‹ Une famille d'artistesChapitre 7 sur 10 · I.A l'OSTK AU UÉSEnr · texte numérisé non relu

I.A l'OSTK AU UÉSEnr

lui, la commande d'un portrait équestre de Charles X, de sorte que les méchants auraient pu dire :

Qu'il avait ménagé, d'un artifice égal, La chèvre royaliste et le chou libéral.

Horace fit deux fois ce portrait; la seconde fois il représenta Charles X passant une revue à Vincennes avec le duc d'Angoulême et le duc d'Orléans, celui-ci en uniforme de colonel général des hussards. C'est un des tableaux où il s'est montré le plus habile à grouper des chevaux, à les dessiner en raccourci, et à mettre en selle des personnes qui ont à conserver la dignité du commandement dans l'aisance du cavalier. La croix d'officier de la Légion d'honneur vint trouver le peintre comme il achevait les Adieux de Fontainebleau sur le même chevalet où il avait peintle portrait du roi, et en cette année, 1826, nommé membre de l'Institut, il put s'asseoir à côté de son père, dans le premier fauteuil de la section de peinture, créé en 1793 par Louis David et laissé vacant par Le Barbier. Son exposition au Salon de 1827 fut variée et brillante. On y voyait figurer la Bataille de Bouvines, placée aujourd'hui dans une des galeries du palais de Versailles, Jules II en conférence avec Bramante, Raphaël et Michel-Ange, peinture de plafond pour le Louvre, Edith cherchant le corps d'Harold, composition un peu théâtrale qui inspira des pages animées aux feuilletonistes. Bien qu'elle n'ait figuré au Salon que quelques années plus tard, c'est à la même époque qu'appartient la Bataille de Fontenoy, une des plus belles toiles de l'auteur et des plus lumineuses. Vernet, qui, en fait d'invention, n'a rien emprunté à personne, s'est heureusement aidé en

luette circonstance, et par exception, d'une excellente gouachede Van Blaremberg, dessinateurattaché aux armées de Louis XV. L'épisode du jeune garde-française qui, tenant la croix de Saint-Louis, se jette dans les bras de son père avec tant de naturel et d'élan, est une idée qui paraît aussi renouvelée de Carie Vernet^ Mais dans l'œuvre immense d'Horace, on ne trou vera plus d'autres réminiscences; il faut lui rendre cette justice qu'il a toujours vécu sur son propre fonds.

Quelques mois après, grâce au rare privilège dont il jouissait d'être à la fois populaire et bien en cour, Vernet fut nommé directeur de l'Académie de France à Rome, en remplacement de Pierre Guérin, dont le directorat venait de finir. Il partit donc durant l'automne de 1828, et son père voulut absolument l'accompagner. Ici commence une phase nouvelle dans la vie du peintre. Mais d'abord quelle étrange idée que d'aller choisir Horace Vernet pour diriger notre école à Rome ! Quel enseignement pouvait sortir d'une tête comme la sienne? Un homme qui disait : « Quand je veux peindre, je mets le nez à la fenêtre, » un tel homme n'avait rien à faire à la tête d'une Académie. Ce n'est pas la peine, en vérité, d'entretenir à Rome des pensionnaires pour qu'un directeur leur recommande chaque matin de regarder par la fenêtre. «Voir la nature, dit Decamps, est une formule que le moindre examen réduit presque aux proportions d'une niaiserie : s'il ne s'agit que d'ouvrir les yeux, le premier rustre le peut faire ; les chiens aussi voient. L'œil est

* Elle est exprimée à peu près de même dans un tableau inachevé qui représente l'Entrée des Français à Milan, et qui appartient à M. Emile Lecomte, neveu d'Horace Vernet.

