LA VIE DE JOSEPH GUARNERIUS DEL GESU
Voici venir l'artiste glorieux entre tous, celui dont l'éclatante supériorité fait pâlir la renommée, pourtant très légitime, qu'ont acquise tous les membres de cette brillante famille des Guarnerius, celui dont aujourd'hui certains n'hésitent pas à faire presque le rival du grand Stradivarius. Si Joseph Guarnerius del Gesù (1) avait été moins capricieux dans son travail par suite des incidents bizarres de sa bizarre existence, si, pour les mêmes raisons, il avait pu être plus scrupuleux dans le choix des matériaux qu'il employait, s'il avait eu dans sa facture cette étonnante égalité qui distingue les produits de l'artisan merveilleux qu'on a justement appelé le roi des luthiers, il mériterait sans doute d'occuper avec lui la première place. Ce qui est certain toutefois, c'est que quelques-uns de ses instruments sont simplement admirables, et, sans leur ressembler et en témoignant au contraire d'une réelle et puissante originalité, peuvent être mis en parallèle et supporter la compa-
(1) Il est connu sous ce nom de Guarnerius del Gesù à cause de la marque IHS dont il accompagnait son nom sur ses étiquettes, la petite croix qui surmonte les trois lettres eucharistiques étant employée par les jésuites pour leurs cachets.
raison avec ceux de Stradivarius. Plusieurs des plus grands virtuoses, Lafont, Alard, Yieuxtemps, Sivori, Wilhelmy, M. Ysaye, d'autres encore, ont donné la preuve de leur affection pour les beaux violons de Joseph Guarnerius del Gesù,et l'on sait l'admiration que professait Paganini pour l'instrument de ce maître qu'il jouait d'ordinaire dans ses concerts et qu'il légua, à sa mort, à la municipalité de Gênes, sa ville natale.
L'existence de Joseph Guarnerius est mystérieuse et présente des lacunes regrettables. Jusqu'à ces derniers temps, et par suite de l'erreur d'un copiste, on n'avait pour sa naissance qu'une date inexacte, celle du 8 juin 1683, tandis que la date réelle est le 17 octobre 1686. La première avait été donnée par Fétis, qui avait toutes les raisons de la croire authentique, tandis qu'il avait été induit en erreur par une fausse indication. Antoine Vidal, qui a donné la date exacte, fait connaître la cause de l'erreur :— « L'acte de naissance de Joseph del Gesù, dit-il, se trouve sur les registres de la paroisse San Donato à Grémone, vol, II, page 83. Il résulte de ce document que l'acte de naissance et de baptême de Joseph Guarnerius del Gesù donné par Fétis dans sa brochure intitulée A. Stradivarius est erroné. Le vicaire Fusetti, duquel Fétis tenait ce renseignement, avait copié dans les archives l'acte de naissance du premier né de Gianbattista Guarneri, nommé Giuseppe- Antonio, né en effet le 8 juin 1683, mais décédé peu de mois après sa naissance; si le vicaire Fusetti avait poussé plus loin ses recherches, il aurait trouvé le véritable acte de baptême de Joseph del Gesù, qui n'avait qu'un seul prénom, celui de Giuseppe (1). »
On sait donc aujourd'hui, de façon certaine, que Joseph Guarnerius del Gesù naquit à Grémone le 17 octobre 1686. Son père, Gianbattista Guarnerius, qui n'était point luthier, était fils de Bernardo Guar-
(1) Voici le texte même de cet acte :
« Anno 168 sesto, Die décima septima octobris, Joeph iilius D. Joannis Bap ista de Garneris et Maria de Locadellis, baptizatus fuit p. me J. B. Barozium. Patrinus fuit Franciscus Barozius hujus vicinetœ obstetrix pro Rev° Matre D. Clara Teodora Nicola Professa in monasterio Stœ Mariœ Gistelli. » (Atti parrochia'i di S. Donato).
nerius, non luthier davantage, lequel était le frère cadet d'André Guarnerius. Joseph del Gesù était donc petit-neveu du chef de la dynastie. 11 fut le seul de cette branche cadette qui suivit la même carrière.
