‹ Une famille militaire au XVIIIe siècle [microform]; documents inédits sur le Régiment royal-artillerie, la bataille d'Hastenbeck, les campagnes des Indes, l'École d'artillerie d'Auxonne et le siège de ToulonChapitre 60 sur 284 · Le chevalier de Buffévent · texte numérisé non relu

Le chevalier de Buffévent

M. d'Aché ; le vent étoit bon et nous promettoit de nous faire faire bien du chemin en peu de temps, quand, tout à coup, il vint un ouragan si terrible qu'il ne nous donna pas le temps de serrer nos voiles; l'escadre fut un peu dispersée ; le Belliqueux, vaisseau de 64 canons, ne fut pas si heureux, il fut démâté de son petit hunier et de son g^rand perroquet, par conséquent hors d'état de bien manœuvrer ; il fit signal d'incommodité, en mettant le pavillon rouge au mât de misaine et tirant un coup de canon tous les demi-quarts d'heure ; le commandant nous fit mettre en panne pour l'attendre. Comme il n'arrivoit point, l'on fit signal à toute l'escadre de revirer de bord, ce que nous fîmes ; le Zodiaque sur lequel est monté le commandant revira plus tôt que nous et alla au plus près du vent, il reçut un second coup de vent qui le démâta de son grand hunier et de son petit hunier ; il fut en danger de périr : le prompt secours que nous lui donnâmes le sauva; les secours que l'on donne dans ces occasions ce sont force ancre quand on est près de terre ; il ventait si fort que son ancre cassa, la seconde le retint, sans cela il alloit périr sur des roches qui étoient à une portée de fusil. M. de Choiseul, qui commande le Superbe de 74 canons, sur lequel je suis, fit signal, comme le plus ancien de l'escadre, de mouiller, ce que l'on fît : nous restâmes tous. Le dimanche la mer étoit un peu plus calme ; je voulus aller voir M. d'Urre qui étoit dans le Zodiaque, j'étois si malade de la mer que je ne pus le faire. Le lundi nous reçûmes ordre de rentrer dans le port ; il n'y eut que le vaisseau du commandant qui

resta ; le mardi il nous rejoignit ; l'on travailla dans le même moment à le remâter, ce qui fut fait deux jours après. Les autres vaisseaux furent assez heureux ; il n'y eut qu'une frégate qui a été abordée du Belliqueux qui lui a enfoncé toute la poupe et la mit en danger de couler à fond ; voilà, mon cher frère, quelle a été notre première journée ; nous attendons à cette heure un bon vent pour continuer notre route. L'on a donné mille louanges h nos canonniers pour la bonne contenance qu'ils ont eue et la bonne volonté où ils étoient. Ces deux vaisseaux ont perdu environ douze ou treize hommes, tant tués que de noyés ; nous avons perdu deux hommes de notre bord : ils ont été enlevés du vent comme une mouche. Voilà quelle a été notre relâche, je souhaite qu'il ne nous arrive plus rien.

« La Combe vient de recevoir sa croix, ainsi que deux ingénieurs moins anciens que moi ; trois commissions de capitaine, l'une pour Blanche, pour Gonty* et l'autre pour Triève ; ce dernier est le moins ancien de tous les lieutenants ; Jérôme - est son ancien de cinq ou six ans; voilà comme nous sommes traités... Adieu, cher frère, souvenez- vous de moi parce que jamais je ne vous oublierai. Adieu. »

w De l'Isle de France, ce 10 janvier 1758. « J'ai reçu, cher frère, la lettre que tu m'as écrite

i. Gabriel Auxcousleaux de Conty, f 1757, 2 décembre, à bord du Centaure.

2. Jérôme du Teil fut fait capitaine en second le 25 février, sans doute à la réception du mémoire envoyé en cour.

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de Metz, datée du premier may; l'on me l'a remise le jour de notre arrivée dans cette île ^ Tu dois juger le plaisir qu'elle me lit d'apprendre de tes nouvelles ; tu ne saurois m'en donner assez souvent, quoique la distance qui nous sépare soit immense, cela ne doit pas t'empécher de penser quelquefois à un frère qui t'aime sincèrement. J'étais dans un état des plus tristes quand j'ai débarqué, les jambes et les cuisses enflées; ce mal provenoit du scorbut que j'avois pris dans la traversée de la Côte du Brésil à l'Isle de France, par les misères que nous avons essuyées ; il fallait absolument le remède que tu m'as envoyé pour me donner un bien-être dont je ne jouissois plus depuis longtemps; je me porte mieux, mes jambes ne sont plus si enflées, je n'ai point de douleurs, ce qui est un grand point; M. d'Urre ne veut pas que je me rembarque que je ne sois parfaitement guéry ; comme je ne souffre point, je me trouve très en état de partir; si je me sens incommodé, j'aurai recours à ta lettre que je lirai souvent... Jérôme m'a dit qu'il t'avoit écrit de Rio Janeire par la flotte portugaise qui va à Lisbonne ; il te mandoit que le vaisseau le Vendeur, sur lequel je suis party de France, ne les avoit point joints encore et qu'il étoit inquiet de nous... Nous partîmes de Lorient 2 comme tu l'as su, le 3 mai, à quatre heures du matin ; toute l'escadre étoit sous voile avec un bon vent frais

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