‹ Une famille d'artistesChapitre 6 sur 10 · RAZZIA DE VOLAILLE · texte numérisé non relu

RAZZIA DE VOLAILLE

M. Picot, qui n'ont pas disparu de la scène. Un seul a fait grand bruit dans le monde : Horace Vernet.

Fils de Carie \'ernet, petit-fils de Joseph, qui, lui-même, appartenait à une famille de peintres, Horace était né artiste, ou, pour dire mieux, il était artiste-né. Il vint au monde le 30 juin 1789, au Louvre, dans le logement que son aïeul occupait sous la grande galerie, au n° 15 (le même qu'avait habité autrefois le fameux ébéniste Boule). Joseph Vernet n'étant mort que le 3 décembre de la même année, Horace disait souvent et pouvait dire en quelque manière qu'il avait connu l'auteur des Ports de France. Nous avons raconté dans la biographie

de Carie Vernet comment lui et sa famille avaient été délogés, au 10 août 1792, parles coups de fusil que se tiraient le peuple ■et les Suisses. Horace, âgé alors de trois ans et porté dans les bras de son père à travers une grêle de balles, avait reçu le baptême du feu. Il semblait, du reste, prédestiné à peindre, lui aussi, des batailles, car dès l'enfance, dit M, de Loménie, il était toujours en quête de petits morceaux de papiers pour y gribouiller des petits soldats. Carie avait chez lui naturellement tous les accessoires de ses tableaux : pistolets, carabines, fusils, modèles de canons, et des sabres et des gibernes; mais il avait sévèrement défendu à son fils de jouer avec des armes, et celuici obéissait, malgré son humeur belliqueuse. Un jour, cependant, les fils de Dumont, le miniaturiste, qui habitait les galeries du Louvre, apportent un paquet de poudre à Horace, et voilà nos artilleurs qui se mettent en devoir d'arracher un gond de porté, de le perforer, de le bourrer de poudre. Horace monte la pièce sur un affût, prend l'étoupe allumée et fait partir le canon, qui éclate, cela va sans dire, en ne lui emportant heureusement qu'une mèche de cheveux. C'est ainsi que le petit Vernet, véritable enfant de la balle, préludait à son rôle et trahissait déjà ses instincts et son imagination de troupier.

Élevé au collège des Quatre-Nations, il en sortit avec une très faible teinture de grec et de latin, n'ayant jamais, en dehors dô la peinture, rien appris pour tout de bon, rien médité, rien approfondi. Sa grande occupation, du reste, même au collège, était le dessin, et certainement le goût lui en serait venu, au sein d'une famille comme la sienne, s'il ne l'avait apporté en naissant. Son grand-père maternel, Moreau jeune, le célèbre et

charmant dessinateur des Menus- Plaisirs, son oncle Chalgrin. l'architecte, son père Carie, et leur ami Vincent, le peintre, ce furent là ses professeurs naturels de chaque jour, et tout ce qui peut s'apprendre, il l'apprit d'eux sans effort, sans la moindre fatigue et par manière de jeu. « A l'âge de onze ans, dit un de ses biographes, il fit pour Mme de Périgord un dessin de tulipe qu'elle lui paya vingt-quatre sous, et à l'âge de treize ans il avait des commandes en assez grande quantité pour se suffire à lui-même. Une de ses premières œuvres fut la vignette qui, suivant le goût de ce temps, ornait les lettres d'invitation pour les parties de chasse impériales, et tel était le mérite de cette vignette, qu'un graveur très renommé, Duplessis-Bertaux. n'hésita pas à la déclarer digne de son propre burin. Les commandes se succédaient rapidement chez le jeune Vernet: dessins à six francs, tableaux à vingt francs. 11 travaillait pour \q Journal des Modes, dont il devint le dessinateur en titre, et c'est peutêtre de ses travaux en ce genre que lui vint le talent de caricature dont il amusa ses amis, souvent à leurs propres dépens *. » Toutefois, les circonstances au milieu desquelles il avait grandi décidèrent de sa vocation pour les sujets militaires. « Il vivait, dit M. Olivier Merson', à une époque où l'on ne parlait que de combats, où les récits des rudes travaux de nos armées servaient de texte inépuisable aux conversations de chaque jour. A tout instant des officiers, de retour des frontières, venaient chez Carie ; là, dans le cours des séances, interrogés

' Art Journal, de Londres.

