes corbeilles remplies de grappes de raisins dorés. Le golfe de Saint-Florent, qui s'étend au pied de la descente, est calme et d'un bleu intense, coupé çà et là par des bandes violettes ; le rivage est indiqué seulement par

imaginaires et leur ordonnant de faire feu ; comme, en outre, il avait plusieurs fusils, ce qui lui permettait de faire des feux de file, ce manège fit croire aux assaillants que la garnison était nombreuse et pour ne pas s'éterniser devant ce poste fortifié^ on lui accorda une capitulation honorable. Le brave commandant sortit tout seul de sa tour un fusil sur l'épaule, en répondant à l'officier qui lui demandait où était sa troupe: «La garnison, c'est moi. »

Bientôt nous mettons pied à terre pour suivre les voitures qui gravissent lentement les pentes du Buttogio; en arrière le spectacle est des plus beaux; le premier plan constitué par des rochers rougeàtres à moitié cachés dans les maquis se détache avec vigueur sur le bleu sombre des eaux du golfe, qui au loin est limité par les montagnes du cap Corse, s'estompant dans une légère brume bleuâtre, dont les tons se dégradent de plus en plus en approchant du cap Canelle, et sur lesquelles se profilent les toits rouges des maisons blanches de Saint- Florent. Au delà, la vaste mer qui nous sépare du continent et sur laquelle de grands nuages blancs font courir de longues traînées d'ombre lorsqu'ils masquent le soleil ; par moments un nuage plus opaque, se plaçant devant lui, fait jaillir tout autour des gerbes de lumière et forme le centre d'une immense auréole qui éclaire alors les montagnes d'une lueur étrange ; on dirait que l'air est rempli d'une poussière d'or, qui, poussée par la brise du large, sifflant aux oreilles du voyageur muet, tourbillonne dans l'atmosphère jusqu'au moment où l'astre vainqueur des nuées reparaît dans toute sa splendeur.

Mais il fallait s^arracher à ce spectacle grandiose, que nous n'oublierons jamais, pour pénétrer dans le désert des Agriates : c'est une région désolée et inculte de 16000 hectares où Ton ne trouve pas un seul village. Sur la route, on rencontre seulement quelques maisons de cantonniers ; on se sent comme perdu au milieu de cette immensité déserte ; sur le bord de la route, quelques fontaines bien disposées fournissent de Teau au voyageur altéré. Nous nous arrêtons à la maison dite de Gasta, pour y faire un léger déjeuner en plein air. Une soupe à l'oignon, préparée par Caliban qui est excellent cuisinier, des œufs et de la viande froide que nous avions emportés, tel fut notre menu. Tout autour de nous, venant mendier un morceau de pain, des chèvres, des chats et même de petits cochons à l'humeur sociable depuis qu'ils ont vécu fraternellement avec saint Antoine.

Après Lozari, le pays devient de nouveau fertile et bien cultivé, car nous entrons dans la Balagne, la région la plus riche de l'ile et le véritable jardin de la Corse. Elle exporte chaque année de grandes quantités d'huile, de vin, de fruits secs, de cédrats, de laines, etc. Bientôt on aperçoit les premières maisons de TIle-Rousse. Sur la droite de la route se trouvent de grandes piles de traverses qui doivent servir à la construction du chemin de fer venant de Ponle-alla-Leccia. Le phare de rile-Rousse est situé sur une petite presqu'île rocheuse, entourée d'îlots qui, au soleil couchant, paraissent absolument rouges. Cette ville ne date que de 1758; elle fut fondée par Paoli pour tenir tête aux villes de Calvi jet d'Algajola, restées fidèles à Gênes. C'est ce qui faisait

dire à ce grand patriote en parlant de sa création : « J'ai « planté une potence pour y pendre Calvi. »

Le l** octobre, nous quittions TIle-Rousse pour pénétrer plus avant dans la Balagne, car nous avons hâte d arriver à Calvi et d'aller serrer la main à nos amis de Calenzana.

