LA VENGEANCE DU BARON DE VIÏTEAUX
Dans la querelle qui venait de s'ouvrir de façon si sanglante entre les d'Alègre et les Duprat, celui qui allait s'ériger en vengeur de sa race et de la justice outragée était l'un des frères de la victime, ce fameux baron de Yitteaux, auquel ses duels et ses aventures ont valu une célébrité qui le fait considérer comme le type le plus achevé de la génération ardente, voluptueuse et brutale, contemporaine des derniers Valois. Et comme ce sont ses démêlés avec la famille d'Alègre qui furent l'origine de sa dramatique carrière, lui valurent une partie de son redoutable renom et marquèrent enfin le terme de ses exploits, l'occasion nous est bonne d'évoquer l'une des plus curieuses figures de ce temps des guerres civiles si fertile en héros tragiques.
Guillaume Duprat, baron de Yitteaux, était, je l'ai déjà dit, le troisième fils d'Antoine II Duprat et de cette Anne d'Alègre, qui avait apporté dans la maison Duprat
la seigneurie de Vitleaux1, qu'elle avait héritée de sa mère Charlotte de Chalon Nous sommes très mal instruits de ses premières années, et ignorons, même, la date de sa naissance. Il était, dans tous les cas, encore mineur le 3 juillet 1560, et il est dit, alors, être « escolier estudiant en l'Université de Paris et aux mains des pédagogues2 ». Il ne pouvait donc avoir plus d'une vingtaine d'années, lorsque, en 1565, son frère François trouva la mort dans l'aventure que Ton sait. Mais il était certainement majeur en 1566, puisque, le 13 décembre de cette année, nous le trouvons, sous le nom de seigneur de Rozoy-en-Brie, en procès, lui aussi, avec sa mère et son beau-père, Georges de Clermont3.
Brantôme, qui fit sa connaissance vers 1568, et lui voua, dès lors, une amitié qui ne finit qu'avec la vie, nous le représente comme « fort petit de corps ' », mais comme « l'un des plus vaillans gentilshommes qu'on sceust veoir », « terrible et déterminé exécuteur de vengeances », et comme merveilleusement rompu, dès son jeune temps, à « toutes les ruses », à tous les « beaux stratagèmes et subterfuges » des « duels, deffis, appels et combats singuliers5». L'on peut supposer, assez justement, que le souci de venger la mort de son frère ne fut point étranger à cet entraînement méthodique, et à cette étude opiniâtre et savante de la « milice de l'espée ». Il paraît bien, en effet, que, de bonne heure,
' Vitteaux, Côte-d'Or, arrondissement de Semur. - Archives nationales, parlement civil. Conseil, Xu lo94, fol. 306 v°. 3 Archives nationales, parlement civil, Conseil, XlA 16:20, fol. 234. * Je n'ai pu, malheureusement, retrouver aucun portrait de lui. 5 Brantôme, éd. Lalanne, t. VI, p. 326 et suiv., passim.
Yitteaux ait guetté l'occasion de laver dans le sang- l'injure faite à sa famille, et c'est bien, quoi qu'il en soit, contre M. de Meilhaud qu'il semble avoir fait, pour la première fois, en 15G9, l'épreuve de sa pratique précoce des guets-apens.
On se souvient que la seule condition mise par le Roi à la grâce de Meilhaud avait été que le bénéficiaire de cette mesure de clémence irait servir à ses frais, pendant six ans, en Piémont, ou en la ville de Metz. Or, à supposer même que ce dernier ait obéi à l'ordre royal, le temps de son exil avait dû être singulièrement abrégé, car, en janvier 1569, il se trouvait certainement à Paris. A ce moment, régnait dans la capitale un tumulte inaccoutumé entretenu parle grand nombre de gentilshommes en armes qui s'y rassemblaient, pour aller rejoindre l'armée catholique du duc d'Anjou, ou celle du prince de Condé, sur le point d'en venir aux mains en Poitou. Meilhaud s'apprêtait, sans doute, à aller combattre sous les bannières de son ancien chef, lorsqu'un jour, — peut-être le 31 janvier 1569, — comme il se trouvait aux abords du Louvre, en compagnie d'un certain Pierre Barrault, le liasard le mit face à face avec le baron de Vitteaux, qui sortait du palais accompagné de trois gentilshommes, dont l'un était un certain Trophime de Boussicault, originaire de Provence, archer de la compagnie d'ordonnance de M. de la Mauvoisinière. Vitteaux avoua, plus tard, que, à la vue de « celui qui avoit inhumainement tué et occis son frère François
ANTOINE D ALEGRE, SEIGNEUR DE ME1LHAUI) 6b
Duprat, baron de Thiers, il n'avoit peu se contenir de picquer sur luy son cheval, et, l'ayant approché, de luy tirer un coup de pistolle, sur lequel coup ledict de Meilhaud en tira un autre, comme aussy tirent deux des gentilshommes estant avec ledict de Vitteaux ». Aucun des coups n'ayant cependant porté, les combattants se fussent probablement livrés à de plus irrémédiables excès, si, vraisemblablement, la garde sortie du Louvre ne les eût séparés, et si Vitteaux, reconnu pour l'agresseur, n'eût été immédiatement saisi par le prévôt de l'hôtel du Roi, et emprisonné avec l'un de ses compagnons, au moins, sous l'inculpation d'homicide1.
En l'absence à peu près complète de documents sur cette affaire, nous ne pouvons que risquer des hypothèses sur les suites judiciaires qui lui furent données. Tout ce qu'il nous est permis d'affirmer, c'est que la prévôté de l'hôtel, — juridiction exceptionnelle, — dut être dessaisie du fait, dont la connaissance fut confiée au parlement. Nous savons, en effet, que, dès le mois de février 1869, Vitteaux et l'un de ses complices, Trophime de Boussicault, étaient l'un et l'autre emprisonnés à la Conciergerie du palais, et leur cas instruit par le parlement, qui avait ouvert la procédure par un arrêt du 18 de ce mois -. Mais ce que nous savons aussi, c'est que, le 4 mars, la cour se voyait dans la nécessité de consentir à la mise en liberté de Boussicault, qui avait réussi à prouver qu'il n'avait point été elfective-
' Lettres de rémission accordées à Guillaume Duprat, baron de Vitteaux, septembre 1570 (Archives nationales, V5 80).