* Revue contemporaine an 15 février 1863. L'article consacré par M. OiivierMerson à Horace Vernet a été écrit sur des renseignements fournis par la famille.

sans relâche, pressés de répondre sur tous les points, ils faisaient pénétrer les auditeurs dans le cœur des batailles auxquelles ils avaient assisté, énuméraient leurs exploits, ceux de leurs compagnons de dangers et de gloire, et Horace de croquer sans retard les épisodes guerriers dont il entendait raconter les détails par des témoins oculaires, quelquefois par les héros eux-mêmes. » Ce fut, en effet, par un tableau militaire qu'il débuta, la Prise d'im Camp retranché. Ce morceau fut exposé au Salon de 1810, où on le remarqua d'abord parce qu'il était signé d'un nom fort connu, ensuite parce qu'il y avait un talent d'observation pratique, un mouvement, un certain accent de vérité qui n'étaient plus ordinaires dans notre école, où, même pour les sujets modernes, on calquait des figures et des groupes antiques, sauf à cacher sous l'habit de cour et sous l'uniforme le torse du Belvédère ou bien la rotule du Méléagre, le noble geste de l'Apollon Pythien ou la posture de Cincinnatus. Au surplus, les rivaux de David avaient subi l'influence de sa doctrine et son irrésistible ascendant. Horace Vernet avait donc commencé, chez Vincent, à dessiner comme les autres d'après l'antique et d'après nature ; mais la nature et l'antique le troublaient singulièrement, le déconcertaient. J'ai ouï dire à des peintres qui avaient été ses camarades, que Vernet, en présence du modèle, ne venait à bout de rien. Il voyait mal l'ensemble, il dessinait à côté, il n'était pas, comme l'on dit, dans le caractère, et, chose étrange, lui Vernet, il s'en apercevait tout le premier, et, presque toujours, après avoir ébauché sa figure d'après le nu, il allait l'achever de mémoire dans une autre chambre ou dans le corridor de l'atelier, n'ayant jamais la

conscience de bien voir la nature que lorsqu'il ne la voyait plus. La mémoire, ce fut la grande, la prodigieuse faculté d'Horace Yernet ; ce fut le secret de ce talent facile, abondant, incisif, qui, à force de vraisemblance et d'approximation, devait séduire si fortement le gros de la société française, d'une société qui, en fait d'art, se contente volontiers de l'a peu près, se paye du semblant des choses, aime l'éloquence terre à teri"e, et qui, toujours pressée de jouir, prodigue ses sympathies à ceux qui se font comprendre vite en disant avec vivacité ce qui est dans l'esprit de tout le monde.

Beaucoup de gens ont cru qu'Horace Vernet avait été militaire, et on pouvait le croire, en effet, à voir les allures si naturelles de ses fantassins et de ses cavaliers. La vérité est que, s'étant marié en 1810, au moment où il allait tirer à la conscription, il fut exempté du service par le fait même de son mariage avec Mlle Louise Pujol. Mais, sans avoir endossé d'autre uniforme que celui de la garde nationale, il aimait à se donner la tournure d'un officier de l'armée ; il en avait le langage bref, les habitudes, les manières, et tandis que toute sa famille restait royaliste, il était, lui, complètement gagné à l'Empire. Le premier tableau qui le fit connaître dans le monde officiel fut le portrait de Jérôme Bonaparte, roi de Westphalie, portrait qu'on lui paya huit mille francs, et qui, au Salon de 1812, valu* à l'artiste une première médaille. C'était le commencement de sa fortune : jusque-là il n'avait eu encore que de petits succès d'honneur et d'argent. A l'exemple de son père, il avait fait du cheval une étude particulière et favorite; il en savait par cœur l'anatomie et les proportions, et les feuilletonistes ne man-

