Le 16 décembre
2. Le 3« division ne quitta définitivement Brest que le 22 avril 1757 ; elle fut à Lorientle 24 et quitta la rade de Tile de Groix le 2 mai avec la 2« division.
qui nous faisoit espérer de doubler le cap Finistère en très peu de temps et de laisser par ce moyen les Anglois derrière nous. Le cinquième jour de notre navigation, nous découvrîmes 12 vaisseaux; le commandant fit le signal de nous mettre sur trois lignes, comme étoit notre ordre de bataille : tous les vaisseaux se rapprochèrent ; comme nous commencions à nous approcher, il survint un orage qui nous mit en danger de périr, voici comment : le vent sauta de louest au sud-ouest, toutes les voiles des vaisseaux furent coiffées, nous fûmes au point de nous entrechoquer ; le Moras, vaisseau de 64 canons, vint nous aborder avec une impétuosité si forte que le péril parut évident, toute ressource nous étoit interdite à cause de la position de nos voiles ainsi que de celles de ce vaisseau qu'un vent fort poussoit contre notre bord; la bonne manœuvre que firent nos ofTiciers marins nous fit éviter un furieux choc ; notre compagnon d'infortune ne s'en retira pas avec le même avantage; il brisa toute sa bouline, ses basses vergues furent emportées par notre bossoir, il nous emporta avec son beaupré toutes les manœuvres et passa de l'avant k l'arrière ; ce n'est pas tout, nous ne fûmes pas plutôt débarrassés de ce premier que nous retombâmes dans un autre embarras ; le Dauphin , vaisseau de même force, qui étoit poussé par les vents et par les vagues et qui ne gouvernoit point, venoit sur nous comme un torrent ; ayant eu un instant pour nous reconnaître, nous orientâmes nos voiles pour nous éloigner, la manœuvre ne put être exécutée assez tôt : le vaisseau nous a atteint et nous
emporta la moitié de notre galerie avec son beaupré ; beau début pour nous autres, pauvres terrestres... Nos canonniers se distinguèrent par le service qu'ils rendirent pour la manœuvre des vaisseaux ; j'en avois 30 avec moi et tous très-brave homme, malgré l'envie de M. de Saint-Hilaire à nous donner ce qu'il y avoit de plus mauvais. Revenons à nos moutons; sur les six heures du soir de la même journée, notre grand' vergue se rompit en deux : il fallut la dévoiler pour la raccommoder; comme nous avions diminué de voile, nous restâmes derrière ; le commandant s'aperçut que nous lui manquions, il vint nous demander ce que nous avions; on lui rendit compte, le capitaine le pria de ne le point abandonner, ce qu'il nous promit ; on travailla toute la nuit à notre vergue, mais, à deux heures du matin, comme la mer étoit trèsgrosse, il vint un mouvement de tangage si violent qu'il nous entraîna notre petit hunier et notre grand perroquet sans qu'un matelot fût écrasé; nous fîmes signal d'incommodité par un coup de canon, nous réitérâmes, mais il n'eut pas plus d'effet que le premier : personne ne vint à notre secours ; nous attendîmes le jour avec impatience ; il ne tarda pas à paroître ; le capitaine fit monter au haut des échelles pour voir si l'on ne découvriroit notre escadre; l'on ne put voir de quel côté elle avoit gagné ; il fallut nous remâter sans autre secours que notre équipage qui étoit déjà extrêmement fatigué ; sur les midi l'on aperçut cinq vaisseaux de guerre ; nous les jugeâmes anglais : nous nous préparâmes au combat ; il survint heureusement une brume qui nous cacha sans doute
aux yeux de Tennemi, il nous eût pris dès notre première bordée, car qu'eussions-nous fait contre cinq, nous étions sans voiles, sans mâts... Nous avons resté dans ce triste état neuf jours ; nous avons recontinué notre route le dixième; nous n'avons pu rejoindre notre escadre; nous avons passé à une demi-portée des isles Canaries, nous avons vu le fameux pic de Ténérif... nous avons dépassé les isles du Gap Vert ; le capitaine changea de route, il porta au sud pour gagner la côte du Brésil où est notre relâche.