Mais si Fou est fixé maintenant au sujet de sa naissance, on ne l'est d'aucune façon en ce qui concerne sa mort. On le fait mourir généralement en 1745, pour cette seule raison qu'on ne connaît pas de lui d'instrument portant une date postérieure à celle de cette année. C'est une probabilité, ce n'est pas une certitude. On n'en sait pas davantage sur les conditions dans lesquelles il apprit son métier. Il passait, jusqu'à ces dernières années, pour avoir été l'élève de Stradivarius, et Fétis, après beaucoup d'autres, le rangeait parmi les disciples de ce maître. Mais cette opinion a été récemment combattue avec vigueur par George Hart dans son livre sur le Violon et par MM. Hill dans leur biographie de Stradivarius. Toutefois, il faut bien le dire, les uns et les autres n'appuient leur opinion que sur des conjectures. Georges Hart s'exprime ainsi à ce sujet :
On a prétendu de toutes parts que Giuseppe Guarneri était élève d'Antonio Stradivari, assertion qui, au premier chef, est dénuée de tout fondement comme fait acquis et comme analogie. Que cette opinion ait subsisté si longtemps sans avoir été combattue, c'est là une cause de surprise pour l'auteur de ces pages, qui ne reconnaît absolument aucun trait commun entre ces deux maîtres, à l'exception pourtant du vernis et peut-être aussi du haut degré de fini qui se constate dans les ouvrages de la seconde époque de G-uarnerius...
Il y a trois points essentiels de divergence entre le style de G-uarnerius et celui de Stradivarius. Le premier consiste dans le contour, où la différence des deux styles saute aux yeux du plus novice. Le second est dans la coupe des f f, où ils ne se rapprochent en aucune façon. Le dessin de Guarnerius est long et n'est que la forme modifiée de Gasparo da Salo; le dessin de Stradivarius a plus de rondeur dans les extrémités. Le troisième point enfin est la volute, dans le traitement de laquelle Guarnerius s'écarte de Stradivarius de la manière la plus tranchée.
Mais, dira-t-on, si Guarnerius n'a pas eu les leçons de Stradivarius, par qui donc a-t-il été formé ?
Il n'y a que deux manières de répondre à cette question, et cette réponse, c'est l'analogie seule qui nous la fournira. Le point important est de découvrir le maître dont le travail et le style ont le plus grand degré de ressemblance et offrent, par conséquent, le plus d'analogie avec ceux de G-iuseppe del Gesù. Si nous passons en revue avec la plus grande attention et d'une manière suivie les ouvrages des luthiers de Crémone, nous sommes amenés à constater que G-iuseppe Guarneri, fils d'Andréa Guarneri et cousin de G-uarnerius del Gesù, est le seul dont les productions présentent la ressemblance cherchée. C'est donc lui que l'analogie nous indique comme le maître de son cousin. Le fils d'Andréa Guarneri était de beaucoup plus âgé que son cousin del Gesù; et il est beaucoup plus raisonnable de conclure que ce fut dans son atelier que Guarnerius del Gesù reçut ses premières leçons que de lui assigner un maître dont il n'a jamais imité les ouvrages et dont le style n'a rien de commun avec le sien.
On voit que l'écrivain n'appuie son opinion que sur deux faits qu'il prétend établir : d'une part, le manque d'analogie qu'il constate entre les produits de Guarnerius del Gesù et ceux de Stradivarius ; et, d'autre part, l'analogie qu'il découvre au contraire entre sa facture et celle de son cousin, l'autre Joseph. C'est très bien. Mais, un peu plus loin, Hart démontre qu'il existe une grande ressemblance entre le travail de Guarnerius del Gesù et celui de Gaspar da Salo : — « Il semble, dit-il, avoir pris Gasparo da Salo ponr guide et s'être inspiré de ce maître pour la formation de son modèle. En examinant attentivement chaque détail et en analysant les mérites et les défauts du modèle de Gasparo, on est invinciblement amené à conclure que Guarnerius a pris pourpoint de départ celui où Gasparo s'était arrêté et qu'il a pris à tâche de compléter ce que le grand luthier de Brescia avait laissé d'inachevé. »
Hart constate donc de grands points de ressemblance entre la facture de Guarnerius del Gesù et celle de Gaspar da Salo ; il ne saurait cependant supposer que le premier fut l'élève du second, puisque celui-ci vivait à Brescia au seizième siècle. Mais, alors, comment cette simple analogie découverte par lui entre les travaux de Guarnerius del Gesù et ceux de son cousin Joseph, fils d'André, lui permet-elle d'affirmer de