quaient pas de dire, dans le style du temps, qu'il dessinait à merveille le plus noble des animaux. Carie Vernet avait inauguré en France la satire des modes françaises et anglaises, sous le Directoire, et il s'y était pris en artiste, sans aller jusqu'aux hyperboles de la caricature^ sans pousser le comique jusqu'à la parodie. Avec un esprit moins fin, moins fûté, Horace commença dans le Journal des Modes une charmante suite des Incroyables et des Merveilleuses, renouvelée de son père. Aujourd'hui que nos publications en ce genre sont absolument étrangères au sentiment de l'art et ne représentent que des bâtons vêtus, on s'étonne que des gravures de modes puissent trouver place dans la biographie d'un peintre célèbre. Il est pourtant vrai que les dessins d'Horace Vernet, d'après les Incroyables et les Merveilleuses de l'Empire, sont des œuvres d'art. Chez lui le costume habille, non pas un mannequin, mais un être vivant, dont la désinvolture est toujours conforme à son habit. L'esprit du temps anime toutes ses figures et en justifie l'accoutrement. Chaque tête est choisie pour la coiffure qu'elle porte, et le personnage se meut et se grime selon le caractère du vêtement dont il préconise la grâce vraie ou fausse. Celui-là prend un air capable avec sa chevelure à la François I", son chapeau en barque et son charivari de breloques; celui-ci affecte une mine galante et quelque peu champêtre avec son habit vert-saule et sa cravate à oreilles de lièvre. Cela paraît au premier abord un paradoxe pour rire : il est certain néanmoins que les physionomies d'une société changent tous les quinze ou vingt ans, j'entends la physionomie physique. On dirait que la nature a ses caprices à l'instar des autres femmes, qu'elle est fantasque, variable comme

la mode, car elle se plaît à créer, dans telle génération, des têtes busquées et au front fuyant, comme au temps de Louis XVI; dans telle autre, des nez aquilins, des lèvres épaisses. Ne voyonsnous pas des populations entières avoir tantôt le crâne évasé, tantôt les pommettes saillantes, tantôt de fortes mâchoires? De fait, lorsqu'on a sous les yeux les Modes d'Horace Vernet — et rien n'est plus amusant — on reconnaît que toutes ses figures sont contemporaines de Napoléon et de Pauline Borghèse, à tel point que si l'on cachait le costume, les seuls traits du visage trahiraient encore l'époque de l'Empire. 11 faut être doué d'un certain air de tête et appartenir à une certaine race pour se dessiner la taille sous le sein, pour mettre un chapeau en biais ou une toque de velours caparaçonnée de plumes prodigieuses, soit avec un domino garni de broderies à roues, soit avec une robe à deux étages de remplis. Et j'imagine que pour offrir ses hommages à des ingénues ainsi ajustées, il convient d'avoir des cheveux à l'enfant, un gilet de piqué matelassé, un pantalon de tricot, des bottes à la hussarde et un habit couleur crotin... Hélas! nous serons un jour tout aussi ridicules quand on nous regardera dans les lithographies de Deveria et de Gavarni; que dis-je? nous le sommes déjà!

Quand vinrent les événements de 1814, Horace Vernet était intimement lié avec Géricault. Ils avaient à peu près les mêmes goûts. Ils étaient l'un et l'autre écuyers habiles, peintres de chevaux et bonapartistes déclarés. Nous avons raconté dans la •vie de Carie Vernet qu'il avait exposé au Salon de 1814 un brillant portrait du duc de Berri dans son uniforme de colonel général des chevau-légers. Ce portrait, qui avait presque une