'-' Arrêt cite dans l'arrêt du parlement criminel, du 4 mars lo6'.' (Arch. nal., X*B55).
(ili LI£S D AI.ÈGRE
ment mêlé à la bagarre du 31 janvier1, et que. peu après, le 29 mars, leur autre prisonnier échappait, d'une manière moins légale, à la vindicte de ses juges. A cette date, nous trouvons, en ellet, consignée sur le registre de dépôt des procès criminels du parlement la mention de l'évasion de Guillaume Duprat, baron de Vitteaux-, qui ne laissait à ses juges que la ressource de le condamner, quelques jours après, par défaut et contumace, à la peine de mort. Te htm imbelle sine iciu .'
Ce premier attentat manqué, la vengeance de Vitteaux allait se trouver retardée de plusieurs années. Ce n'est pas qu'après il ait cherché à se faire oublier. Tout au contraire, car, impliqué bientôt dans de nouvelles affaires, il allait recommencer de longs démêlés avec la justice, qui ne devaient qu'en 1573 lui permettre de reprendre sa querelle avec les d'Alègre.
Ces aventures nous ont été racontées en assez grand détail par son plus abondant biographe, Brantôme, et les documents que j'ai retrouvés sur elles, en même temps qu'ils confirment L'exactitude ordinaire des renseignements de ce dernier auteur, nous permettent de suivre assez exactement Vitteaux pendant celte partie de sa vie.
Évadé des prisons de la Conciergerie, il était parti pour le Midi, où il avait été rejoindre le maréchal Dam-
1 Arrêt du parlement criminel, <lu 4 mars 1969 [Ibid.). '■ Archives nationales, X'-'x 1202. fol. 129 v.
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ville. Nommé, au mois de mai 1569, gouverneur du Languedoc, ce dernier était arrivé dans eette province à un moment particulièrement difficile, puisque, après les défaites des protestants à Jarnac et à Moncontour, il s'était trouvé avoir sur les bras l'armée de Mongonmery, et les troupes des princes refoulées vers Toulouse. 11 devait s'entendre avec Monluc, lieutenant de Roi en Guyenne, pour achever l'écrasement des réformés. Mais l'accord ne dura guère, ou même ne fut jamais réalisé entre les deux chefs. Dam ville se montra, bientôt, en effet, extraordinairement insouciant de la mission qui lui avait été coniiée, et ne mena les hostilités qu'avec la plus grande mollesse1.
Cela nous était déjà connu par le témoignage de Monluc, et cela nous est confirmé par ce que les aventures de Vitteaux nous apprennent de la vie menée à Toulouse par les gentilshommes de l'entourage du maréchal. Vie toute de plaisir, car, à peine arrivé dans la capitale du Languedoc, le fugitif y avait lié amitié avec la plus joyeuse société, et commencé une existence de débauches et de divertissements malheureusement trop tôt interrompue par une nouvelle mésaventure.
LTn jour du mois de janvier 1570, Vitteaux et ses nouveaux amis avaient prolongé fort tard un souper plein d'entrain chez un de leurs hôtes habituels. Parmi les convives se trouvait un gentilhomme du pays toulousain, Joseph-Amanieu de Laurens, baron de Soupex2. Ce Soupex fut représenté, plus tard, comme « un homme
1 P. Courteault, Biaise de Monluc historien, J908. in-S°, p. .'>34 et suiv. - Soupex, Aude, arrondissement el canton de Castelnaudary.
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noisif, querelleur et séditieux » par Vitteaux lui-mèrne, qui l'accusa, — sans que j'aie pu vérifier le bien-fondé de cette imputation, — d'avoir été banni du royaume par arrêt du parlement de Toulouse, « pour ses fautes », lors de l'émeute soulevée en cette ville, en 1562, par les Réformés1. Brantôme, qui l'avait connu, nous le laisse entrevoir sous un jour plus favorable. « C'estoit, dit-il, un très brave et très vaillantjeune homme, mais un peu trop outrecuydé, et je lui avois dit, souvent, comme son amy, en nostre voyage du secours de Malte, qu'il s'en corrigeast\ » Quoi qu'il en soit, le repas qui les avait réunis étant terminé, Vitteaux et ses compagnons en étaient arrivés à un tel état d'ébriété que, « après avoir tenu plusieurs propos joyeux ensemble », ils n'imaginèrent rien de mieux, pour se divertir, que de « se jeter, en jeu, les uns aux autres » ce qui se trouva sur la table. Cela devait forcément finir mal. En effet, il advint bientôt que, au cours de cette scène d'orgie, Vitteaux reçut sur la tète un chandelier lancé de la main de Soupex, projectile improvisé qui lui lit une assez profonde blessure, « jusquesàgrande effusion de sang3 ». Brantôme, qui a dramatisé l'histoire, veut que, aussitôt après, Vitteaux, ayant mis la main à l'épée, ait demandé raison à Soupex, qu'il ait été retenu par les amis de ce dernier, mais que, étant sorti de la salle du festin, et ayant guetté son adversaire plus d'une heure, il l'ait,
1 Lettres de rémission accordées à Guillaume Duprat, baron de Vitteaux, septembre 1570 (Arch. nal., V^SO).
* Brantôme, éd. Lalanne, t. VI, p. 330.
