L'NE FAMILLE MILITAIRE
La recommandation de cette compagnie savante attira sur le chevalier du Teil l'attention et l'animosité de M. de Saint- Auban, ancien inspecteur général, qui se répandit aussitôt en critiques acerbes contre cette publication nouvelle dans le ^hurnal Encyclopédique ou Universel^ d'août 1778, et dans le Journal des Sçavans de novembre suivant.
Mais M. de Saint-Auban ne s'en tint pas là : il adressa à « Messieurs de la Société Royale de Metz », 1®"^ août, une lettre qui fut, paraît-il, déposée sur le bureau de la Compagnie, mais resta sans réponse ; aussi, le 12 mars 1779, leur écrivit-il une seconde épître qu'il publia dans le Journal militaire et politique du l*^*" mai 1779 : à la demande des rédacteurs de ce périodique, il y donna, le 1*"* juin suivant, ce que lui répondit, le 26 avril 1779, M. Dupré de
i. Qui avait publié un article élojçieux pour du Teil le i5 juin précédent : « Cet ouvrage n'étoit point destiné à l'impression ; des circonstances particulières et l'apparence d'une guerre prochaine y ont déterminé l'auteur. Son but est d'appliquer l'artillerie nouvelle aux opérations de la guerre de campagne, objet important sur lequel on manquoit de principes. M. le chevalier du Teil présente simplement aux officiers le résultat de ses méditations ; par ce moyen il leur facilite l'étude d'un art qui vient d'être régénéré avec le plus grand succès par M. de Gribeauval : les travaux pénibles de cet officier général, qui a supporté seul tout le poids de la nouvelle administration, n'ont pas pu lui permettre de se livrer entièrement à l'instruction du militaire qu'il a sous ses ordres. En attendant qu'il ait répandu des lumières sur cette branche importante de l'art militaire, l'auteur a cru pouvoir consigner son opinion dans cet essai. » — Année 4778, t. IV, 3« partie, p. 535 ; ce périodique s'imprimait à Bouillon.
VALLIÈRE ET GRIBEAUVAL
Geneste*, secrétaire perpétuel : « La Société Royale, disait très spirituellement l'académicien messin, en portant ce jugement, a eu soin de marquer son respect pour les décisions du gouvernement et en même temps son éloignement pour les disputes qui semblent tenir plus à l'ordre politique qu'aux sciences. Les opinions qui divisent aujourd'hui les militaires sur Tusage de l'ancienne et de la nouvelle artillerie sont fondées à la vérité, de part et d'autre, sur des épreuves ou des expériences qui sont du ressort de la physique. Mais vous avez, Monsieur, trop de lumières pour ne pas convenir de l'incertitude que l'interprétation de la nature n'offre que trop souvent à ceux qui veulent la scruter, surtout quand l'esprit de parti veut tenter de faire servir aux vues de l'ambition les spéculations du philosophe »
C'était en somme prendre fait et cause pour le chevalier du Teil dont un second ouvrage sur les « Manœuvres d'infanterie pour résister à la cavalerie et l'attaquer avec succès » fut trouvé digne de l'impression le 31 décembre 1781 par une commission ^ nommée dans le sein de la Société et parut sous son privilège. Le major du régiment de Toul reçut même, en 1782, le titre d'académicien titulaire.
Il convient de dire un mot de ces fameuses réformes du matériel de notre artillerie d'après
1 . Henri-Marie Dupré de Geneste, 1 707-1 801 , avocat en Parlement 1761 ; il a laissé de nombreux travaux manuscrits déposés à la Bibliothèque de Metz.
2. Elle était composée de MM. Gardeur, Le Brun, La Condamine et Blouet.
LNE FAMILLE MlLlTAlKE
Tronson du Coudray et du Teil. Le canon de 12 devait être à l'avenir le plus fort calibre de campagne, la longueur des pièces fut réduite à dix-huit calibres et leur poids à cent cincpiante livres de matière par livre de balle ; le vent ne fut plus que d'une ligne, ce qui augmentait la portée en assurant plus de justesse au tir et en donnant moins de fatigue à l'âme. Ainsi allégée, la pièce de 4 arrivait à ne peser sur son avant-train que treize quintaux au lieu de vingt et un ; elle pouvait rouler sur tous les chemins avec quatre chevaux et se déplaçait en bataille au moyen de huit hommes munis de bretelles et de leviers : Vêtait le calibre le plus usité. La pièce de 8 pouvait se mouvoir à peu près dans les mêmes conditions, mais il fallait onze hommes pour la manœuvrer en bataille dans un terrain diflicile ; celle de 12 demandait six chevaux et de onze à quinze hommes, suivant la nature du sol. La mobilité des pièces permettait soit d'abriter les attelages, soit d'exécuter des feux en battant en retraite au moyen de la prolonge, invention de Gribeauval.