Les oliviers deviennent énormes, mais j'ignore, n'en ayant jamais mangé, si les olives en sont meilleures pour cela.

Au moment où nous apercevons au bout d'une longue plaine jaunissante la petite ville ruinée d'Algajola, nous sommes obligés de mettre pied à terre pour aller chercher au nord de la route une certaine carrière de granit d'où Ton a extrait de gros blocs qui ont servi à la construction de la colonne Vendôme. A côté, gisant sur le sol, se trouve le fameux monolithe granitique qu'on devait transporter à Ajaccio pour y être dressé et recevoir une statue colossale du premier Empereur. Mais son poids est tellement considérable qu'on a reculé devant la dépense; il a environ 18 mètres de long sur 3 mètres de diamètre. 11 git actuellement au fond d'une grande cavité entourée de broussailles qui en défendent l'approche.

Nous laissons au loin sur la gauche le couvent de Corbara et traversons rapidement Algajola, ancienne forteresse génoise actuellement en ruine ; on dirait une de ces cités maudites dont parlent les contes orientaux. D'ailleurs le souvenir de Gènes n'est-il pas maudit en Corse, où, par un juste retour des choses d'ici-bas, ce qui rappelle de près ou de loin la tyrannie de cette

République superbe est en ruine ou en décadence.

Nous contournons une dernière pointe et nous découvrons enfin Calvi campée fièrement sur son rocher et se mirant dans les eaux calmes de son golfe. Nous laissons sur la gauche le village de Lumio ; avec ses maisons blanches construites en amphithéâtre et entourées d'aloès et de figuiers de Barbarie, il a un faux air de ville arabe. Le Fiume-Secco qu'on traverse ensuite a mauvaise renommée, car c'est lui qui autrefois a formé les marais connus depuis sous le nom de vigne de revécue et qui rendent parfois le séjour d'été à Calvi si dangereux quand le vent chasse sur la ville les miasmes qui s'en dégageant. Des restes de pressoir trouvés à Tentour et jusque dans l'étang prouvent en effet qu'il y eut là une vigne. Valéry raconte de la façon suivante, d'après une légende populaire dans le pays, l'origine de ces marais pestilentiels :

« Au milieu des plaisirs de la vendange, l'évèque de « Sagone, fixé à Calvi, fut séduit par les agaceries d'une « jeune fille; celle-ci eut la fantaisie d'exiger qu'il lui « donnât et lui mit au doigt son anneau épiscopal, mais « au moment où le faible prélat succombait, l'anneau (( roula à terre et ne put être retrouvé. Le lendemain, « lorsque l'évèque revint pour chercher son anneau, il « trouva l'étang à la place de sa vigne. » Valéry ajoute qu'il est au moins vrai qu'un évèque de Sagone, dont le siège avait été transféré à Calvi, obtint ce terrain sous la condition de ne point réclamer la dime des habitants ni des étrangers qui viendraient s'établir dans cette ville.

Calvi fut fondé au xin" si^cle par Giovanninello, allié de Gênes et adversaire du grand Giudice.

Au siège de 1883, les intrépides femmes de Calvi aidèrent la garnison à repousser les Turcs, alliés des Français. Elles précipitèrent de gros blocs de pierre sur la tète des assaillants et plusieurs d'entre elles périrent sur la brèche.

Les anciennes femmes corses n'étaient pas seulement intrépides, elles étaient en même temps chastes, laborieuses et adroites ; le vieil écrivain Pierre de Corse nous les montre sous un jour très flatteur qui n'a rien d'extraordinaire, car ces mœurs se sont conservées jusqu'à nos jours. En 1794, Calvi eut à subir une attaque des Anglais qui jetèrent plus de quatre mille bombes dans la place; toute la'haute ville fut réduite en ruine, mais Nelson y perdit un œil. Lorsque nous allâmes à Lozzipeo, on nous montra le petit golfe où les Anglais avaient débarqué avec des canons pour venir s'établir sur les hauteurs qui s'étendent au sud et de là prendre la ville à revers.