façon si péremptoire qu'il fut l'élève de ce dernier? Cette affirmation ne repose donc, en réalité, que sur des conjectures, de môme que la certitude qu'il prétend avoir, en dépit de la tradition, que Stradivarius ne fut pas le maître de Guarnerius del Gesù. Cependant, MM. Hill, sans prendre, eux, la peine de donner aucune espèce de raison, n'hésitent pas à se ranger à l'avis de Hart ; parlant des élèves de Stradivarius, ils disent : — « Fétis, s'appuyant sur l'autorité de Vuillaume, cite (comme ses élèves) Joseph Guarnerius del Gesù, Lorenzo Guadagnini, Carlo Bergorizi, Francesco Gobetti de Venise, Alessandro Gagliano, Michel- Angelo Bergonzi et les deux fils de Stradivarius, Omobono et Francesco... Il faut simplement rayer de cette liste le nom de Joseph Guarnerius, car il n'existe aucune preuve qu'un lien professionnel quelconque le rattache à son illustre contemporain ; ajoutons que nous partageons complètement l'opinion de Hart, qui en fait l'élève de son oncle Joseph, fils d'André Guarnerius. »
« Il n'existe aucune preuve... ». et alors ces messieurs concluent hardiment pour la négative ; c'est ce qui s'appelle résoudre la question par la question, et la solution me parait manquer d'élégance et de solidité. Je ne me permettrai pas de prendre parti dans la cause. Je constate seulement que les luthiers anglais se refusent à faire de Joseph Guarnerius un élève de Stradivarius, à l'encontre de Vuillaume, luthier français dont nul ne méconnaît la valeur, et qui croit le contraire. La vérité, c'est qu'on ne sait rien de précis à ce sujet, et qu'il n'est permis de rien affirmer ni dans un sens ni dans l'autre.
Au reste, qu'il fût ou non élève de Stradivarius, qu'il le fût de son cousin Joseph (et non son oncle, comme le disent par erreur MM. Hill), ce qu'on sait du moins, c'est que, son apprentissage terminé, Joseph del Gesù s'établit à Crémone. En quelle année ? c'est ce qu'il serait difficile de dire. Mais ce qu'on tient de certain, c'est qu'il occupait, sur la principale place de la ville, une maison proche de celle habitée par Stradivarius, dont elle n'était séparée que par celle de Carlo Bergonzi. Hart, à qui son enthousiasme pour la lutherie crémonaise a fait faire plusieurs voyages en ce pays dans le but de se renseigner de façon pré-
cise sur ces grands artistes, donne les détails intéressants que voici : — « La place San Domenico à Crémone, au milieu de laquelle se trouvait l'église de ce nom, démolie en 1870, et qui s'appelle aujourd'hui Piazza Roma, était jadis le centre du commerce de la lutherie. Devant l'église se trouvaient trois maisons sur le même rang, dont l'une fut celle de Stradivarius, une autre celle de Carlo Bergonzi, et la troisième celle du grand G-uarnerius. Sur le côté en retour étaient celles occupées par Nicolas Amati et par Storioni. Et tout auprès, dans la via dei coltellai, celle de Ruggeri (1).
On aurait plaisir à se figurer le voisinage amical et comme fraternel de ces trois grands luthiers : Stradivarius, Bergonzi et Guarnerius, dont l'un, plus âgé, était déjà célèbre, tandis que les deux autres étaient appelés à le devenir ; on voudrait les voir chacun au travail dans leur atelier encombré d'une foule d'instruments dont quelquesuns à peine ébauchés, entourés de leurs apprentis et de leurs élèves, auxquels ils enseignent, avec les principes de leur art charmant et presque mystérieux, le maniement de tous ces outils aux proportions mignonnes et délicates ; les scies, les rabots, les canifs, les traçoirs, les gouges, les limes, les compas, les râpes, les ratissoirs, les bédanes... De Stradivarius, on sait qu'il travaillait au rez-de-chaussée de sa maison, le premier étage étant spécialement consacré au vernissage des instruments, opération particulièrement délicate et qui demandait un soin infini en raison de son importance pour la sonorité. « Il était, a-t-on dit, de haute stature et maigre. Habituellement coiffé d'un bonnet de laine blanche en hiver, et de coton en été, il portait sur ses
(1) On pourrait remarquer qu'il y a un peu plus d'un demi-siècle existait aussi à Paris une sorte de centre du commerce de la lutherie : c'était la rue Croix-des-Petits- Ghamps et ses entours, où, vers 1850, s'étaient réunis un certain nombre de luthiers. Au numéro 16 de la rue Croix-des-Petits-Champs on trouvait Clément; au numéro 21, Bernardel; au numéro 24, Gand; au numéro 46, Vuillaume; non loin d'eux, Maucotel. Puis, quelques autres étaient établis dans les rues adjacentes, rue Ghabanais, rue Baillif, etc.