importance politique, ayant pour but de populariser l'effigie et la bonne grâce d'un Bourbon, ce portrait, dis-je, était comme une protestation de Carie contre le bonapartisme de son fils, protestation parfaitement sincère, d'ailleurs, de la part d'un homme qui conservait les sentiments des anciens émigrés sans avoir partagé leurs aventures. Horace Vernet se trouva donc placé entre son père, auquel il porta toujours une affection respectueuse, complaisante, inaltérable, et ses amitiés de jeunesse, qui le retenaient dans le camp de l'opposition. Décoré par l'Empereur en 1814, pour avoir pris part bravement à la défense de Paris, Horace fut un des premiers à confondre, par une assez étrange méprise, le libéralisme naissant avec le bonapartisme vaincu. Les frondeurs du nouveau régime étaient les sabreurs de l'Empire et faisaient alliance maintenant avec cette bouro-eoisie qu'ils avaient si longtemps contenue et méprisée, et qui à son tour les vantait après les avoir subis! Horace donna, comme les autres, dans ce malentendu, volontaire ou non, et son atelier devint le rendez-vous des colonels en retraite, de tous ceux qui avaient un nom parmi les mécontents en frac ou en uniforme. On y voyait venir les colonels Bro et de Brack, le rude général Boyer, le général Lariboisière ; quelques députés marquants, tels que Dupin, Chauvelin, Sébastiani, et enfin des étrangers notables, tels que le général espagnol Quiroga.

Ainsi mêlé aux premières luttes des libéraux contre la Restauration, Horace Vernet servait incessamment leur cause, et justement un procédé nouveau venait d'être inventé qui était comme une arme d'escarmouche, la lithographie. Les Vernet, Géricault, Charlet furent des premiers à en faire usage. Dès 1818,

HORACE VERNET Hl

Horace crayonnait sur les pierres de Lasteyrie et d'Engelmann des scènes militaires qui étaient une manière de satire politique, par cela seul qu'elles jetaient de l'intérêt sur les soldats persécutés de l'Empire, sur ceux qu'on avait appelés un instant les Brigands de la Loire. Mais là où Charlet et Géricault mettaient un accent passionné, une émotion dramatique, un sentiment fier, libre, quelquefois amer, Horace n'apportait qu'une pointe d'esprit, une intention libre et passagère, un trait comique sans causticité, sans aigreur et même sans malice. Les anecdotes du bivouac, les jeux et les bonnes farces du camp, la drogue, la maraude, voilà ce qu'il exploitait de préférence dans ses lithographies. Son crayon léger effleurait la pierre, mais avec une sûreté qui étonnait Géricault. Il excellait à poser un soldat sur ses pieds, et du premier coup il lui imprimait le mouvement voulu, il le caractérisait par un geste qui allait droit au but, je veux dire à l'expression probable. Mon caporal, je n'ai pu avoir que ça, dit un Jean-Jean qu'on a envoyé en maraude, et il montre un serin dans une cage ! Un autre, mieux avisé, un hussard de la vieille, a volé un cochon à un paysan, qui vient le réclamera l'officier. Le rusé maraudeur a coiffé l'animal d'un bonnet de police et il l'a étendu garrotté sous les plis de sa houppelande : Mon lieutenant^ c'est un conscrit, dit-il, et il fait le salut militaire; mais l'officier, peu crédule, semble dire qu'il a rarement vu des conscrits dormir les pattes attachées et porter un pareil museau. Plus loin, ce sont encore des hussards qui ont pénétré dans une basse-cour et qui appellent des poulets retirés dans leur poulailler, en leur jetant du grain devant le trou de la porte. Tandis que l'un d'eux attire les innocents volatiles en leur

criant de sa voix la plus douce : Petits ! petits ! petits ! l'autre tient un sabre levé pour leur couper le cou au fur et à mesure de leurs imprudences. Tout cela est exprimé spirituellement, à peu de frais, sans repentir aucun, sans retouches, et le spectateur croit avoir vu de ses yeux ces petites scènes, tant elles lui sont vivement présentées par le côté vraisemblable, qui est souvent plus vrai que la vérité même.