Quand nous entrâmes dans la ville, la première chose qui frappa nos regards, fut une bande d'Arabes étendus sur les rochers situés au pied de la vieille cité. Ce sont les vaincus de l'insuiTeclion de 1871 et quoiqu'ils aient combattu les Français, nous ne pûmes songer sans tristesse à tous ces pauvres diables qui, à nos yeux, n'ont commis d'autre crime que celui de défendre leur patrie; avec ce motif-là, que de Français auraient dû être enfermés pendant les guerres de la grande Révolution et pendant nos lutte? récentes contre l'Allemagne triomphante!

Près de la porte de la vieille ville se trouve la belle habitation de notre ami M. A. Gapifali, où nous fûmes hébergés de la façon la plus cordiale.

D'après des travaux récents, il paraîtrait que le découvreur de TAmérique, le grand Colomb, serait né à Calvi; du moins, on montre dans la haute ville un amas de ruines qui auraient été autrefois la maison de son père. L'église, située dans le même quartier, a reçu plusieurs bombes au siège de 1794. Sur la porte de Tancienne ville se trouve la célèbre inscription : Civitas Calvi semper fidelis. C'est, il est vrai, un souvenir génois qui indigne les Corses ; nous comprenons parfaitement ce sentiment, mais cette promesse faite autrefois à Gênes ne s'adresse plus à la (ière République, elle s'adresse à la France.

Calenzana, situé non loin de Calvi, est un des villages les plus peuplés de la Corse. Au lieu d'être jeté sur d'inaccessibles hauteurs, comme la plupart des villages de l'île, il est bâti au fond d'une belle vallée que domine un cirque de hautes montagnes souvent couvertes de neige jusqu'au cœur de l'été. Le Fiume-Secco arrose cette charmante vallée qui est une des plus fertiles de l'île. Tout y pousse avec facilité. Calenzana produit beaucoup de bon miel, grâce aux plantes aromatiques qui abondent dans les environs. Virgile, Horace et Ovide ont cru lui faire tort en lui reprochant son amertume qui provient des fleurs de myrte, de buis, de lentisque et d'arbousier sur lesquels les abeilles vont en automne puiser les sucs qu'elles transformeront plus tard. Le miel fait au printemps est beaucoup plus doux. Lorsque le gêné-

rai Bonaparte, devenu Empereur, sema d^abeilles d'or son manteau impérial, il songeait sans doute aux industrieuses abeilles de sa patrie.

Le 3, nous allâmes faire une visite à Calenzana. Toute la population était sur pied pour nous recevoir. Des arcs de triomphe avaient été élevés; nous n'oublierons jamais Taccueil enthousiaste qui nous fut fait et qui nous prouvait une fois de plus que les habitants de Calenzana n'avaient point perdu le souvenir du Prince Pierre-Napoléon qui fut toujours leur ami fidèle et qui jusqu'à ses derniers jours pensa constamment à eux. En compagnie de notre ami M. Olinto Buonacorsi, nous visitâmes tout le village. De son jardin, rempli de magnifiques eucalyptus, on a de charmantes échappées sur le golfe de Calvi.

Le cimetière des Allemands, « Campo santo de' Tedeschi », situé près de l'église, rappelle un des épisodes les plus héroïques de l'histoire de Calenzana. C'est là qu'ont été enterrés les 500 hommes qui furent tués à l'attaque du village. Gônes était à bout, les Corses allaient triompher sur toute la ligne, lorsque le 10 août 1731, 4000 Allemands débarquèrent à Bastia sous les ordres de Wachtendonck. Ces troupes, que l'empereur Charles II avait réunies dans le Milanais pour s'opposer à l'installation de l'infant Don Carlos, furent littéralement achetées par la République de Gènes. Elle s'obligea à les entretenir, à payer 30000 florins par mois et 100 florins par homme manquant à l'appel, ce qui lit dire aux Corses chaque fois qu'ils tuaient un Autrichien : « Cento fiorini di ineno per la republica, »

fut transformée en une petite citadelle sur le toit de laquelle on avait rassemblé tout ce qu'il fallait pour écraser Tennemi au passage.