« Je ne te marque point les chaleurs excessives que nous avons essuyées en passant la ligne où nous avons resté trois jours en calme. Nous avons eu des tems horribles en approchant du Brésil , de la pluie et des orages. Les courants qui sont dans ce continent nous ont jetés dessus, heureusement que le jour nous tira d'un danger évident : nous n'en étions éloignés que de la portée du fusil ; on revira de bord au plus vite, pour fuir un endroit si dangereux... Nous avons couru la même bordée l'espace de six jours, de là nous avons remis le cap sur le sud ; trois jours après nous reçûmes un coup de vent qui nous a emporté notre petit hunier et notre grand perroquet. Tu vois, mon cher frère, que le chapitre des accidents est fréquent; ce n'est pas tout, nous nous remâtâmes de
nos mâts de rechange Toujours des mauvais
tems, nous avons retombé au même endroit de la côte, cinq lieues au dessous... Nous fîmes la même manœuvre pour nous relever, ce qui nous fit perdre un tems infini, et nous nous sommes tirés très-heu-
reusement de ces courants; mais notre équipage excédé de fatigue, scorbutique, ne pou voit plus manœuvrer; les officiers marins étoient pour ainsi dire tous malades, nous n'étions pas mieux portans. Les dieux prirent pitié de nos misères et nous donnèrent un bon vent qui nous conduisit dans cette terre promise qui étoit Rio Janeire : nous découvrîmes nos heureux confrères (?) qui étoient arrivés un mois et demi avant nous ; nous fîmes les signes de reconnoissance, tous les vaisseaux de l'escadre nous répondirent... jamais joie ne fut égale à la nôtre !... (c Nous ne fûmes pas plutôt à une petite portée de canon du fort Sainte-Croix qui ferme l'entrée de cette rade qu'il nous tira dessus ; l'on ne sut trop ce que l'on nous vouloit ; nous allions notre petit train, mais ils redoublèrent de deux autres coups de canon dont les boulets passèrent dans nos manœuvres ; le capitaine fit carguer les voiles pour attendre des ordres; les Portugais s'aperçurent que nous n'avions pas mouillé, ils nous retirèrent dessus ; pour lors l'on
jeta l'ancre enfin nous apprîmes par le canot du
commandant que les Portugais s'imaginoient que nous venions les prendre ; ils se ressouviennent encore du bal que leur avoit donné M. Duguay; le canot nous apportoit beaucoup de rafraîchissemens ; Ton nous exhorta de prendre patience, que M. de Lally allait parler pour nous faire entrer; mais les Portugais furent inexorables; nous étions trop gros, disoient-ils, nous n'avions cependant que 74 canons... nous avons resté, cher frère, trois jours dans cette incertitude ; enfin ce perfide gouverneur nous renvoya
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à trente lieues de là, dans une isle où nous sommes allés nous refaire des fatigues de la mer; nous y avons resté près de deux mois ; nous sommes repartis le 17 septembre et avons joint Tescadre; comme nous eûmes besoin de prendre quelque chose de M. d'Aché, tous les vaisseaux mirent en panne : Jérôme profita de ce moment pour me venir voir; nous restâmes peu ensemble, il fallut se rembarquer; tous les vaisseaux remirent à la voile ' et nous fîmes route pour l'Isle de France.
(( Les pertes que nous avons faites dans cette seconde traversée sont étonnantes; la peste s'étoit mise sur les vaisseaux, il n'y a eu que le Vendeur qui n'a point eu de malades : le grand soin du capitaine à faire laver l'entre-pont nous a conservés. Le Zodiaque, vaisseau du commandant, a perdu 107 hommes et 3 officiers; Le Bien-Aimé, sur lequel est Jérôme et La Combe a perdu 85 hommes et 8 officiers ; le pauvre Jérôme a failli périr ; le Centaure a perdu 62 hommes et 4 officiers dans lequel nombre est le pauvre Gonty ; le Moras 32 hommes et 2 officiers... l'on compte la perte, tant des troupes que celle des matelots, à 307 hommes et 19 officiers...
« Quinze jours avant d'arriver ici, j'attrapai le scorbut, comme je te l'ai déjà dit; comme c'est une maladie qui s'accroît en mer, huit jours de plus et il n'auroit plus été question de moi; M. d'Urre en avoit un peu aussi... Ressouviens-toi, cher frère, de ce que je t^ dis,., sur toute chose refuse toute proposition