Une chose à remarquer chez Vernet, c'est qu'il eut toujours une passion malheureuse pour les poètes, lui qui était rivé à la prose. 11 cherchait volontiers les sujets de ses compositions dans des livres dont il ne lui était guère donné de sentir la poésie vague et romantique, le Tasse, Walter Scott, sans parler de La Fontaine et de la Bible. Quand on a lu Manfred, par exemple, ou la Fiancée d'Abi/dos, ou le Naufrage de don Juan, et qu'on vient à jeter les yeux sur les lithographies d'Horace Vernet, on éprouve la sensation désobligeante d'un rêve interrompu ; on se heurte à une réalité qui désenchante, on se sent emprisonné dans les contours précis d'une traduction terre à terre, après s'être lancé sur l'aile du poète dans les régions sans fin de l'idéal. Passe encore pour La Fontaine : celui-là est si ondoyant et si divers, qu'il y a cent manières de l'interpréter. On peut le prendre par ce côté de la vie réelle qu'il a touché d'une main si fine et si sûre. Aussi Horace Vernet, dans son illustration des F«è/es,a-t-il particulièrement réussi pour toutes celles qui ne demandaient ni le sentiment de la nature rustique, ni une échappée de vue sur le paysage, ni la tendresse d'un cœur ému d'amour, ni cet élan de lyrisme auquel s'est élevé le poète en faisant parler le Chêne et le Roseau. Les meilleures compositions

Lf\Fl.\T ADOPTÉ

d'Horace, d'après La Fontaine, sont la Vieille et les deux Servantes, les Femmes et le Secret, F Enfant et le Pédant, et en général les apologues qui ne voulaient qu'une pantomime juste, une observation intelligente des choses vulgaires, de la bonhomie. Ce qu'il y a d'intime et de profondément humain dans le fabuliste, Vernet ne pouvait le pénétrer, et, à plus forte raison, le traduire. Quant à lord Byron, l'artiste n'était pas fait pour atteindre à une telle poésie ; elle était trop au-dessus de ses visées. Une seule fois il a été heureusement inspiré par Byron : c'est lorsqu'il a représenté Mazeppa, cruellement attaché à son cheval, qui est tombé expirant à l'entrée d'une forêt. En entendant les douloureux hennissements de leur compagnon, « les chevaux du désert s'approchent, tressaillent, respirent l'air avec inquiétude, galopent çàetlà, s'approchent encore, tournent en tous sens, puis bondissent, jettent l'écume par leurs naseaux, et s'éloignent en fuyant vers la forêt, effrayés par instinct à la vue d'un homme. » Ici, par exception, la peinture est presque aussi éloquente que le récit du poète, et ce qu'il n'a jamais su exprimer dans les figures humaines, la passion, Vernet l'a exprimé cette fois et avec énergie dans une horde épouvantée d'animaux sauvages.

' Cependant le Salon de 1822 s'ouvrit au mois d'avril, et les libéraux furent indignés de n'y voir aucun tableau d'Horace Vernet, quand ils surent qu'il avait envoyé plusieurs morceaux importants, entre autres la Bataille de Jemmapes et la Barrière de Clichy, et que le jury les avait refusés, non pas à cause de leur faiblesse, mais sans aucun doute pour épargner aux royalistes un spectacle qui réveillait les plus tristes souvenirs