3 Lettres de rémission accordées au baron de Vitteaux, septembre 157Û (Arch. nat., V 80).
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séance tenante, étendu mort sur le pavé1. Un document, que j'ai retrouvé, raconte la chose d'une façon un peu différente. Ce ne serait en réalité que quelques jours après, que Vitteaux aurait tiré vengeance de son insulteur. Ayant appris que celui-ci, bien loin de regretter son acte, déclarait, avec le mépris habituel des gens du Midi pour ceux du Nord, « qu'il sçavoitbien, désormais, comment il falloit chastier les François, et qu'il falloit les servir de coups de chandelier », Vitteaux en avait conçu la plus violente fureur. Or, un matin, que, sur les 9 ou 10 heures, il sortait de chez lui, pour se rendre chez le maréchal Dainville, accompagné de ce Trophime de Boussicault, dont j'ai déjà parlé, et d'un certain Catherin Colet, dit Naveau, il avait rencontré, « de fortune », le baron de Soupex suivi, lui aussi, de deux hommes, dont le sieur de Boisjourdain. « Il luy avoit, alors, demandé raison de sa blessure et mocquerie », et l'autre ripostant « par de hautes et Gères paroles » , une mêlée générale s'en était suivie, au cours de laquelle, Vitteaux se trouva renversé par terre, cl vit fondre sur lui Soupex qui s'efforça de le tuer de deux coups d'épée. Mais frappé, à ce moment, d'un coup d'estoc au côté gauche, porté soit par Vitteaux, soit par l'un de ses compagnons, la chose ne fut jamais éclaircie, Soupex n'avait pas tardé à rendre l'âme2.
La fuite seule avait pu, de nouveau, mettre Vitteaux à l'abri des poursuites de la justice, poursuites immédiatement ordonnées par h' prévôt général du Roi au
1 Brantôme, éd. Lalanne, t. IV, p. 330.
- Lrttres de rémission arconli-os au baron de Vitteaux, septembre 1570 (Arch. nat.. V 80).
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pays de Languedoc, et d'autant plus à craindre que, la victime « ayant de grand amis et parens en la ville », la punition devait être exemplaire. Le crime avait même eu, aussitôt, un si grand retentissement dans la cité, que le meurtrier ne put en sortir que « déguisé en habit de damoiselle ». Puis, une fois hors des portes et un bon cheval entre les jambes, il était allé, « tout droit, chez M. de Duras l, qui, comme très courtois et gentil seigneur qu'il estoit, le receut fort courtoisement, bien qu'il ne le cogneust pas trop familièrement, et luy presta chevaux pour venir chez mov, raconte Brantôme, où ayant demeuré quinze jours, je lui fournis de chevaux et d'argent ce qu'il voulut (qu'il me rendit très bien après), pour tirer vers Paris" ».
C'est à Paris, en effet, que. dès le mois de février, devait se retrouver Yitleaux, moins d'un an après en être parti sous le coup des poursuites du parlement. Il y rentrait avec un nouveau méfait sur la conscience, méfait bientôt suivi d'une nouvelle condamnation, car, dès le 20 avril 1S70, une sentence de mort, par contumace, était prononcée contre Duprat et ses complices par le lieutenant du prévôt général au pays de Languedoc \ Et, certes, il fallut au baron une certaine audace pour, dans ces conditions, adresser au Roi une demande en rémission non seulement du meurtre de Soupcx, mais aussi de l'attentat sur Meilhaud. Il osa cependant la chose. La paix de Saint-Germain, qui venait d'être signée'.
' .lean de Durfoit. vicomte de Duras.
8 Brantôme, l. VI. p. 330.
3 Citée dans un anvl du Grand Conseil, du 9 août 1571 (Àrch. nat.,
- A Le 8 août 1j70.
inclina-t-elle la Cour à l'indulgence, et les deux « faits » passèrent-ils pour faits de guerre ? La chose est fort possible. Le certain est que, au mois de septembre 1570, Vitteaux était déclaré absous des« cas à luy imputez, en considération, particulièrement, disaient les lettres de rémission signées par le Roi, des services que nous a faict icelluy suppliant au faict de nos guerres, et de ceux que nous espérons qu'il nous fera ci-après ». Les droits des parties civiles étaient seuls réservés. Mais parce que, en ce qui touchait spécialement l'affaire Soupex, il était à craindre, — « M. de Soupex estant apparenté et allié d'aucunes des grandes maisons et familles de Guyenne et, Languedoc », — que les tribunaux de ces pays ne jugeassent pas en assez entière indépendance, le Grand Conseil était chargé de l'entérinement des lettres de grâce, et du règlement des dommages et intérêts qui pourraient être demandés par les parties1. Ces lettres de rémission de septembre furent confirmées par d'autres, du mois de mars 1571, accordées encore à Vitteaux à l'occasion de l'entrée du Roi a Paris-. A ce moment, les procédures entamées devant le Grand Conseil étaient, du reste, très avancées. Après s'être constitué prisonnier à la Conciergerie, Vitteaux avait présenté ses lettres de rémission au Conseil, puis avait fait citer, dès le 0 décembre 1570, ceux qui s'étaient portés parties civiles au procès :
' Lettres de rémission accordées au baron de Vitteaux, septembre 1570 (Arch. nat.. VB 80i. — L'attribution de la cause au Grand Conseil, déjà mentionnée dans les lettres de rémission, fut confirmée par les lettres [latentes du \-2 décembre 1570. Ces lettres sont citées dans un arrêt du Grand Conseil, du 25 février i:»7t (Arch. nat.. V* 11).
: Je n'ai pas retrouvé ces lettres qui sont mentionnées dans plusieurs arrêts <lu Grand Conseil, notamment dans celui du 87 mars I57i Ihirf.).