Doria en personne conduisait l'attaque :

Le casque orné du diadème Des sénateurs liguriens, Doria dirige lui-même Ses cavaliers patriciens.

Comme les Corses par suite du blocus de l'île n'avaient que peu de poudre, ils laissèrent l'ennemi s'approcher à bonne portée. Alors seulement ils ouvrirent le feu; leurs excellents tireurs ne perdaient pas une seule balle, chaque coup tiré tuait un ennemi.

La cavalerie génoise se laissa attirer dans une embuscade où elle fut entièrement exterminée. Son commandant, ayant vu une ouverture dans une barricade, s'y précipita à la tête de ses cavaliers; mais dès que le dernier l'eut franchi, elle se referma derrière toute la troupe qui fut ainsi enfermée entre des murs d'où parlaient des feux croisés. En quelques instants tous ces fiers cavaliers furent exterminés jusqu'au dernier. Doria, furieux de cet échec, réunit son infanterie et, se plaçant à sa tête, il la précipite sur le village. Grâce à ce suprême effort, il enlève les premières lignes de défense et pénètre même jusqu'au centre de Calenzana; mais alors les conques marines retentissent, appelant les Corses au combat, et une scène horrible commence; les femmes, montées sur les toits, précipitent sur les soldats génois, ivres de carnage, des quartiers déroches, des flots d'huile bouillante.

des branches de bois résineux enflammés et même des ruches remplies d'abeilles. En même temps on lâchait dans la rue des taureaux couverts de poix flambante qui vinrent rompre les rangs des assaillants.

L'enthousiasme des Corses était indescriptible. On en voyait qui, armés seulement de poignards et de haches, se précipitaient au milieu des ennemis, s'attaquant surtout aux officiers et tombant en vendant chèrement leur vie. Camille Doria, désespéré, s'enfuit à Calvi.

La légende rapporte que sainte Restitute, dont la chapelle s'élève non loin du village et qui en est la patronne, vint exterminer de sa propre main plusieurs des mercenaires génois,

Gens de sac et de corde, En tout temps, en tout lieu, boui-reaux des libertés.

La campagne des Allemands, commencée dix-huit mois auparavant, leur avait déjà coûté 3 000 hommes.

C'est en pensant à cette belle défense que nous visitâmes les charmants environs de Calenzana, avant de reprendre la route de Calvi.

Calvi est traversé par la route nationale n* 199 qui, achevée en 1867, relie Ajaccio à Saint-Florent. Elle emprunte pendant 10 kilomètres environ la route nationale n* 197 qui fut livrée à la circulation dans toute son étendue dès i 848. Toutes ces routes qui ont été ouvertes en Corse depuis cinquante ans ont fait le plus grand bien au pays. Plus on en fera pour relier tous les villages entre eux, mieux cela vaudra; car, étant donnée la nature tourmentée du sol, l'on peut dire, sans être taxé

d'exagération, qu'elles rendront plus de services que les chemins de fer électoraux du tracé vert ou du tracé rouge établis à grands frais.

La route nationale n** 199 suit toute la côte occidentale. On doit regretter vivement qu'il n'y ait pas encore de service de diligence sur cette route, car les régions qu'on traverse sont des plus pittoresques. Autant la côte orientale est uniforme, autant cette côte occidentale est découpée par de profondes échancrures, qui forment une multitude de golfes dans lesquels viennent se briser les vagues du large. La route, pour ne pas trop s'élever, est obligée de contourner toutes les pointes et de s'enfoncer jusqu'au fond de chaque sinuosité, tout en restant à une bonne élévation au-dessus de la mer qui vient déferler au pied des parois rocheuses presque toujours à pic qui forment cette côte. Ces masses de rochers prennent, quand il fait un beau soleil, des tons qui défient toute description; elles sont tantôt d'un rouge étincelant, tantôt d'un jaune ardent semblable à de l'or fondu qui projetterait de tous côtés de brillantes traînées de lumière dorée ; parfois un immense rocher noir couronné d'un sombre maquis s'élève brusquement au milieu de ce paysage éblouissant.