de leur histoire. Vernet expulsé du Salon pour avoir fait acte de patriotisme ! Ce fut un événement, un scandale, une affaire de parti; la politique s'en mêla et bientôt l'opposition tout entière s'engagea dans la querelle. Horace ayant annoncé qu'il exposerait publiquement chez lui les toiles refusées, tout Paris courut les voir, ou du moins tout le Paris des mécontents. Quarante-cinq peintures figuraient dans cette exposition improvisée et bien vite populaire. On y voyait les portraits de MM. Chauvelin, Dupin aîné, Madier de Montjau, père et fils, Gabriel Delessert, et ceux du général Drouot et du duc de Chartres, encore enfant, représenté jouant au cerceau avec ses camarades de collège. Puis venaient la Bataille de Jenimapes, la Mort de Pomafoivskï, le Soldat de Waterloo, le Soldat Laboureur et le tableau qui avait surtout motivé la proscription de Vernet, la Barrière de Clichy, enfin V Atelier d'Horace, un de ses meilleurs ouvrages. Ce qui, peut-être, n'aurait excité au Louvre qu'une émotion partielle et passagère, soulevait ici des exclamations d'enthousiasme. On reconnut au peintre toutes les qualités qu'on lui désirait pour la plus grande gloire des opinions, si injustement, si maladroitement froissées. Deux membres de l'Académie française, MM. Jouy et Jay, improvisèrent une brochure qui était la description chaleureuse des quarante-cinq peintures d'Horace, et ils ne manquèrent pas de mettre en pleine lumière les souvenirs glorieux qu'on avait voulu jeter dans l'ombre. A vrai dire même, l'analyse historique était pour eux l'essentiel, et ce qui les avait séduits par-dessus tout, c'était l'occasion de protester contre le gouvernement des Bourbons, sous couleur d'attaquer simplement le jury, c'est-

à-dire l'inhospitalité de la liste civile. « Où se réfugiera la liberté, s'écriaient les deux académiciens, si elle est chassée des ateliers du peintre? et dans quelle barbarie sommes-nous près de tomber si l'on parvient à étouffer l'indépendance de ces beauxarts qui servent de consolation, d'ornement et quelquefois même de soutien aux institutions les moins libres?,.. De quoi s'agissait-il donc : d'un portrait formidable, de l'apothéose d'un grand homme? Non, ces tableaux rejetés impitoyablement rappelaient deux histoires de notre époque contemporaine. L'un représentait la Bataille de Jemmapes, l'autre la Défense de la Barrière de Clichy. L'auteur avait saisi et rapproché, par un ingénieux et triste contraste, les deux points extrêmes de notre gloire militaire : c'étaient le premier élan et le dernier soupir, non de notre courage, mais de notre fortune. » On juge maintenant si les deux critiques furent bienveillants pour l'artiste qu'il s'agissait de venger. « Dans un ordre bien plus élevé, disaient-ils, mais tout aussi nouveau, Horace Vernet annonçait à la fois la facilité du pinceau de Sébastien Bourdon, la fougue et le coloris de Rubens, cette étude anatomique du plus noble des animaux, étude qui distingue son père, et cette touche délicate, cette observation de la nature physique qui caractérisent son aïeul. Déjà plusieurs morceaux d'un talent supérieur avaient laissé deviner son aptitude à saisir les émotions de la vie militaire, les scènes tumultueuses des camps, les convulsions de la nature, en un mot tout ce qui élève l'âme et tout ce qui l'agite. »

Que MM. Jouy et Jay, purs littérateurs, ne fassent pas de grands connaisseurs en peinture, il ne faut pas s'en étonner et

118 LES TROIS YERNET

cela n'est que trop clair. On ne comprend guère, en efi'et, ce que viennent faire ici le pinceau de Sébastien Bourdon, la fougue et le coloris de Rubens. Il y a plus : on se demande encore quel genre de rapport ont pu découvrir nos auteurs entre Giotto et Horace Yernet, car il est parlé quelques pages plus loin, à propos de VOdalisque, d'une « imitation éloignée de Giotto » dont le peintre français était sans aucun doute fort innocent. Ce qui est certain, c'est que, par un bonheur singulier, les tableaux que l'on était venu voir dans une pensée hostile au gouvernement se trouvèrent être précisément les plus dignes de l'empressement universel. On se montrait avec complaisance la Bataille Je Jemmapes, exclue du Louvre, et tout Paris s'étouffait pour la regarder, dans un salon qui n'avait pas vingt mètres carrés de superficie. On remarquait dans la figure de Dumouriez à cheval une sorte d'hésitation entre les habitudes monarchiques et l'ambition républicaine, et de fait il avait le geste d'un prince du sang sous l'uniforme de 92. Au fond, ce tableau de Jemmapes était pour un peintre de bataille un assez faible début, et une œuvre bien inférieure à la Bataille de Marengo de Carie Yernet. C'est toujours, avec d'autres costumes, un Parrocel, un Yan der Meulen; je veux dire un groupe d'état-major avec quelques épisodes qui n'ont rien de caractéristique. Une cantinière qui donne à boire à des hussards., un blessé que des soldats portent sur un brancard formé de leurs fusils, une chaumière incendiée, un obus qui éclate et fait cabrer de gros chevaux attelés à une charretle de mourants; enfin, dans le fond, une campagne rayée de lignes topographiques et qui, çà et là, disparaît sous la fumée du canon... tout cela ne