Antoine d'Alègre, seigneur de Meilliaud, et Pierre Barrault, d'une part. Claire de Laurens, dame de Léauville, et Jacques de Laurens, seigneur des Audibatz. héritiers de M. de Soupex, d'autre part1. Ces derniers s'étaient, alors, opposés à L'entérinement des lettres de grâce, et avaient « introduit demande au Conseil tendante à fin que toute audience fust desniée audict Yitteaux, jusques à ce qu'il leur eust entièrement payé les condamnations à eux respectivement adjugées par les jugemens et sentences intervenus primitivement à l'encontre d'icelluy - ». Paraissant vouloir leur donner satisfaction, le tribunal avait bien ordonné de nouvelles informations sur plusieurs points de la cause. et enjoint, notamment, à Yitteaux de représenter les nommés Boussicault et Naveau, « pour estre procédé à l'encontre d'iceulx ainsi que de raison1 ». Toutefois, cette seconde instruction de l'affaire ne paraît pas avoir été menée très activement, ni bien à fond. Boussicault et Naveau durent, il est vrai, se constituer prisonniers, mais ce fut pour obtenir, très peu après, des lettres de grâce, dont ils sollicitèrent, à leur tour, l'entérinement '. Si bien que, le 9 août 1571, le Conseil, clôturant ses instructions, rendait un jugement qui, par son indulgence, rappelait, tout à fait, celui que, cinq ans auparavant, il avait rendu en faveur de M. de Meilliaud. La personne et les biens de Yitteaux et de ses deux
1 Arrôt du Grand Conseil, du 9 décembre 1570 [Ibid.).
* Arrêts rlu Grand Conseil, du 25 février 1571, el du 7 avril lui (Arch. nat., V3 81).
:; Arrêt du Grand Conseil, du 7 avril 1->71 [Ibid.).
* C''~ lettres sont du 13 juillet d.'>71. et sont citées dans l'arrêt du Grand Conseil qui les entérine, du (J août 1571 (Arch. nai.. V 82
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complices y étaient déclarés « mis à pleine et entière délivrance », et l'action publique complètement éteinte à leur égard. Et pour ce qui était de l'action civile, le seul Vitteaux était condamné, « en réparation des excès, crimes et délits commis : envers les héritiers du l'eu baron de Soupex, en 1.200 livres tournois de dommages et intérêts, envers le sieur de Meilhaud. en 1100 livres, et envers les pauvres de Paris, en 600 livres », étant stipulé que, jusqu'à payement de ces sommes, il tiendrait prison. Comme, du reste, séance tenante, Vitteaux offrait de consigner ces amendes, partie au greffe du Conseil, partir entre les mains de Jean Bourbon, marchand et bourgeois de Paris, il était, le jour même, élargi « à pur et à plein1 ». C'était la revanche de l'affaire Meilbaud. La punition de crimes odieux tendait, de plus en plus, à se fixer en un wergeld, dont le taux même menaçait de faire jurisprudence.
Qu'au cours même des débats qui s'achevaient devant le Grand Conseil, nous trouvions Vitteaux inculpé d'un détournement de meubles par lui commis dans la succession de Nicolas Dangu, évêque de Mende, et poursuivi comme tel devant le parlement2, il y aurait là, déjà, de quoi nous prouver en quel mépris le baron tenait les tribunaux de son pays, s'il ne s'agissait, en somme, que d'une peccadille, dont, d'ailleurs, il l'ut
1 Arrêt du Grand Cun>ril, .lu 9 août lui (Arch. nat., V 82). - Arrêt du parlement de Paris, parlement criminel, du 15 niai 1571 (Arch. nat., X-B fi5).
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absous. Mais il y a mieux ! Car à peine était-il lavé des divers méfaits qui avaient ainsi attiré sur lui les foudres combien émoussées, on le voit, de la justice, qu'il devenait le héros d'une affaire plus retentissante encore.
Vers le milieu de 1571, sans que j'aie pu parvenir à en fixer la date exacte, avant, dans tous 1rs cas, qu'eût été rendu le jugement du (.) août, un autre drame avait mis, pour la seconde fois, en deuil la famille Duprat. Le plus jeune frère de Vitteaux, Pierre Duprat, jîgé de quinze ans, avait été nommé page du duc d'Alençon, en lo70, date à laquelle avait été constituée la maison de ce prince. Il était placé, comme tel, sous les ordres d'Antoine de Gonnelieu, seigneur de Jumencourt, premier éeuver de la grande écurie du Roi, et gentilhomme de la chambre du duc. Que se passa-l-il, un jour, entre Gonnelieu et Duprat? Nous n'avons sur ce point que le témoignage fort bref de Brantôme, qui nous apprend que le jeune page fut tué par le sieur de Gonnelieu « mal à propos et, dit-on, alors, avec surpercherie », « qui fut dommage, certes, ajoute Brantôme, car le diet jeune homme promettoit beaucoup de lui' ».
Ce meurtre semble avoir causé à Vitteaux un ressentiment plus violent encore et plus cuisant que celui de son frère aîné. En dépit de ses récents démêlés avec la justice, qui achevaient à peine de « se composer », l'idée de se venger, sans retard, de Gonnelieu semble l'avoir. dès lors, hanté, et, au commencement de 1572, — sans que je puisse fixer une date plus précise, — sur la nouvelle que ce dernier avait quitté la cour, en ce
1 Brantôme, éd. Lalanne, t VI. p. 331.
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moment à Blois, pour aller chez lui en Picardie, il réso= lut de le guetter à son passage aux environs de Paris, et d'avoir sa vie, s'il le pouvait. Dès qu'il eut, donc, « bon advis que Gonnelieu couroit la poste, avec quatre chevaux, sur le grand chemin de Picardie1 », il se jeta à sa poursuite, accompagné de cinq hommes, « un portant barbe rousse, vestu d'ung pourpoint blanc et de greguesques de chamois, et quatre autres de grande stature », comme les désigne simplement un procèsverbal d'information-, mais dont l'un nous est connu, par ailleurs, par son nom, et était Olivier de Boussieault, le frère de ce ïrophime, dont j'ai déjà plusieurs fois parlé :!. Toujours courant, la petite troupe rejoint Gonnelieu entre Luzarehes et Chaumontel4, où Vitteaux, fondant sur lui, « le tue viste sans cérémonie" ». L'ultentat commis dans une campagne isolée n'est découvert que quelques jours après. Le lieutenant criminel de robe courte du prévôt de Paris, acquis naturellement à son chef, Antoine Duprat, prétend hésiter à instruire d'un crime consommé sur les limites extrêmes de sa juridiction, Gela relarde encore la poursuite des coupables. Finalement, le 12 mai, seulement, à la requête expresse de Charlotte de Bosbec, veuve de Gonnelieu, en son nom et au nom de ses enfants mineurs, Anloine et Charles de Gonnelieu, le parlement enjoignait à Jean
1 Brantôme, éd. Lalanne, t. VI, p. 331-
- Cité dans un arrêt postérieur du parlemenl criminel, du ï jan" vier 1574 (Arcli. nat., X-"78|.