Sur le flanc gauche de la roule, la masse granitique et porphyriquc a de ces projections imposantes, aux lignes fermes, qui semblent menacer le ciel ; puis ce sont de majestueuses coupures qui tranchent avec netteté ces arêtes déjà si découpées. Au fond de chaque golfe, la route franchit généralement le lit d'un petit cours d'eau desséché, rempli de gros blocs qui ont été entraînés des

ïorre Mozza, à une altitude de 94 mètres, est, dit-on, hantée par l'ombre d'un vieux commandant qui aima mieux se faire sauter que de se rendre aux pirates barbaresques qui étaient venus débarquer en cet endroit. Inutile d'ajouter que nous n'avons jamais rencontré ce spectre, avec lequel il aurait été curieux de causer sur le coup de minuit, heure essentiellement favorable à ces sortes d'entretiens avec les revenants. Mais nous nous consolâmes vite de Tabscncc de ce grand mort en causant avec les vivants, car non loin de notre maison de Torre Mozza s'élève l'hospitalière habitation de M. Aurèle Capifali, où nous passâmes une journée et une nuit au milieu des braves bergers des environs. Le soir, des lanternes vénitiennes avaient été placées dans les branches des grands eucalyptus, elles répandaient sur le paysage environnant des lueurs étranges, et le berger attardé sur les hauteurs d'alentour aurait pu facilement croire à quelque chose de surnaturel en apercevant au fond de la vallée toutes ces lumières, au milieu d'un bouquet d'arbres, que traversaient parfois de grandes ombres à formes humaines. Jusqu'à une heure assez avancée de la nuit, les hommes et les femmes, formant des groupes séparés, ne cessèrent de chanter. Ces chœurs de voix féminines s'élevant au milieu du silence de la nuit, tantôt mélancoliques, tantôt vifs et farouches, étaient du plus grand eiïet. De temps en temps retentissaient des coups de feu qui, ne troublant en rien les chanteurs, nous rappelaient qu'en Corse, il ne peut y avoir de réjouissance si la poudre ne parle pas.

Pendant la nuit, la pluie se mit à tomber k torrents

et, le lendemain, elle nous accompagna pendant presque toute la journée. Nous passâmes près de l'ancienne mine argentifère de TArgentella, actuellement abandonnée à cause des difficultés de T exploitation. Au pont du Fango, nous laissons sur la droite le village de Galéria, dont les habitants étaient venus à notre rencontre jusqu'au pont, et auxquels nous eûmes le plaisir de serrer la main.

En 1785, une Compagnie avait essayé d'installer près de Galéria des établissements d'utilité générale, mais cette colonie florissante fut détruite en 1792, par les habitants du Nioloqui prétendaient avoir des droits sur le terrain.

Au delà du pont, la route décrivant lacets sur lacets monte jusqu'au col de Parma entre les forêts de Lucio et de Tetti. Au col, le paysage devient féerique : on a à ses pieds les eaux calmes du golfe de Girolata, dans lequel se mirent les grands rochers rouges qui l'entourent et qui sont couronnés par d'épais maquis. Ce golfe étonne par la sauvagerie de ses côtes escarpées et la brusquerie de ses découpures. « Il est ceint tout « entier d'une muraille sanglante de granit rouge, et « dans la mer bleue ces rochers écarlates se reflètent. » Mais pas un seul bateau dans toute cette région, c'est une vraie solitude aussi bien sur terre que sur mer. Ce fut cependant dans ce golfe si tranquille que Jean Doria, commandant les galères génoises, battit et prit le terrible corsaire Dragut qui faisait de fréquentes et désastreuses descentes en Corse; mais Dragut ne resta pas longtemps prisonnier, car Doria, faible contre l'or, le relâcha pour 3 000 écus.

Au fond du golfe on aperçoit les ruines d'une ancienne tour comme il y en avait tant autrefois pour défendre le littoral contre les descentes et les pillages des Sarrasins.