présente rien de bien nouveau et peut d'ailleurs s'appliquer indifféremment à toutes les batailles modernes. Mais on voulait que le tableau fût un chef-d'œuvre, et l'on se plaisait à indiquer du doigt les personnages que le peintre avait mis sur le premier plan et qui étaient maintenant populaires : le chef d'étatmajor Belliard, qui, depuis, s'était si bravement comporté comme général à Craonne et devant Paris; le jeune et brillant duc de Montpensier, appartenant à cette branche cadette en qui vibrait, disait-on, la fibre nationale, et qui faisait élever ses enfants au collège, et Macdonald, qui avait dit, en parlant de l'invasion, « que le souvenir lui en donnait mal au cœur ». Cependant la haute bourgeoisie s'arrêtait devant le portrait de M. Dupin aîné, qu'entourait l'auréole d'une popularité naissante. «Vous le voyez, disaient les meneurs, c'est le défenseur du maréchal Ney que l'artiste a représenté; il l'a saisi dans un moment insaisissable d'indignation sévère et de véhémente inspiration ; les papiers que M. Dupin serre dans sa main crispée sont les papiers de la défense. » On ne savait pas alors qu'il y a aussi des courtisans au sourcil froncé et au rude langage. Un autre portrait attirait la foule des visiteurs, celui de M. Chauvelin. A en juger par la lithographie que le peintre en fit luimême, le portrait est un morceau des plus heureux. Vernet y a modelé tout à la fois le masque et l'esprit de son modèle, l'esprit surtout. Chauvelin était un député célèbre par sa présence d'esprit, ses saillies piquantes et ses reparties imprévues, qui n'étaient d'ailleurs que la petite monnaie de son éloquence. On disait de lui : « Quand il parle de sa place, c'est Beaumarchais ;

à la tribune, c'est Barnave ou Chapelier. »

Voilà comment l'exposition particulière d'Horace Vernet était devenue une manifestation patriotique. Chaque nuance de l'opposition, du reste, y trouvait son compte. Le parti d'Orléans, car déjà il existait, se plaisait à regarder la scène anecdotique du Saint-Gothard représentant le duc qui, par un froid rigoureux, sonne en vain à la porte de l'hospice et se voit repoussé inhumainement parle frère portier :

, que puis-je faire,

Que de prier le ciel qu'il vous aide en ceci ! J'espère qu'il aura de vous quelque souci.

Ayant parlé de cette sorte,

Le révérend ferma sa porte.

{La Fontaine.)

Les bonapartistes sincères, les officiers en demi-solde, admiraient sur toute chose le Soldai de Waterloo, le Soldat Laboureur, allusions brûlantes à leur situation, à leurs revers, et la Mort de Ponîatowski, souvenir touchant d'un héros qui avait été leur compagnon d'armes, et qui, d'une âme désespérée par nos désastres, s'était jeté dans les flots de l'Elster pour y mourir. Les peintres s'attachaient de préférence, parmi tant de toiles, à \ Atelier d'Horace Vernet, composition charmante, spirituellement arrangée ou plutôt décousue avec art, et exécutée d'une touche leste, indicative, bien sentie et en quelque sorte parlante. Sous les apparences d'une modestie sans façon, Vernet semblait y faire parade d'un talent facilement universel, que rien n'étonne, que rien ne trouble, et son petit tableau voulait dire qu'il n'était pas homme à s'enfermer chez lui mystérieusement, comme tant d'autres, pour tailler des plumes ou broyer des