:: Arrêt du parlement, du 16 mars 1374 (Arch. nat., X-"70).
1 Arrêt du parlement, du 12 mai 1572 lld.. X-';7I).
• Brantôme, t. VI, p. 331.
Tanclion d'informer de l'homicide commis1. Mais, a ce moment, Vitteaux s'était mis à l'abri des poursuites ; il était parti pour l'Italie, et le procès criminel entamé contre lui se terminait par une sentence de mort par contumace.
Cela n'était pas pour beaucoup effrayer le baron, auquel la prompte et heureuse exécution de sa vengeance sur Gonnelieu semble n'avoir inspiré qu'un désir plus vif déterminer de la même manière sa querelle interrompue avec .Meilhaud. Nous n'avons aucun détail sur son séjour en Italie, et savons seulement qu'il ne se prolongea pas très longtemps, puisque, parti dans le courant de 1572, il était, vers le mois d'août 1573, de retour à Paris où, se cachant, il préparait tout pourune nouvelle « entreprise » contre d'AJègre.
Les circonstances paraissaient, ace moment, nettement défavorables à ses projets, et il lui fallut l'audacieuse témérité qui était la sienne pour ne pas reculer devant leur exécution.
D'Alègre se trouvait bien alors à Paris. Qu'était-il devenu depuis l'attentat de 1569? Il est assez difficile de le dire, en présence des témoignages contradictoires qui nous sont parvenus sur cette partie de sa vie. La plupart de ses biographes le font assister, en 1560, à la bataille de Moncontour, qu'il aurait racontée, dit-on, en vers latins. Je n'ai pu. cependant, trouver confirmation
1 Arrêt «lu parlement, du 12 mai 1572 (Arch. aat., X 71).
ANTOINE d'aLÈGREj SEIGNEUB DE MEILHAUD 77
expresse île sa présence à celle journée, ni découvrir le poème dont il sérail l'auteur1. Brantôme affirme, d'un autre côté, que Meilhaud prit part au siège de la Rochelle, en 1573 2. Et toutefois aucun document certain ne corrobore ce dire, qui, comme le précédent, semblerait infirmé par l'autorité de de Tbou. D'après de Thou, Meilhaud, redoutant Vitteaux, serait, en effet, sorti du royaume après 1569, aurait d'abord voyagé en Italie et en Allemagne, puis, de retour en France, serait resté en Auvergne, jusqu'au moment où, en 1573, il aurait été rappelé à la cour par le duc d'Anjou, qui venait d'être élu roi de Pologne '.
Qu'il revînt du siège de la Rochelle ou de son pays d'Auvergne, c'était, dans tous les cas, cette arrivée de Meilhaud à Paris, dont avait été informé Vitteaux, et qui l'avait lui-même déterminé à regagner la capitale. Mais l'occasion même qui avait décidé du retour de son rival semblait devoir rendre sa vengeance plus hasardeuse et plus périlleuse. Meilhaud était, en effet, en passe d'obtenir de la haute faveur du nouveau roi de Pologne la situation de premier officier de sa nouvelle cour. Les ambassadeurs de Pologne étaient sur le point d'arriver à Paris. Comme ils ne s'exprimaient qu'en latin, on avait cherché, parmi les gens de cour, un gentilhomme connaissant assez les secrets de l'étiquette et de la langue latine, pour jouer, à la fois, auprès d'eux, le
' A moins que ce ne soit l'opuscule intitulé Victoria Mo?icontoriensis. Paris, 1569, in-4°, indiqué dans la Bibliothèque historique du P. Lelong, t. II, p. 254, n» 18.079, mais dont je n'ai pas retrouvé d'exemplaire, à la Bibliothèque nationale au moins.
" Brantôme, t. VI, p. 331.
3 De Thou, Histoire universelle, Irad. IV. de 173 i, t. VI. p. 702.
7N LES I) AUJjKK
rôle de maître des cérémonies et d'interprète autorisé el
disert; n'en ayant point trouvé, on avait pensé à Meilliaud, auquel sa culture classique avait valu une réputation méritée. Et aussitôt mandé à la Cour, il avait si bien rempli sa mission que le nouveau roi ne parloit de rien de moins que d'en faire son chancelier. Cette promesse et le rôle très en vue qu'il jouait à ce moment devaient donner, on le comprend, un éclat tout particulier à un attentat sur le nouveau favori '.
Ce qui, en même temps, rendait fort dangereux les projets de Vitteaux, était la demi-disgrâce où la famille Duprat était alors tenue par la Cour. Cette disgrâce se rattachait non plus à la vie publique, mais à l'existence privée du duc d'Anjou. Ayant, dans le couranl de 1573, quitté sa maîtresse Renée de Kieux, dile M"' de Chàteauneuf, pour Marie de Clèves, princesse de Condé, il avait essavé de marier la délaissée, et jugeant Antoine Duprat, prévôt de Paris, un parti très honorable, il avait fait proposer la belle à ce dernier. Duprat avait considéré la chose comme une insulte, el ne s'était pas gêné pour dire qu'il n'était pas homme à donner son honneur pour payer le plaisir d'un autre, quelque avantage qu'on put lui promettre -. Le duc d'Anjou s'était alors rejeté sur un autre candidat, le prince de Transylvanie \ mais avait juré de se venger,
1 Do ïliou, loc. cit.
' Journal de l'Esloile, éd. Brunet, appendice t. XII, p. 385. — De Thou, Hist. universelle, t. VI. p. 701. — Cli. Casati, Villes el châteaux de la vieille France, duché d'Auvergne, d'après les manuscrits du chanoine Audigier, 1900, in-8°, p. 21-23.