sans doute l'alambic dont le cerveau est le récipient; mais il faut savoir s'en servir ; nul n'est chimiste pour posséder des cornues. Il faut apprendre à voir. Là est la théorie; là est aussi le titre glorieux de M. Ingres; il a bien vu et montré ce qu'il fallait voir... » Autant M. Ingres était capable de diriger l'Académie, autant Vernet y était impropre; car ce qu'il devait enseigner était justement le contraire des facultés que personnellement il possédait, et cette grande tradition dont il était le dépositaire officiel, il l'ignorait et il voulait l'ignorer; il n'en avait ni le sentiment ni le souci. Investi de fonctions qui constituent à Rome une seconde ambassade française, il ne pouvait qu'y représenter la France avec de l'esprit, du tapage et de l'éclat. C'est ce qu'il fit. Sous sa direction, les soirées de la villa Médicis étaient brillantes et bruyantes. Tous les regards y étaient fixés sur un ange de grâce et de beauté, Mlle Louise Vernet, qui était aussi une intelligence supérieure. Lorsqu'elle se promenait le soir, avec sa mère, dans les jardins du Monte Pincio, elle faisait l'admiration de tous les étrangers, et en particulier des artistes allemands, qui la suivaient des yeux et se portaient de préférence dans les allées où elle devait passer. C'est Félix Mendelssohn qui nous apprend ces détails dans ses Lettres, qu'on vient de publier en Allemagne et que nous avons sous les yeux, traduites en anglais. L'atelier d'Horace, tel que le décrit le célèbre compositeur, était à Rome ce qu'il avait été à Paris : il offrait le spectacle du fouillis le plus pittoresque.

« Tu t'informes d'Horace Vernet. A la bonne heure! voilà un sujet gai à traiter. Je crois pouvoir dire que j'ai appris quelque

i30 LES TROIS VERNET

chose à son école et qu'elle peut devenir instructive pour tout le monde. Il compose avec une aisance et une naïveté extrêmes. Voit-il un objet qui lui plaise, il le dessine, et tandis que nous délibérons pour savoir si la chose est belle, il a depuis longtemps créé une œuvre nouvelle; il brouille et confond toutes nos méthodes, toutes nos échelles d'esthétique. Je sais bien que cette facilité n'est pas chose qui s'apprenne; mais rien ne remplace les qualités qui en découlent, je veux dire la sérénité d'esprit et une éternelle fraîcheur au travail. Dans les allées d'arbres verts qui sont en fleurs et qui embaument, au milieu des fourrés du jardin delà villa Médicis, s'élève une petite maison dans laquelle on entend de loin retentir quelque bruit, cris ou querelles, airs de trompette, aboiements de chien : c'est l'atelier. Il y règne un beau désordre : fusils, cor de chasse, guenon, palettes, lièvres tirés, lapins pris au lacet ; aux murailles, les tableaux en train ou terminés. 'L'Adoption de la Cocarde nationale (tableau risqué qui ne me plaît pas du tout), des portraits commencés de Thorwaldsen, d'Eynard, de Latour-Maubourg , quelques chevaux, l'esquisse de la Judith avec études préparatoires ; le portrait du pape, deux têtes d'Arabes, des Pifferari^ des soldats du pape, Càin et Abel , et enfin V Atelier même, sont accrochés dans l'atelier.

« 11 était dernièrement surchargé de tableaux commandés : tout à coup il avise dans la rue un de ces paysans de la campagne romaine que le gouvernement vient d'armer et qui chevauchent par la ville. Ce costume picaresque l'amuse. Le lendemain, voilà un tableau commencé, qui représente un de ces rustres, arrêté sur son cheval dans la campagne par le mauvais

fe^ 11'' M ^^1

m., ili

temps et qui porte la main à son fusil pour faire quelque mauvais coup; dans le fond, un petit corps de troupes, et puis la plaine déserte. Les menus détails de l'armement qui sentent leur paysan, ce méchant cheval avec ses guenilles de harnais, l'air empêtré de l'homme et de la bête, le calme italien de ce gaillard barbu font un ravissant petit tableau, et quand on voit l'artiste peindre avec délices, se promener sur la toile, ajouter ici un petit ruisseau, là deux ou trois soldats, ailleurs un bouton à la selle, bourrer de vert le manteau du drôle, vraiment c'est à lui porter envie. Aussi tout le monde vient-il le voir. A ma première audience, j'ai vu se succéder plus de vingt personnes. La comtesse E... avait demandé des premières la permission de le voir travailler; quand il se jeta sur ses pinceaux et ses couleurs comme un affamé sur un morceau de pain, elle eut peine à revenir de son étonnement. Le reste de la famille n'est pas mal, et quand le vieux Carie se met à parler de son père Joseph, on se sent pénétré de respect pour ces gens-là, et je vous garantis que c'est une noble race. »