On avait également allégé l'avant-train dont les roues qui pouvaient autrefois passer sous la crosse avaient été exhaussées, ce qui les empêchait de s'embourber et rendait le tirage moins oblique : l'encastrement de route faisait en marche reposer la pièce sur les quatre roues ; les essieux furent construits en fer et les boîtes des roues en cuivre. Enfin l'on supprima absolument l'attelage par file, les limons et les limonières, d'où une diminution notable dans la longueur des colonnes et une répartition plus
VALLIÈRE ET GUIBEAUVAL
égale du travail entre les chevaux d'une même voiture.
L'obusier de huit pouces fut réformé et l'affût de
celui de six fut rendu très-mobile. L'on releva les roues des pontons et l'on abaissa le corps des baquets. Les caissons ne donnèrent lieu qu k des changements insignifiants, parce qu'on avait insensiblement adopté, pendant la guerre de Sept Ans, le modèle proposé par Gribeauval dès 1754 : tout se réduisit à quelques modifications tendant surtout à l'allégement du caisson de 4. Les grandes voitures de parc conservèrent les proportions fixées par M. de Manson pendant les deux campagnes précédentes.
L'on insista pour que l'uniformité fût parfaite dans les différents arsenaux pour les constructions nouvelles, ce qui facilita extrêmement les rechanges en donnant, bien entendu, la même voie à toutes les voitures. Dans ce but, chaque arsenal reçut une table des dimensions de toutes les parties, déterminées à un quart de ligne près, et des patrons et calibres furent mis à la disposition des ouvriers dont le travail ne donna lieu ainsi à aucun tâtonnement.
Dans l'artillerie de siège et de place les changements furent beaucoup moins considérables ; tout se borna à de simples corrections, si l'on excepte la création des gros mortiers et de l'affût de place. Les pièces de 24 et de 16 formèrent le fond de l'équipage de siège, et les pièces de 16 furent destinées à jouer le principal rôle dans la défense des places : celles de 24 ne furent pas supprimées et l'on n'exclut pas davantage celles de 12 et de 8, reconnues nécessaires
VALLIÊRE ET GKIBEAUVAL
pour protéger les ouvrages trop avancés ou trop menacés pour qu'on y mît de gros canons. Gomme toutes ces pièces devaient servir par embrasure, on leur laissa la longuem* et par suite l'épaisseur prescrites par lordonnance de 1732. Seules les pièces de 4 longues furent supprimées, ce calibre ne devant être employé que pour soutenir les sorties.
Les affûts pour l'attaque des places furent maintenus ; pour la défense, on adopta l'affût proposé dès 1749 par Gribeauval au ministre d'alors, d'Argenson, et agréé sur l'avis de Vallière : il avait été depuis expérimenté à la défense de Schweidnitz ; les flasques en étaient élevés et assez semblables à ceux de l'affût marin; il était supporté par trois roues, mobiles dans les coulisses d'un cadre maintenu en place par une cheville ouvrière autour de laquelle on pouvait le faire tourner.
Les mortiers de huit pouces furent conservés ; les différents mortiers de douze furent réformés après expérience, soit parce qu'ils étaient trop rapidement mis hors d'usage dans le tir, soit parce qu'ils cassaient le tiers ou la moitié des bombes lancées par eux : ils furent cependant maintenus provisoirement pour consommer les projectiles de ce calibre, à la portée moyenne de huit cents toises. Après des tâtonnements sur les alliages et les dimensions, on finit par adopter un mortier de dix pouces, lançant la bombe à douze cents toises.