3 Cf. là-dessus une lettre de M. de Villeiov à Pérêqiie de Dav. ambassadeur à Constantinople, le chargeant de faire agréer ce projet parle Grand-
et, entraînant dans sa querelle le roi Charles IX, son frère, n'avait cherché qu'une oecasion de marquer son ressentiment à Duprat.
Il le lit. et de la manière la plus ridicule, peu avant l'arrivée des ambassadeurs de Pologne. A son instigagation, le Roi manda, un jour, à Duprat qu'il aurait plaisir à aller prendre sa collation chez lui. Duprat déclina l'honneUr sous quelque mauvais prétexte. Vexé, le souverain fut alors tout prêta accepter la proposition de son frère daller envahir, de nuit, le domicile du prévôt de Paris. Un soir, donc, le roi de France, le roi de Pologne, le roi de Navarre, le duc de Guise, le bâtard d Angouleme et quelques autres jeunes seigneurs pénètrent masqués dans l'hôtel d'Hercule. « Après avoir lait cent insultes au maître de la maison, ils enlèvent tout ce qu'ils trouvent dans sa chambre, et mettent son lil et ses tapisseries en pièces. Pendant ce temps-là, les gens de leur suite emportent la vaisselle plate, brisent les coffres, et en retirent l'argent1. » « Et disoit-on le lendemain dans Paris qu'on avoit volé au prévost plus de 5U.UU0 livres, et que le bon homme eust mieux l'a i r L de prendre à femme la Ghasteauneuf, fille de joie du roy de Pologne, que de l'avoir refusée. » Mais, le lendemain, aussi, « le premier président du parlement fut trouver le Roy, et luy dire que tout Paris estoit esineu pour le vol de la nuit passée, et que quelques-uns vouloient dire que sa Majesté y estoit en personne. A quoy
Seigneur, du 21 février i:J73 (Bibl. nal., Ve Colbert, vol. 482, p. 8§S). Le duc d'Anjou offrit ensuite M"°doClià.t.eauneuf à François de Luxembourg, comte de Brienne. Elle devait épouser le llorentin Antinotti. qu'elle tua en H>77, et se remariera Philippe Aktoviti, baron de Castell&ne. ' De Thou, t. VI, p. 101-702.
80 LKS D ALLURE
le Roy ayant respondu, en jurant par le sang-Dieu, qu'il n'en estoit rien et que ceux qui le disoient avoient menty, le premier président lui avoit respondu : « J'en « feray alors informer, Sire, et en feray justice. — Non, « non. respondit le Roy, ne vous en mettez pas en peine, « dites seulement à Duprat qu'il aura trop forte partie, « s'il en veut demander la raison l. »
L'affaire fut donc étouffée. Mais le Roi et ses compagnons avaient failli trouver dans cette aventure plus que le déshonneur, la mort. C'est que, en effet, le soir même de la nuit où elle se passa, Vitteaux, étant arrivé à Paris, était allé se cachera l'hôtel d'Hercule 2. Lorsque les visiteurs nocturnes y pénétrèrent, enfermé dans une chambre voisine des appartements de son frère, avec quatre gens de main, ses affidés, il put croire que ses desseins contre Meilhaud étaient découverts, et que c'était sa personne qu'on recherchait. Lui et ses complices se mirent, donc, aussitôt, en devoir de se défendre, et, « si par hasard, raconte de Tiiou, on avait entrepris de forcer la porte de leur chambre, ils allaient sortir l'épée d'une main et le pistolet de l'autre, et auraient tué tout ce qui se serait trouvé devant eux. d'autant plus aisément qu'ils avaient de bonnes armes el qu'ils auraient eu affaire à des gens désarmés et qui ne connaissaient pas les lieux3 ». Un auteur contemporain prétend même
' Journal de l'Estoile. éd. Brunct, appcnJicr. I. Xll. p. 384-385.
' Anecdotes de l histoire de France pendant les XVI* el XVIIe siècles. Urées delà bouche de M. le garde des sceau j- du Voir et mitres, dans les Mémoires de Marguerite de Valois, publiés par Lalanne, Paris, Jannet, 1858, in-12, p. 199.
3 De Thou, op. cit.. t. VI. p. TOI. — D'Aubi^rir. Histoire universelle, éd. de (table, t. IV. p. 180.
ANTOINE DALÈGRE, SEIGNEUR DE MEILHAUD *t
que le roi essaya, sans y réussir, d'enfoncer la porte derrière laquelle se dissimulait Vitteaux1. Mais je n'ai pas trouvé confirmation de ce détail.
En dépit, pourtant, des événements qui venaient ainsi se mettre à la traverse de ses desseins, en attirant. L'attention sur sa famille et sur lui, Vitteaux n'y renonça pas, et, sans perdre un instant, prépara minutieusement son coup. « Ayant laissé sa barbe? venir fort longue, si qu'il estoit irrecognoissable, il se promène par la ville, en habit d'avocat, espio et recongnoit le tout et son mieux », fait le guet, de l'hôtel d'Hercule, observe et note les allées et venues habituelles de Meilhaud logé à l'hôtel de Nevers tout proche. Puis, « au bout de quinze jours" », il se décide, un beau matin, à agir sans plus tarder. Sur les midi, M. de Meilhaud revenait du jeu de paume du Louvre ', accompagné de cinq ou six compagnons, parmi lesquels Claude de Saint-Quentin, seigneur et baron de Beaufort et Saint-Pardoux, gentilhomme de la maison du Roi'. Comme il passait en vue de l'hôtel d'Hercule, sur le quai des Augustins, il s'arrêta un instant « pour pisser5 ». Profitant de cette occasion, Vitteaux entouré de ses « lions », comme on appelait, dès lors, ses complices, — et qui, ce jour-là, étaient Olivier de Boussicault, Antoine Zampini, Jean Duval
1 Anecdotes de l'histoire de France... citées plus haut, p. 159.
- Brantôme, t. VI, p. ;>:il-33^.