A l'époque où Félix Mendelssohn écrivait cette lettre (mars 1831)^ la position d'Horace Vernet était devenue difficile et même périlleuse. La révolution de 1830 s'était accomplie, et si le peintre n'avait qu'à s'en réjouir personnellement, puisqu'elle avait porté sur le trône le duc d'Orléans, qui avait été depuis quinze ans le protecteur et l'ami dévoué de Vernet, en revanche, en tant que directeur de l'Académie, sa situation officielle était embarrassante. Aux premières nouvelles, tout le personnel de la légation française était allé rejoindre l'ambassadeur de Charles X^ déjà retiré à Naples, de sorte que la

France n'était plus représentée à Rome que par le directeur de l'Académie, qui, du reste, venait d'être nommé provisoirement, parle roi Louis-Philippe, ministre plénipotentiaire près le Saint- Siège. Ce fut donc sur lui que retomba toute l'animosité de la populace romaine, qu'on avait excitée contre les Français en lui faisant croire que nous étions un peuple de brigands et de sacrilèges , et que la seule influence des pensionnaires pouvait amener une révolution dans Rome. Des lettres anonymes remplies de menaces étaient adressées au directeur. Un jour, il trouva un Transtévérin qui stationnait en armes devant les fenêtres de son atelier, mais qui prit la fuite lorsque Vernet l'eut couché en joue. Pendant ce temps, les dames Vernet vivaient isolées et enfermées à la villa Médicis, tandis que la ville était plongée dans un silence effrayant, et tranquille, de cette tranquillité qui précède les catastrophes. Les peintres allemands, qui sont volontiers hostiles aux pensionnaires, faisaient rigoureusement bande à part. Ils avaient juré de laisser pousser leurs moustaches tant qu'il y aurait une ombre de danger, et on les voyait circuler dans Rome, barbus et chevelus, avec des chapeaux à larges bords et suivis de leurs bouledogues. Ils marchaient en se communiquant tout bas leurs frayeurs, et ils affectaient de rentrer à la brune. Chose bizarre I ces hommes farouches à longues moustaches étaient les mêmes qui, à la suite d'Overbeck, peignaient des madones maladives, des saints poitrinaires et « ces blancs-becs de héros sur lesquels il vous prend parfois des envies de tomber à coups de bâton », c'est Mendelssohn qui parle. — Dans ces conjonctures, Horace Vernet fit bonne contenance, conserva ses allures habituelles, tint la

populace en respect, et obtint par sa conduite habile et ferme l'entière approbation du gouvernement français, qui lui en transmit l'expression dans une lettre de M. Guizot, alors ministre de l'intérieur, et de qui relevait l'Académie.

Jusqu'au 1" janvier 183o, Horace Vernet fut directeur de l'École, et son temps ne fut pas employé seulement aux soins diplomatiques, aux réceptions, aux chasses et aux fêtes. La peinture était pour lui un besoin, et, pour peindre, il s'était mis à la fenêlre, selon son habitude. Voyant passer des paysans romains, des brigands, des gendarmes pontificaux, à^spifferari, des chasseurs qui partaient pour les Marais-Pontins, il en avait fait autant de tableaux. Ses envois aux Salons de 1831 et 1833 produisirent leur effet sur la foule, mais ils furent en revanche vertement critiqués par les difficiles, et quelques-uns très justement. Vernet n'avait vu de l'Italie que la surface ; il en avait rendu vivement les apparences : il s'était comporté tout à fait comme ces touristes auxquels il suffit de huit jours passés dans un pays pour toiser toute une population et en écrire leur jugement du bout de la plume, ne varietitr. C'étaient d'ailleurs d'intéressants tableaux, pour des Parisiens surtout, que la Confession d'un brigand, et le Combat des brigands contre les carabiniers du Pape. Ce dernier même est, à mon sens, un tableau plein de saveur pour tout le monde, un morceau essentiellement pittoresque où le mouvement des hommes et des chevaux est saisi à merveille, mais saisi n'est pas le mot, c'est deviné qu'il faut dire, car Vernet a une intuition du mouvement qui tient du prodige. Il y a, par exemple, dans ce tableau, un carabinier à cheval qui, courant à fond de train sur le specta-