vêtements un tablier de peau blanche lorsqu'il travaillait, et comme il travaillait toujours, son costume ne variait guère. »
Sur Joseph Guarnerius nous n'avons même pas ces renseignements sommaires. Le seul que nous possédions en ce qui le concerne, et que j'aurai à faire connaître plus loin, est d'un caractère dramatique. Je vais essayer d'abord, avec l'aide de George Hart, qui l'a b:en et sérieusement étudié, de faire ressortir les particularités de sou admirable talent. Ce qu'il faut remarquer avant tout, c'est que Joseph del Gesù ne fut pas imitateur, comme on le voit pour certains élèves d'Amati et de Stradivarius, qui semblent avoir abdiqué toute personnalité. Il s'inspira sans doute, surtout dans ses commencements, de celui, quel qu'il fût, qui fut son maître ; mais on peut dire de lui qu'il fit preuve d'une originalité puissante, originalité qu'il lui arrivait parfois de pousser jusqu'à la bizarrerie, mais qui lui permit de créer des chefsd'œuvre.
Fétis, guidé par Vuillaume dans sa caractéristique du talent de Guarnerius, est le premier qui ait eu l'idée de diviser sa carrière active en trois époques distinctes, selon la nature et les qualités des instruments sortis de ses mains. Hart a accepté cette division, qu'il juge très rationnelle, et c'est en l'adoptant qu'il apprécie les travaux de l'artiste, dont il constate à la fois l'inégalité et l'éclatante supériorité :
La première époque, dit-il, est fertile en instruments d'une grande variété de modèles présentant des ouïes de types très divers. Le style offre parfois un curieux mélange de grâce et de hardiesse qui fait place dans certains cas à un ensemble profondément dénué d'harmonie, les filets étant grossièrement tracés, comme si l'auteur n'avait pas eu le temps de mettre la dernière main à son ouvrage. Il semble, en effet, qu'il se hâte de terminer un assortiment de violons, dans son ardeur de préparer d'autres matériaux pour des expériences nouvelles.
Dans sa seconde époque, Guarnerius produit des spécimens qui comptant parmi les plus beaux de l'art de la lutherie. Sa main-d'œuvre est alors d'un fini admirable, il donne à ses instruments une forme essentiellement artistique et originale et emploie des matériaux du plus beau choix. L'éclat dont
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brillent quelques-uns des dos de ses violons, revêtus comme d'une parure de ce vernis jaune d'ambre sans rival, peut se comparer aux reflets que projette le soleil couchant d'un soir d'été sur les nuages et sur les flots de la mer...
La troisième époque donne naissance à des violons d'une conception beaucoup plus hardie, à dater d'environ 1740 et d'un peu plus tard. La construction est pleine de vigueur et les matériaux possèdent les plus sérieuses conditions acoustiques... Parmi les violons de cette dernière époque, nous mentionnerons les deux admirables instruments de Paganini et de M. Alard (1).
Et Hart ajoute : — « Ces chefs-d'œuvre entre tous se trouvent accouplés avec d'autres instruments du maître, que l'on distingue communément sous le nom de violons de prison, triste nom s'il en fut. »
C'est ici que nous touchons au drame mystérieux qui obscurcit l'existence de Joseph Guarnerius del Gesù. Les violons que Hart désigne sous le nom de « violons de prison » sont plus connus en France sous celui de « violons de la servante », et l'on va voir pourquoi parce petit récit que j'emprunte à un journal italien :
Joseph Guarnerius fut jeté un jour en prison, je ne sais pour quel méfait, et y passa de longues années. Ce qui le torturait le plus dans son cachot, c'était l'oisiveté forcée à laquelle il se voyait condamné. Tandis que ses rivaux, ses élèves fabriquaient des instruments qu'on se disputait dans toute l'Italie, en France et en Allemagne, il se rongeait les mains de ne pas avoir un morceau de bois, un outil, un clou pour travailler, pour racheter ses fautes en illustrant son nom, pour tromper ses longues heures de souffrance et d'ennui.
