CHAPITRE DEUXIÈME. l
calomnie. Une seconde mine devait éclater au cours de Bercy pendant une fête populaire, célébrée à l'occasion de je ne sais quel grand événement : des canons, cachés près de là dans les épaisses charmilles d'un jardin appartenant à M. de Gaulmyn, devaient tirer en même temps sur la foule éperdue et achever sa perte; enfin, la maison de mon père était remplie de caisses d'armes et de crocs de fer pour accrocher et pendre les patriotes aux arbres de la promenade.
Il est impossible, en efifet, d'imaginer des choses plus insensées. Je ne sais qui se donnait la peine de les inventer. Je sais seulement que ce cruel enfant qu'on appelle peuple prenait goût à ces contes bizarres, s'en faisait peur à lui-même, et voulait s'en venger à tout prix. Peu à peu ces sottes inventions, en passant de bouche en bouche, acquirent plus de force et de créance. La confiance si longtemps conservée à mon père fut ébranlée, et le peuple qui ne réfléchit jamais, qui sent violemment ou sa joie ou sa fureur, se jeta avec avidité sur ces contes extraordinaires, sans se demander s'ils étaient vraisemblables. Mon père devint donc insensiblement l'objet de son aversion et la cause de son épouvante.
C'est au milieu de cette fermentation générale que je fis ma première communion, le jeudi de la Passion de l'année 1792, dans l'église des Sœurs de la Croix, J'étais bien jeune encore, mais l'abbé Ripoud, mon confesseur, et qui avait été celui de ma mère, engagea ma tante à ne point attendre que je fusse plus âgée. <( Elle n'a que onze ans, lui dit-il, et ne vous paraît
l6 UNE FAMILLE NOBLE SOUS LA TERREUR.
pas assez mûre pour être admise à la sainte table; espérons que Tinstruction qu'elle a reçue suffira pour le moment, le malheur fera le reste. Les jours mauvais approchent; il faut qu'elle reçoive le sacrement qui fait les forts; bientôt, peut-être, je ne pourrai plus rappeler à Tautel pour y recevoir son Dieu; bientôt le pasteur et les brebis seront dispersés, les temples souillés ou déserts ; la désolation va se répandre sur nous. »
Déjà, en effet, plusieurs églises, desservies par des prêtres qui n'avaient pas prêté le serment, venaient d'être fermées. Dans quelques-unes encore, ils disaient secrètement la messe au point du jour. M. de Latour, notre évêque, s'étant refusé à prêter le serment, était parti pour Rome. Un intrus occupait sa place (i). Un grand nombre d'ecclésiastiques avaient fui ; toutes ces circonstances ne confirmaient que trop fortement l'avis de l'abbé Ripoud ; mon père et ma tante consentirent à ce qu'il désirait (2).
Peu de jours après, toutes les églises furent fermées, à l'exception de celles oti les prêtres assermentés exerçaient leur ministère.
Vers ce temps, plusieurs circonstances réunies concoururent à faire paraître mon père coupable, ou.
(i) Cet évêque-là portait à l'autel un bonnet rouge en guise de mitre.
(2) Je fis ma première communion au point du jour et seule. Plusieurs de mes compagnes, qui devaient la faire avec moi, furent obligées aux mêmes précautions, dans la crainte d'attirer les regards de la malveillance sur nos familles.