teur, traîne un brigand qu'il tient par sa cravate, le pistolet sur la gorge, et qui, emporté par le cheval, ne touche pas terre : c'est un chef-d'œuvre de vraisemblance, et je maintiens que les plus madrés dessinateurs sécheraient sur pied avant d'attraper ce double mouvement qui dans la nature n'a pu durer qu'une seconde, et qu'il faut bien dessiner uniquement avec les yeux de l'esprit. L'œil d'Horace était comme le verre de l'objectif photographique, il en avait les propriétés étonnantes, mais aussi, comme l'instrument de Daguerre, il voyait tout, il reproduisait tout, et cela sans choix, sans préférence. Il répétait le détail aussi bien que l'ensemble, que dis-je? beaucoup mieux, carie détail chez lui usurpait toujours une importance exagérée, ainsi qu'il arrive immanquablement quand on ne prend pas la peine de le subordonner, de lui assigner son rang et sa place. Deux choses faisaient du tort aux compositions italiennes de Vernet : c'étaient les Moissomieurs de Léopold Robert et le Vœu à la Bladone de Schnetz. Les délicats sentaient bien que là étaient l'expression profonde du caractère italien et un profond sentiment de l'art ; mais ce qu'on appelle le public était ravi des tours de force de Vernet, du naturel de son récit, de ces brigands pris sur le fait, et tout cela répondait parfaitement à l'idée superficielle que nos Français ont de l'Italie. Horace avait mis la grandeur romaine à la portée de tout le monde. On admirait aussi beaucoup, parmi ces envois, le Pape Pie VIU, porté dans la basilique de Saint-Pierre, et de fait, c'est un des bons ouvrages du peintre : il est plein de ressort et d'éclat; les tètes du premier plan sont attaquées avec une franchise qui, poussée un peu plus loin, dégénérerait en crudité. Le pape,

fr i I iii"«i nmi i)i||jnii

vieillard louche à cheveux blancs, conserve une certaine majesté dans sa bonhomie : en somme, on peut se croire un instant au milieu des gardes -nobles, des monsignori, des prêtres grecs et des Suisses dans leur uniforme de perroquets ; mais si l'on aime l'art du fond de 1 ame, il faut oublier qu'on a vu VHéliodore de Raphaël.

Le style ! c'est là justement la qualité suprême à laquelle Vernet ne put jamais atteindre. Tant qu'il s'était borné à mettre en scène les hommes du jour, des soldats français au bivouac ou sur le champ de bataille, des princes à la revue, des artistes dans un atelier, il y avait suffi et il avait plu par ses défauts mêmes, je veux dire par un certain accent de réalité banale qui devait séduire le gros des spectateurs et qui répondait parfaitement à la moyenne de l'esprit public. Mais du jour où il s'en prit aux héros de la Bible ou à ces grandes figures modernes que leur génie a idéalisées, quand il voulut peindre Judith et Holopherne, ou la Rencontre de Michel-Ange et de Raphaël^ il fit bien voir quel abîme le séparait du style et combien il était dépaysé dans toute autre région que la France et avec d'autres personnages que des Français. La Bible est trop loin de nous pour qu'on la soumette au procédé photographique. L'histoire a sa perspective comme la nature, et l'on peut dire que les héros des temps antiques doivent reculer dans cette perspective en raison de leur grandeur. Les rapprocher de nous par le détail ethnographique, par l'accident, par tout ce qu'on appelle le costume, quand on exagère l'irnoortance de ces accidents et de ces détails, c'est prendre le c..iitre-pied de l'art, le rebours du style. La Judith d'Horace qui retrousse ses manches

d'un geste si trivial est une juive de théâtre, comme son Holopherne est un acteur du boulevard et toute la scène un mélodrame. Quant au tableau de Raphaël et Michel-Ange, ce fut encore une erreur, mais celle-là était considérable ; elle donna beau jeu à la critique. Il s'agissait de représenter ce fait rapporté par les chroniqueurs de la Renaissance : Michel-Ange ayant un jour rencontré Raphaël entouré de ses élèves, lui dit : « Vous marchez toujours escorté comme un prince » : à quoi Raphaël aurait répondu : « Et vous, vous allez toujours seul, comme le bourreau. » Cette anecdote, ou plutôt cet ana^ était le thème choisi par Vernet pour réunir sur une même toile, Jules II, Michel-Ange et Raphaël. Le peintre avait placé si haut son point de vue que, la composition se développant démesurément en hauteur, le Jules II « paraissait guindé au sommet du tableau comme une pierre au bout d'une grue ». Mais on se moqua surtout et cruellement des deux principales figures, du Raphaël qui, pour dessiner tout simplement une madone d'après nature, se drape et se grime avec une emphase grotesque, et du Michel- Ange, « espèce de diable de la Porte-Saint-Martin, employé dans la matinée à des déménagements en ville ^ ». Décidément, Horace faisait fausse route: une circonstance heureuse le fit bientôt rentrer dans son élément.

