‹ Une famille militaire au XVIIIe siècle [microform]; documents inédits sur le Régiment royal-artillerie, la bataille d'Hastenbeck, les campagnes des Indes, l'École d'artillerie d'Auxonne et le siège de ToulonChapitre 68 sur 284 · Ingénieur ordinaire · texte numérisé non relu

Ingénieur ordinaire

2. Cette nomination fut signée le 5 mai 1760 : Alexis du Teil de Beaumont n'eut donc jamais le plaisir de porter cette croix qu'il avait si bien méritée.

!àl»^-^ff

TWJ^

Teil annonçait à son frère aîné la mort de leur cadet, Jérôme :

« A Pondichéry, ce 28 mars 1759.

« Te donner de mes nouvelles, cher frère, ce sera sans doute t'affliger; les maux que nous ressentons

ici sont inexprimables Nous avons été obligés de

lever le siège de devant Madras après deux mois de tranchée ouverte ; nous y avons souffert le chaud, la faim et la soif et des travaux inouïs; tout cela ne seroit rien si nous n y avions pas perdu notre pauvre frère, Lacombe et Blanche ; ces pauvres malheureux ont été la victime de tout ce siège mal combiné ; ceste mort m'a accablé de chagrin si fortement que j'ay été obligé de venir à Pondichéry où je suis tombé dangereusement malade, mon mal a empiré à cause d'un abcès que j'avois dans le corps ; me sentant pkis mal, je reçus tous mes sacremens, j'attendis la volonté de Dieu et je l'attends encore, étendu dans mon lit sans force, c'est pourquoy j'ai recours à une main étrangère pour t'écrire et t'annoncer la triste nouvelle de la mort de notre frère ; annonce ce malheur avec modération à mon père et à ma mère, ils seront touchés de ce malheur, surtout ma mère.... Il a eu le temps de mettre ordre à sa conscience et à ses affaires... Le pauvre malheureux a été blessé le 13 janvier ^ au soir et est mort le 17 au matin d'un

1. Ce fut sans doute dans une sortie commandée parle major Brereton et le capitaine Campbell du côté de la maison de plaisance du gouverneur : « Nos gens, dit Jean Call, rencontrèrent dans une petite rue ou sentier qui est au midi, l'en-

coup de fusil à la tempe; je ne l'ai point quitté du moment de sa blessure, il me dit, se sentant mourir, qu'il souffroit beaucoup, il me pria de faire prier Dieu pour luy. Le pauvre La Combe avoit été blessé trois jours avant d'un coup de fusil qui lui cassoit le menton, sa blessure ne paroissoit rien, mais il est survenu une petite fièvre qui Ta emporté en moins de dix jours. Blanche a le moins souffert, il a été emporté d'un coup de canon, trois officiers de l'artillerie de l'Inde aussi ; M. d'Urre a reçu une terrible contusion. Toute l'armée s'est retirée entre Madras et Pondichérv où elle est campée. Tous nos soldats nous désertent et tous les noirs nous abandonnent. Les officiers sont sans le sol ainsi que le pauvre soldat, on nous paie

en billets et personne ne veut les changer J'ay

été fait capitaine en premier du l®*" octobre 1758 par la mort du major Précourt, je me trouve maintenant le second capitaine ep premier. Je n'ay aucunes vues

pour ce pays-ci, je veux m'en retourner Après

m'être trouvé dans un combat naval, trois sièges et

nemi sous les armes au nombre de cinquante hommes avec deux petites pièces de campagne qu'on avait amenées la veille près de la barre, pour tirer quelques coups sur les gens et les bœufs qui s'étaient mis à couvert au midi du fort. Les Français firent sur nous deux décharges à grappes de raisins, environ à la distance de cinquante pas ; mais les canonniers ayant été tués, leurs canons leur devinrent inutiles. Le piquet rompit ses rangs et chacun s'enfuit à vau-de-route. Nous lui prîmes ses canons, nous lui fîmes un officier et six soldats prisonniers et lui tuâmes ou blessâmes dix ou quinze hommes. Nous eûmes de notre côté un homme de tué et neuf de blessés desquels fut le lieutenant Robinson qui mourut quelques jours après. » Lawrence, pp. 410 et 11.

liO

dans les sables brûlants de TAsie, tu dois t'imaginer combien je désire de revoir ma patrie et ma famille. Tous les trésors du Mogol et de Tlndoustan ne me retiendroient pas..., juge du plaisir que j'aurai de te revoir et de t'embrasser ainsi que ma belle-sœur avec qui je désire de faire connoissance. »

« De Pondichéry, ce premier juillet 17159.

(( Je t'envoie, cher frère, cette seconde lettre de change de crainte que la première ne soit perdue... ; cette lettre-ci est portée par M. de La Tour du Pin *, colonel, qui s'en va par la caravane, la première est portée par M. le chevalier de Grillon -, colonel aussi, qui s'en va par un petit bateau qu'il a frété luimême Notre général Lally est parti 3..., il nous

laisse dans une situation terrible : il a remis le commandement à M. de Soupire, maréchal de camp : il le laisse sans un sol; les troupes murmurent et désertent à force. Nous avons l'escadre angloise^ qui nous menace d'une descente : il y a trois jours qu'elle est à portée de Pondichéry. Les ennemis qui sont à

i. Jean-Frédéric, chevalier delà Tour-du-Pin, chevalier de Malte, colonel de Beauce, infanterie.