Les fontes antérieurement abandonnées aux fondeurs furent désormais suivies par les officiers qui jadis n'intervenaient qu'à la réception. On fit usage
d'instruments de vérification d'une extrême sensibilité et les variations furent notablement diminuées ; on n'accordait plus que trois points pour les diamètres ordinaires, deux pour l'emplacement des tourillons et une demi-ligne pour les longueurs. L'axe des tourillons devait se trouver à deux ou trois lignes audessous de Taxe de la pièce ; on leur donna des embases à cause de leur fatigue. Les ressauts furent supprimés et le métal devait être uniformément distribué de la plus grande épaisseur à la plus petite ; les armoiries et autres ornements dispendieux disparurent. Ces pièces furent toutes tournées extérieurement, et les masses de lumière disposées avant la fonte furent remplacées par des grains de lumière mis à froid, excepté dans les mortiers qui étaient coulés à novau.
L'exactitude mise dans la réception des pièces était aussi apportée dans celle des boulets et des bombes : après avoir passé dans la lunette du calibre, les boulets devaient traverser un cylindre d'un diamètre inférieur ; une seconde lunette moindre servait à l'élimination des boulets trop petits.
Une véritable révolution fut opérée dans le pointage : on sait que le bouton de mire et la visière, placés respectivement sur la volée et la culasse de la pièce, avaient été supprimés en 1732; le pointeur devait donc saisir la partie la plus élevée, ou génératrice, de la culasse et de la tulipe de la pièce pour la diriger vers le but. On décida le rétablissement du bouton et de la visière, mais, comme ils ne pouvaient rendre de réels services que dans le tir de but en
blanc, Gribeauval lit adopter un verrou, mobile dans un encastrement derrière la culasse, haut d'un pouce et demi et portant la visière sur sa tête : c'était une hausse véritable, divisée en lignes nommées crans. Cette innovation fut complétée par la suppression des coins de pointage auxquels on faisait jadis des entailles et leur remplacement par une vis de pointage dans Tentretoise, sous la culasse.
Pour assurer le chargement des pièces, on disposait primitivement à proximité les boulets nécessaires et des tonneaux de poudre où Ton puisait avec une lanterne ; les premières gargousses, dues à du Brocard, apparurent en 1748; elles étaient en toile peinte; depuis on les fit en serge enduite de colle de poisson, enfin en gros camelot ; elles portaient à leur partie antérieure un sabot auquel s'adaptait le boulet. Pour le tir à cartouches, les grappes de raisin et boîtes à balles de fusil furent remplacées par des cartouches à balles de fer battu de différentes grosseurs.
Telles étaient dans leur ensemble les réformes qui soulevèrent tant de tempêtes et divisèrent pendant si longtemps notre corps d'artillerie. Certes le matériel adopté n'était pas sans défauts; sur certains points il pouvait même paraître inférieur à celui de l'ordonnance de 1732, mais ses quelques inconvénients étaient compensés par la légèreté * qui le rendait infiniment plus mobile que le précédent.
VALLIÈRE ET GRIBEAUVAL
Jadis il avait été question d'employer des bœufs pour la traction des équipages : l'on en usait ainsi aux Indes; mais, en 1769, on soumit à des épreuves une machine k feu, mise en mouvement par des pompes et pistons, et l'essai en fut tenté plusieurs fois « dans la vue et l'espérance d'en faire un emploi utile pour le transport de l'artillerie » ; c'était une espèce de grand baquet qui, avec ses fourneaux et sa chaudière, pesait environ cinq milliers ; dix ans plus tard elle était encore conservée dans l'un des ateliers de l'arsenal de Paris*.
Broglie (fonds français n« 11) ; de la décision prise par eux le 26 mars est extrait ce qui suit (fol. 190) :
« Ainsy les pièces courtes réunissant la célérité du service, la légèreté, et par conséquent l'économie dans les attelages, à une justesse de tir, une longueur de portée et une durée suffisantes, nous pensons quelles pièces de 12, de 8 et de 4 courtes, du modèle approuvé en 1765, méritent la préférence pour les équipages de campagne. »
i. Extrait du Journal politique et militaire, l»"" mai 1779, communication de M. de Berluc-Perussis.
1. Nous avons eu récemment sous les yeux la collection des mémoires examinés en 1774 par les maréchaux de France et conservés à la Bibliollièque nationale dans le portefeuille de
Il mi
L'École d'artillerie d'Auxonne.