Remplacé à Rome par M. Ingres, Vernet revint en France au moment oii le roi Louis-Philippe poursuivait avec ardeur une pensée qui honore son règne, celle du musée de Versailles. Le projet de Louis-Philippe était de faire peindre dans le palais de

' Les artistes contemporains, par Charles Lenormant. Paris, 1833.

HORACE VEIINET 141

Louis XIV les fastes de notre histoire, surtout de notre histoire moderne, et certainement, de tous les artistes qui devaient participer à une telle entreprise, aucun n'y était plus propre que le peintre de la Barrière de Clichy. Notre histoire, si on la lit dans nos grands historiens, est une histoire-bataille^ suivant le mot de Monteil, et la bataille, qui fut si longtemps le génie de la Gaule, était aussi le vrai talent d'Horace Vernet. Au bruit du tambour, au son du clairon, il se sentait battre le cœur, autant du moins que son cœur pouvait battre, car les choses qui remuent le plus fortement les autres hommes ne faisaient qu'effleurer son âme légère. La seule fois peut-être qu'il eût montré une émotion sincère et se fût élevé au sentiment de la poésie, c'était lorsqu'il avait peint la Bataille de Montmiratl. « Le moment choisi est celui où les chasseurs de la vieille garde, sous les ordres du maréchal Lefebvre, se précipitent sur l'ennemi et décident par cet effort suprême le gain de la journée. L'horizon, que les ombres du crépuscule ont déjà envahi, les restes d'une lueur blafarde qu'un triste soleil d'hiver, à demi caché derrière les nuages, répand sur la campagne et sur les derniers bataillons qui la couvrent, tout, — jusqu'à cette croix que les balles des deux armées ont ébranlée sur sa base, jusqu'à cet arbre effeuillé dont les branches semblent s'agiter douloureusement sous les sifflements du vent et de la mitraille, — tout a une solennité mélancolique, une expression de grandeur sinistre conforme au caractère historique de la scène. C'est l'image d'une victoire encore, mais d'une victoire sans fête, d'une gloire sans ivresse, d'un triomphe sans lendemain. La joie est absente de tous ces cœurs héroïques qu'habitent seule-

ment les souvenirs de la patrie outragée, comme la lumière radieuse manque au théâtre de la lutte, comme le soleil d'Austerîitz est absent du ciel de Montmirail^ »

Le duc d'Orléans connaissait mieux que personne le talent d'Horace Vernet ; il en avait eu les prémices et déjà il possédait les batailles de Jemmapes^ de Yalmy^ de Hanau et de Montmirail, et bien d'autres tableaux encore. Il ne pouvait donc l'oublier lorsqu'il fut question de peindre nos campagnes d'Afrique. Une salle entière lui fut réservée, la salle de Constantine, et Vernet y put dérouler ses Batailles d'Alexandre. Mais Lebrun avait travaillé sous les yeux et pour le compte de Louis XIV, à qui la grandeur était naturelle; Horace était l'artiste favori d'un monarque auquel suffisait une gloire sans pompe et une peinture sans style. Il est juste d'ajouter que la représentation du siège et de la prise de Constantine n'exigeait rien de plus qu'une vérité patriotiquement sentie, simplement rendue. Des événements qui sont d'hier, des héros qu'on a pu voir se promener sur le boulevard, entre deux batailles, il est bien difficile de les transfigurer sans tomber dans le ridicule de l'emphase. Il n'y a de possible en pareil cas que la fadeur d'une allusion ou l'énergie du vrai. En homme qui se connaît et qui a tâté le pouls de son public, Horace comprit qu'en traduisant le rapport du général en chef, il ferait revivre l'émotion que chacun avait ressentie à la lecture du Moniteur ; qu'après tout, il y avait quelque chose de plus piquant à peindre l'héroïsme en capote et en képi, et quelque chose de plus neuf comme de plus juste à illustrer le

• Henri Delaborde, Revue des Deux Mondes, du {"' mars 1853.

grand homme collectif, le régiment. Ce parti une fois pris, personne assurément n'aurait mené la besogne avec plus de verve, de bravoure, et de cette vive clarté qui entraîne les masses. Quand on regarde les tableaux de Vernet dans la salle

Page 1