'• Xouveaux mémoires du maréclial de Bassompierre, publiés par L'éditeur île l'Etablissement des Français dans les Gaules, du président Hénault [Antoine Serieys], 1803, in-12, p. 162.
1 Arrêt du parlement criminel, du 4 janvier 1574 (Arch. nat.. X2" 78),
• Souvenu.' mémoires de Bassompierre. dans une copie conservée à la Bibliothèque nationale, nouv. aeq. IV, 1208. i'nl. 104.
et Annet Rassiou l, — Vitteaux sort, en hâte, du logis d'Hercule et, se précipitant sur Meilhaud encore tourné contre le mur, il le tue « par derrière2 », « sans résistance3 », pendant que Boussicault porte, en même temps, un coup mortel à Beaufort qui, voyant le danger couru par son ami, avait voulu le protéger1. Puis, les meurtriers, montant aussitôt sur des chevaux tenus prêts, « se sauvent, bravement, hors la ville et aux champs5 ». Mais un incident malencontreux les desservit dans leur fuite. En attaquant M. de Beaufort, « l'estramasson au poing », Olivier de Boussicault avait été atteint, « par cas fortuit », d'un coup d'épée à la cuisse, qui « causa, bientost, au blessé, marchant par païs, une grande effusion de sang6 ». Arrivés à près de douze lieues de Paris, les fugitifs furent contraints de s'arrêter en un village, pour faire panser leur compagnon par un barbier, village où Jean Tanchon, lieutenant criminel de robe courte de la prévôté de Paris, parvint à les rejoindre et à les capturer, après une sanglante bagarre, au cours de laquelle Vitteaux fut assez grièvement blessé, car « il ht grande delfense7 ». Peu de jours après, les coupables étaient ramenés à Paris, et enfermés au For-1'Evêque8.
C'est là, dans sa prison, que, « par deux fois »,
1 Arrêt du parlement criminel, du 41 mars lo74 (Arch. nat., X2"7'J). ! Nouveaux mémoires de Bassompierre, loc. cit. :1 Brantôme, t. VI, p. 332.
* Arrêt du parlement, du 4 janvier 1574 (Arch. nat., X2u7s>. '■■ Brantôme, loc. cil.
'' Brantôme, loc. cit.
1 Brantôme, loc. cit.
* Arrêt du Grand Conseil, du '■> octobre li>73 (Arch. nat., V 87).
ANTOINE DALÈGRE, SEKiNEUR DE MEILHAUD 83
Brantôme vit le baron, « lequel, dit-il, nous tenions pour exécuté, et aux vespres de la mort ». Lui-même déclarait, « de la façon la plus assurée, qu'il ne se doubtoit pas moins que de la mort », ajoutant, du reste, « qu'il ne s'en soucyoit, puisqu'il avoit vengé celle de ses deux frères ! ». En fait, le Roi, qui avait ressenti très vivement la perte de son favori, Gonnelieu, et le duc d'Anjou, qui avait conçu du meurtre de Meilhaud unenon moindre irritation, semblaient disposés aux sanctions les plus impitoyables. Le duc était surtout excité contre Vitteaux par l'un de ses favoris, Louis Bérenger, seigneur du Gua2, gentilhomme du Dauphiné, ami intime de Meilhaud. Sur le champ, donc, « commission avoit esté octroyée par le Roy au grand prévost de son hostel, pour faire, parfaire et juger le procès dudict Vitteaux, en compagnie de douze maistres des réel ut'stes'' », et tout laissait prévoir que la sentence ne tarderait guère et qu'on ferait justice sommaire du meurtrier.
Toutefois, la famille et les amis de celui-ci ne demeuraient pas inactifs. Ils sentaient que la ridicule aventure, où le Roi et son frère s'étaient récemment compromis vis-à-vis d'Antoine Duprat, pouvait leur donner quelques droits aune compensation. L'occasion de l'obtenir se présenta tout naturellement. A l'arrivée des ambassadeurs de Pologne, AdamKonarski, évèquedePosnanie,
1 Brantôme, t. VI, p. 331-332.
* Gua (le), Isère, arrondissement de Grenoble, canton de Vil'. — Le nom de ce personnage est presque toujours défiguré en Guast, Gast, etc.
3 Cette commission est mentionnée dans un arrêt du Grand Conseil, du 5 octobre 1573 (Arch. nat., V5 87).
8* LES b ALÈGBE
chef de l'ambassade, avait été logé à l'hôtel d'Hercule1. Le prévôt de Paris lui demanda d'intervenir auprès du Roi, en faveur de son frère. Pour reconnaître l'hospitalité de son hôte. le prélat y consentit volontiers, et à sa première visite au roi de Pologne, ayant trouvé Charles IX dans la chambre de ce dernier, il lui adressa, en faveur de Vitteaux, une longue harangue en latin, dont Brantôme, qui était présent, nous dit « qu'elle esloit fort éloquente et conçue en des termes empreints d'une telle passion et affection que le Roy fut fort empesché pour respondre à pareille requeste2 ». C'est probablement à la suite de cette opportune intervention que Charles IX, sans vouloir condescendre à une grâce pure et simple, consentit à retirer la connaissance du meurtre de Meilhaud au prévôt de l'hôtel, dont la sentence ne faisait guère de doute, pour en confier l'instruction à une juridiction qui avait précédemment traité Vitteaux avec la plus grande indulgence, au Grand Conseil s.
Mais la décision de ce nouveau tribunal parut, ellemême, trop incertaine aux partisans du baron. Le premier président du parlement, Christophe de Thou, était tout acquis à la famille Duprat, et, déjà, il était intervenu auprès de la Cour pour faire observer que, « si on avoit l'ait mourir Meilhaud et Gonnelieu, les meurtriers des deux frères de Vitteaux, infailliblement celui-
1 Registres des délibérations du bureau de la ville de Paris, t. VII, édité par F. Bonnardot, 1893. in-fol., p. 96.
- Brantôme, t. VI, p. 332. — De Thou. Histoire universelle, t. VI, p. 702-703.
