‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 10 sur 241 · CHAPITRE DEUXIÈME. l · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME. l

sévérité l'enthousiasme qui précipita les Français sur les pas de nos princes ? Tout ce qui était noble et fidèle à son roi pensait accomplir un devoir. Celte impulsion fut rapide. On vit de vieux militaires, des gens paisibles, des pères de famille, répondre à ce généreux appel, et quitter sans hésiter les douceurs du foyer domestique pour la vie pénible et aventureuse de simple soldat. D'autres passions occupant la génération actuelle , elle ne veut pas comprendre celle d'une autre époque, et les générations futures l'imiteront à leur tour.

Il était bien difficile de résister à l'opinion dominante. Cette opinion, appuyée sur l'honneur et, le dirai-je? devenue une mode impérieuse, en exerça bientôt toute l'intolérance : il fallut partir ou démériter.

Je me rappelle parfaitement l'agitation de nos familles, leurs réunions secrètes, l'empressement avec lequel on se communiquait les nouvelles d'outre- Rhin. « Quand partez-vous? se demandait-on. Vous arriverez trop tard, hâtez- vous. Ils reviendront sans vous. C'est pour si peu de temps! » Comme une fièvre d'honneur faisait bouillonner le sang dans les veines. Ceux qui résistaient, dégradés aux yeux de la noblesse, étaient en quelque sorte repoussés de son sein. Ceux qui hésitaient encore, poursuivis par le sarcasme et la crainte du ridicule, n'espérant de repos qu'à Coblentz, couraient Ty chercher. Les femmes, trop souvent extrêmes dans le parti qu'elles embrassent, harcelaient sans pitié ces caractères indécis. Des bonnets de nuit, des poupées, des quenouilles leur parvenaient de toutes

parts. Des billets anonymes, dictés par une mordante ironie, accompagnaient ces mystérieux envois. Enfin, tout ce qui peut exciter Tardeur des hommes de tout âge et réveiller leur goût pour la gloire était mis savamment en usage, afin de les pousser hors de France, et tout, jusqu'au mystère dont il fallait s'envelopper , rehaussait le charme de cette entreprise chevaleresque. Les ofiîciers du régiment de Hoyal-Guyenne émigrèrent, mon frère aîné les suivit; le cadet partit peu après avec un de nos cousins (i).

Bientôt Péloignement de mes frères fut connu; on en fit un crime à mon père. Ma tante, qui voyait à quel point on était irrité contre lui, l'engagea vivement à quitter Moulins, prévoyant que tôt ou tard la haine qu'on lui portait amènerait des mesures violentes dont il serait victime. Elle ne le persuada point. Peut-être n'eut-il pas le temps de fuir, ou, méprisant d'absurdes calomnies, ne les crut-il point dangereuses à sa sûreté.

Déjà, vers la fin de son commandement, on avait répandu parmi le peuple des accusations si ridicules qu'il serait impossible de croire à leur effet sur son esprit, si l'on ne savait que la foule est plus ignorante et plus crédule que l'enfance.

11 fut dit que, par ordre de mon père, on avait miné la cathédrale pour la faire sauter pendant la messe de minuit. Nous y fûmes tous pour démentir cette

(i) M. de Tarrade, parent de ma mère, fixé à Moulins par son mariage avec mademoiselle de Lavenier.

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