2. Louis-Sébastien de Grillon, chevalier de Malte et colonel de dragons.

3. C'est au moment où Lally malade voulut remettre le commandement à Bussy qui le refusa.

4. La flotte anglaise, composée des vaisseaux le Yarmouth^ le Grafton, VÉlisabeth, le Tigre, le Sunderland , le Weymouth, le Cumberland, le Newcastle et le Salisbury, croisait devant Pondichéry, venant de Bombay, pour attendre Tescadre française.

Madras au nombre de deux mille hommes blancs ou Européens, avec vingt mille noirs, font un mouvement; ils nous menacent d'un siège. Si cela est, cher frère, nous sommes pris, n'a3'ant pas pour six mois de vivres dans la place ; nous ne savons comme tout cecy finira... Nous avons le pauvre Saint-Martin de la Colonelle qui a été tué au Tiagar ^ d'un coup de canon ; ne t'imagine pas que ce soit grand'chose que ce fort qu'on a pris : ce n'est qu'une enceinte bastionnée au haut d'une montagne, il s'est rendu sans tirer un coup de fusil, il y a eu peut-être une dizaine de coups de canon de tirés. Nous avons un de nous à toute extrémité, c'est l'aide-major, s'il meurt je suis le premier à le remplacer, nous ne serons plus ainsi

que quatre Adieu, cher frère, je t'aime toujours

infiniment, fais-en de même. »

« De Pondichéry, ce 20 septembre 1*759.

« Pour la première lettre que je reçois de toi, cher frère, tu me donnes le plus terrible chagrin que de mes jours je puisse avoir, tu m'apprends la mort de mon pauvre père et de ma mère que tous deux j'aimois infiniment ; je ressens dans ce moment toute la tendresse que j'avois pour eux, j'ignorois le prix qu'il y avoit d'avoir père et mère, j'en fais la rude épreuve.... Ce souvenir m'est affreux ; si quelque chose doit me consoler, ce sont les offres obligeantes

i. Tiagarh, attaqué le 15 juin 1739 par M. Mariol, après un combat heureux pour nous, se rendit le 4 juillet aux mains du vicomte Georges de Fumel, aide-major général.

ti^iir....* .•

que tu me fais ; c'est bien digne de toi, je t en fais mille remerciements ; je ne doute nullement des bontés que tu auras pour moy... mon but sera de te plaire et à ma belle-sœur, je serai trop heureux si je puis y réussir. Pardonne, cher frère, si je ne te marque pas plus au long toute ma reconnoissance, mais mon cœur dit mille fois plus que ma plume, je te prie d'en être persuadé.

« Nous avons un de nous qui a été assassiné par les ordres d'un nabab, reste à trois, adieu. »

L'émotion qu'avait causée à Alexis du Teil la nouvelle de la mort de son père et de sa mère ne lui permit pas de faire part à son frère des événements qui s'étaient passés dans l'Inde depuis sa dernière lettre : Une nouvelle bataille navale avait été livrée dans les eaux de Pondichéry le 10 septembre. Notre escadre, forte de onze vaisseaux *, fut assez malmenée par la flotte anglaise, mais parvint à lui échapper et à gagner cette ville pour y débarquer quatre cents Européens.

Cependant Lally, qui avait repris le commandement de son armée à la lin de cette année, s'empara de

1. Le Zodiaque^ le Mifiotaure, le Comte de Provence^ le Centaure^ VActif. VlUustre^ la Fortune, le Vengeur^ le Duc d^ Orléans, le Duc de Bourgogne^ deux frégates et deux transports. — On sait que l'escadre française avait quitté Pondichéry le 27 juillet 4758 u et avait engagé contre la flotte anglaise, le 3 août, un combat qui serait resté à notre avantage sans un accident survenu au vaisseau amiral Le comte de Provence », elle retourna mouiller à Pondichéry qu'elle quitta de nouveau le 3 septembre pour arriver à Tlle de France le 13 novembre.

Seringham ; ce succès engagea les Anglais à tenter une diversion au nord : sortis de Gonjéveram, qu'ils occupaient depuis le 13 avril, ils se présentèrent successivement le 19 novembre et le 6 décembre devant Wandewash et Carangoly qui se rendirent. C'est alors que Lallj' vint à Arcot d'où il partit le 10 janvier 1760, fît pousser une pointe jusqu'à Gonjéveram et livra contre le colonel Goote ^, la bataille de Wandewash qu'il perdit le 21 janvier; il fît retraite sur Schetoupet, Gingee et Pondichéry dont les Anglais ruinèrent les environs : Shetoupet fut pris le 29 janvier et le fort d' Arcot le 10 février, Lally dut rappeler les troupes qu'il avait à Seringham et, après avoir vainement cherché à secourir Karikal, se trouva réduit à se laisser bloquer dans Pondichéry par l'armée du colonel Goote et la flotte de l'amiral Gornish -.

G'est en ces moments si tristes pour l'honneur de nos armes que mourut, le 4 février 1760, Alexis du Teil : il n'eut pas ainsi la douleur de voir capituler, le 16 janvier 1761, cette ville dans laquelle il avait débarqué le 8 mai 1758. Le lieutenant-colonel d'Urre ne put faire part de ce douloureux événement à Jean- Pierre du Teil que le 23 août 1760 :

« Vous éprouvez dans ce moment, mon cher du Teil, tout ce qu'il y a de plus affreux, de plus affligeant et de plus triste ; votre second frère est mort icy d'un flux de sang dont il avoit d'abord été guéri en

Page 1