PREFACE
La famille DE L'ÉGLISE n'a pas été ce que l'on peut appeler une £iniille illustre. On ne compte, parmi ses membres, aucun de ces hommes dont les actes jettent un grand éclat et consacrent pour toujours le renom brillant d'une race. En remontant à ses origines, on ne rencontre ni grands capitaines, ni grands prélats, ni hauts dignitaires d'aucun ordre ; mais on y trouve, à toutes les époques, partout et toujours, au plus haut degré, l'esprit militaire, l'amour du métier des armes, cette qualité si française qui se confond avec l'amour même de la patrie. C'est une^ famille de soldats.
Depuis Henri II (et, sans doute, bien avant si on voulait faire des recherches plus profondes) jusqu'à la Révolution, il y a toujours eu, au moins un, très souvent plusieurs, jusqu'à quatre et cinq L'ÉGLISE, en même temps, dans les armées françaises.
Serviteurs dévoués et modestes de leur pays et de leur Roi, appartenant à cette petite noblesse, toujours à la peine et à l'honneur, rarement à la gloire, plus rarement encore aux honneurs, ils vivaient sans éclat sur leurs terres ou dans les camps, le plus souvent chargés de famille, n'obtenant rien ou presque rien des fiweurs réservées à la Cour.
Les gentilshommes de province furent les meilleurs serviteurs du Roi et de la France. Ils se donnaient généreusement ; conservaient leurs traditions ; cultivaient leurs domaines pendant la paix; élevaient, souvent avec peine, de nombreux enflints; vivaient simplement, mouraient de même. Ils avaient le courage, ils avaient des croyances. Les idées philosophiques passèrent sur eux, sans ébranler leur foi politique et religieuse. Ils restèrent forts, malgré l'esprit délétère soufflé sur le dix-huitième siècle par les doctrines nouvelles, et, s'ils sentirent venir la tempête, ce fut sans craindre et sans faiblir.
PREFACE m
Sauf un petit nombre de fats, habituas des salons, favoris de cour et portés aux premiers grades par des intrigues d'antichambre, c'est dans ce groupe, surtout dans les. rangs moyens de ce groupe, que l'on trouvait alors le plus de noblesse morale. Nulle part en France il n'y avait tant de mérite éprouvé et solide; un homme de génie, Cuvier, qui les a fréquentés dans sa jeunesse, leur a rendu ce témoignage que beaucoup d'entre eux étaient des gens du caractère le plus aimable et de l'esprit le plus élevé. — En effet, pour la plupart, le service militaire n'était pas une carrière d'ambition, mais un devoir de naissance. Dans chaque famille noble, il était de règle qu'un fils fût à l'armée; peu importait qu'il y avançât. Il payait la dette de son rani;; cela lui suffisait, et, après vingt ou trente ans de service, une croix de Saint Louis, parfois une maigre pension, étaient tout ce qu'il avait le droit d'attendre. — Sur neuf à dix mille officiers, le plus grand nombre, sortis de la petite et pauvre noblesse provinciale, gardes du corps, lieutenants, capitaines, majors, lieutenants-colonels et même colonels, n'ont pas d'autre prétention. Résignés aux pas;edroits, confinés dans leur grade secondaire, ils laissent les très hauts emplois aux héritiers des grandes familles, aux assidus, aux parvenus de Versailles, et se contentent d'être de bons gardiens de l'ordre public et de braves défenseurs de l'Etat. A ce régime, quand le cœur n'est pas très bas, il s'élèv-e : on se fait un point d'honneur de servir sans récompense; on n'a plus en vue que
l'intérêt public
Nulle part la philosophie pratique, celle qui consiste dans l'esprit d'abnégation, n'a pénétré plus profondément que dans cette élite méconnue. Sous des dehors polis, brillants, parfois frivoles, ils ont l'âme sérieuse; leur vieil honneur est devenu du patriotisme. (TAlXi£, lu Révolution t. i, page .\i\) .
La noblesse de cour, \\i contraire, accap.irait toutes les faveurs. A elle les beaux bénéfices, les gros privilèges; à elle les dignités et les hauts grades. Hélas! A elle aussi le scepticisme, l'amour immodéré des plaisirs; cette douceur de vivre dont parle .\L Faine, et la voluptueuse mollesse et l'élégante dépravation qui préparaient la catastrophe dans laquelle elle sombra avec la royauté