‹ Une famille corseChapitre 11 sur 14 · RACONTÉB PAR LUI-MÊME · texte numérisé non relu

RACONTÉB PAR LUI-MÊME

j'avais quitté. Il n'y avait donc plus que la pensée et les yeux qui vécussent en moi.

«c Ce qu'il y avait d'horrible encore, c'est que je ne pouvais détacher mon regard de cette glace qui me renvoyait mon image sombre, glacée, morte ; chaque mouvement de mes lèvres se reflétait comme le hideux sourire d'un cadavre. Je ne pouvais pas quitter ma place, je ne pouvais pas crier.

u L'horloge fit entendre ce ronflement sourd et lugubre qui précède la sonnerie de vieilles pendules , et sonna deux heures, puis tout redevint calme.

«( Quelques instants après , une église voisine sonna à son tour, puis une autre, puis une autre encore.

u Je voyais, dans un coin de la glace, Satan qui s'était endormi sur la Vie des Saints.

u Je parvins à me retourner. Il y avait une glace en face de celle que je regardais, si bien que je me voyais répété des milliers de fois avec cette clarté pâle d'une seule bougie dans une vaste salle.

« La peur était arrivée à son comble : je poussai un cri.

334 HISTOIBS D'un HORT

«( Satan se réveilla.

M — Voilà pourtant avec quoi, me dit-il en me montrant le livre, on veut donner la vertu aux honmies ; c'est si ennuyeux que je me suis endormi, moi qui veille depuis six mille ans. Tu n'es pas encore prêt?

u — Si, rëpondis-je machinalement ; me voilà.

« — Hàte-toi, répliqua Satan; brise les scellés, prends tes habits et de l'or surtout, beaucoup d'or; laisse les tiroirs ouverts, et demain la justice trouvera bien moyen de condamner quelque pauvre diable pour rupture de scellés : ce sera mon petit bénéfice.

<c Je m'habillai; de temps en temps, je me touchais le firont et la poitrine : tous deux étaient froids.

u Quand je fus prêt, je regardai Satan.

« — Nous allons la voir? lui dis-je.

« — Dans cinq minutes.

« — Et demain?

« — Demain, me dit-il, tu reprendras ta vie ordinaire ; je ne fais pas les choses à demi.

« — Sans conditions ?

« — Sans conditions.

RACONTÉE PAR tDI-MtHE. 335

« — Partons, dis-je.

« — Sui^-moi.

«( Nous descendîmes.

«(Au bout de quelques instants, nous étions devant la maison où l'on m'avait fait appeler quatre jours auparavant.

u Nous montâmes.

«Je reconnus le perron, le vestibule, l'antichambre. Les abords du salon étaient pleins de monde. C'ctait une fête éblouissante de lumières, de fleurs, de pierreries et de femmes.

tf On dansait.

tf Âlavue decette joie,jecrusà marésurrection.

«Je me penchai àl'oreiUede Satan, qui ne m'avait pas quitté.

« — Où est-elle? lui dis-je.

« — Dans son boudoir.

« J'attendis que la contredanse fût finie. Je traversai le salon ; les glaces, au feu des bougies, me renvoyèrent mon image toujours pâle et sombre. Je revis ce sourire qui m'avait glacé ; mais là, ce n'était plus la solitude, c'était le monde; ce n'était plus le cimetière, c'était un bal ; ce n'était plus la tombe, c'était l'amour. Je me laissai eni-

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