On raconte qu'il réussit à toucher le cœur de la servante du geôlier. Cette brave fille lui donna une scie, des ciseaux, une vieille lame de couteau ébréchée. en lui faisant bien jurer qu'il ne s'en servirait point pour s'évader ni pour attenter à ses jours. Le luthier l'assura, par tous les serments qu'elle voulut, qu'il ne songeait plus à fuir depuis qu'il l'aimait et qu'il se savait aimé d'une si charmante enfant. Il la pria de lui procurer quelques planches,
(1) On sait qu'après la mort d' Alard, et en souvenir de lui, la famille du grand violoniste lit généreusement don de cet incomparable instrument au musée du Conservatoire. Ce violon porte la date de 1742.
des cordes, un peu de laiton, tous les matériaux qu'elle pourrait acheter et se procurer chez les commerçants ou même les luthiers de la ville. Elle s'en allait quêter des bois de rebut, des rognures d'ébène et d'ivoire, des restes de vernis dont les autres luthiers ne savaient que faire, et c'est avec un amalgame de ces restes que G-uarnerius vernissait ses instruments. On les reconnaît encore aujourd'hui aux couches granuleuses de leur vernissure.
Dès que le prisonnier terminait un violon, la jeune fille courait le vendre à bas prix, et achetait des matériaux d'une qualité meilleure ou des outils moins imparfaits. C'est ainsi qu'à force de génie et de patience, le plus célèbre et le plus malheureux des G-uarnerius a fabriqué ces merveilleux instruments dits de la servante et qui valent deux fois leur pesant d'or. On peut donc leur pardonner d'avoir les angles mal arrondis, les filets posés de travers, les ffk peine indiqués, d'une forme droite et roide. L'éclat, le mordant de leur son sont admirables, et beaucoup de solistes les préfèrent aux plus beaux stradivarius.
Quoi qu'il eu soit dit dans ce récit, dont certains détails sont peutêtre un peu romanesques, il faut Lien constater que les violons construits par G-uarnerius pendant sa captivité ne sauraient, on comprend facilement pourquoi, compter parmi les meilleurs sortis de ses mains. Quant au l'ait de son emprisonnement, il est devenu légendaire, et, bien qu'on ne possède à son sujet aucun détail précis, la tradition établie ne permet guère de douter de son exactitude. D'ailleurs, d'où viendrait ce nom de violons de prison ou de la servante appliqué à un certain nombre des instruments de Guarnerius s'il n'avait été provoqué par une circonstance spéciale ? « Tel qu'il est, dit Hart, à ce ce propos, ce nom a pris naissance dans une tradition généralement répandue en Italie, qui rapporte que Guarnerius fit ces violons pendant la durée d'un emprisonnement qu'il eut à subir et que la fille de son geôlier lui procurait Jes matériaux nécessaires et de l'espèce la plus grossière. M. Fétis mentionne le fait et ajoute que « le vieux Bergonzi » (lequel ?) avait coutume de le raconter. Vincenzo Lancetti (1) fait aussi
(1) Écrivain italien, natif de Crémone, qui avait préparé un important travail biographique sur les grands luthiers crémonais, ses compatriotes. Cet ouvrage, dont certains connaissent le manuscrit, n'a malheureusement pas été publié.
allusion à cette histoire, qui lui fut sans doute communiquée par le comte Cozio di Salabue (1). Ces différents témoignages donnent à croire que le fait est vrai, sans pourtant amener à conclure que Guarnerius termina ses jours pendant sa réclusion. Lancetti prétend que la cause de cet emprisonnement fut une rixe dans laquelle l'adversaire de Guarnerius trouva la mort. Une circonstance déplorable de ce genre peut s'être produite sans que pour cela l'accusé se fût rendu criminel, bien qu'il eût à subir une expiation. Son prétendu amour du vin et des plaisirs, sa paresse et l'irrégularité de sa conduite sont autant de fabrications de la part des circulateurs de l'épisode de la prison. » Cette dernière phrase semble s'adresser surtout à Fétis, qui, selon son habitude, enchérissant sur les faits, dépeint Joseph Guarnerius comme un ivrogne, un débauché, en proie à tous les vices. Je me rangerais beaucoup plutôt à l'opinion de Hart (2).