Le golfe de Porto, que Ton découvre ensuite après avoir franchi le petit col de la Croix, est encore beaucoup plus beau. Partinello, le premier village qu'on trouve près de la route après avoir quitté Calvi, est situé assez loin du col et c'est là que nous déjeunâmes, n'ayant pas voulu nous arrêter à l'une des nombreuses maisons de cantonniers construites de distance en distance sur le côté de la route; ce sont, du reste, les seules habitations qu'on rencontre. Ce pauvre village est construit en amphithéâtre, sur la côte nord du golfe, dans une situation admirable ; au delà, la route passe à une grande hauteur au-dessus du niveau de la mer ; elle est taillée dans une paroi rocheuse qui, au-dessous de la route, tombe verticalement dans le golfe, dont les vagues viennent déferler à ses pieds. Les rochers noirs alternent avec les granits rouges de Porto et donnent un cachet particulier h toute cette région, sans aucun doute, une des plus belles de la Corse, pour celui qui n'est pas l'ennemi des couleurs flamboyantes et de la nature sauvage.

Le village de Porto ne se compose que de quelques maisons isolées, près desquelles, fièrement campée sur un rocher solitaire, s'élève encore une vieille tour qui domino le delta marécageux de la rivière de Porto.

La route qui suit la côte sud du golfe s'élève assez rapidement à travers une série de ravins aux pentes abruptes ot remplies d*une végétation des plus luxuriantes.

aux étroites échancnires taillées dans les rochers et qui font communiquer toutes ces étroites vallées tombant dans la mer au milieu d'éboulements de pierres, qui de loin ressemblent à des scories, tellement elles sont boursouflées et remplies de cavités, souvent pleines d'une terre rougeâtre où poussent quelques brins d'herbe.

Au moment où nous entrâmes au milieu de cette « forètde granitpourpré », le soleil venait de disparaître derrière la ligne d'horizon et si nous avions eu la finesse d'ouïe des anciens, nous aurions pu entendre le bruit de fer rouge trempé dans Teau qu'il produit suivant eux quand il s'abîme dans les flots de la Méditerranée. Mais, à défaut de cette acuité auditive, le sens de la vue nous ménageait de superbes surprises qui feraient la joie d'un coloriste. A peine le soleil eut-il disparu que de légers nuages, d'abord rosés, puis rouges, s'élevèrent à l'endroit où il s'était couché ; petit à petit une teinte jaune les envahit complètement; cette lueur occupa môme bientôt tout l'horizon et, en se réfléchissant dans la mer aux tons bleus glacés, elle donnait aux molles ondulations de la houle l'aspect de vagues d'or fondu, qui venaientse briser aux pieds des falaises majestueuses et fines des caps Cinino et Scandola, que les dernières lumières du jour coloraient en rouge sang. Ces derniers feux, jaillissant derrière les rochers qui se profilent sur le ciel en masses sombres, ne laissaient apparaître que les silhouettes, les détails restant dans l'ombre. Tout autour de nous le crépuscule augmentait; les fonds des vallées s'assombrissaient rapidement; nous avancions dans un clairobscur qui faisait ressortir davantage les dentelures des

Au delà de Piana, la route franchit un petit contrefort montagneux au col de la Croix et, avant de descendre dans la vallée de Chioni, nous jetons de là un dernier coup d'œil sur le merveilleux golfe de Porto. La vallée de Chioni est excessivement malsaine en été; sans culture et désolée, elle offre un spectacle triste à voir. Mais voici bientôt le charmant village de Cai^èse, contruit en amphithéâtre à une cinquantaine de mètres au-dessus de la mer, entre deux collines portant chacune une tour. Tout autour du village de beaux mûriers et de vastes plantations de figuiers de Barbarie. Ce village est habité par les descendants d une colonie grecque qui, avec le consentement du gouvernement de Gênes, était venue se fixer en Corse à la fin du xvn' siècle pour échapper à la tyrannie des Turcs. Mais, mal vus par les Corses qui n*aimaient pas ces étrangers, fidèlement attachés à Gônes, ils eurent de longues luttes à soutenir contre eux. Pendant la guerre de Tlndépendance, ils durent se réfugier à Ajaccio. Quand la Corse fut occupée parla France, M. de Marbeuf leur fit construire un village et une église grecque. La situation de ce village lui plut nu^me tellement qu'il s'y construisit un château qui pendant la Révolution fut complètement détruit; on en voit encore les ruines non loin de Cargèse, qui fut même érigé en marquisat pour M. de Marbeuf. L'Assemblée constituante, qui annula toutes les concessions qu'il avait faites, en excepta celle de Cargèse. En 1814, la population grecque perdit une partie de ses biens, mais depuis son sort s'est amélioré; la Corse faisant partie intégrante du territoire français, les habitants de l'île