couleurs, et qu'on pouvait très bien avoir du génie en se jouant, el sur le pouce. Quel tapage, en effet, et quel amusant capharnaum que cet atelier d'Horace I On rit, on parle haut, on crie, on chante, on boxe, on ferraille. Celui-ci, à demi-couché sur une table, souffle dans un cornet à pistons: c'est Eugène Lami; celui-là fredonne une romance : c'est Amédée de Beauplan ; cet autre, assis sur une malle ouverte et renversée, bat tranquillement la générale sur un tambour ; un jeune homme lit à haute voix un journal ; deux des assistants font des armes, l'un la pipe à la bouche, tenant de la main gauche une palette et un appui-main : l'autre vêtu d'une grande blouse écrue, c'est Horace Vernet lui-même avec son élève Ledieu, qui était lieutenant au 85° de ligne et qui a vu mourir Poniatowski. Des artistes, des virtuoses, des militaires de tous grades, une chèvre, un chat, un singe, une perruque, un beau cheval blanc dans une stalle, remplissent ce lieu destiné au recueillement et au travail ; un bouledogue poursuit une gazelle ; des rapins ont coiffé d'un shako le buste d'Antinous; le colonel Bro fume un cigare avec Langlois (le peintre des panoramas) ; deux boxeurs, nus jusqu'à la ceinture, Montfort et Lehoux, se mesurent du poing; enfin, au beau milieu du vacarme, un jeune artiste, alors inconnu, Robert Fleury, est occupé à peindre une toile de chevalet sous les yeux de l'élégant M. de Forbin.

Mais un morceau qui eut le privilège de remuer tous les cœurs, ce fut la Barrière de Clichy. Nos lecteurs en connaissent trop bien la composition pour que nous ayons à la décrire. Toutefois la gravure dissimule ou atténue un défaut qui se rencontre souvent dans la peinture d'Horace Vernet; je parle du

coloris, qui est froid, sourd et terne, bien au delà de ce qu'autorisait la tristesse d'une journée où avait succombé l'honneur de la France. Ce que la gravure ne dit pas et ce qu'il est bon de consigner ici pour les générations à venir, c'est le nom des braves gens représentés dans ce petit tableau, et qui, en effet, défendirent la barrière de Clichy. On distingue parmi eux Charlet, qui amorce un fusil ; Emmanuel Dupaty (depuis membre de l'Académie française), qui ramène une pièce de canon; M. Odiot, commandant de la 2' légion — c'est celui qui prend les ordres du maréchal Moncey; — M. Castera, qui reçut la croix d'honneur à Austerlitz; M. Berlin, ancien militaire; Alexandre Delaborde, Amédée Jaubert, l'orientaliste, et le colonel Moncey, fils du général, qui s'est fait attacher blessé à la selle de son cheval; il est auprès du capitaine Amable Girardin. Dans le fond, à travers la fumée des batteries, on aperçoit le cabaret du père La Thuile, qui dit aux soldats : « Buvez, mes amis, buvez gratis, ne laissez pas aux Cosaques une seule bouteille de mon vin ! » Tout trahit ici l'intention de protester amèrement contre les horreurs de l'invasion, même aurisque de dépasser la vraisemblance, tout, dis-je, jusqu'à cette paysanne qui a fui avec sa chèvre, et qui est venue allaiter son enfant au milieu d'un tel désastre !

Il est des hommes que la fortune s'obstine à protéger, et qui ne peuvent pas réussir à se procurer les honneurs de la persécution ou le prestige d'une noble défaite. Vernetfut de ce nombre. Triomphant par l'opposition libérale, il n'en obtint pas moins les faveurs de la liste civile, sans les demander il faut le croire. D'autres eussent été inquiétés par la police : il reçut,

Page 1