3 Cf. l'arrêt du Grand Conseil, du i" octobre 1573 Arch. nat.. V8 87).
ci devoit mourir ; mais quo, puisqu'on les avoit épargnés, il falloit que la loi fust égale et que ce dernier eust. sa grâce et pardon comme les autres1 ». Fort de cet appui, les parents et amis de Vitteaux lui suggérèrent aussitôt de récuser comme suspects plusieurs des membres du nouveau tribunal devant lequel il était traduit. Les récusations commencèrent par Jean-Jacques de Mesmes et Michel Viallart, conseillers du Roi en son Conseil privé, et présidents au Grand Conseil, et si, pour le premier, il fut jugé que « le déclinatoire du prévenu estoit impertinent et non admissible », il lut reconnu recevable pour le second, « les prédécesseurs dudict Michel Yiallart ayant de tout temps despendu de la maison d'Alègre - ». Presque en même temps, Vitteaux, qui n'agissait, du reste, qu' « après que ses procureurs et défenseurs en avoient conféré avec le prévost de Paris, le sieur de Saultour et autres ses parens" », se portait, le li octobre, « appelant au parlement de l'exécution des lettres patentes du Roy de renvoy et attribution de juridiction au Conseil1 », et sollicitait son transfert de la prison du For-1'Évêque à la Conciergerie du palais. Trois mois se passèrent, là-dessus, à des procédures, au boul desquelles, sans que nous sachions, d'ailleurs, comment il se fit, nous trouvons le parlement saisi, à son tour et définitivement, de l'affaire Vitteaux.
1 Brantôme, loc. cit.
* ArrtHs du Grand Conseil, des 1er, 3, 5, 23 octobre 1573 (Arch. nat.. V5 87).
3 Arrêt du Grand Conseil, du 3 octobre 1573 {Ibirf.). — François des Essarts. seigneur de Sautour (aujourd'hui Neuvy-Sautour), et de Sormery (Yonne, arrondissement de Tonnerre, canton de Flognyt, avait épousé Franeoise Uuprat, sœur du baron de Vitteaux.
4 Arrêt du parlement, du H mars 1574 (Arch. nat., X3"7'.»).
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86 LES d'aLÈGRE
Quelque désir, toutefois, qu'on pût avoir de Jalinir en douceur, il fallait compter avec les parties civiles, qui, aussitôt l'instruction entamée, firent valoir leurs droits. C'étaient les veuves et les enfants mineurs des victimes de Meîîhâud : Charlotte de Bosbec, veuve d'Antoine de Gonnelieu et ses deux fils, Antoine et Charles ; Françoise de Maillv, veuve de M. de Meilhaud, son fils Yves et ses trois filles Isabelle, Renée et Jeanne ; enfin Claude de Veiny, veuve de M. de Beaufort, et son fils Claude '.
D'autre part, si porté à l'indulgence que fût le nouveau tribunal, il ne lui était guère possible de prononcer un acquittement sans braver l'opinion publique. Celle-ci s'était particulièrement émue du meurtre de Meilhaud que sa charge auprès des ambassadeurs de Pologne avait mis en évidence. Sur lui courait déjà une complainte qui le faisait populaire :
Des Polonois le noble roy
Le vouloit avec soy
Pour chancelier
Et premier conseiller
Et sans ce grand malheur,
Il eust faict la grandeur
De sa perfection
Voler par toute la nation.
Mais, quoi ! la fortune
Toujours importune
Les hommes vertueux !
Pleurez, pleurez, mes yeux- !
1 Arrêt du parlement, du 11 mars 1574 (Arch. nat., X2d 7'J).
2 Annales de la ville d'issoire. Manuscrit inédit sur l'histoire des guerres civiles en Auvergne aux XVI" et XVIIe siècles (attribué à Julien lilauf), publié par J.-B. Bouillet, Clermont-Ferrand, 18i0. in-8°. p. iM7-i38.
ANTOINE I) ALÉGRE, SEIGNEUR ME MEILHAUD 87
Ces mauvais vers ne pouvaient pas évidemment émouvoir beaucoup le parlement. Il y avait, pourtant, là un signe de l'état des esprits qui devait le faire réfléchir. Finalement il s'en tira par des demi-mesures, encore cependant plus énergiques qu'on aurait pu le penser.
Par un arrêt en date du II mars lo74, il condamnait, en elïet, les prisonniers. « c'est assavoir : le sieur de Vitteaux à estre confiné et rélégué, à tousjours, en liste de Ré, et les nommés Zampini, Boussicault et Duval à estre menez, et conduits aux gallères du Roy, pour en icelles estre détenuz et y servir comme forçats à perpétuité ». Par ailleurs, les biens des condamnés devaient être confisqués, et sur eux prises : 1° la somme de deux mille livres parisis. « qui sera employée, disait l'arrêt, pour édifier et bastir une chambre aux prisons, pour mettre les femmes »; 2° huit mille livres parisis, pour la veuve et les enfants du feu seigneur de Meilhaud ; 3° quatre mille livres parisis, pour la veuve et les enfants du feu seigneur de Gonnelieu; 4° quatre mille livres parisis, encore, pour la veuve et les enfants de feu seigneur de Reaufort; ÎJ° quatre mille livres parisis, enfin, qui « seront distribuées et aumosnées pour faire prier Dieu pour les âmes desdits delfuncts, c'est assavoir 400 livres à la bouëtte des pauvres, quatre cenl livres à l'IIostel-Dieu, quatre cens livres à la Trinité, quatre cens livres à l'hospital Saint-Germain-des-Pre/., six cens livres au couvent des Gordeliers, quatre cens livres au couvent des Jacobins, quatre cens livres aux pauvres novices des Augustins, deux cens livres au couvent des Carmes, trois cens livres au couvent des
Minimes, deux cens livres aux Enfans-Rouges, trois cens livres aux religieuses de l'Ave Maria1 ».
Les mieux traités en somme, après les couvents de Paris, étaient les prévenus.
1 Arrêt du parlement du 11 mais 1-'jT4 (Arch. uat., X-" 79).