CHAPITRE DEUXIEME. II
France et le roi qui ne sut pas profiter de l'enthousiasme qu'il inspirait encore, n Peu après, les plus grands troubles se manifestèrent; on voulait, en inquiétant le peuple , le porter à la révolte ; les accusations contre les accapareurs de blé se multiplièrent; on répandit des bruits alarmants de disette causée^ disait-on , par la malveillance des ennemis du peuple ; et ce peuple qui croit tout vit partout des ennemis.
M. Noailly, riche marchand de blé, qui demeurait à Droiturier, fut arrêté par les habitants de Lapalisse, lié, garrotté, comme aristocrate et affameur du peuple. Il fut conduit à Moulins pour y servir de pâture à la populace, déjà instruite de ce qu'elle avait à faire, et que des instigations secrètes poussaient aux plus terribles excès. Mon père fit mettre des troupes sur pied, alla au-devant de Noailly, et, sous prétexte de le surveiller lui-même, voulut le faire monter dans sa voiture. Il n'y resta que quelques instants; bientôt les chevaux furent dételés, les roues brisées. Mon père saute à terre, parle à cette foule irritée, assure qu'il ne veut point que Noailly leur échappe, que c'est pour le réserver à la justice et à toute la rigueur des lois qu'il veut le conduire lui-même en prison. Le prenant lui-même au collet, il marche au milieu de ces forcenés, dont les soldats qui l'entouraient le défendaient à peine, prêt à périr à chaque minute avec son malheureux prisonnier, qu'il eut enfin le bonheur de mettre en sûreté, après avoir souffert, pendant un chemin fort long, toutes les angoisses de la mort. Il doubla la garde de la prison ; le peuple, espérant avoir un autre
jour sa victime, se retira. L'afifaire traîna ensuite en longueur; on laissa aux esprits le temps de se calmer, puis d'oublier un peu ce malheureux Noailly, qui fut secrètement mis en liberté et partit pendant la nuit. On publia plus tard qu'il n'y avait pas eu lieu à accusation, tout ce qui avait été avancé contre lui étant controuvé. Le peuple ne pardonna point à mon père de l'avoir trompé, et, depuis ce moment, la grande faveur dont il avait joui se changea en une haine implacable ; ne pouvant ni lui résister ni faire le bien , il donna sa démission.
L'âge oti j'étais ne me permet pas de me rappeler les détails politiques de l'époque, détails qui du reste se trouvaient au-dessus de ma portée; mais je me souviens fort bien que la fermeté de mon père lui fit de puissants ennemis. Ses efforts pour maintenir la paix et pour lutter contre le désordre qui naissait des principes corrupteurs que l'on semait dans le peuple, ses efforts, dis-je, attiraient la foudre sur sa -tête. Une fois dépouillé de sa place, rien ne put le préserver de la violence : livré à tout ce que la calomnie peut inventer de plus absurde, victime du bien qu'il avait osé faire, une noire ingratitude en fut le prix.
On a beaucoup parlé de l'émigration en bien ou en mal; aussi je me bornerai à une observation très-courte.
Maintenant que les années ont passé sur ces temps d'effervescence, que les passions qui poussaient alors les hommes sont mortes avec eux, que le succès n^a point couronné leurs efforts, ni récompensé leurs sacrifices, n'y a-t-il pas injustice à juger avec tant de