(I) Le comte Alessandro Cozio di Salabue, né en 1755, mort en 1840, était un riche et intelligent amateur qui avait réuni une collection superbe et unique non seulement d'instruments, mais de modèles, de dessins, d'outils et d'appareils des grands luthiers de Crémone, Stradivarius en tête, collection fâcheusement dispersée après sa mort, malgré les efforts de Lancetti, avec lequel il était en correspondance et en relations suivies, et qui, à ce sujet, écrivait ceci en 1823 : — « Je ne puis que regretter profondément la perte pour ma ville natale (où, pendant deux siècles, la ma- Lufacture des violons fut un commerce important et productif) des chefs-d'œuvre de ses célèbres luthiers, en même temps que celle des dessins, des moules et des patrons qui seraient d'une valeur inestimable pour la pratique de l'art. Est-il donc impossible de trouver un citoyen qui se fasse à lui-même et à sa patrie l'éternel honneur de s'assurer la collection des instruments, des modèles et des appareils réunis par le comte Cozio di Salabue, avant que ces trésors soient perdus pour l'Italie? J'ai la parole du comte Cozio qu'il accordera à un si noble protecteur toutes les facilités pour acheter et transférer cette précieuse collection, à la condition toutefois que ce soit dans le but exprès de ressusciter l'art de la fabrication des violons à Crémone, désir qui a seul inspiré le comte lorsqu'il a formé sa collection ».
(2) L'aventure de Guarnerius n'est pas le seul drame dont fasse mention l'histoire des luthiers italiens ; témoin celle dont un élève de Stradivarius, Alessandro Gagliano, né à Naples. fut le héros, et qui est ainsi racontée par Vidal : — « Jeune
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Il faut malheureusement constater que malgré les recherches faites jusqu'à ce jour, cet épisode mystérieux, dont les circonstances mômes restent problématiques, est le seul fait que nous connaissions de l'existence de G-uarnerius del Gesù. Il est certain, bien que quelquesuns aient pu supposer à ce sujet, qu'il ne mourut pas en prison puisque ses plus heaux instruments datent des dernières années de sa vie, et que leur inaltérable heauté suffit à prouver qu'il avait alors pour travailler toutes les ressources et tous les éléments nécessaires. Il semblerait plutôt que l'événement dont il fut le héros ou la victime se rapporte au temps de sa jeunesse. Mais il nous reste l'impossibilité de percer le mystère qui plane sur cette affaire, qu'enveloppe une complète obscurité. D'autre part, nous ne pouvons découvrir de façon certaine quel fut le maître de Joseph G-uarnerius. Nous ne savons s'il fut ou non marié, et nous n'avons à cet égard aucun renseignement. Enfin, nous ignorons même l'époque et le lieu de sa mort, bien qu'il paraisse probable qu'il mourut à Crémone, les derniers instruments connus de lui étant datés de cette ville. Peut-être des recherches ultérieures parviendront-elles à faire pénétrer un peu de lumière sur les incidents de cette existence singulièrement troublée. On ne peut que le désirer et le souhaiter, pour pouvoir admirer sans contrainte et en toute connaissance de cause les œuvres et le génie d'un artiste si digne d'admiration.
encore, il se livra à l'étude de la musique et de la lutherie. On était alors en pleine domination espagnole; les temps étaient troublés, les duels fréquents, et tous les jeunes gens s'adonnaient avec fureur à l'escrime. Alessandro, devenu un des tireurs les plus redoutés de Naples, se prend de querelle un jour avec un noble Napolitain; on se bat; à peine en garde, il passe son épée au travers du corps de son adversaire et le tue raide ! Les lois contre le duel étaient sévères; notre homme fut obligé de fuir, voyagea en Italie de ville en ville, et gagna Crémone. Là, il eut l'occasion de connaître Ant. Stradivari, entra dans son atelier et travailla pendant plusieurs années sous la direction du maître. Il revint s'établir à Naples comme luthier, dans les derniers jours de l'année 1695 ».