n'avaient plus aucune raison d'en vouloir à ces étrangers qui, devenus Français comme eux, commencèrent à contracter des alliances dans le pays; au début surtout, cela n'eut pas lieu sans difficulté, le Corse n'aimant pas beaucoup s'allier aux gens qui ne sont pas de sa race. 11 y aurait, par suite, de curieuses études anthropométriques à faire à Cargèse pour y constater les résultats du métissage de deux races si différentes.

Le chef qui conduisit cette colonie en Corse s'appelait Constantin Stephanopoulo. Une branche de cette famille s'était établi en France et, en 1782, Démétrius Comnène fit reconnaître que cette famille descendait bien de David Comnène, dernier empereur de Trébizonde, tué par ordre de Mahomet II. C'est grâce à cette généalogie que certains auteurs ont avancé, du reste sans preuves, l'opinion que la famille Bonaparte se rattachait au Grec Caloméros, fils de Constantin Stephanopoulo, qui s'était établi en Toscane et dont le nom qui signifie belle ou bonne part aurait été italianisé.

Mais le général Bonaparte n'avait pas besoin de cette généalogie le rattachant à un monde vieilli, lui qui devait être le précurseur des temps nouveaux.

La population de Cargèse se compose de 900 habitants parlant le français et le corse ; cependant dans certaines familles on parle encore le grec. Le village possède deux églises se faisant vis-à-vis. A l'église grecque, nous fîmes connaissance du prêtre qui la dessert. C'est un jeune homme très distingué et intelligent qui a fait son éducation à Rome. Dans l'intérieur de l'église, nous remarquâmes plusieurs images de la Vierge, ce

qui ne fut pas sans nous étonner; c'est probablement une concession faite aux croyances du pays. Dans la soirée, nous allâmes faire une promenade sur la route qui longe la mer ; de gros nuages noirs couraient à rhorizon; de temps en temps, des éclairs de chaleur venaient y projeter des lueurs rougeâtres qui en faisaient briller les contours et illuminaient de mille feux les cnHes des vagues.

Le 8 octobre, de bonne heure, nous partions pour Ajaccio, en passant par Sagone qui n'est plus actuellement qu'un petit hameau de quelques maisons ; ce fut autrefois le si(Sge d'un évêché important. Son port est encore un peu animé, parce que c'est là qu'aboutit la route de Vico, d*où l'on exporte de petites quantités de bois. Pendant le premier Empire, on y avait même établi une garnison pour protéger ce commerce. Le pont qui traverse la Sagone est entouré de marais aux eaux stagnantes, à reflets métalliques et dans lesquels croupissent et se décomposent des quantités de plantes mortes. Des bouquets d'eucalyptus plantés tout autour ont dû, cependant, assainir un peu cette contrée et rendre moins dangereuse la fréquentation de son port. Au moment où nous y passâmes, il n'y avait qu'un seul navire à Tancre non loin d'une vieille tour.

Jusqu'au Liamonc, la route bordée de grands peupliers traverse une plaine malsaine en été. Nous franchissons le pont du Liamoiio, le second cours d'eau de l'île, et la route traverse une région couverte de rochers dénudés avant d'aborder par de grands lacets les environs fertiles de Calcatoggio, où l'on ne voit que jardins

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